CHAPITRE X
§ 471. — Plusieurs des propositions classées sous la rubrique de la bienfaisance et énoncées dans les chapitres précédents, en particulier dans les derniers, auront surpris le lecteur. Généralement on n'attribue de portée morale qu'à certaines branches spéciales de la conduite politique et sociale et nous venons d'attribuer cette portée à la plupart des branches de la conduite en général. C'est que les sujets que nous avons traités, ne pouvaient pas être omis ; le lecteur en conviendra s'il a présente à l'esprit la doctrine exposée au début de l'ouvrage et récemment répétée, doctrine d'après laquelle toute conduite qui d'une manière tant indirecte que directe est productive de bonheur ou de soufTrance, doit être par là même jugée au point de vue du juste ou de l'injuste. Nous avons étudié en premier lieu la conduite purement personnelle, qui ne touche pas autrui ou ne touche autrui que de très loin, et en second lieu la conduite qui, sous le nom de justice.
détermine les bornes que la vie sociale impose à la vie individuelle ; presque tout ce qui dépasse ces deux domaines est du ressort de la bienfaisance négative ou positive. Car presque tout ce qui les dépasse, exerce à chaque heure sur autrui des effets agréables ou pénibles.
Le domaine de la bienfaisance étant ainsi conçu, il est évident qu'il embrasse encore plus de modes de la conduite que nous n'en avons envisagé. Il faudrait un espace trop considérable s'il fallait traiter en détail des moteurs et des agents répressifs, qui doivent diriger notre conduite envers les personnes de notre entourage. Il est des mots, des inflexions de voix, des expressions dévisage qui au cours du commerce journalier excitent des émotions désagréables, d'autres qui en excitent d'agréables : les sommes de bonheur ou de malheur ainsi produites dépassent souvent de beaucoup les effets d'actes bienfaisants ou malfaisants d'un caractère plus apparent. Non qu'il faille entièrement attribuer les qualités agréables ou désagréables de la conduite à la présence ou à l'absence de mobiles bienfaisants ; elles ont communément pour cause la présence ou l'absence du désir de plaire. Néanmoins la séduction propre aux manières douces, qui a sa source dans la sympathie, est presque toujours aisément reconnaissable ; la bonté feinte captive rarement autant que la bonté native.
Ce genre de bienfaisance est toujours le fruit d'un vif sentiment de la solidarité humaine, tandis que le
sentiment général du devoir, le désir d'établir d'équitables relations entre les hommes, un idéal de conduite élevée sont susceptibles de donner naissance aux autres genres de bienfaisance. Dans quelques natures fines et délicates, cet esprit de solidarité domine et se manifeste avec spontanéité ; la bienfaisance est alors devenue organique. Tout le monde se sent devenir meilleur en leur présence ; ces natures d'élite constituent des centres de bonheur. L'immense majorité des natures inférieures n'arrive par contre à satisfaire aux prescrits de la bienfaisance que dans la mesure où elles parviennent à se créer un idéal de conduite et à s'y subordonner ; encore n'y réussissentelles qu'en partie. Il leur arrivera de discerner à temps quelque manifestation naissante d'un sentiment antipathique, qui essaie de poindre en elles, et de le réprimer ; ou bien elles saisiront avec une rapidité suffisante l'occasion qui s'offre de témoigner de la sympathie ou même de l'éveiller par une représentation subite et figurée des circonstances, qui la réclament. Une certaine somme de discipline personnelle, modique à la vérité, procédera ainsi du souci constant des exigences de la bienfaisance.
Outre la discipline bienfaisante de la conduite envers les membres de la famille et les amis, il faut se préoccuper de la discipline bienfaisante de la conduite envers les subalternes et les personnes d'une condition sociale inférieure. Une vaste sphère s'ouvre ici à l'influence bénigne de la bienfaisance. Les
manières de se conduire, qui rappellent continuellement les relations de supérieur à inférieur, nous ont été léguées par le régime militaire, sa hiérarchie et son obéissance obligatoire. Elles imprègnent notre vie sociale et il est difficile de leur résister. Certes les caractères élevés répugnent aux usages, qui rappellent à d'autres hommes leur infériorité, et les inférieurs d'humeur indépendante en gardent d'autre part un vague ressentiment; toutefois il semble impossible de changer tout d'un coup les mœurs établies et de se débarrasser des émotions contraires à la bienfaisance qui en découlent. Cependant un relâchement dans les coutumes rappelant aux hommes l'échelon social qu'ils occupent, s'est manifesté à mesure que le régime contractuel se substituait au régime du statut. Ce progrès est suffisant pour que de nos jours un homme véritablement bien élevé s'efforce de mettre à l'aise ses interlocuteurs de condition sociale inférieure ; loin de chercher à faire sentir une distinction quelconque entre eux et lui, il cherche au contraire à en effacer le sentiment.
Comme régulatrice du commerce social, la bienfaisance a pour fonction d'accroître le bonheur des moins fortunés en les élevant pour un temps au niveau des plus fortunés et de leur faire oublier autant que possible les différences de rang et de fortune, qui les séparent.
g 4"2. — Bien des lecteurs ont déjà sans doute à
différentes reprises protesté, si ce n'est explicitement, du moins implicitement contre toute adhésion même tacite à un système social qu'ils réprouvent ; ces derniers paragraphes vont sans doute soulever de nouvelles protestations. Impatients de délivrer l'humanité des innombrables maux de l'heure présente, maux dont ils accusent notre système actuel d'organisation, ils rejetteront avec indignation toute conclusion qui implique la perpétuité de cette organisation. Ecoutons ce qu'ils nous diront :
<c Votre conception de la bienfaisance est radicalement dénuée de bienfaisance. Vos remarques au sujet des bornes à mettre à la liberté de la concurrence et des contrats partent de la conviction que, dans l'avenir comme dans le présent, les profits individuels continueront à être l'enjeu de luttes entre les hommes. Vos observations sur les restrictions à apporter au blâme considèrent comme fondés en équité les services que les déshérités rendent aux favorisés du sort. Les diverses manières de faire la charité que vous blâmez ou que vous approuvez, présupposent qu'il continuera à exister des classes inférieures et des classes supérieures. La persistance de l'existence de ces classes est également admise dans vos dernières exhortations à propos de la conduite. Mais les hommes émancipés des croyances du passé, discernent clairement que les relations sociales actuelles sont mauvaises et doivent être changées. Une vraie morale, une vraie bienfai-
sance n'acceptera jamais ces inégalités que vous tenez pour définitives. Si la morale doit avoir le dernier mot, tous les arrangements sociaux du genre de ceux que nous connaissons, seront abolis et remplacés par des arrangements où les différences de caste et de fortune auront disparu; sous leur empire, il ne restera aucune place pour une grande partie des actions que vous avez qualifiées de bienfaisantes. Elles en seront exclues, car elles seront devenues superflues ou irréalisables. »
Sans doute cette protestation n'est pas dépourvue d'un certain fondement a priori. Une société dans laquelle les distinctions de classes sont très accusées, ne remplit pas les conditions voulues du bonheur absolu. Il sera toujours impossible pour toutes les unités sociales d'être également douées de dons naturels (s'il pouvait exister, cet état de choses serait intolérable), mais il est possible que l'humanité atteigne un certain état d'égalité reposant sur une distribution à peu près égale des différentes catégories de facultés, les inférieurs sous de certains rapports étant supérieurs sous d'autres ; cet état offrira le spectacle d'une diversité infinie combinée avec une uniformité générale, exclusive de toute hiérarchie sociale. La morale absolue prévoit l'existence de ce type de nature humaine et du type social qu'elle déterminera.
Mais n'oublions pas que durant les phases de l'évolution que les hommes et la société traversent lente-
ment, nous avons à nous occuper de morale relative et non de morale absolue. Les yeux fixés sur les préceptes de la morale absolue considérés comme idéal, notre tâche est de peu à peu façonner le réel sur ce modèle, en observant la mesure que réclame l'état actuel des choses. Une transformation soudaine étant impossible, l'accomplissement subit des exigences suprêmes de la morale est de même impossible.
§ 473. — Quand, mécontent du progrès à petites doses qui seul est définitif, on espère atteindre un état social élevé par une réorganisation immédiate, on sous-entend en fait que les qualités bonnes ou mauvaises de l'esprit humain peuvent subir une modification telle que leurs effets mauvais seront soudain remplacés par des effets heureux. Il n'était pas plus chimérique de croire au temps jadis aux merveilles des fées que de croire, comme de nos jours, aux merveilles qu'accomplirait un système social sorti d'un bouleversement.
Notre globe, de l'extrémité occidentale delà Russie au Far West californien et de Dunedin dans le Nord à Dunedin aux antipodes, est un immense théâtre d'actes de violence depuis les conquêtes de peuple à peuple jusqu'aux agressions d'homme à homme ; un système social impliquant des égards fraternels de chacun pour tous et de tous pour chacun, y serait donc singulièrement déplacé. Le caractère des hommes
du dix-neuvième siècle attise les haines internationales et la passion ardente de la vengeance, encourage les duellistes et méprise ceux qui refusent de laver une injure légère dans le sang ; il ne se prête pas à fournir la matière propre à façonner des communautés vivant dans la paix et l'harmonie. Nos contemporains se ruent en foule vers les scènes de brutalité des concours de foot-ball, ils conseillent d'une voix hurlante les joueurs, se précipitent sur les arbitres qui ont cessé de leur plaire et les forcent d'invoquer la protection de la police ; et l'on demande à ces mêmes hommes de témoigner une tendre sollicitude pour les droits d'autrui en vertu d'un accord à conclure en vue du bien général. Par quel prodige du génie réussira-t-on à faire vivre sous un régime d'institutions parfaites des gens qui abattent à coups de fusil les malheureux coupables du refus d'entrer dans leurs associations politiques, qui mutilent et torturent le bétail de leurs adversaires, envoient des émissaires faire sauter des personnes inoffensives afin de semer la terreur, et qui, si leurs misérables instruments sont condamnés, s'indignent de ne pas les voir remettre en liberté. Une imagination déréglée peut seule admettre qu'un régime social supérieur au nôtre puisse avoir pour défenseurs les employés de chemins de fer, qui saccagent et incendient le matériel des compagnies qui refusent de souscrire à leurs prétentions, les ouvriers des hauts fourneaux et des ateliers de cons-
truclion, qui accueillent à coups de feu les ouvriers prêts à se contenter des salaires qu'ils ont refusés, qui essaient de détruire ces travailleurs et leurs maisons au moyen de la dynamite et s'efTorccnt de les empoisonner en masse, les ouvriers mineurs provoquant des guerres civiles locales afin d'écarter une concurrence gênante. Tout ce monde, absolument dénué de scrupules quant aux moyens d'action, ne songe dans son égoïsme qu'à faire payer son travail le plus cher possible et à en fournir aussi peu que possible ; quelle déraison que de s'attendre à le voir dépouiller subitement son égoïsme et ses membres les plus forts s'abstenir désormais d'user de leur supériorité de peur de faire du tort à ceux qui leur sont inférieurs.
Laissons ces exemples extrêmes ; une passion universellement répandue suffira à nous montrer combien il est absurde d'espérer qu'une conduite égoïste puisse, sans transition aucune, se transformer en conduite altruiste. Le jeu et les paris font rage dans toute la nation depuis les châteaux et les clubs de l'aristocratie jusqu'aux habitants de la cuisine et les gamins dans la rue, en passant par les classes commerçantes, leurs fils et leurs filles ; cette passion a pour caractère distinctif et général que chacun vise à s'enrichir aux dépens du voisin. Et l'on vient nous dire que, dans un ordre social nouveau, les plus capables se sacrifieront tous afin d'abandonner des bénéfices aux moins bien partagés ! Sans transforma-
tion du caractère humain, par la seule vertu d'une transformation du système social, on espère recueillir les fruits de la bonté, et cela en l'absence de la bonté elle-même !
§ 474. — La majorité se figure volontiers que la nature humaine est immuable ; d'autres, moins nombreux, s'imaginent qu'elle peut évoluer rapidement. Ils se trompent, les uns et les autres. De profondes modifications s'opèrent seulement au cours d'une longue série de générations : les modifications légères, telles que celles qui distinguent chaque nation, prennent des siècles ; les modifications considérables, qui transforment une nature égoïste en nature altruiste, exigent des périodes entières dans la vie de l'humanité. Une discipline prolongée de la vie sociale résultant de la jouissance des effets heureux de la soumission aux nécessités sociales et de la souffrance engendrée par la négligence, dont on a fait preuve à l'égard de celles-ci, est seule capable de mener ces modifications considérables à bon terme.
Il serait oiseux d'insister sur ce point si l'éducation donnée aux classes supérieures et qu'à leur tour celles-ci imposent avec opiniâtreté aux classes inférieures, ne cachait à tous les secrets palpables de la nature. L'un de ces secrets, c'est que toute action sociale ou politique est nécessairement déterminée par l'esprit individuel ou collectif des êtres humains ; c'est que les conceptions mentales et les activités
LA BIENFAISANCE EN GÉNÉRAL 2i7
humaines, qui en découlent, font partie intégrante de la vie et sont soumises aux mêmes lois ; c'est que les lois universelles de la vie embrassent les lois de ces vies individuelles ou collectives. Si cette vérité, qui devrait constamment luire à leurs yeux, était perçue par les hommes d'Etat, les politiques, les philanthropes et les faiseurs de chimères, ils comprendraient que tous les phénomènes sociaux, passés, présents et futurs, sont inséparables de la réadaptation de l'humanité au milieu sans cesse renouvelé où s'écoule son existence ; cette réadaptation n'est autre chose que le passage de l'état de vie prédatoire et errante du sauvage aux mœurs sédentaires et laborieuses des nations civilisées. De la sorte ces hommes d'Etat et ces politiques se rendraient compte d'un fait : c'est que cette longue évolution, au cours de laquelle les aptitudes et les appétits primitifs doivent s'effacer, tandis que se développeront de nouvelles aptitudes et de nouveaux désirs, a pour cause unique une série continue de souffrances. Il deviendrait évident pour eux qu'il y a impossibilité d'échapper à ces souffrances nées de la tension excessive et constante de certaines facultés et des obstacles opposés au déploiement de certaines autres facultés souffrant de leur état d'inaction forcée et contrainte. De tout ce qui précède, ils finiraient par conclure que la tentative d'enrayer cette évolution en mettant les individus et les classes sociales à l'abri des inflexibles nécessités de l'état de société, est
non seulement impuissante à alléger la souffrance, mais qu'elle doit contribuer à l'accroître ; en effet, il faut bien à la longue compenser la perte d'adaptation, qu'entraîne le relâchement des conditions de l'adaptation. La réadaptation est alors à recommencer au prix de nouvelles souffrances à endurer.
Il s'ensuit qu'à côté des fonctions permanentes de la bienfaisance, qui deviendront de plus en plus prédominantes à mesure que nous approcherons de l'état social ultime, ses fonctions temporaires et propres à notre état transitoire devront continuer à s'exercer pendant des milliers d'années. Toutes les fois que les hommes s'efforcent de réaliser leur idéal en réformant les sociétés sans se réformer eux-mêmes, ils courent à un désastre ; assagis par la souffrance et se soumettant de nouveau à la dure discipline qui les avait conduits au point qu'ils avaient atteint, ils se remettent ensuite en marche vers un nouveau progrès. De profonds changements sont encore indispensables pour que cette marche en avant puisse se reprendre sans encombre. Déjà sur une grande partie du globe, les hommes ont cessé de s'entredévorer et de recueillir une gloire proportionnée à leurs succès dans ce genre d'exploits ; lorsque les sociétés auront cessé de s'entre-dévorer et de se glorifier de leurs succès dans ce genre d'entreprises, l'humanisation de la brute à face humaine s'effectuera dans un délai relativement court. Un progrès notable vers le règne de la justice politique à
l'intdricur sera toutefois impossible tant que durera le règne du brigandage politique à l'extérieur. Lorsque l'antagonisme entre la morale de l'amitid et la morale de l'inimitié se sera apaisé, le mouvement ascensionnel vers l'état social élevé, dont les contours se projettent vaguement dans les songes confus de nos rêveurs sociaux, pourra se produire sans se heurter à des difficultés excessives.
Entre temps, la bienfaisance a pour principale fonction temporaire d'adoucir les souffrances inhérentes à cette transition, ou plutôt elle a pour mission d'en écarter les souffrances inutiles. Les angoisses de la réadaptation sont nécessaires, mais il est des angoisses superflues qu'on doit exclure au grand avantage de tous. Abstraction faite de ses autres effets, la bienfaisance est bonne en soi toutes les fois qu'elle écarte une souffrance. Toutes les fois qu'elle procure un adoucissement présent, sans l'obtenir aux dépens du bien à venir de l'individu, elle est meilleure encore. Mais la meilleure de toutes les bienfaisances est celle qui calcule, non seulement ses effets tant rapprochés qu'éloignés sur l'individu, mais encore ses effets sur la postérité et sur la société en général. Car cette bienfaisance-là a le sentiment de sa responsabilité : elle préfère souffrir immédiatement dans ses sentiments sympathiques plutôt que de rester en proie à la pensée qu'elle a contribué à faire naître des peines futures plus intenses et plus étendues. La bienfaisance
suprême n'est pas seulement prête à sacrifier, en cas de nécessité, des plaisirs égoïstes ; elle est encore prête à sacrifier au besoin des plaisirs altruistes.
§ 475. — Nous voici revenus à la conclusion que nous avions déjà une fois atteinte : les sacrifices personnels nécessités par l'état transitoire iront en diminuant et finiront par n'occuper que peu de place dans la vie sociale future, tandis que les émotions qui les inspirent, ne serviront plus à adoucir la souffrance, mais à engendrer le bonheur. En effet, la sympathie, qui est à la racine de tout altruisme, nous fait participer à la fois aux sentiments agréables et aux sentiments pénibles ; à mesure que ces derniers deviendront plus rares, elle aura pour rôle à peu près exclusif la participation aux premiers.
Je l'ai dit au § 93 : à une époque où les souffrances d'une vie ordinaire l'emportent sur les jouissances, les sentiments d'une sympathie toujours en éveil et prompte à s'émouvoir ne servent qu'à produire la souffrance et à la rendre plus acerbe. Si de nos jours les hommes aux perceptions délicates et vivant dans une condition relativement fortunée, étaient pleinement conscients de la misère de leurs frères, ils seraient aussi malheureux que le reste des hommes : la somme totale du malheur s'en trouverait accrue. La vie serait intolérable aux hommes doués d'une tendance élevée à la sympathie, si leur imagination leur représentait sans cesse en traits de feu les tor-
LA BIENFAISANCE EN GÉNÉRAL 2ôl
turcs inlligécsauxnogrcs par les chasseurs d'hommes arabes, l'existence épouvantable des Canaques réduits en esclavage sous un autre nom que celui d'esclaves, les souffrances journalières des ryots (cultivateurs) hindous à demi affamés et ^gémissant sous le poids des impôts, les mornes existences des paysans russes soumis à la conscription ou saignés à blanc, môme en temps de famine, pour entretenir d'autres conscrits.
Un sentiment de solidarité intense serait une malédiction pour celui qu'il animerait, s'il lui rappelait incessamment le tableau navrant de la misère physique et morale des masses populaires, l'interminable labeur contre lequel protestent leurs sensations, les maigres aliments souvent obtenus en quantité trop faible, le mince vêtement, le foyer glacé, le mauvais couchage, les enfants qui pleurent, la femme aigrie par les privations et le mari que la boisson transforme par intervalles en bete brute; le tout rendu plus angoissant encore par l'absence de tout espoir et par la conviction qu'il en sera toujours ainsi et que la vieillesse ne fera que redoubler une grande partie de cette amère souffrance. Le spectacle continu d'une irrémédiable détresse tend à refouler ou à endurcir les sentiments altruistes ; bien que ceuxci contribuent à mitiger les souffrances associées à la réadaptation de notre race, ils ne peuvent se développer que dans la mesure où cette misère diminue. Une légère diminution de souffrance détermine un
léger accroissement de sympathie ; cet accroissement bien dirigé peut de nouveau amener une diminution de souffrance, laquelle diminution rend possible un nouvel accroissement de sympathie et ainsi de suite par étapes régulières. Mais le sentiment de la solidarité ne prendra son plein développement que lorsque la somme des souffrances sera devenue insignifiante.
Lorsque l'excès de la population se sera considérablement réduit, en premier lieu par l'action d'une contrainte dictée par des motifs de prudence et plus tard par suite d'une diminution de la natalité, quand on ne rencontrera plus que dans les musées les carabines à longue portée, les canons monstres, les obus à la dynamite et tous les engins de massacre en gros que les peuples chrétiens ont si soigneusement perfectionnés, la sympathie s'épanouira et atteindra un degré de développement que nous parvenons à peine à concevoir. Le processus de l'évolution doit en effet forcément favoriser toutes les transformations du caractère, qui accroissent la vitalité et augmentent la somme du bonheur ; tel est en particulier l'effet des transformations qui s'accomplissent avec une minime déperdition de forces. Les caractères humains, empruntant le secours d'un langage émotionnel, vocal ou facial, plus parfait, parviendront à s'identifier tout à fait avec les sentiments agréables d'autrui, de façon à s'en pénétrer, et seront capables d'une félicité bien supérieure à celle qui est possible
aujourd'hui. La participation à la vie mentale d'autrui constituera une grande partie de leur propre vie mentale.
A mesure qu'avancera l'œuvre de la réadaptation, l'altruisme cessera de plus en plus d'être un agent d'adoucissement de la souffrance et deviendra de plus en plus le propagateur du bonheur de l'humanité.
§ 476. — Ils sont rares les hommes qui accepteront notre conclusion ; la plupart sont retenus, les uns par des raisons intellectuelles, les autres par l'impulsion de leurs émotions. Les premiers appartiennent à la catégorie des penseurs qui croit à l'évolution organique ; ils savent que plusieurs des innombrables transformations qu'elle a déterminées, ont accompli des merveilles à peine croyables ; malgré tout, ils sont convaincus qu'aucune transformation ultérieure ne se produira et n'attendent même pas la transformation relativement peu accusée qui élèverait les types humains supérieurs au niveau d'une coopération sociale harmonique. La seconde catégorie comprend la classe bien plus nombreuse des gens qui ne s'intéressent guère à l'avenir de l'humanité et qui regardent d'un œil indifférent une conclusion qui ne leur promet aucun avantage personnel, soit dans cette vie, soit dans l'autre.
Néanmoins quelques rares penseurs diffèrent intellectuellement des uns et moralement des autres. Il
leur semble raisonnable de croire à la continuation de l'évolution et déraisonnable d'en douter ; leur raison se refuse à admettre que les causes qui ont produit de si admirables effets dans le passé, resteront sans effet sur l'avenir. Ils ne s'attendent pas à ce qu'aucune des sociétés existantes atteigne un type d'organisation élevé, ils ne s'attendent pas à ce qu'aucune des variétés humaines existantes s'adapte jamais complètement à la véritable vie sociale, mais ils prévoient au travers de fluctuations incessantes, tantôt en avant et tantôt en arrière, une évolution qui adaptera l'humanité future aux nécessités de l'existence. En même temps que cette conviction, s'affermit le désir de favoriser ce développement. La sollicitude, ne s'arrêtant plus au bien-être de la descendance personnelle, mais s'étendant au bienêtre de la nation et des institutions nationales, et, dans quelques cas, à celui d'autres nations et d'autres races, prendra de plus en plus la forme d'une ardeur à contribuer au bien-être général de l'humanité.
Dans l'avenir, l'ambition suprême des hommes bienfaisants sera de se vouer, même en secret et dans une proportion insensible, à « faire l'Humanité » . L'expérience démontre qu'on se voue parfois avec un intérêt extrême à la poursuite de fins, qui n'ont absolument rien d'égoïste ; plus nous avancerons et plus grand sera le nombre des hommes qui, purs de toute parcelle d'égoïsme, se consacreront à la fin sublime de favoriser cette évolution future de
leurs frères. Contemplant du haut des sommets de la pensée les lointains de la vie humaine, de cette vie qu'il ne leur sera pas donné de partager, mais qui sera celle d une postérité reculée, ils éprouveront un calme bonheur à se dire qu'ils ont aidé les hommes à s'en l'approcher.