COMMENT LE MILITARISME REMPLIT LE ROLE PROTECTEUR
nombreuses formules toutes faites, un des € clichés » que se passent les esprits incapables de jugement personnel. Rien pourtant n’est plus faux que ce traditionnel dicton. Il équivaut à cet autre conseil absurde : € Si vous voulez rester sobre, commencez par vous préparer à l’ébriété, — je dirais volontiers : commencez par être ivre !. » C’est en somme la sagesse de Gribouille. Au point de vue général, loin que cet état de choses n’améliore les relations internationales, la paix aurait tout à gagner à ce qu’il disparaisse. Non seulement l'effort de tous contre tous n’empêche pas la guerre et la rendrait plus terrible si elle survenait, mais il provoque la méfiance, la crainte des moindres augmentations de puissance du voisin et Le désir de profiter de sa moindre faiblesse où de devancer une prépondérance marquée de sa part, pour le renverser. La perpétuelle menace de guerre est encore aggravée par la nervosité: on y échappe sans cesse, mais il semble que ce soit par miracle et que la partie soit seulement remise.
«€ Le retour au type militant s'accompagne d’un réveil des fonctions déprédatrices. Un appareil destiné à l'action défensive et propre aussi à l’action offensive, ne manque jamais de la mettre en jeu ?. » Les militaires veulent avoir leur raison d’étre, éviter le reproche d’inutilité *. &« L’armée, disait Prévost-Paradol, a besoin de se battre, comme les locomotives de rouler, sous peine de devenir du vieux fer. » Elle retire de la lutte, honneurs, distinctions, récompenses, avancement et bénéfices ‘. Personne n’aime, d’ailleurs, quand on s’est livré à de longs préparatifs, les avoir fait gratuitement : à force d’accumuler armements sur armements, 1l semble que le dénouement fatal doive un jour s’ensuivre spontanément. On n’entasse pas impunément les ma-
1. H. Richard, Soc. des amis de la paix, 18178, p. #4; Clém. Royer, Human. nouv., n° sur la g., p. 115. — Amiral Réveillère, L'Eur. unie, p. #2 : la paix serait évidemment mieux gardée si elle avait moins de soldats autour d’elle. — Comme les guerres préventives, la « peur armée » (gal Turr) précipite dans un mal pire que celui qu’on veut éviter, Cf. abbé Galiani : « Les malheurs des hommes viennent de la prévoyance... La prévoyance est la cause actuelle des guerres. Parce qu’on prévoit que la maison d’Autriche s’agrandira, que les Français, dans cent ans, feront telle chose, on commence par s’égorger, » — Evans Darby, The Tzar’s Rescript, Armed peace, or the Value of the Principle : sivis pacem.., — E. Lavisse, Condamn..de la paix armée, Rev. de Paris, sept. 1898.
2, Spencer, Sociol., &, II, p. 176 : Athènes, Révolution ; — Lanfrey.
3. Graf Bigot de St-Quentin, Von einem deutschen Soldaten : «A l’heure actuelle, à peine le militaire a-t-il un autre ennemi que... la paix, » — Ce de Funcke : « Les officiers veulent la guerre, parce que c’est leur métier. » (Hamon, ib., p. 27, et France soc. et pol., p. 469; Rouard de Card, Les dest. de larb., p. 6.)
4. De Tocqueville, La démocr. en Amér., t. NII, p. 432, 443$, ;
tières explosibles.… Ainsi le militarisme engendre la querre”, 7" . * 2 f 2
comme la guerre engendre le militarisme. La fonction crée lor-
gane et l'organe maintient la fonction. Cest un cerele vicieux.
Au point de vue d’un Etat particulier, le développement de sa propre puissance est un moyen de se préserver, mais non le seul (supra : Critique de Péquilibre politique) et cette puissance ne doit pas nécessairement être militaire. Sa sécurité n’est pas sauvegardée au mieux par des armées trop grandes : l’excès, en
ï A 2 Le 2 cet ordre engendre plutôt épuisement au moment de la guerre *. Pour avoir une armée forte, il faut la proportionner à la population et au budget, sinon on l’affaiblit *. L’obsession fiscale paralyse l’activité nationale. Lorsqu'on impose aux masses, qui ne comprennent pas les risques courus et qui ont peu à défendre, des sacrifices trop lourd, elles les croient inutiles, attentatoires à leur liberté et injustes. Les excès du militarisme aboutissent ainsi aux excès de l’antimilitarisme pratique, c’est-à-dire à un danger pour la puissance nationale.
Les Etats européens et la France en particulier ont de plus un intérêt spécial en jeu. Parmi les plus grands privilèges de PAmérique du Nord, leur rivale, € figurent Paffranchissement de Pimpôt de sang d’une armée permanente et lPapplication des produits de l’impôt à des objets utiles et productifs. * » Les objets manufacturés américains rivalisent déjà sur nos marchés avec ceux de nos manufactures qui paient dix fois plus d’impôts et manquent de bras de vingt ans. Si le travail et le capital, opprimés en Europe, émigraient vers les pays nouveaux, nous subirions, du fait de nos armements insensés un dommage irréparable et peut-être une déchéance définitive .
1. G. Steinheil: La guerre sort des armées aussi naturellement que la plante procède du grain semé (L. Henry, Le crime, p. 133). — E. de Girardin, Le désarm., p. 19: Point de feu sans combustible ; point de guerre sans armée (?). — Jähns, p. 336 : Pourquoi ne pas détruire les maisons, pour n’avoir pas d’incendies ? (Mais les maisons sont utiles par elles-mêmes). — « S'il n’y avait pas de serrures, il n’y aurait pas d’effractions », a dit M. Izoulet. Mais les serrures n’ont qu’un élément conjurant, tandis que le militarisme a un élément irritant.
2. Paixhans; Raynal : « La manie d’avoir des troupes, cette fureur qui, sous prétexte de prévenir les guerres, les allume... perdra tôt ou tard l’Europe. Hormis les empires naissants et les moments de crise, plus il y à de soldats dans un Etat, plus la nation s’affaiblit »; E. de Girardin, Désarm., p, 61, Abol. de l’esclav. mil., p. 125; Rüstow.…
3, M. Ribot, Ch. des députés, 20 janv. 1903; Messimy, La paix armée, la France peut en alléger le poids, p. 13 : la santé de la nation exige l’équilibre de ses par-
ties. — Ce L. de Dreuille, Comment on pourrait assurer la défense nationale en diminuant l'armée, 1868...
4. Tenth Census, Slatist. of manufactures, p. 951 (Delivet, p. 177).
5. E. Delivet, L’exag. des charges mil., (Mémoire pour le concours Don Arturo de Marcoartu : De l’infl, du serv. mil. sur la prod. europ. par rapport à la prod.