CRITIQUE AU FOND: L’ANTÉCÉDENT PSYCHOLOGIQUE COMMUN
tions matérielles et spirituelles, sans une mystérieuse € corrélation de croissance », et sans influence réciproque, comme chez Comte, ou subordination, dérivation de l’un à l’autre, comme dans les chaînes de phénomènes qu’établit Spencer. Quelques cas particuliers montreront les bizarreries, les argumentations spécieuses, les contradictions de ce dernier système, et la simplicité de celui que nous lui préférons.
Dans l’ordre de succession entre la guerre et l’industrie, Spencer fait abstraction de l’activité désintéressée, art, jeu, présents, qu'ailleurs il place à une époque antérieure à l’activité appliquée à un but utile. Il n’y a pas là contradiction absolue, mais absence d’explication de l’ordre et des rapports de ces quatre sortes d'activité. À vrai dire, guerre et industrie semblent, à ses yeux, rentrer dans l’activité réfléchie, comme si les primitifs possédaient une psychologie semblable à la sienne. Si lon met au dessus de cette division, celle des actes impulsifs et téléologiques, on aperçoit au contraire que l’industrie a été, comme la guerre. un € jeu » (K. Bücher) désiré pour lui-même, avant d’étre un moyen pour un but.
Pourquoi le militarisme tend-il à être abandonné au profit de lPindustrialisme? Spencer ne reproduit pas, en faveur du premier, l'explication, un peu providentielle, de la mission de préparer le second, mais il n’en donne aucune autre. L’utilité ancienne, la nocuité actuelle des combats ne suffisent pas à expliquer pourquoi l’industrie qui, elle aussi, aurait pu avoir de bons effets dès l’origine, ne s’est développée que plus tard. Si, cessant de considérer la guerre et l’industrie comme des faits premiers, on recherche leurs causes, il apparaît aussitôt que ce sont précisément les causes des faits qu’on leur attribuait. Il faut donc, à la raison qui réside dans les circonstances extérieures (bienfaisance ou malfaisance), ajouter celle qui git dans l'esprit de l’homme : ses actes ne pouvaient être d’abord que rudimentaires et mal réglés, comme l’étaient nécessairement ses impulsions au sortir de l’animalité. Sil n’avait été 1rascible, batailleur, il eût été vite éliminé. L’unilatéralité de ses désirs engendre l’exploitation forcée et aussi la guerre, qui serait conséquence plutôt que cause de la première !. Le travail € produc-
1. Les sentiments égoistes, dit Spencer, sont liés à l’activité guerrière, les altruistes à la pacifique. C’est plutôt comme une cause que comme un effet, L’altruisme primitif, qu’il admet d’autre part (cadeaux...) ne relève certes pas de la guerre tandis que l’impulsivité l’explique fort bien. La réflexion postérieure entraîne plutôt égo-altruisme.’
teur d’utilités » est, à l’inverse, de même que l'échange et la coopération, un produit de la réflexion, de la poursuite de certaines fins. Ainsi s’explique la forme autoritaire primitive de l'Etat et de la famille : à côté de l’influence directe de la guerre sur les institutions politiques et de toutes deux sur les instilutions domestiques, il y a une même cause qui les façonne toutes trois. x
L’exagération de Spencer est plus sensible encore en ce qui concerne les institutions cérémonielles. Suivant lui, dépendraient de l’activité militaire, s’accroîtraient avec elle et diminueraient avec le développement de l’industrialisme : 1° L’usage de prendre des trophées : parties du corps (doigts, mains, phallus, tête, peau) ou de équipement de ennemi, portées sur la personne et considérées comme marque d'honneur. 2 L'usage des mutilations (membres, nez, dents, cheveux; castration, circoncision), qui se rattache au précédent, donc à la guerre. (Lombroso à donné une autre interprétation aux tatouages, qui subsistent chez les marins et les militaires.) 3° Les présents, les offrandes propitiatoires, faits pour gagner la faveur des puissants. (L’incompréhension de Péchange, la sympathie y jouent aussi un rôle.) 4° La cérémonie des visites, expression de lobéissance. (& Dès que Pindustrialisme domine, la visite, comme manifestation de fidélité, n’est plus une obligation impérieuse. » — Pourquoi ne pas attribuer l’usage des cartes de visites à la recrudescence de militarisme ?) 5° Les salutations : marques de joie à occasion de la présence du supérieur, pour lui plaire : prosternation du vaincu, abandon de ses vêtements ou d’une partie, dénudation de telle ou telle partie du corps, notamment de la tête. (QC Toutes les salutations sont nées du militarisme », lequel attache une grande importance aux signes de soumission.) 6° Les expressions complimentaires. (€ Ce qu’une salutation explique par des actes, une forme de discours Pexprime par des paroles. » Elles sont moins employées et moins exagérées dans l’Europe civilisée.) T° Les titres, qui servent d’abord à rappeler les triomphes sur les ennemis. 8° Les insignes et costumes, les livrées, qui viennent des trophées (décorations). 9° Les distinetions de classes. Le cérémonial se rattache à la guerre, à la relation de vainqueur à vaincu ; lorsque lindustrialisme aura complètement triomphé, il n’y aura plus de subordination : le cérémonial diminuera d’ampleur et de fréquence (et sera rem-
placé par la mode). (t. III, p. 14-309.)