Economie Journal., vol. IV
prise en considération par Gossa, Loria, Pareto, Lorini. En France, elle a été discutée par Gournot, dans sa Théorie des richesses ; et la traduction d'un ouvrage récent de M. Bastable sur la Théorie du commerce international est venue rappeler l'attention sur la théorie de St. Mill dont M. Bastable fournit une bonne réédition, mise à jour.
Mais les modifications et les critiques (1) mêmes dont la théorie a été l'objet, à notre connaissance, acceptent l'assimilation du commerce international à un troc^ qui est précisément la base de cette conception.
Nous nous proposons principalement de rechercher ici si cette assimilation est justifiée, en ce qui concerne la détermination de la valeur.
La théorie des valeurs internationales proprement dite contient deux thèses : 1" Les valeurs se déterminent, dans le commerce international, en raison de la demande réciproque qui est faite des exportations et des importations ; 2° Elles sont indépendantes du coût de production.
La première de ces propositions semble, au
1. Par ex Cournot. Théorie des richesses. Sidgwick. Prinçiples .
Nogaro 4
premier abord, n'être qu'une expression de la loi générale de l'offre et de la demande. Elle a cependant un sens beaucoup plus précis : car elle ne signifie pas que la valeur de toute marchandise, dans le commerce international, dépend de l'offre et de la demande, c'est-à-dire du rapport entre l'offre du producteur et la demande de tous les consommateurs. Elle prétend que la valeur des marchandises dépend du rapport entre la demande d'une catégorie de producteurs (qui importe), — et la demande d'une autre catégorie limitée de producteurs, — (qui exporte ou inversement). — La demande pour les vendeurs d'un pays, dans cette hypothèse, est donc représentée par une catégorie de consommateurs limitée et composée de leurs propres acheteurs.
Gela résulte en effet de la conception du troc : les importations s'échangent contre les exportations : la valeur des unes et celle des autres dépendent de la demande réciproque ; et les variations des deux valeurs d'échange sont corrélatives et inverses. Si un pays A a importé, du pays B, N hectolitres de blé et y a exporté M tonnes de fer, la valeur d'échange du blé et du fer, c'est-à-dire le rapport des quantités N à M s'est établi, d'après cette théorie, en raison de la demande de blé du pays A, comparée à la
demande de fer du pays B. — Si le pays A vient à fournir une quantité N' < N en échange de la même quantité M, il est évident que le rapport d'échange se sera modifié à son avantage, et au détriment de B, par conséquent. — Et si la valeur des quantités de fer et de blé échangées était exprimée par une somme de monnaie P, l'échange serait toujours d'autant plus avantageux pour le pays A qu'il aurait fourni moins de blé pour le prix P, et inversement. La détermination de la valeiir d'échange ne semble donc pas modifiée par l'intervention de la monnaie, pourvu que les exportations et les importations soient équivalentes à une même somme .
Et St. Mill a cru démontrer qu'il en était ainsi.
« Dans une économie à monnaie, dit-il, le commerce tend, dans ses oscillations, vers un point où la somme des importations et celle des exportations s'échangent contre une même quantité de monnaie », et il conclut: « Puisque deux choses égales à une troisième sont égales entre elles, les exportations et les importations, qui ont un prix égal en monnaie, s'échangeraient (1), si la monnaie n'était pas en usage, précisément
1 . Remarquons, en passant, dans ce conditionnel, l'élégant sophisme par lequel St. Mill transforme une vérité mathématique en une thèse économique.
les unes contre les autres. » Or, nous croyons avoir démontré que la « loi » de l'Equation se réduit à une pétition de principe ; et si, d'ailleurs, le raisonnement de St. Mill avait pu avoir quelque signification, il n'aurait prouvé qu'une perpétuelle tendance à l'équation : ce qui est, au fond, la négation de l'équation. Nous savons, d'ailleurs, que, les achats et les ventes, dont le total constitue l'importation et l'exportation, étant des opérations distinctes et conclues indépendamment les unes des autres, les sommes d'argent qui sont la contre-partie respective des importations et des exportations sont normalement inégales et, pour retourner l'argument de St. Mill, (( deux quantités égales respectivement à deux autres quantités inégales sont inégales entre elles )). Mais fussent-elles égales fortuitement, la conception de St. Mill n'en serait pas justifiée.
En effets lorsqu'il affirme que la valeur, dans le commerce international, s'établit entre les deux éléments d'un troc, qui sont les exportations et les importations, il ne suppose pas seulement l'équivalence des exportations et des importations ; il suppose, en outre, que le rapport dans lequel s'est établi leur équivalence — la proportion des quantités fournies de part et d'autre — dépend de la considération et de la
comparaison préalables, par chacune des parties, des marchandises offertes et des marchandises demandées ; en d'autres termes qu'elle dépend de V intensité du désir que les producteurs étrangers ont de nos marchandises, comparé au désir que nous avons de consommer les marchandises étrangères. C'est sur cet élément psychologique d'une comparaison préalable et non sur le fait d'une « équation », qui peut être fortuite, que repose la conception de St. Mill, il ne suffirait donc pas, comme l'a cru St. Mill, de prouver l'équation pour démontrer que cette conception tirée de l'hypothèse d'un troc s'applique au commerce international.
Et la raison d'être de cette comparaison préalable, c'est la nécessité d'échanger des marchandises déterminées, répondant à des besoins déterminés. Etant donne qu'il s'ap,it d'un troc, que les marchandises ne peuvent être échangées que dans la mesure où elles sont jugées équivalentes, la proportion dans laquelle elles seront jugées équivalentes pourra dépendre de r « intensité comparative de la demande » (1).
Mais, en réalité, cette nécessité n'eœiste pas ; la monnaie étant, grâce à sa parfaite « échangeabilité » propre à satisfaire toute espèce de besoin,