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LA GUERRE ET L’ACCROISSEMENT DES AIRES POLITIQUES

L’exspectative de dangers indéterminés ou éventuels est théoriquement susceptible d'amener, par exemple en Europe, une union de ce genre.

Cette action combinée et cohérente des individus et des groupes peut être favorisée aussi par la sélection. Le succès exige le nombre, le concours sous ses deux formes, continuité et solidarité. Il faut qu’hier collabore avec aujourd’hui et aujourd’hui avec demain, et que, dans chaque génération, toutes les unités coopèrent. Les tribus dont les membres se nuisent moins et au besoin se secourent plus que ne le font les membres des tribus rivales ont une plus grande probabilité de survivre à ces dernières !. »

La formation des grandes sociétés était donc triplement encouragée € par l’union des petites durant la guerre, et la destruction ou Pabsorption des petites sociétés, restées désunies, par de plus grandes arrivées à l’état d'union... La coopération militaire constitua le genre primitif de coopération qui prépara la voie aux autres ?. »

Les groupements ainsi fondés ne sont pas immuables : il y a fusion et refusion, et des fractionnements suivent les agglomérations. Mais, dans les grandes lignes, l'évolution sociale s’effectue dans lordre indiqué : les petits groupes précèdent forcément les plus grands, les plus simples devancent les composés, et les homogènes viennent avant les hétérogènes. Toutefois Spencer, quand il ne se méprend pas sur la nature guerrière de la cause, en exagère l'importance et néglige par trop, dans le premier âge, les influences pacifiques dont il reconnaît l’existence ultérieure. La société. sans doute, ne s’est ni fondée ni accrue par l’accord concerté ni même avec l'intention des parties, et la lutte fut pour quelque chose dans son institution et dans son extension, mais cette lutte, non forcément guerrière, était dirigée contre toutes les forces de la nature et contre tous les animaux. C’est une philosophie simpliste qui voit, dans la formation

4. Vaccaro, La lutte, p. 30 : l’altruisme s’est ainsi développé par la lutte pour l’existence, car il remplit, comme l’égoïsme, une fonction protectrice, — P. Laffitte, ib., p. 383. — Bagehot, p. 67, 13: les Romains, les Grecs et les Teutons ont dàù leur succès à l’absence de changements brusques. Grâce à leur forme de gouvernement, la variabilité était tempérée par l’hérédité, l’esprit d'innovation par la tradition ; les discussions de l’assemblée entretenaient le principe de changement et l’influence des vieillards conservait le calme.

2. Spencer, p. 3178; B. Kidd, L’évol. soc., p. 42. Les Foulas, Namaquois, Incas et Romains triomphèrent faute d’entente de leurs ennemis. La faiblesse des nègres,

devant nous, est due à leur manque d’action combinée ; gardons-nous de réveiller l’esprit de cohésion des Jaunes.

des nations. exclusivement les accroissements matériels, susceptibles de notation : moins apparente mais aussi plus profonde est la transformation des esprits : or, la guerre forme peut-être l'unité territoriale, — il ne faut pas s’y méprendre, — elle ne crée pas l'unité économique et mentale". L’unification basée sur la violence est essentiellement instable ?; lorsqu’elle a son fondement dans une cause interne et repose sur le concours des volontés. elle est beaucoup plus solide. Que les batailles aient été, sinon un instrument de rapprochement, du moins un moyen pour les peuples de faire connaissance, cela est possible dans des temps reculés, alors qu’il n'existait guère d’autres procédés : César poussa ainsi jusqu’au Nord de l'Europe. Mais plus souvent la guerre a gêné Paction de cette gravitation, de cette loi centripète qui portait les unes vers les autres les populations possédant une affinité de race, de langue ou de religion. Dans PAfrique orientale, les villages voisins n’ont jamais fusionné, malgré d’incessantes hostilités, ou plutôt à raison de ces hostilités. On appelle certaines expéditions : guerres d’unification ; on devrait plutôt dire que Punification s'est faite malgré elles, car les massacres sont un singulier moyen d’instituer le règne de la concorde. En tout cas les luttes aiguës allument, et entretiennent derrière elles, des haines séculaires qui, aujourd’hui, ne sont plus compensées par rien: la guerre est devenue, si elle ne Pa toujours été, funeste en ce qui concerne le rapprochement des peuples *. Elle l’est d’autant plus que d’autres moyens meilleurs se sont développés. L’invention de la roue, des chars, de la loco-

{. Longnon, Form. de l'unité fr., p. 3, 14, 30 : L’histoire de la formation territoriale est en réalité l’histoire de la formation de l’unité française. L’unité de la France est l’œuvre de la dynastie capétienne. — Cette influence des facteurs politiques ne fut même pas prépondérante.en Allemagne. Avant 1870, « l’Allemagne existe comme idée, comme nation virtuelle ; c’est vraiment l’âme qui.cherche un corps. La Prusse lui a donné une réalité matérielle en profitant de l’œuvre patiemment accomplie par des générations d'écrivains, de penseurs et de philosophes... Elle n’a su faire des patriotes de la veille que des instruments plus ou moins dociles ou résignés. » (Lévy-Bruhl, L’Allem., p. 488.) L’action de la guerre n’est donc ni la plus réelle ni la plus heureuse. — Tarde, L’opp., p. 408.

2, Dans la mesure où elle anticipe sur le mouvement idéologique et sociologique, l’unité politique allemande se maintient par la nécessité de monter la garde en commun devant le butin. Le 2 fév. 1888, Bismarck disait au Reichstag que la crainte de la France et de la Russie contraignait l’Allemagne à une cohésion précaire et qu’il faudrait un long temps pour acquérir l’illacérabilité (Unzerreisbarkeit). (Lebon, L’AU. pol., p. x.)

3. Quelques apologistes lui font un mérite d’avoir, en séparant les nations, conservé leur individualité, leur hétérogénéité, indispensable au progrès. (Tzschirner, p. 110...) Ceux qui, à l’opposé, croient qu'elle a créé de grands Etats pacifiés, la louent en somme de s’être limitée elle-même ; ne subsiste-t-elle pas d’ailleurs en de plus grandes proportions entre ces Etats ?

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