‹ Le Rôle de la GuerreChapitre 90 sur 471 · SUPÉRIORITÉ RELATIVE DE L'ESCLAVAGE · texte numérisé non relu

SUPÉRIORITÉ RELATIVE DE L'ESCLAVAGE

revirement eut lieu, c’est que lutilité réelle de l'institution s’était modifiée parallèlement. Etudier ce second point, ce sera en même temps apprécier l'esclavage, c’est-à-dire le but des guerres d’esclavage (ce qui est le seul moyen de les critiquer, puisque la guerre est assurément un moyen bien adapté à ce but). Relativement à l’état social antérieur, l'esclavage constitue en somme un progrès. D'abord, relativement au sort qui attendait auparavant les vaincus. L'établissement d’un rapport de domination (Herrschaftsverhältniss) est préférable à l’anthropophagie ou à l'égorgement des prisonniers. Cela explique que des philosophes anciens! en aient admis la nécessité, la légitimité, comme un adoucissement apporté au droit du vainqueur. Bossuet lui-même a justement remarqué que l’étymologie même du mot devrait nous rappeler ce progrès, en montrant que l’esclave n'était primitivement qu'un prisonnier dont on avait épargné la vie?. Il ne faudrait d’ailleurs pas se méprendre sur la portée de ce progrès, qui est loin d’être absolu: si, d’un côté, l’esclavage à fait épargner nombre de vies, 1l en a probablement, en devenant but de guerre, coùté davantage*. Le progrès est sur-

comme envers la conquête, le polythéisme avait par sa nature, à la fois assez de généralité pour servir de lien, et assez de spécialité pour maintenir les distances ». La conquête amenait une religion en partie commune, par l’adjonction des dieux du vaincu, mais avec subordination de ces derniers. Le polythéisme s’opposait ainsi simultanément à l’immolation et à l’affranchissement régulier des prisonniers, et conduisait par conséquent à leur asservissement. — Et d’où venaient fétichisme, polythéisme, monothéisme et succession de l’un à l’autre ? Nous préférons appliquer à ces parallélismes, d’ailleurs vagues, notre explication psychologique habituelle, qui établit entre les deux termes de chaque correspondance, un rapport de dépendance non direct de l’un à l’autre, mais par un tiers commun : l’antécédent psychologique de l’un et de l’autre. L’homme primitif, dont les croyances sont impulsives comme ses désirs sont agressifs parce que putativement exclusifs et vitaux, est amené à la foi plus ou moins grossière (fétichisme ou polythéisme) et à la satisfaction unilatérale et violente (extermination, cannibalisme, pillage ou esclavage), selon le plus ou moins de réflexion qui se mêle à son impulsion. Lorsque la réflexion arrive à dominer, l’homme s’affranchit des dogmes au profit de croyances plus rationnelles, de même qu'il affranchit les autres hommes de sa domination, issue d’un égoisme pur et mal compris : or la coopération réciproque, plus facilement libre, n’entraîne pas la guerre. (V. infra: Militarisme et industrialisme.)

4. Platon (Répub., NV): l’étranger n’est bon que pour l’esclavage. — Aristote (Pol., 1, 2) reconnait, d'accord avec Euripide (/phigénie à Aulis, 1382) que « le barbare est né pour la servitude et le Grec pour la liberté », — ce qui montre com- ‘bien était accentuée l’idée d’hétérogénéité.

2. Slave est le nom d’un peuple qu’Othon le Grand et ses successeurs réduisirent en eaptivité par la guerre. — Jhering (Evol. du droit, p. 164), en un rapprochement inexact linguistiquement mais expressif, fait une remarque analogue au sujet du mot latin : Le servare du servus eut pour but le seruire (conserver pour faire servir.)

3. Wallon (1b., p. xIx, 61) estime, un peu paradoxalement, qu'il ne fut «pas mieux de conserver le vaincu pour le travail que de le tuer », parce que le cours plus continu d’agressions qui en résulta fit perdre la vie à plus d'hommes qu'il

tout sensible relativement aux institutions économiques, à la production et à la répartition. Il est essentiel pour tout homme que d’autres travaillent pour lui !: on chercha d’abord à obtenir le fruit du travail d'autrui sans lui donner le sien en échange, on demanda des satisfactions à l’esclave sans lui en procurer en retour ; sans doute on s’aperçut plus tard que le travail forcé était inférieur à la coopération volontaire, mais cette seconde forme n’aurait pu exister sans la première. L’esclavage donna naissance à une classe servile, employée aux travaux paciiques, et évita ainsi que la guerre fût faite par toute la société : cela ne favorisa pas seulement le développement de la production industrielle, mais aussi les travaux intellectuels qui finirent par condamner l'esclavage, lequel les avait rendu possibles. L’institution est en elfet loin d’être parfaite, de constituer Q un principe de nature providentielle, mêlé par Dieu même aux mille principes de la société humaine ?. » Il détruit la personnalité et fait de homme une chose; Q1l corrompt moralement et épuise physiquement les classes serviles et. les classes maîtresses *. » Il a, de plus, perdu toute utilité comme instrument de progrès.

Mais s’il présente des inconvénients, s'il est odieux, suranné, c’est seulement par rapport à l’état postérieur. I est, en fait, délaissé, à tel point que la démonstration n’a qu’un intérêt rétrospectif. Il n’est pas seulement inhumain, mais anti-économique, tant dans son établissement î que dans son fonctionnement. Nous avons, malgré l'apparence contraire, plus d'avantages à rendre à autrui un service, lorsque nous lui en demandons un, qu’à lui imposer de vive force l’application de son activité à la satisfaction de nos désirs sans réciprocité de notre part. Nous courons moins de risques, surtout lorsque lPéquilibration des individus et des groupes et l'effacement des préjugés moraux qui faisaient accepter par l’exploité l'exploitation unilatérale, renn’en eût péri dans une guerre sans merci et sans esclavage. Comte (ib., p. 434) voyait là au contraire un immense progrès et jugeait très probable que sans l'épargne de vies humaines due à l’esclavage, l’aveugle passion guerrière des premiers âges aurait depuis longtemps détruit complètement notre espèce, La vérité est entre les deux : l’esclavage devint un but de guerres meurtrières. mais il implique un progrès psychologique et engendre des progrès sociaux et moraux.

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