CHAPITRE I La guerre, nécessité, inéluctable
La guerre n’a pas de fonction, du moins de fonction rationnelle. À peine compréhensible comme produit de Pimpulsivité, elle est mal adaptée à ses buts, lorsqu'elle en a, et ne produit que des résultats déplorables. Peut-on en conclure que les guerres et les armées disparaïtront, dans un avenir prochain, pour toujours et partout? Quelques-uns Padmettent. D’autres, par une exagération inverse, affirment que la guerre est inévitable, et qu’elle durera autant que le genre humain. Or ne serait-il pas décourageant de constater que l’idéal poursuivi est complètement irréalisable ? Où donc se trouve la vérité ?
Parmi les croyants de la « guerre éternelle », les uns supposent qu’elle est à la fois fatale et bonne !: les apologistes ne pensent pas qu’un si grand bien, une institution si indispensable aux destinées de l’humanité, puisse disparaître, et si, malgré leur confiance en lavenir, ils combattent le € pacifisme », sans doute est-ce qu’ils redoutent une simple diminution des meurtres internationaux. D’autres auteurs, à l’inverse, croient que la guerre persistera toujours malgré sa malfaisance ?. Un grand nombre d'écrivains croient à sa perpétuité indépendamment de sa valeur ou sans se prononcer sur elle *. € À quoi bon, dit-on, discu-
4. Borde, Phil. de la q., p. 9; D. Strauss, Krieg, Kl. Schr., 1866, p. 400, et Der alte u. der neue Glaube, 1872, p. 259; Moltke, Lettre à Goubareff; Marselli, J. des sc. mil., 1882, I, p. 273; Kiessling, Ew. Krieg, p. 157; Mabille, La g., sa perp. p. 267; Gumplowicz, Lutte des races, p. 115; Lapouge, Sél. soc., p. 224...
2, Schwab, Unvermeidl. Uebel, 1804; Wagner, Staat, 1815; Krug, Kreuzzüge, 1818. 3. Goltz, Nation armée, p. 452; et. même Dragomiroff, La g. est un mal inév., p. 6.
ter si la guerre est chose bonne où mauvaise? La question est de savoir si elle est évitable, et elle ne l’est pas. » Cest la théorie de la foule, ou plutôt Popinion commode des gens qui ne possèdent pas de théories : elle les en dispense. Aussi sied-elle à M. Prudhomme!. C’est l’objection qui se dresse à chaque instant devant le pacifique : Oui, la guerre est peut-être mauvaise, immorale; nous n’en savons rien et n’en voulons rien savoir ; elle existera toujours. »
Pourquoi? Pour le plus grand nombre, c’est un article de foi qu'ils n'éprouvent pas le besoin d’étayer par des raisons. D’autres essaient de trouver à leur croyance un semblant d’explication. Hobbes voyait dans la guerre l'état naturel de Phomme. Elle est, répète-t-on, une loi inéluctable, imposée par la nature et par le destin, elle trouve sa racine dans les traits moraux caractéristiques de l’homme, qui est à la fois sociable et égoïste, et correspond à l’indéfinie multiplication des êtres; elle est entrée dans nos mœurs, et conforme à nos instincts actuels. Elle aura lieu tant que les hommes possèderont des caractères spécifiques et les civilisations des niveaux inégaux, tant que les intérêts seront divergents et les droits méconnus, c’est-à-dire qu’elle durera autant que le monde : elle est née avec lui, avec lui elle disparaîtra. Ayant toujours existé, elle ne dépend pas de la volonté humaine : elle est d’ordre supérieur. Dieu seul en dispose *.
On souligne Pantiquité et Puniversalité du phénomène : CL’histoire humaine ne présente qu’une série de guerres et de crises extérieures et intérieures auxquelles les associations humaines ont toujours été en proie. Qu'on remonte au berceau des nations, qu’on descende jusqu’à nos jours, qu’on examine les peuples dans toutes les positions possibles, toujours on trouvera la guerre . » Par rapport à cet état habituel, la paix n’est qu’un
4. M. Prudhomme (sentencieux et presque majestueux) : « Monsieur, je vous confondrai d’un mot. On s’est toujours battu, donc on se battra toujours. » (Lacombe.)
2. Jähns, p. 36 : War, ist u. bleibl der Krieg nun unvermeidlich! — Gs!l Lewal. Chim. du désarm., p. 10, 36 : La guerre continue. — Cel Henry, La g. mod., p. 31.
3. Hobbes; Hueber, Rôle de l’armée, p. 114, 121 s, 296; Guize, Militar., p. 156; référ, dans Salières, La g., p. 26, et Wolf, Mil. Echo, p. 1; Reichenau, Eïnfluss der Kultur auf Krieg, p. 33, et Ew. Friede; Jung, La g., p. 25; Nobili, Per la querra di G. Carducci, p.29; Mabille, La g., p. 11, 91, et L’Arb. est contraire à nos mœurs, p. 3; Funck-Brentano et Sorel; Fiore; Guizot, Mémoires, t. NII, p. 26 : Aucun pouvoir ne domine de tels événements, ils appartiennent à un plus grand maître : Dieu seul en dispose.