LA GUERRE ENVISAGEE COMME MOYEN POUR UN BUT SPÉCIFIQUE
I. Diversité des buts. — IT. Buts et prétextes. — III. Causes futiles,
La guerre réfléchie, téléologique, envisagée comme un « travail », c’est-à-dire comme un moyen en vue d’un but concret, se présente logiquement et chronologiquement après la guerre impulsive. Elle apparaît à une date postérieure, mais toutes deux coexistent ensuite, soit séparées, soit mêlées : l’activité réfléchie est loin d’être généralisée en politique, et on considère comme extraordinaires les hommes d'Etat qui létendent à toutes les circonstances !, La guerre comme moyen est er progrès par rapport à la guerre comme fin : étant calculée, elle a eu parfois une utilité relative; de plus, elle est moins fatale, car elle résulte d’un calcul auquel il suffit d’opposer un autre caleul pour la faire abandonner, puisqu'elle n’est pas désirée pour elle-mème ; enfin, la spécialité de son but permet de lui apporter des limitations.
Que faut-il entendre par but d’une guerre? Le but diffère de la cause en ce qu’il suppose la conscience de adaptation d’un moyen à une fin : on agit en vue d’un certain résultat préconçu. Par là
4. M. Hanotaux (Hist. de Richelieu, t. IN, 2e p.) prête à Richelieu, comme un mérite sans pareil, celui « d’avoir eu les intentions de tout ce qu’il fit ».
il se distingue aussi des résultats réels qu’on n’a pas eu en vue lorsqu'on a décidé Pacte ".
Une grande division apparait d’abord comme nécessaire entre ce que Clausewitz appelle assez improprement le but polilique (en un sens très large) et le but militaire, c’est-à-dire entre ce qu’on se propose d'obtenir par Ja défaite de l'ennemi et cette défaite elle-même. Il y a en quelque sorte deux gradins dans la finalité. Le but politique préexiste, le but militaire n'existe que, par l’ouverture des hostilités : le premier est' final et le second n’est qu'un moyen par rapport à lui : on vise à battre l'ennemi parce qu'on vise à lui imposer par là une de nos volitions. Une fois la guerre déclarée, le triomphe d’une armée sur l’autre devient Pobjet direct et immédiat, et le dessein politique apparaît comme médiat. Alors qu’à Porigine de humanité ils étaient, réellement et putativement, liés étroitement, le but politique tend à se détacher du but militaire ; il nécessite de moins en moins la violence, parce qu’on étend celle-ci hors de son domaine naturel, de plus en plus restreint : si on ne conçoit pas le cannibalisme, l'esclavage, ni même le pillage, comme volontaires de la part de ceux qui sont mangés, asservis où volés, on conçoit mieux Pouverture de débouchés ou Ia propagande paciliques ; or, à mesure qu’on appliquäit la guerre à ce dernier domaine, on abandonnait le premier. — Le sa militaire est toujours semblable-à lui-même dans toutes les guerres; les buts politiques auxquels on applique ce moyen unique sont infiniment variés, non seulement par la multiplicité des objets, mais par leurs caractères : on s’est élevé du plus concret et du plus immédiat (vaincre tel ennemi, le tuer.) aux plus généraux et indirects (lui imposer telle volonté, lui imposer nos volontés, acquérir une richesse, un territoire quelconques, exercer et développer un ordre de facultés...)
On peut donc distinguer divers degrés parmi les buts politi ques , qui doivent d’abord retenir notre attention. La volonté qu’on veut imposer à parfois un but, lui-même moyen par rapport à un autre but : Pannexion d’une province peut être destinée à acquérir des débouchés, en vue de favoriser telle industrie, ete... A mesure qu’on s'élève psychologiquement, on conçoit les buts de
1. Les effets d’un acte peuvent être, dans la suite, pris comme buts d’actes similaires et leur représentation devenir cause de ces actes. Il y a tout lieu de supposer que l’on ne fit pas, de prime abord, des guerres en vue d’obtenir des esclaves : certaines expéditions engendrées par la haine, le désir de vengeance ayant eu pour effet d’obtenir des esclaves, on s’aperçcut seulement alors des avantages qu’il y aurait à faire la guerre pour s’en procurer.