L'ART CONTRE LA GUERRE. — LA GUERRE CONTRE L'ART
des Deux-Roses, après la Réforme, l'Angleterre enfante Shakespeare et sa pléiade. Chez nous de continuels déchirements nous mènent à Marot et à Ronsard. Pendant la guerre de Trente ans, Corneille écrit. Descartes, Pépée au côté, prépare sous la tente le Discours de la Méthode. L’avénement de Louis XIV prélude à à des campagnes meurtrières et ouvre le grand siècle. » Gœthe prétend que la littérature allemande n’acquit de contenu que par les actions de Frédéric If. Après la Révolution et PEmpire, € Les boucliers se convertissent en berceaux et Chateaubriand, Lamartine, Vigny, dix autres voient la lumière !, » — Post hoc, eryo propter hoc! Après l'incendie de Rome surgit une ville nouvelle : on en attribue la gloire à Néron! Vischer pousse l’invraisemblance jusqu’à donner Raphaël, Vinci, Michel-Ange, en lot à la guerre! Si Descartes apprit à manier la plume, est-ce en maniant l’épée ou n’est-ce pas plutôt malgré elle ?
Les productions artistiques qu’on rattache aux douleurs éprouvées dans les combats se présentent souvent comme des protestations de la pitié. Les vers de Byron, de Heine, de Barbier, de Béranger, de Hugo sont inspirés par la guerre, sans doute, mais contre elle : ils en représentent les misères et la dégradation ?. Les gravures de la Chronique Suisse par J. Stumpft en 1548, du Leo Belgicus en 1583, les Malheurs de la guerre de Jacques Callot en 1633, les Misères de lu guerre par Goya et tant d’autres tableaux visent à éveiller la compassion; la terreur ou lhorreur. Le baron Gros et Yvon, eux-mêmes, ont montré le césarisme sous un jour peu favorable. Les dessins de Grotther, à l’exposition de 1867 et plus tard les tableaux de Verestchaguine ont obtenu un succès de popularité. La Nouvelle Pinacothèque de Münich possède une remarquable toile de Stuck, où la Guerre est reproduite sous ses véritables traits : un cheval, monté par un conquérant qui porte une épée à la main et un laurier au front, écrase de ses pas une couche de cadavres, sous un ciel à peine éclairé par la lueur de Pincendie *.
Quant aux manifestations prétendues artistiques qui puisent réellement leur inspiration dans la violence et la brutalité, elles
1. Cazac, La moralité. de la q., Tarbes, 1889, p. 10; Boguslawski, p. 53.
9, Tableaux de batailles, inspirés du même esprit: J, de Bloch, La g., t. V, p. 65 s; Bonne Bertha von Suttner ; Tolstot; J. Claretie; Zola, La debäcle (Sedan, Bazceilles); Paul Adam, La Force (Mœærkirch, Eylau); P. et V. Margueritte, Le désaslre (Gravelotte)...
3 Reproductions dans : R. Deberdt, La g. et l’image, Rev. encycl., & nov. 1899;
Ch..Richet, Les g... — A la National Gallery, la Guerre, de Landseer, représente un cheval qui se dresse, effrayé, devant l’incendie.
ne sont pas du meilleur art. Sous le nom de fêtes triomphales, Vischer célèbre les réjouissances du € peuple grouillant » à Pannonce des victoires (c’est-à-dire des malheurs de l'adversaire), le partage du butin, les orgies. Pour Jung, les accents les plus grandioses se trouvent dans le bruit des tambours, des caisses et des clairons, et l’idéal de la littérature dans les Trois Mousquetaires !. Proudhon croyait que la supériorité de la guerre ressort de ce qu’elle plait aux reitres et à la foule : € Napoléon, qui avait assisté à tant de batailles ne pouvait se rassasier de revues, et le peuple est comme lui... La guerre est le sujet que la multitude préfère et redemande sans cesse et sans lequel toute poésie s’affadit. »
Ne se complaisent à ces spectacles que les individus restés ou redevenus voisins de la brutalité ancestrale. La guerre réelle (et non représentée) entraine même un Cassauvagissement » *. Souvent elle anéantit les richesses artistiques, monuments, musées, objets, de même que les trésors de la science et de la littérature, enfouis dans les bibliothèques. Maint temple, mainte cathédrale, maint palais ont subi les outrages du pillage, de l'incendie, de la dévastation stupide et, aujourd’hui, de l’aveugle bombardement. La ruine économique enlève les moyens de culture et de satisfaction esthétique *. Longtemps le parasitisme et esclavage ont maintenu, dans l’universalité des peuples, une grande partie de la population à une condition si abjecte que € les beaux-arts ne pouvaient acquérir une profonde popularité et ne devaient être goutés que chez les classes supérieures (sauf en Grèce). Il n'y avait de vraiment populaires que les jeux sanglants *. » — Le développement de mœurs moins barbares, l’essor de l’industrialisme pacifique, n’ont pas seulement favorisé l'émancipation d’un public plus nombreux et mieux préparé 5,
1. La g., p. 34. (Le goût de ce général français pour les trompettes est {el, qu’il
lui fait appeler Jéricho (sic) un peintre dont il admire les toiles militaires.) — Cf. Mathurin Régnier, Satire IV, v. 13, 195:
Penses-tu que le luth et la lyre des poètes S’accordent d’armonie avecque les trompettes, Les fifres, les tambours, le canon et le fer, Concert extravagant des musiques d’enfer ?
2. Vischer (p. 1. 28) le reconnaît. Ex. : seconde école silésienne.
3. Max Nordau, Dégén., t. 1, p. 312: Depuis la guerre de Trente ans, les Allemands, (rop pauvres, ont eu à combattre trop durement avec les nécessités de la vie, pour qu’il leur restät quoique ce fût à donner à un luxe quelconque.