CONTRE-SÉLECTION DANS LES GUERRES ILLIMITÉES
au lieu de se consacrer à telle activité spéciale, devrait se préparer constamment au combat. Il en résulterait une régression qui Jfavoriserait (toutes choses égales) les Etats rebelles à la division du travail *, ceux qui ne se spécialisent pas et quine spécialisent pas leurs membres : tous y seraient soldats et l’armée serait la nation entière.
Les hommes primitifs avait une tendance à en venir aux mains à propos de leurs moindres contestations ; un progrès a été réalisé par l'emploi des seuls moyens appropriés à chaque terrain spécial : la guerre, vestige des luttes ancestrales, viole ce progrès. La sélection qu’elle opère favorise Pimaulsif qui, une fois le conflit né et sous une influence presque inévitable, emploie tous les moyens », au lieu de proportionner son effort à la modicité des intérêts, c’est-à-dire celui qui pèche le plus contre le principe de nécessité et la loi d'économie. Cet inconvénient est de l’essence du processus violent, puisque les conditions du succès y sont celles de l’ascension à l’extrême ?.
En somme, les auteurs qui, par une exagération intentionnée, prétendent que la guerre est une lutte de toutes les forces, prouvent l’inverse de leur thèse: en donnant le succès aux peuples peu spécialisés et très impulsifs, à ceuæ qui se rapprochent le plus des primitifs, la guerre effectue une régression.
2° Pour que son résultat ait une signification idéale, au point de vue de la sélection, il ne suffirait pas que la guerre mette en jeu toutes les qualités constitutionnelles, il serait nécessaire qu’elle eût lieu par elles seules, ou plutôt à égalité des eirconstances dont la création ou le choix ne dépendent pas des partenaires. La lutte doit se produire € à parité de conditions nor-males * », afin que la victoire soit due uniquement aux caractères personnels, et non à des particularités accidentelles ou extrinsèques. [1 s’en faut de beaucoup que ces conditions sotent remplies. Sans parler des situations stratégiques ou des faits atmosphériques (en tant qu’on n’a pu les choisir, les modifier, les éviter ou les prévoir), Cun grand nombre de circonstances inter-
1. La guerre tend aussi au même résultat par une influence directe (et non par sélection): la nation qui s’y prépare doit être à même de se suffire à elle-même : tout produire par elle-même et être protectionniste.
2, Les agressifs, qui soulèvent des conflits hors de propos, courraient par contre le risque d’être brièvement éliminés.
3. Vaccaro, La lutte p. l’exist., p. 6 s. — Conséquence : l’accumulation et la succession des richesses troublent la sélection (p. #1).
nes et externes de temps, de lieu, etc... placent souvent le plus faible dans une situation avantageuse et lui assurent la victoire !. »
Il se peut qu’un des lutteurs ait, au moment de la bataille, des caractères qui ne lui sont pas essentiels. L’anéantissement d’un Etat qui n’a pas encore atteint son entier développement par un Etat adulte, ou bien d’un Etat accidentellement affaibli par une coalition momentanée, serait aussi contraire à la sélection et encore plus lamentable que la lutte d’un enfant ou d’un vieillard contre un adulte, ou bien de celui-ci contre une bande de malfaiteurs. Supposez qu'un lion puissant ait disputé un cheval à un tigre et aittriomphé de ce premier adversaire ; survient un autre lion plus faible mais reposé : il triomphera du premier, qui est fatigué ou blessé. Le même fait peut se présenter entre nations (Celso Ferrari) : lune des parties peut être mise en état d’infériorité par des épreuves étrangères à l’affaire actuelle ou par une guerre antérieure. Toutes deux même s’usent normalement, et alors un tiers moins puissant aura toute faculté de profiter de leur situation précaire *. Pour n’être point particulier à la guerre, ce fait n’en est pas moins regrettable. Il l’est même davantage en elle, parce qu’elle expose non pas seulement le butin, comme dans l’hypothèse des trois larrons, mais la vie elle-même et d’une manière presque définitive.
Il est, en effet, une seconde action qui empêche la sélection militaire de fournir l'expression des aptitudes constitutives réelles (bonnes ou mauvaises, militaires ou sociales) : la guerre tend à l’anéantissement profond, sinon irrémissible du vaincu, ce qui empêche ce dernier, au cas où sa défaite serait due à une cause inessentielle ou au hasard, de le montrer par des actes, même sans revanche. Cet élément perturbateur de la sélection, s’il n’est point propre à l’homme, est du moins beaucoup plus accentué chez lui que chez les animaux. Lorsqu'un animal arrache une
1. 16., p. 16; P. Larroque, La q., p. 61. — Souvent il eût suffi de renverser les circonstances extérieures pour renverser les résultats. Les conquêtes prouvent si peu (Fouillée, R. Deux-Mondes, 1895, II, p. 385), que le vainqueur de la veille fut souvent le vaincu du lendemain, parfois même par rapport au même peuple. Rarement, l’inconstance de la victoire s’explique par la modification de propriétés intrinsèques, bonnes ou mauvaises (Ex : l'Allemagne n’était pas à Sedan ce qu’elle était à Iéna.)
. 2. 1.-J, Rousseau, Projet de paix perp., Œuvres, éd. A817, t. III, p. 373 : « Le vain-
queur, toujours plus faible qu’avant la guerre, n’a de consolation que de voir le vaincu plus affaibli que lui; encore cet avantage est-il moins réel qu’apparent, parce que la supériorité qu’on peut avoir acquise sur son adversaire, on l’a perdue en même temps contre les Puissances neutres qui, sans changer d'état, se fortifient, par rapport à nous, de tout notre affaiblissement. »