BENTHAM ET KANT, FICHTE, SCHELLING
La philosophie de Bentham était celle de l'expérience, sa morale celle de lutilitarisme ; 11 voulait € maximiser le bonheur ». Kant, qui représente en philosophie une tendance toute différente, se rencontre avec lui sur le terrain pacifique. La raison fait, à ses yeux, de la paix un idéal, impraticable, mais indéfiniment approximable. Il ne se contente pas de dire que, mème si on ne pouvait la réaliser, elle resterait le but final du droit des gens : en 1795, il publie son livre bien connu, souvent réédité et partout traduit : Pour la paix perpétuelle, projet philosophique ‘. Nul traité de paix n’est valide s’il réserve la matière d’une nouvelle guerre (art. 1 prélim.). Nul Etat indépendant ne peut être acquis par un autre (art. 2). Les troupes réglées doivent être abolies avec le temps (art. 3). On ne doit point contracter de dettes nationales pour soutenir les intérêts de Etat au dehors (art. 4), ni s’ingérer dans les affaires des autres Etats (art. 5)... La constitution civile de chaque Etat doit être républicaine (art. 1 définitif) Le droit international doit être fondé sur une confédération d'Etats libres (art. 2). — Comme celles de ses prédécesseurs, ses idées furent tournées en ridicule ?. Quelques-unes, sans doute, sont exposées avec désinvolture, comme s’il s'agissait d'actes très simplement réalisables, mais au total son projet est loin d’être méprisable. Comme celui de Bentham, il subit l'influence du temps et forme un type intermédiaire entre les utopies anciennes et les projets moins hasardeux de l’heure actuelle *.
Fichte, en 1796 dans ses Grundlage des Naturrechis (t. I, p- 261). en 1800 dans sa Destinée de l’homme, et Schelling, en 1800, dans son System des transcendentalen Idealismus (p. #11)
4. Zum ewigen Frieden, ein phil. Entwurf, Kœænigsb.; 2e éd. et tr. fr., angl., dan., 1796; éd. Tissot, 1853; éd. Lemonnier, 4881; Œuvres, éd. Rosenkranz, Lpz, 1838, t. VII, p. 229-291; Metaph. Anfangsgr. der Rechtslehre, 1197 ; Idée d’une hist. univ. au point de vue de l’human. (tr. par Littré, Aug. Comte et la phil. posit.) — Analysé par Barni, Anal. crit. de la doctr. du dr., p. exiv, et La morale.., p. 239; Thonissen, Ac. de Belg., 1860, p. 195... ; Delbos, Idées de Kant sur la paix, N°lle Rev, août 1899, p. #10... — J. M. de la Codre, &b., p. #4, lui attribue à tort un Antipolemos. — Cf. Rev. Vicesimus Knox, Anlipolemus, or the Plea of Reason, Relig. a. Human. against War, transl. from Erasmus, 1194.
2, Ew. Krieg, Stud. eines d. Offiz. [B. Kiessling], p. 13; L Stein, Ew. Fr., p. 29 : la paix, comme la lune ou le soleil, sert à nous guider; comme eux, on ne peut l’atteindre, ce n’est même pas souhaitable. — Von Stengel, Ew. Fr., p. 16 : ne pas le prendre au sérieux — P, Janet, Hist. de la sc. pol.
3. Kamarowsky, p. 254 : très réussi. — En préconisant la république, Kant évite l’écueil des projets précédents, où le mode de nomination, les attributions, Pexistence même des délégués, et le caractère obligatoire de leurs décisions, s’opposaient aux principes de la monarchie absolue.
rèvent d’un ordre juridique international fondé sur une fédération d'Etats, avec pouvoir coercitif !.
En France, @ Pan IV de la Rédemption », paraît un des plans qui font le plus abstraction de Pétat présent : La Republique universelle où Adresse auæ Tyrannicides, par Anacharsis Cloots, orateur du Genre Humain. Les soldats sont des meurtriers et Les forteresses des prisons. Les guerres proviennent de la méconuaissance du principe salutaire de Punité du genre humain. (p. 65 s.) Un corps ne se bat pas avec lui-même : il faut done fondre lhumanité en une Nation unique (p. 7). Les climats diffèrent ? Mais tous les peuples ont linstinct de la liberté. € Je propose, s’écrie le fougueux révolutionnaire, un nivellement absolu : une nation, une assemblée, un prince... Le bonheur sera sans bornes. Tout le monde s’empressera de se fondre dans la grande société .» (p.16 s.) — En 1802, un ancien secrétaire de l'Opéra, Agricola Batain publie : La Paix, système cosmopolite, ou Projet d’une confédération universelle entre tous les hommes, Cosmopolis (Paris), an XII. — En 1803, en Russie, paraît le Raisonnement sul la guerre et la paix de Malinowsky, ouvrage assez superficiel, qui attribue la fréquence des guerres aux diplomates, dont 11 demande la suppression. (Kamarowsky, p. 257.) — En 1808. J.-B. Gondon d’Assone fait suivre son traité Du droit public et du droit des gens, ou Principes d'association civile et politique (t. I, p. 185 s) de la proposition d’instituer quatre pouvoirs : un congrès ou puissance observatrice et inspectrice, un corps législatif, un tribunal, un protectorat, confié à un seul homme, avec une armée unique.
Vers la même époque, Fourier annonce l’avénement de l’humanité universelle et l'institution d’un Congrès et d’un Omniarque (l'héorie des quatre mouvements, 1808). — En 181%, le comte de Saint-Simon et Aug. Thierry, son élève, font paraître De la réorganisation de la société européenne ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps
1. Barchou de Penhoen, Phil. all., t. II, p.77. — W,. Tr. Krug, Aphorismen zur Phil. des Rechts; X.., Patr. Beitrage zum ew. Fr., 1800; K. Sal. Zachariæ, Janus, 1802; Saalfeld, De jure generis humani vel divini in gentes vel in unam civitatem, scilicel hunc orbem, conjuncli, seu de jure gentium cosmopolitico, Stg., 1811; broch. anon. et sans titre à Frf. en avril 1813; F. Krause, Urbild der Menschheit, 1814, et Entwurf eines eur. Staatenbundes als Basis des allg. Friedens u. der Freiheit Eur., Brockhaus D. Bläütter, IV, Lpz.. 1814, n°9 449%, 147, 151 s : l'humanité forme un tout spirituel... — Feuerbach répond par : Die Weltherrschaft das Grab der Menschheit, Germania, 1814.