‹ Le rôle de la tuberculose dans l'œuvre artisteChapitre 11 sur 19 · WATTEAU - · texte numérisé non relu

WATTEAU -

Watteau représente son époque, comme celle de Louis XIV, Racine. Il a su exprimer le milieu social où il vécut. Mais l'influence du milieu n’explique pas pourquoi il a peint à sa mariière à lui, différente de celle des artistés de son temps. Fait singulier, il ne prit cette facture que lorsqu'il fût touché par la phtisie.

Le fait est si patent, que les critiques d’art sont unanimes à le signaler. Albin Michel dit : « Il est certain que foute interprétation de Watfeau doit partir de ce fait qu'il ét&it phtisique. Comme Mo-

zart, il a été affiné par la tuberculose ». Camille Mauclair combat l’intrusion des médecins dans la critique d'art, reconnaît qu « en bonne santé, il n’eût peut-être été qu'un Lancret, ses œuvres ont été influencées directement par sa tuberculose. Là sensualité qu'elle développe s’est tournée chez lui en mysticisme ».

Pour le démontrer il est un écueil ; la vie de Watteau est peu connue, car il fut méprisé, puis oublié après sa mort. On ne peut faire foi des épisodes romantiques qu’on a brodés plus tard sur lui. Nous connaissons néanmoins par Caylus, les principaux épisodes de sa carrière, qui ont un haut intérêt. 5

Né en 1684 à Valenciennes (Nord), fils d’un maître couvreur qui avait acquit quelque aisance, Watteau vint en 1702 à Paris et y mena une vie de misère. [l copiait sans cesse un tableau célèbre de Saint-Nicolas, moyennant trois livres par semaine ct la soupe tous les jours. Il était déjà maïgre et souffreteux avec l’apparence d’un candidat à la tuberculose.

Puis il entra dans l'atelier d'Audran où il fit de l’ornementation.

Survint le terrible hiver de 1709-1710; la Seine gela pendant plusieurs semaines et les convois de combustibles n’arrivèrent plus à Paris. Watteau ne

put se chauffer, il y contracta « cette petite toux sèche dont il devait mourir » (Gillet).

Il se rendit par la suite à Valenciennes où il peignit des soldats, d’une façon réaliste, mais sans coloris, la note brune domine, elle est presque monochrome.

En 1712, il entra chez P. Crozat pour lequel il travailla. Il y trouva le milieu mondain qu'il va peindre.

Il est alors connu et estimé de ses confrères. L'Académie des Beaux-Arts l’agrée le 30 juillet 1712. Il exécute alors, disent ses biographes, de petits tableaux d’une audace appliquée et ne travaille guère. Il « musera encore durant cinq ans ».

En 1713, il quitte Crozat et commence à peindre des nudités. Vers cette époque, dans ses peintues et surtout dans ses dessins, si admirés, qu’il exécute d’après un procédé original, il peint avec réalisme, la femme maniérée, élégante de son époque.

Goncourt veut qu'il ait pris comme modèle des femmes phtisiques comme lui. Mais ces tailles affinées par le corset rigide, ces types minces, effilés, étaient alors l’idéal. Il n’a fait que suivre le goût de son époque.

En 1714, il va en Italie. En 1716 on le retrouve à Paris et fréquentant avec les comédiens italiens

dont il s'inspire. À partir de ce moment, il change sa facture.

En 1717, il prend soudain la fièvre du travail. C'est, dit Gillet, « le jaillissement du poème immortel, une fièvre de beauté, de génie et d'amour, une hâte, une angoisse, une impatience et une ivresse ».

Il peint en très peu de temps son œuvre capitale, l'Embarquement pour Cythère, qui fut son morceau de réception à l’Académie (séance du 28 août). Ce tableau fait date dans l’histoire de la peinture, inaugurant un genre nouveau qu'exploiteront son neveu, Louis-Joseph Watteau (1731-1508) et ses élèves Pater et Lancret,

À quelle époque débuta la phtisie chez Watteau ? Nous ne le savons pas. Caylus reconnaît qu’en « 1719 il avait la poitrine attaquée depuis plusieurs années ». Les frères Goncourt relèvent que tous les portraits de Watteau qui nous sont parvenus rappellent le phtisique : son « masque inquiet, maigre et nerveux, le sourcil arqué et fébrile ; l'œil noir, grand, remuant ; le nez long décharné, la bouche triste, sèche, aiguë de contour, avec, des ailes du nez au coin des lèvres, un grand pli de chair travaillant la face ». D'année en année il maigrissait, «ses longs doigts perdus dans ses amples manchettes, son habit plissé sur sa poitrine osseuse ; vieillard

D Dee

à trente ans, les yeux enfoncés, la bouche serrée, le visage anguleux, ne gardant que son beau front. »

Caylus représente Watteau au début de sa carrière comme malpropre, négligent, insoucieux, timide, morose, peu sociable. II fut et resta misanthrope, mélancolique, négligeant sa tenue au point d’être malpropre. Son caractère était inquiet, changeant. Il se brouilla avec son patron, CI. Gillot, et avec ses élèves, Lancret et Pater. Il est vrai qu'il en eut remords et se réconcilia avec Pater dans les derniers mois de sa vie.

D'après ce que nous apprennent M. de Julienne, son dévoué ami, qui réunit et sauva ses dessins, et Gersaint, son marchand fidèle, Watteau souffrait d’une tristesse fiévreuse, suivie de retours aux grandes espérances et aux grands projets, d’une violente hypocondrie alternant avec de sincères attendrissements, d’un désir de s’épuiser par le surmenage cérébral, d’un dédain des avantages matériels, avec une nervosité, un idéalisme exacerbés par le mal.

On imaginerait, d'après ses œuvres qui exaltent l’amour tel que le pratiquait la haute société, que Watteau fut un voluptueux. Au contraire, ce fut un chaste. Il était « libertin d'esprit, mais sage de mœurs, naturellement sobre et incapable d’aucun excès. La pureté de ses mœurs lui permettait à peine de jouir du libertinage de son esprit, on s’en apercevait rarement dans ses discours. »

ue

I ist instable, il aime à se déplacer. À peine est-il établi dans un logement, qu’il le prenait en déplaisance. En 1720, il va à Londres, pour consulter le D Mead ; il s’y ennuie, bien qu’il y trouve un travail bien payé. Son mal empire. « Les brouillards et les fumées du charbon de terre qu’on y respire altèrent en lui une santé que, dans la vérité, un air plus pur ne nous aurait jamais conservée longtemps. »

Il revient à Paris, le 21 août 1720 ; il travaille jusqu’à ses derniers jours et plus encore à des projets. Son dernier tableau est l'enterrement du malade imaginaire, en présence de la Faculté en habits de cérémonie. Il s'éteint le 18 juillet, à l’âge de trentesept ans.

Watteau fut du nombre de ces rares bacillaires qui conservent jusqu'au bout leur hyperactivité. Et celle-ci s’exprima par des chefs-d'œuvre que l’on admirera toujours. |

Concluons : Watteau, dès sa jeunesse, est candidat à la tuberulose du fait de sa vie de misère. Le terrible hiver de 1709-1710 lui donne une bronchite chronique. Il tâtonne longtemps et n’innove qu'en 1713 en dessinant sur un procédé original la femme coquette de son époque. En 1717, il a une phase d’excitation et, après avoir été paresseux, il

ATV LR

prend la fièvre de travail. Il est reconnu qu'à partir de cette date il exécute ses meilleures œuvres.

Son caractère est mélancolique ; hypocondriaque, inquiet, coléreux, instable, aimant à se déplacer. Il travaille jusqu'à ses derniers jours.

CARRIES

Jean-Joseph-Marie Carriès, né à Lyon en 1855, mourut à Paris en 1894. Nous n’ignorons rien de sa carrière, car sa biographie très complète a été fort bien écrite par Arsène Alexandre.

Son père, qui était cordonnier, mourut à trentecinq ans, et sa mère, qui faisait des ménages, à trente-deux ans, tous deux par tuberculose pulmonaire. Îls eurent quatre enfants : Michel, Jean, Agnès et Philippe. Michel et Philippe devinrent forgerons. Sa sœur Agnès, intelligente et artiste comme lui, fut religieuse et mourut à vingt-huit ans, de la même maladie que ses parents. Lui-même, orphelin à l’âge de six ans. À dix-neuf ans, il vint à Paris. I mena longtemps une vie misérable, en son taudis de la rue de la Huchette, puis dans ses médiocres ateliers, enfin dans la Nièvre, en des maisons délabrées où il avait installé un four de potier. Car, même lorsqu'il gagna de l'argent, il le dépensa sans compter pour atteindre son idéal.

Carriès était un tempérament lymphatique, candidat à la tuberculose, même déjà atteint, car on ressentait une pitié à voir sa pâleur et sa chétivité, et on le jugeait déjà condamné. Sur le portrait que fit de lui Mlle Louise Breslau en 1886-1887, et qui a été exposé au Petit-Palais, il paraît amaigri et pâle.

Son caractère témoignait de son état morbide. Tantôt ses manières étaient âpres et sauvages et sa parole sarcastique, tantôt il devenait un être de grâce et de charme infini avec une conversation primesautière et attachante. Il avait des accès de gaîté et d'enthousiasme, mais lui-même ne se trouvait gai en somme que superficiellement.

Il travaillait dans l'inspiration avec une fièvre mystique, tout absorbé par son œuvre ; il créait avec une facilité extrême, mais il détruisait aussi facilement. Toute sa vie, il brisa l’œuvre achevée, la poterie sortant du four, quand elle ne répondait pas à son ardeur de perfection. Il avait pour règle de ne pas perdre une minute, s’épuisait au travail : même au repos, la pensée de l’œuvre l’obsédait ; après une longue séance, il pensait se délasser en recherchant la femme, mais il la rejetait bientôt, il la fuyait, repris par l’idée de l’art.

Dès le début, il eut un style à lui, cherchant la perfection dans les détails pour rendre toute l’ex-

pression de la physionomie. Les accessoires, le chapeau, la cravate, le col, les habits soulignaient l'expression.

Il voulut rendre par la couleur les manifestations de la vie, patina d’abord ses plâtres, cherchant des tons inédits et expressifs, en faisant macérer dans des tonneaux des fruits, des jus de plantes, des drogues de toutes espèces, et en enfouissant ses œuvres.

Toujours à la recherche de techniques nouvelles, il s’éprit du modelage à la cire.

Puis il voulut faire des bronzes à cire perdue.

C’est de vingt-cinq à trente-trois ans qu'il réalisa la plupart de ses œuvres. Il commença par représenter des épaves de la société : têtes de miséreux, de déshérités, exprimant les soucis, la désolation, le désespoir.

Il prit encore pour modèles les génies anciens qu'il admirait : Franz Hals, Vélasquez, des personnages historiques : Charles I”, des contemporains, des amis, de simples clients. |

Le succès vint vite, il remporta une mention au Salon de 188.

Il restait pauvre et travaillait mal chauffé, mal vêtu, mal nourri.

Au début de 1888, la vue des pots en grès japonais lui fit encore changer sa production ; il échappa

nes

au bronze et devint potier. Il se jeta à corps perdu dans ce travail et y sacrifia toutes ses économies. Il s'établit d’abord à Saint-Amand, dans la Nièvre, puis non loin, à Montrichard, dans une maison délabrée. Il y exécuta une série de pots en grès émaillé de teinte mate.

Il continua aussi la série des masques qu’il teintait en vieil ivoire crémeux, en brun, en vert sombre ; leur expression se perdait dans la grimace. Puis ce furent des grenouilles au dos arrondi, devenues irréelles par leurs longues oreilles de lapin et leur bec aminci.

En 189r, il aborde la dernière étape de sa vie. Sa personnalité change, ses yeux ont une fixité plus sombre, une expression farouche domine en sa physionomie. Lui-même a conscience de ce changement; il s'efforce d’accentuer la carrure de ses épaules, change son prénom, signe Jean alors qu'avant il signait Joseph.

Sa maladie, qui paraissait sommeiller, s’est ravivée au feu cuisant du four : il a des nuits enfiévrées, troublées d’agitations et de cauchemars.

Il s'en inspire dans ses dernières œuvres, cette fameuse porte dont Grasset lui donna le modèle. La châtelaine petite personne à l’air candide y trône au centre ; des têtes de monstres couvrent les piliers

Fix

à la façon des totems des Haïdahs de l'Amérique (x).

Jusqu'alors il avait poussé au maximum d’intensité les sentiments qui animaient ses masques ; les laideurs qu'il exprimait correspondaient à ses sentiments. Déjà on accusait son art d’être morbide. I termina sa vie en réalisant des masques d’horreur, fantastiques, monstrueux : têtes rondes, montrant la bestialité de bouledogues qu’'exagère une contraction générale des muscles de la face, avec grimace des muscles de la face. Il accentue cette hideur par des signes morbides : yeux saillants et glaucomateux, blancs et verdâtres de l’aveugle, avec ptose d’une paupière, nez élargi, écrasé, effondré du syphilitique, essaims de loupes blanchâtres, oreilles écartées et pointues du dégénéré, et, pour souligner l’irréel, l'artiste donne à quelques-unes de ces figures des mains en forme de crochets de chauves-souris.

Mais il continue à pratiquer un art plus serein avec le martyre de saint Fidèle en 1893, et enfin, par sa dernière œuvre, la religieuse souriante, image de la protection de son enfance, qu'il évoquait, étant lui-même au seuil de la mort.

(r) Cette porte inachevée était représentée, il ÿ à quelques années, au Petit-Palais, avec les figures qui lui étaient destinées. On comprenait ainsi la beauté étrange de cette œuvre. Le conservateur l’a supprimée, ainsi que les fisures. L'œuvre de Carriès n’est plus visible au public.

En 1894, il contracte à Montrichard une pleurésie que d'abord le médecin ne reconnut pas et qui était monnaïe dé sa tuberculose. Il se forma, dit-on, un abcès ? Sans doute une caverne pulmonaire. Le 1” juillet, on le transporta à Paris dans l'espoir que les sommités médicales le sauveraient. IF y mourut quinze jours après, le 15 Juillet.

Concluons : L'influence de la tuberculose n’est pas moins évidente dans l’œuvre de Carriès que dans celle de Watteau. Il est, dès son jeune âge, candidat à la tuberculose et fe devient du fait d’une vie de misère. Malgré sa mauvaise santé. c'était un travailleur infatigable, par les actes et les pensées. Il changea plusieurs fois sa technique et son but. En 1897, trois ans avant sa mort, en pleine évolution de tuberculose, il change sa personnalité, devient sombre et produit des masques dé monstres hideux, terrifiants, exprimant ses cauchemars.

Page 1