AMIEL
L'œuvre littéraire et philosophique d’Henri- Frédéric Amiel s'exprime par son journal intime.
Né le 27 septembre 1821, Amiel le commença en 1839, à l’âge de dix-huit ans, notant tout au jour le jour ; il Le continua ainsi jusqu’à sa mort.
Le FT,
Borner son intelligence à s’observer ou, comme, disent les philosophes, s’introspecter constamment pour analyser ses pensées, indique un fatigué, incapable d'action.
En effet, toute sa vie, Amiel fut affaibli, déprimé : il avait une faible constitution. Le 3 mai 1849, il se plaint de sa faible poitrine. Professeur, il est exténué après une seule leçon : pourtant, il a vingt-huit ans !
Il exprime son état comme suit : « Que cette impression d'appauvrissement, de caducité, d’impuissance est mélancolique. Que la santé est rare chez les gens de lettres ! et cependant, que faire sans elle P
Les délicats, les maladifs, les égrotants, les infirmes, les cacochymes, sont des affaiblis, et les affaiblis, pas plus que les énervés, ne représentent l’homme normal, qui est l'homme sain.
Les mélancoliques, les hypocondriaques, les ascètes, les affligés, les éprouvés, n’engendrent que des produits sans vitalité.
Il est fâcheux que le médecin soit un malade ; il faut être guéri pour bien juger et attaquer le mal. L'artiste, l'écrivain, doivent se sentir en puissance, en verve, en exéburance, pour faire du bon ouvrage ; or, ceci est le contraire de la dépression, de l’abatte-
nent, de l’asthénie, de la débilité, qui résultent de la tristesse. »
La tuberculose se déclare chez lui en 1870 ; elle eut une marche lente. Le 15 avril 1870, il avoue un « coryza, rhume, fatigue du cerveau et des reins » et se plaint d’être enrhumé tous les hivers. Une année plus tard, 23 avril 1871, il s’en plaint “ le cœur, les bronches, les reins, m'ont successivement menacé de cesser leurs services ». Le 15 juillet 1573, il contracte une grosse toux. Le 21 septembre 1874, il prononce le mot « bronchite ». À partir de ce moment, il ne cesse d’avoir des étouffements et de l « hyperviscosité » de la gorge ; en 1875, à Hyères, où il passe l'hiver après avoir été obligé de suspendre son cours et de demander un congé, — en 1676, 1 s'en plaint ainsi que de sa toux et de son état de dépression physique. Le 5 janvier 1877, il est à demi étouffé par « les mucosités et les glaires » ; le 2 juillet 1877, il se plaint « que la santé est rare chez les gens de lettres ». Quelques jours plus tard, nous le trouvons aux bains d'Ems, en Prusse, où on l’a envoyé faire « une cure pour la gorge » .
Le 15 juillet 1858, le médecin parle de mort possible par étouffement : le 4 novembre 1878, il passe une nuit misérable, il est réveillé trois ou quatre fois par sa maudite bronchite. Il a des rémis-
sions apparentes ; le 14 avril 1879 au matin, il s'écrie : « O délices, j'ai dormi et je reviens presque à l’état normal » ; le 29 août,, il sent « un mieuxêtre » ; le 24 septembre, « ses forces reviennent ». Le mieux est de courte durée. Le 25 janvier 1881, il passe des nuits épouvantables à lutter contre « ses étrangleurs », et il a entrevu la mort de près. Le 16 mars 1887, « j'assiste à ma destruction avec fatigue et ennui ». Au point que, le 21 mars, il ne peut pas travailler. Le 31 avril, il croit à un retour de forces. Le lendemain, les étouffements reprennent. Le 22 avril, il écrit : « J'étais mourant à l’aube. » Le 25 avril, il est étonné de survivre. Enfin, le 29 avril, nous lisons : « Je ne puis même porter le poids d’une plume. » Le journal s'arrête à cette date et, le 11 mai 1881, Amiel meurt.
La tuberculose, avons-nous dit, modifie la mentalité en bien des sens. Il en est d’excités, qui se dépensent outre mesure, surtout au point de vue sexuel.
À l'opposé, il est des déprimés. Amiel fut de ces derniers.
Ce fut un timide, renfermé, solitaire, inquiet, mélancolique. Mais il n’était pas antisociable ; il est très affectueux, très sentimental ; il le manifeste à tout instant dans son journal. Citons quelques passages
+ tent
« Ma nature est d’être caressant, enfantin, prévenant, compatissant, sympathique... » (4 septembre 1861).
Quand il à vaincu sa timidité, qu'il se laisse allér à sa sympathie naturelle, il est pleinement heureux. Il aime ses amis, il passe avec eux à Pressy de délicieuses après-midis (3 août 1856).
Amiel fut un chaste : il considéra pendant une grande partie de sa vie la chasteté comme une vertu et il en fut fier. À l’âge de trente-neuf ans, il eut une maîtresse, « Philine ». Cette expérience fut courte et sans lendemain. Il semblerait même qu'elle resta incomplète, d’après quelques obscures allusions du journal intime.
Il fout toute sa vie tourmenté par l’idée de la femme. Il rêva de la femme idéale et du grand amour, Dès quatorze ans, il regrette que ses cousines doivent manger et boire ; il les voudrait immatérielles. TT fut comme beaucoup de timides, qui ont des désirs sexuels, mais que le réflexe d'arrêt désarme, Îl faut ajouter chez lui le frein moral et religieux.
Pourtant, il aime la compagnie des femmes ; lui qui à l'ordinaire fuit la société, il eut une dizaine d'amitiés féminines sous une forme plus où moins amoureuse.
Dans la deuxième partie de sa vie, il se plaint
CAE} SNA
de sa continence, à maintes reprises. Parfois il la regrette et la maudit.
Un an avant sa mort, il disait : « Je crois que la malédiction de ma vie a été la question du sexe, tout ce qui se rattache à la pudeur, à la volupté. Cette fonction physiologique a été pour moi une misère incessante. Le mariage précoce, ou même le libertinage eût mieux valu que la continence et le célibat ». |
Il est regrettable que les personnes chargées de faire la sélection des œuvres d’Amiel aïent fait des coupures, précisément aux passages qu’ils jugeaient scabreux, comme le prouvent les lignes pointillées dont ils les remplacent.
L’affaiblissement dû à la maladie, il craint de dépenser ses forces.
Il a la terreur de l’action, il la craint.
I se détourne de l'ambition, de la haine, qui le pousseraient à l’action.
Il aime à rêver, à sentir, à exercer ainsi à peu de frois sa mentalité.
Il se laisse flotter à tous les vents.
Il abuse de l’introspection qui, à l’inverse de celle des métaphysiciens, analyse, détaille, fouille,
Cette méthode a agi d'autant plus sur lui, qu’il était un sensible, émotif, artiste.
« Tout le temps, il interroge sa conscience, il