CHAPITRE VI
Les inouvciiients des iiièCaux. préciciiik et les prix
La deuxième proposition qu'implique la théorie quantitative appliquée au commerce international est une relation entKe les mouvements des métaux précieux et ceux des prix. En effet, les transports de monnaie métallique ont pour effet d'augmenter ou de diminuer le stock métallique national, et ce sont ces variations du stock métallique qui, d'après la théorie, agissent sur les prix à l'intérieur du pays.
Ce chapitre sera consacre à déterminer dans quelle mesure le mécanisme actuel de l'échange peut permettre à la quantité du stock métallique d'exercer une action sur les prix, — si cette action est admise en principe.
La relation entre le stock monétaire et les prix que nous avons à considérer dans cette application de la théorie quantitative au commerce
international est la thèse essentielle de la théorie quantitative en général.
La théorie quantitative, sous sa forme classique, consiste, avons-nous vu, non pas à affirmer seulement que la valeur de la monnaie dépend de sa quantité, mais à expliquer cette relation par la loi générale de l'offre et de la demande, à laquelle la monnaie serait soumise en raison de sa qualité commune de marchandise. C'est bien aussi la thèse de Ricardo et de St. Mill, dans leurs théories du commerce international et de la distribution des métaux précieux. Aussi dans cette étude de l'adaptation de la doctrine quantitative au commerce international est-ce la possibilité de cette action directe et générale de la monnaie sur toutes les marchandises que nous avons à examiner
Nous avons déjà remarqué qu'on parle généralement des variations du stock métallique comme si elles équivalaient à une variation du rapport entre l'offre et la demande du métal. Or, pour qu'un rapport soit modifié conformément et proportionnellement aux variations de l'un des termes, il faut que l'autre ne varie pas en même temps et dans le même sens. Il faut donc, dans le cas présent, supposer que la demande du métal n'ira pas croissant ou décroissant en
même temps que le siock, c'est-à-dire rol'fre. Sans doute, une telle corrélation apparaît comme toute fortuite, et peut même être jugée invraisemblable dans certains cas ; elle n'en est pas moins possible. Assurément, cette vérité n'échappe pas aux adeptes de la doctrine quantitative. Mais, attribuer aux seuls mouvements de la monnaie, c'est-à-dire à l'offre, sans tenir compte des variations du besoin de monnaie, c'est-à-dire de la demande, une action sur les mouvements des prix, c'est méconnaître cette vérité. Par conséquent, même en admettant sans réserve la théorie ({uantitative, l'application qui en est faite en ces termes au commerce international ne peut être exacte. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'on ne peut la formuler autrement sans compromettre la thèse : on n'y saurait introduire cette restriction : « si la demande de numéraire ne vient pas à varier» sans détruire la relation constante entre les mouvements des métaux précieux et les prix qui est nécessaire à l'édification de cette théorie. La tliéorie ricardienne du commerce international contient donc une application inexacte de la théorie quantitative, puisqu'elle fait dépendre les prix non du rapport entre l'offre et la demande des métaux précieux, mais de l'offre seule. Et cette simple observation est déjà une première objection.
§ 1. — Le stock métallique et la circulation.
Si nous considérons de plus près la proposition que nous avons formulée en tête de ce chapitre, nous remarquons qu'elle contient des postulats tacites et partant qu'elle implique plusieurs propositions plus simples. Elle suppose en effet ridentification du stock métallique et de la circulation ; cette identification pourrait être tacitement effectuée, sans grand inconvénient pratique, dans la forme première de la théorie, lorsqu'il s'agissait d'une « économie à monnaie ». Le danger de cette confusion apparaît nettement lorsque la théorie prétend rendre compte des phénomènes dans une économie à crédit. Il faut en effet distinguer plusieurs relations sucessives :
Les mouvements des métaux précieux ne peuvent agir sur les prix que par les variations du stock métallique ; et le stock métallique n'agit — toujours selon la doctrine — que parce qu'il constitue la circulation monétaire (1). Or, la relation entre les transports de métaux et les
\ . St. Mill déclare formellement ne considérer que la circulation : il fait abstraction des sommes thésaurisées et des réserves des banques, puisqu'elles ne sont pas offertes. On s'est demandé plus tard si ces dépôts ne constituaient pas une offre virtuelle capable d'influencer le marché monétaire.
stock métallique est évidente : à moins de disparaître en mer, les métaux transportés ne diminuent le stock d'un pays que pour accroître celui d'un autre. On peut donc considérer le rapport entre ces deux éléments comme tout à fait voisin d'une identité ; et les variations de l'un expriment normalement celles de l'autre. — Mais il n'en est pas de même de la relation entre le stock métallique et la circulation ; la proposition ci-dessus énoncée suppose leur identité ; or la circulation comprend à la fois moins et plus que le stock métallique. En effet, une partie des métaux transportés peut être employée à des usages industriels (1); elle peut aussi être empruntée à des réserves ou thésaurisée : de telle sorte qu'elle i)eut n'avoir pas diminué la
1. Voici l'importance de l'usage industriel de l'argent et de l'or pour quelques pays, d'après le rapport du Divectov of the Mini, 1901 :
France : Or 20 HOO kgr.
Argent . . . 190.000 —
Allemagne: Or 10.700 —
Argent . . . 150.000 —
Angleterre: Or 23.81:2 —
Argent . . . 225.000 — On voit donc que l'excédent d'importation d(; métaux précieux de ces pays ne grossit pas proportionnellement leur stock de monnaie métallique.
Voir, pour les périodes antérieures. Sietbecr. Jahrhiirher fin- Xatioualœkonomie und Statistik. f* série, t. IV.
circulation d'un pays, ou ne pas accroître celle d'un autre. Ainsi, le stock métallique n'est pas identique au stock monétaire, lequel ne doit pas être confondu avec la circulation : d'abord, nous l'avons vu, parce que une partie du stock métallique peut ne pas faire partie du stock monétaire ; ensuite parce qu'une partie du stock monétaire peut ne pas faire partie de la circulation.
Par contre, la circulation peut comprendre d'autres éléments que la monnaie métallique : procédés de compensation, monnaies dites fiduciaires : billets de banque, effets de commerce, etc. Enfin, l'offre de la monnaie — car c'est l'offre que nous considérons dans la circulation— ne dépend pas que de sa quantité, mais aussi de la vitesse avec laquelle elle remplit ses fonctions.
Ainsi l'identification du stock métallique avec la circulation serait inexacte ; les variations du stock n'impliquent pas celles de la circulation ; et l'on n'a pas le droit de considérer les unes en fonction des autres. Il faut donc les discerner avec soin et, par une analyse minutieuse des institutions, déterminer dans quelle mesure elles peuvent dépendre les unes des autres.
Nous avons d'abord à rechercher quelle est l'étendue de la circulation non métallique, à
mesurer sa part dans la circulation générale : nous saurons ainsi jusqu'à quel point il importe, pour rexaclitucle du raisonnement, de di^slinguer ces deux éléments : stock métallique et circulation.
La proportion des divers instruments monétaires dans la circulation gènèi-ale n'a été évaluée, à notre connaissance, pour aucun pays ; mais nous possédons sur les instruments par lesquels se règlent certaines affaires, et dans divers pays, des tableaux qui représentent non pas, il est vrai, des moyennes, mais des relevés statistiques pris en temps normal ; et de telles indications peuvent être utilisées pour notre sujet.
En Angleterre, pendant une semaine prise au hasard, les règlements de la banque présentaient la proportion suivante (1) :
Instruments de crédit . . 87,5 0/0 Billets de banque . . . 12,25 0/0 Le numéraire 3 0/00(13000
Pour deux grosses maisons de commerce, voici quelles étaient les proportions en 1887 : Anny and navy stores :
1. Communications faites à l'Institut des banquiers de Londres citées par Arnauné. La monnaie, p. iOl, 2" éd.
Chèques 67 0 0
Billets de banque . . 13,7 — Métal 19,3 —
Civil service supply association :
Chèques 44,1 0 0
Billets 15,3 —
Métal 40,6 —
Pour les Etats-Unis, le rapport du ComptroUer of the currency de 1892 (2) donne pour les recettes des banques de l'Union, à un jour donne de 1892, les proportions suivantes :
Chèques et autres instr. de
compens 90,43 0 0 .
Billets de banque et d'Etats. 8,10 —
Métal 1,47 —
Sans doute, les banques, qui sont les organismes du crédit et de la compensation, disposent de moyens particulièrement puissants pour l'emploi des instruments fiduciaires. Mais la nature même des dépôts qui sont faits dans ces banques donne une idée plus approchée du contenu de la circulation générale. Ces dépôts étaient