‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 61 sur 471 · GUERRES DE PRINCES · texte numérisé non relu

GUERRES DE PRINCES

poisantes et importantes. Nous nous trompons. [ls sont menez et ramenez en leurs mouvements par les mesmes ressorts que nous sommes aux nostres ; la même raison qui nous fait tanser avec un voisin dresse entre les princes une guerre ; la même raison qui nous fait foüetter un laquais, tombant en un Roy, luy fait rüiner une province. Ils veulent aussi légèrement que nous, mais ils peuvent plus: pareils appétits agitent un ciron et un éléphant. »

Les monarques ont même plus d’une raison de vouloir plus mal que le commun des mortels : ils ne connaissent point de limites à leur volonté. Tout s’incline devant eux : Sic solo, sic Jubeo ; sit pro ratione voluntas. Confondant le bien publie avec le leur propre, ils sont naturellement inelinés à vouloir la guerre, qui, sans grand risque. leur rapportera peut-être des territoires, de argent, de la gloire. Ils espèrent que la postérité accollera à leur nom lépithète de grand ou de terrible. Mais l’histoire leur fera porter à jamais la honte d’avoir fait de la guerre une occupation pour leur activité débordante, ou un divertissement pour leur désœuvrement. — Louis XIV écrivit un jour au maréchal de Villars : € S’agrandir est la plus digne et la plus agréable occupation d’un souverain ! ». Ne justifia-t-1l pas ainsi la parole de C. Desmoulins : € Louis XIV se donna le plaisir de la guerre comme on se donne celui de la chasse et, toute sa vie, ilexposa ses peuples comme on lancerait une meute ? ». — Napoléon à avoué l’insouciance de la vie humaine, l’absence de conscience que peuvent entrainer l'habitude. Il en a donné, à ses propres dépens, un exemple significatif. Pendant l'expédition de Savoie, il reçut, au col de Tende, la visite d’une dame qui lui avait rendu autrefois de grands services. € Pour lui offrir une image complète de la guerre, il fit tirer quelques coups de canon auquel lennemi répondit aussitôt et quelques soldats français tombèrent instantanément, victimes inutiles de sa courtoisie envers son amie de jeunesse *. »

4. A. Vaccaro, Le basi del Dirillo, p. 127 (dans Novicow, Les gaspill.. p. 266.)

2. L. Henry, Le Crime des crimes, p. 26. — P. Lacombe, De la q., p. 64: « Toutes ses guerres ont été entreprises non seulement sans nécessité mais contrairement à la justice. Ses motifs furent toujours personnels et futiles. M. de Barante luimême en convient. » — Sur les rapports de ses guerres avec son orgueil, sa vanité, son ambition : J. Peyronnard, p. 151 s.

3. Mémorial de Sainte-Hélène, dicté au comte Las Cases (Human. nouv., Enquête sur la g., p. 129), Prévost-Paradol, (La France nouv., p. 271) reporte l’incident au siège de Toulon, — Jugements sévères sur Napoléon dans Aug, Comte; P. Laffitte (Les gr. types de l'human., t. II, p. 437 : caricature, triste sire, charlatan); Spencer (Sc. sociale, p. 168 : sans scrupule, instincts de sauvage..); Serge Solovieff (L'empereur Alexandre ler, p. 232, dans A° de Stieglitz, De l’équil., &. T, p. 68 : nouvel Attila); Taine, Le régime moderne, t. I, p. 107, etc.

Les princes sont en outre poussés dans la mauvaise voie par leur entourage, qui à mille raisons pour vouloir détourner leur attention et qui, n’osant pas s'élever contre leurs désirs, les encourage toujours !. On rapporte un exemple curieux de lintérêt qui pousse les ministres à la guerre : au cours des travaux exécutés à Versailles sur linstigation de Louvois, Louis XIV eut une discussion avec lui au sujet des dimensions d’une fenêtre : Louvois, devant la violence de son maître, se crut perdu: pour se rendre nécessaire, il € souffla le feu en Allemagne, rompit la ligue d’Augsbourg, et la guerre recommença » (?) ? Les diplomates ont de même fourni l’occasion de guerres si vaines, qu’à la conclusion de la paix on revenait au statu quo ante bellum : ils ne craignaient pas de mettre le feu pour réaliser ieurs prédictions d'incendie, ou bien c'était le résultat logique des savantes combinaisons par lesquelles ils justifiaient leur raison d’être et dont les apparences de profondeur cachaient le vide de leur pensée ÿ.

Il reste bien encore quelque chose de ces causes futiles à l'heure actuelle, et la tranquillité internationale est à la merei de petits incidents diplomatiques ou d’une fanfaronnade de gouvernants ; elle n’est même pas à Pabri des intrigues féminines. Mais l'influence des peuples tend à supplanter dans leurs relations celle de leurs gouvernements, et c’est une garantie de paix. Le remède le plus efficace, en dehors de l'amélioration de Pesprit publie, contre la légèreté de la politique extérieure, réside dans le perfectionnement des garanties à apporter dans la déclaration de guerre. On a proposé d'attribuer cette fonction, qui exige le sang-froid et les plus grandes lumières, soit à un conseil spécial, soit au parlement, soit à la nation elle-même ; mais, si on diverge sur lapplication, on est presque unanime à refuser ce droit à l’exécutif seul.

1. Sur l’influence pernicieuse des courtisans, des eunuques en Orient, not. en Perse: Hérodote, VIII, 104 s; — des ministres : Blanqui, Hist. de l’éc. pol., t. 1, DA SETIS..

2. Garaude, La q., p. 32. — E. de Laveleye (Des causes de q., p. 60 ;Le gouv. dans la dém., t. 1, p. 356) cite le fait d’après Saint-Simon et l’attribue à une fenêtre mal placée ; Vaccaro (Les bases sociol., p. 90), à une fenêtre dégradée : causes également futiles. — L’abbé de Saint-Pierre prétend que la guerre de Hollande en 1671 et le bombardement de Gênes furent dus à la rivalité de Colbert et de Seignelay, son fils, contre les frères Louvois et Le Tellier. (Dufraisse, Hist. du dr. detg-p: 1315 Proudhon, Za\g.. tell, p 255.)

3. Novicow (Les lulles.., p. 671) ridiculise les airs profonds que se donnaient les diplomates d’ancien régime : comme les augures, ils ne devaient pouvoir se re-

garder sans rire, à la pensée des projets à longues vues que leur prêtaient les naïfs.

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