CONTRE-SÉLECTION DANS LES GUERRES LIMITÉES
dividu, n’est pas un défaut; dans un peuple, la matière et l’esprit, dont la réunion conditionne son existence, doivent être équilibrés. Un petit peuple peut être renversé par de puissantes hordes? Non : c’est la Grèce qui a vaineu les Perses. D’ailleurs si un centre de culture est tellement minime qu’il ne puisse sans se dissoudre attirer à lui des éléments étrangers, il est dépourvu de toute valeur (so hat er auch keinen Werth). »
Aux yeux de Steinmetz, la victoire n’est jamais attribuée au hasard, à des qualités inessentielles du peuple vainqueur ou à des fautes accidentelles du vaincu, mais € d’après la constitution intime des peuples au moment de la guerre ». Celle-ci, dit-il ailleurs, contient Q une contrainte extrême, une mesure de tou- {es les forces, sans laquelle la lutte ne signifie rien. Qui voudrait se tenir pour vaincu tant qu'il lui reste une arme à employer ? À la guerre, on emploie et 11 faut employer (ous les moyens »; la résultante est ainsi lexpression de la mesure de la totalité des forces respectives : position du territoire, nombre des habitants, force morale, richesse, crédit, santé de l’organisation de PEtat, vitalité et force de la race. Tout agit pour la victoire ou pour la défaite. On a tort de loublier lorsqu'on déplore que le plus civilisé ait été vaincu, car la culture n’est qu’un des éléments de la valeur. € La guerre est la pierre de touche des nations. Celui-là triomphe, qui devait triompher. Il est bon que le plus fort prenne la place de préférence au faible, précisément parce que ce dernier est moins vital, moins apte à la vie et au bonheur. Pitié si l’on veut pour les faibles, mais place aux forts! ! »
Tous les précédents auteurs, et en particulier Steinmetz, semblent admettre qu’en aucun temps les belligérants n’ont laissé inutilisé quelqu'un de leurs moyens. Il est pourtant impossible de prétendre que les mercenaires étrangers ou les armées limitées à une petite fraction de la nation aient représenté l’ensemble des aptitudes nationales, en des luttes où l’on r’employait pas davantage l’ensemble des ressources financières ou industrielles *.
La guerre, il est vrai, se fait, aujourd’hui, entre nations armées et met en œuvre une grande partie de leurs attributs, et notamment leurs ressources industrielles et financières (in fra).
1. Human. nouv., no sur la Guerre, p. 230 s; Der Krieg, p. 11, 26.
2. À peine est-il vrai qu” « aux temps primilifs, la guerre était pour une nation l'unique placement de tous les gains intellectuels réalisés par elle, » (Bagehot, op. cit., p. 53.)
I semblerait qu’en devenant nationaux et extrêmes, en englobant presque tous les individus et en absorbant toutes les activités, les moyens de combat fournissent une mesure plus exacte qu’autrefois des aptitudes et assurent une meilleure sélection. I n’en est rien cependant. S’il est rationnel que, dans une lutte où la vie même est en jeu, on s'applique à triompher avec tous les moyens dont on dispose, il est déraisonnable d’agir de même en une lutte dont le but est moindre et spécial. Un concours relatif à un objet particulier est d’autant plus significatif qu’on y triomphe par des moyens appropriés à cet objet. Tout ce qui est étranser aux aptitudes nécessitées trouble la portée du résultat. L’infériorité des autres luttes par rapport à la guerre réside, aux yeux de M. Steinmetz, en ce qu’elles sont moins décisives, car on y combat d’un bras seulement. Eh bien ! que vaudrait une épreuve d'écriture où l’un des participants emploierait les deux bras. non pour manier la plume, mais pour assommer ses concurrents ? En le privant de l’aide ultérieure de ceux-ci, la victoire ne lui serait-elle pas plus onéreuse que la défaite, d’ailleurs non certaine, dans le concours normal? M. Steinmetz souhaiterait-1il que les individus, au lieu de recourir, devant les tribunaux, à des arguments juridiques, s’en allassent sur le terrain pour se battre en employant tous leurs moyens : force, ruses, armes, ete... ? La mesure des forces serait plus exacte, mais elle aurait moins de valeur, parce que lorsqu'il s’agit d'établir où se trouve la supériorité sur un point spécial, il faut s’en tenir auæ aptitudes qui s’y référent. Or, la guerre, en transformant une lutte politique. économique où intellectuelle, linguistique, religieuse... en un antagonisme global, pèche contre cette nécessité logique : alors qu'il s'agissait de la supériorité des marchandises, des idées... elle établit tout au plus la supériorité des fusils et de la capacité destructive.
On objecte qu’une rencontre partielle n’assure pas le triomphe de ceux qui sont, au total, les meilleurs. Mais ilne faut pasoublier que chacun se trouve impliqué dans une multitude de luttes fractionnées et spécialisées, contre un nombre infini d'individus : cet état assure, beaucoup mieux qu’un petit nombre de luttes globales, la sélection en même temps que l'adaptation, la différenciation et la division du travail. Si tous se battaient ensemble avec tous leurs moyens, il faudrait que chacun soit un individu complet, au grand détriment de la spécialisation des tâches. Si seules devaient vivre les nations aptes à la guérre, chacune,