CHAPITRE I
Cannibalisme et luttes alimentaires ©.
I. Chasse et guerre ; fréquence du cannibalisme. — II. Diverses causes: appréciation ; autres formes de la lutte alimentaire.
Un des buts les plus grossiers et les plus primitifs de la lutte entre hommes fut la recherche de viande humaine, recherche probablement issue du besoin de nourriture, le plus impérieux de tous et commun à l’homme et aux autres animaux. Les besoins physiologiques sont, à l’origine encore plus dominateurs qu'aujourd'hui et xls exercent(les super stitions mises à part)une tyrannie presque sans partage”. Ils nécessitent presque toujours le parasitisme ou le prédatisme, mais se manifestent sous des formes multiples. Un grand nombre d'animaux se nourrissent d’autres animaux, d'espèces différentes ou même exceptionnellement de la mème espèce #, L'homme se nourrit de toutes sortes
1. Cela est beaucoup plus large que ce qu’on appelle guerre intéressée, de rapport, de spéculation, opération lucrative. — L’ordre d’étude des divers buts nécessairement artificiel, ne peut être rigoureux.
2, F. Carli, op. cit., p. 51: Lotta fisiologica alimentare. — J. Novicow emploie: luttes physiologiques, avec un sens plus large.
3, Le primitif est « l’homme des besoins nutritifs. » (CG. Letourneau, Psychol. ethnique, p. 98, à propos de l’Australien.)
4, « L’homéophagie (action de manger son semblable) est chose rare chez les
d'aliments, de fruits, de racines, d'animaux aquatiques et terrestres, il pratique la cueillette, la pêche, la chasse. Il s'attaque aussi à l’homme pour le manger.
Il n'y a pas pratiquement de séparation bien nette entre la chasse et la guerre, surtout à l’origine : la distinction établie entre les luttes d'animaux d’espèces différentes et celles de congénères est théorique. Il n’est pas probable que Fhomme aperçoive, au sortir de l’animalité, une différence, moindre qu'aujourd'hui, entre la €catégorie » humaine et la catégorie animale, de même qu'il ne sépare pas très bien des objets inanimés les êtres animés. En fait, il semble prouvé qu'il agit envers les individus étrangers à sa horde comme envers des animaux : il se pareindifféremment de trophées humains ou animaux, etc. Longtemps même persiste le jugement qui assimile le € barbare » à un être inférieur, presque à une bête sauvage !. Chez plusieurs peuples, le mot € étranger » ne rappelle qu’une idée, celle d’une proie à manger ?. Pour d’autres, il signifie un homme qu'on maltraite, qu’on dépouille, dénué de personnalité *. Dans certaines nations modernes, on se figure l’étranger comme un être méchant, dangereux, et on ne considère pas comme criminel de le voler ou même de le tuer; de nombreux Européens ont cette idée au moins à l’égard des peuples enfants. Il n’est donc pas étonnant que des primitifs aient vu dans l’homme un gibier.
La chasse à précédé la guerre, mais elle « portait la guerre dans ses flancs { » : toutes deux procèdent d’une cause commune, la recherche de comestibles. Elles peuvent être individuelles ou collectives : la lutte contre les animaux a lieu souvent en groupes et la lutte contre l’homme est parfois un conflit singulier, quoique le gibier soit alors plus dangereux, plus résistant. En fait les sauvages pratiquent la chasse comme une guerre et la guerre comme une chasse. € Chez les Mandans 5, les familles
animaux supérieurs et sociables. » (sauf quelques fourmis myrmécophages et quelques cynophages). G. Letourneau, La q., p. 51, 528.
1. En Grèce, à Rome. — Les Hindous considèrent les étrangers comme impurs de mœurs et de langage; dans leur hiérarchie animale, ils les placent au-dessus des bêtes sauvages, mais au-dessous des chevaux et des éléphants. (Fusinato, R. dr. int., 1885, p. 28.)
2. .. Qui pectora, brachia, vultum Crediderint genus esse cibi, (Juvénal, Sat. XV).
Cf. de Saint-Simon, De l’industrie, Œuvres, t. XVIII, p. 28: De l’idée attachée au mot d’étranger.