MULTIPLICITÉ DES BUTS DE LA GUERRE
ses buts et ainsi de suite, par des chaines de’syllogismes, soit qu'on s'arrête à mi-chemin, soit qu'on remonte jusqu’à la fin su: prème et à la mesure ultime de valeur : la vie elle-même. Auxquels de ces buts nous arrèterons-nous? Pour qualifier la guerre, il faut sé baser sur celui qui parait prédominant, décisif, caractéristique, mais pour apprécier sa légitimité et la possibilité d'y substituer d’autres moyens, il faut remonter jusqu’au final.
Le vague et la complexité, préférables à une précision et à une simplicité artificielles, sont d'autant plus difficiles à écartér que des considérations diverses peuvent intervenir dans la décision d’une guerre, chez un individu et a fortiori dans la collectivité qui la déclare. Les faits ont non pas une cause, mais un faisceau de causes ; dans le domaine de l’activité, € aucun motif détaché, ne contient à lui seul explication adéquate de la volition subséquente ! ». La guerre n’est done pas le produit d’un syllogisme, comme le dit Tarde, mais d’une multitude de syllogismes et même de mobiles impulsifs. Il existe une variété aussi grande, dans les buts que les individus poursuivent en participant à ses opérations, On ne saurait les énumérer tous, car ils sé comptent par dizaines dans une seule guerre, mais on ne doit pas en faire abstraction et raisonner sur un but de guerre comme s’il était l’objet. de lu: nanimité des volontés individuelles.
Les divers buts peuvent en outre changer pendant le cours des opérations ou au moment de la conclusion de la paix. soit à raison des circonstances dela guerre elle-même (perteplusgrande, victoire plus complète qu’on n’espérait...), soit à raison de circonstances extérieures ?. Cl ne s’agit pas d'obtenir ce qu’on réclamait à l’origine ou de faire reconnaitre les droits contestés à l’ouverture des hostilités, ni même d'obtenir dédommagement ou réparation des offenses. On veut sauver l'avenir. » ? On exige unegarantie contre les risques de revanche future. Souvent même une guerre originairement entreprise pour la défense de droits ou d'intérêts légitimes dégénère en conquête ou en violation du droit d'autrui. Ç
Une complication surgit enfin du fait que, pour qu'il y ait guerre, il faut nécessairement deuæ adversaires, deux désirs ou deux volontés qui se heurtent ; et ce choc peut avoir lieu de
A. A. Fouillée, Psych. des idées-forces, t. IN, p. OT.
9, Ce fait constitue une adjonction ou une substitution d’un but secondaire aux buts originaires, et non une différence entre la cause et le but, comme disent
Pradier (t. VI, p. 559) et Peyronnard (op. cit., p. 30). 3, Bluntschli, Le dr. int. cod., tr. Lardy, art 536, p. 311,
manières différentes, soit que chacun ait un ou plusieurs buts positifs ‘, de nature similaire ou diverse; soit que lun n'ait de but que dans le fait de repousser lattaque et les prétentions de l’autre, c’est-à-dire un but négatif. Il faut done se garder d’une double erreur unilatérale en sens inverses, l’une qui voit seulement le négatif, tandis qu’en réalité il est toujours éveillé par un but positif dont il est la négation ; Pautre qui voit seulement le positif, alors que lun des adversaires peut combattre sans en avoir. Toutefois on ne peut qualifier les guerres que par leurs divers buts positifs : nous les étudierons d'abord par ce
côté.
Les buts véritables ne sont d’ailleurs pas toujours avoués. Ils sont déguisés par des prétextes ? : buts fictifs, ou buts réels secondaires dont on exagère le caractère décisif. L’historien éprouve de la peine à démêler, parmi les causes mises en avant pour expliquer telle ou telle guerre, celles dont linfluence fut réelle et les simples formules destinées à cacher la réalité. Lorsqu'on n'ose pas dévoiler ses desseins véridiques, ses menées clandestines, on s'efforce de donner le change en faisant surgir des incidents : comme dans la dispute du loup et de Pagneau, ils n’ont aucune influence décisive. Mais, dans certains cas, en tant qu’ils agissent réellement sur les combattants, les prétextes ont une réalité effective ; ce sont, non de vains fantômes, mais des buts véritables, qui accroissent la complexité des mobiles décisifs.
On s’en donne à soi-même et on essaie de justifier ses actes à ses propres yeux Ÿ. Mais on les destine, soit à tromper les adver-
1. Les divers acteurs peuvent être dans leur tort comme dans une rixe. M. Mabille (La g., p. 136) conclut au contraire que, chacun ayant alors un but négatif, tous sont en état de légitime défense.
2. Polybe, Hist. gén., 1. WI, $ vi; Vattel, Dr. des gens, 1 VI, ch. ur, $ 31; Bello Principios de derecho de gentes, 2 p. ce. 1, $ 2; Garden, Tr. de diplom., t. 11, p.238 s; Felice, Dr. de la nature, t. 1, 1. 21; Galvo, t. IV, p. 34; Paretti, Degli arbitrati, p. 223 s.
3. À l’état normal, chez l’homme ou dans la société, les désirs se couvrent du manteau des croyances, de l’idéal individuel ou collectif, du désirable, soit que les buts désirés en eux-mêmes se présentent comme un moyen pour un but idéal soit que les moyens adaptés à un but désiré paraissent viser un but idéal, (L’instinct de vie fait mentir l’instinct de connaissance, dit Nietzsche.) Dans la pyschose, cet effet est exagéré par une « altération mentale qui met l’intelligence et la raison au service de tous les troubles de laffectivité morbide » : la présence des prétextes renforcerait ainsi Paffirmation de M. Ferrari : la guerre est une manifestation de psychose (?)