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Le role de la monnaie dans le commerce international et la théorie quantitative

Parmi les théories que Ricardo a mises en circulation, il en a repris une, ancienne assurément (1), d'après laquelle l'intervention de la n;onnaie dans le règlement des comptes internationaux tend à maintenir l'équilibre de la balance. La voici : tout excédent d'importation, par conséquent de dettes, donne lieu à une exportation de numéraire ; mais cette exportation de numéraire, en diminuant le stock métallique national, fait baisser les prix à l'intérieur du pays ; ainsi se trouvera, du même coup, accrue l'aptitude à l'exportation et diminuée l'aptitude à l'importation. L'équilibre de

1 On cite notamment, parmi les précurseurs de Ricardo en cette matière : David Hume (voir : Sctiatz, David Huwe), Condillac (Introduction de M. Sauvaire-Jourdan à la traduction de Bastable. Théorie ducommerce international, p. VIj. Nogaro 1

la balance des comptes, nécessairement soumis à des fluctuations par les hasards des transactions, se rétablira donc automatiquement grâce à l'intervention du numéraire. — Cette conception du rôle de la monnaie dans le commerce international implique la théorie quantitative : elle suppose que la valeur de la monnaie dépend de sa quantité ou, plus exactement, qu'elle est soumise à la loi de l'ofl're et de la demande. C'est pourquoi, en recherchant dans cette étude quels sont les fondements de cette conception que nous qualifierons, pour abréger, de ricardienne, nous aurons à examiner si le rôle de la monnaie dans le commerce international est bien conforme à la théorie quantitative.

L'intérêt de la théorie que nous allons examiner apparaît si l'on considère l'influence que peut exercer la balance des comptes sur la répartition de la population, et le lien intime qui existe entre la répartition de la population et l'existence d'économies nationales distinctes.

En eff'et, de tous les éléments qui contribuent à établir entre les membres du groupe national des relations particulières, l'un des plus importants, au point de vue économique, est le lien commun qui les attache au territoire. Ce n'est pas qu'il y ait entre la population et le sol natio-

liai un rapport constant et invariable ; mais ce rapport ne varie généralement pas en raison des seules conditions de la vie économique : tandis que la population se déplace librement à l'intérieur de l'état, ses fluctuations ne s'étendent généralement pas au delà des frontières ; l'émigration est un fait exceptionnel, ou du moins il n'est pas proportionnel aux nécessités de la vie économique. L'unité morale de la nation tend donc à maintenir le lien entre la population et le territoire.

Cependant, la nation, considérée au point de vue économique, n'est pas une unité fermée : c'est un groupement qui en contient, et en dehors duquel s'en forment beaucoup d'autres. Si les membres du groupe national ont entre eux des relations particulières, ils ont cependant une très grande liberté pour nouer, avec des membres d'autres groupes, des relations qui constituent, pour prendre l'expression dans toute sa valeur, le commerce international.

Or, à ne considérer, dans le commerce international, que la valeur d'échange, on conçoit que des transactions, faites au hasard des intérêts individuels, entre particuliers appartenant à des pays différents, n'aboutissent pas toujours à l'équilibre de la balance des comptes internationaux ; et nous alluns voir, d'autre part, que

l'état de la balance des comptes peut avoir une influence sur les mouvements de la population.

En effet, les transactions entre individus appartenant à des pays différents peuvent avoir pour effet de rendre, à un moment donné, un pays plus débiteur que créancier. Il ne semble pas normal à priori qu'une nation ait, à tout instant, une égale aptitude à acheter et à vendre. La balance des comptes présente des écarts que compensent des transports de numéraire.

Mais, si la productivité d'un pays demeure inférieure à sa faculté de consommation, certains producteurs indigènes, écartés du marché national par des marchandises étrangères moins coûteuses, ne trouvant pas, par hypothèse, d'autre branche de production où ils puissent se porter vendeurs, n'auront d'autre ressource que d'émigrer en masse (1) ; et les consommateurs, achetant désormais à l'étranger, devront expor-

4. Cf. P.Cauwès, Cours crée, polit., 2^ éd., p. 646 sq. Nous ne prétendons d'ailleurs indiquer ici qu'une tendance. Pour comprendre ce phénomène, il faut se représenter les déplacements de la population d'une province, d'un département ou d'un état à un autre, à l'intérieur d'une union douanière, sous l'influence des changements dans les conditions de la production. — La politique économique nationale tend précisément à éviter que le même phénomène se produise d'une nation à l'autre.

lor h'iii' iniiiKM'airc [xmr [jjivci* rcxcMulciil (riiiiportalion, — puisque, par hypothèse, Taplitude à l'exportation n'a pas augincntc proportionnellement. Ainsi, considérons une nation qui n'ait de supériorité dans la production que pour des marchandises d'une valeur Iniale insuffisante pour payer celles que son infériorité lui ferait acheter à rétranger : elle tendra, [)ar le jeu des transactions individuelles, et l'inégalité de la balance des comptes qui en résulte, à [)ordre son individualité économique.

Mais, s'il est vrai, comme l'ailîrmc la théorie ricardienne du commerce international, que la balance des comptes ne s'écarte jamais indéfiniment de son point d'équilibre, une semblable éventualité ne serait pas à craindre. La monnaie ne change rien aux conditions de produclivité d'un pays, mais, en modifiant opportunément le rapport entre les prix nationaux et les prix extérieurs, elle adapte les transactions individuelles aux conditions d'existence de la nalinn. Sans doute, cette théorie ne saurait nous a[)[)rendre — cela excéderait de beaucoup le point de vue de la vah^ii- d'échange — si le développement de l'économie nationale, considérée comme ayant en soi sa raison d'être, estconqiatiblc avec celui (le l'économie mondiale ; mais, du moins, elle nous iuonlr(U"ail p(Mil-ètre si la nation

conserve naturellement son individualité économique.

Et puisque, malgré son origine ancienne et sa forme peut-être plus adéquate à un régime économique passé, elle est encore présentée de nos jours comme une explication des faits contemporains, il n'est pas sans intérêt d'examiner si les affirmations qu'elle contient sont scientifi-quement établies. Nous avons donc à rechercher s'il y a dans la fonction que remplit la monnaie dans les échanges internationaux un principe régulateur qui permette à la nation de conserver son existence individuelle dans l'économie mondiale.

Lé seul moyen d'examiner la valeur d'une théorie qui prétend trouver un principe régulateur des échanges internationaux dans le mécanisme par lequel ils se règlent, c'est-à-dire, dans le rôle de la monnaie^ est de rechercher comment s'opèrent ces règlements, quel est en réalité ce rôle ; et, puisque les partisans de cette théorie prétendent expliquer par là des phénomènes contemporains, nous envisagerons la réalité contemporaine. Il ne peut donc être question ici que d'employer la méthode d'observation.

Il n'y a pas, à vrai dire, de méthode qui soit

tout à fait à priori, qui se passe tout à fait de l'observation ; mais ou a souvent employé, en économie politique, un procédé qui consiste à étendre à certaines catégories de faits le bénéfice d'une constatation faite pour d'autres (1), à né dégager ou à ne retenir que certains caractères des phénomènes, et à présenter comme une description de la réalité des relations entre les phénomènes simplement conçues comme la conséquence de ces caractères. Sans chercher plus loin, la théorie qui va nous occuper en fournit une illustration : « la valeur de la monnaie varie selon sa quantité » tel est l'unique caractère de la monnaie que cette théorie considère (nous aurons à nous demander s'il est lui-même l'objet d'une constatation directe) ; et elle en déduit certains rapports entre les mouvements internationaux des métaux précieux et les variations des prix nationaux ; ces rapports sont décrits comme s'ils rendaient compte du processus réel, alors qu'ils n'expriment qu'une conception.

Or une méthode scientifique exigerait que les

1. Uii'on remarque par exemple la facilité avec laquelle beaucoup d'auteurs appliquent la loi de l'offre et de la demande, constatée pour certains produits, dans certaines conditions, à toute espèce de marchandise et par conséquent à la monnaie.

propriétés attribuées à la monnaie fussent observées ; que toutes ses propriétés, autant que possible, fussent prises en considération ; que les rapports entre les mouvements internationaux des métaux précieux et les variations des prix ne fussent pas décrits sans avoir été constatés.

Encore faut-il s'entendre sur ce qui constitue la constatation de ces rapports : est-ce l'observation d'une simple concomitance entre deux catégories de phénomènes ? L'extrême complexité des faits sociaux peut rendre bien difficile la preuve que cette concomitance n'est pas fortuite, ou due à d'autres causes. Et pourquoi ne pas chercher un procédé de démonstration plus satisfaisant pour l'esprit ? Pourquoi se borner à considérer le point de départ et le point d'arrivée, comme si la relation entre les phénomènes était établie par une force mystérieuse dont nous soyons réduits à constater les effets ? Peut-être vaut-il mieux s'efforcer de suivre la succession des faits qui les relie. Il y a, dit-on, un lien entre la production des métaux précieux et les prix : suffit-il, pour le constater, de comparer les variations de ces deux éléments ? Ou ne fautil pas rechercher, en outre, dans quelles conditions s'opère cette production ; où vont les métaux précieux extraits; comment et par qui ils

sont mis en circulalion ; où voni lonl d'abord les espèces monnayées ; dans quelles conditions elles s'échangent; par qui elles sont possédées ; à quelle fonction elles sont destinées ? etc. Et n'est-ce pas seulement lorsque cette succession de phénomènes serait bien établie que l'on pourrait véritablement expliquer s'il y a une relation entre la production des métaux précieux et les prix, et qu(dle est cette relation ?

Aussi, dans cette étude, où certaines relations entre les mouvements des métaux précieux et les prix seront prises en considération croyons- 'nous préférable de rechercher d'abord dans quelles conditions elles pourraient s'établir.

La théorie, dont rexamen va faire l'objet de cette étude, forniule trois relations de cause à effet successives entre :

1" I.a balance des comptes et les mouvements de la monnaie métallique ;

2" Les mouvements de la moiniaie métallique et les prix ;

3° Les prix et le commerce extérieur.

Elle n'aura de valeur scientifique que si les relations (lu'cllc cxpriiue — et en outre celles qui, peut-être, sont iinpli({uées dans des postulats tacites — peuvent être constatées. Or, comme les stalisti(|ues ne poun-aienl in(li(piei'.

tout au plus, que des coïncidences, c'est-à-dire de simples présomptions, nous rechercherons d'abord s'il est possible de constater la succession des faits^diV laquelle la théorie explique les relations qu'elle affirme. Et c'est dans ce cas seulement que nous pourrons considérer le méca^ nisme des échanges internationaux comme un principe régulateur du commerce international.

Mais, quelques éclaircissements s'imposent d'abord pour arriver à une conception précise de la doctrine de Ricardo.

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