CHAPITRE IX
§ 466. — L'injonction que l'on attribue à Charles l*"" : (( Ne touchez pas aux affaires d'Etat », était fort à sa place dans la bouche d'un roi, les rois aimant naturellement à avoir leurs coudées franches. Par contre, il ne paraît pas aussi naturel que les sujets soient toujours prêts à s'y soumettre, et pourtant cette soumission générale dans le passé est encore chose fréquente de nos jours. Bien des gens, n'ayant probablement jamais entendu parler de la maxime du roi Charles, l'acceptent inconsciemment et semblent s'enorgueillir de leur sujétion. « Je ne me mêle jamais de politique, » dira un commerçant et son ton implique qu'il juge son abstention digne d'éloges.
Il a sans doute existé des temps malheureux où cette attitude mentale était convenable. Aux siècles d'un régime exclusivement militaire, alors qu'une soumission servile était nécessaire pour assurer le succès à la guerre, la pensée et l'action individuelles eussent été déplacées. Mais sous le régime politique
que nous avons atteint, il est du devoir de tout citoyen de prendre part à la vie politique. Négliger ce devoir, c'est faire preuve à la fois d'imprévoyance, d'ingratitude et de bassesse : d'imprévoyance, parce que l'abstention si elle devient générale, entraîne la décadence des institutions salutaires qui existent ; d'ingratitude, parce que ne prendre aucun souci des institutions tutélaires que fonda le patriotisme de nos ancêtres, c'est méconnaître notre dette envers eux ; de bassesse, parce que tirer profit de ces institutions et s'en remettre entièrement à d'autres du soin de les conserver et de les améliorer, décèle un penchant à recueillir des avantages sans rien donner en retour.
Pour que l'organisation politique d'un Etat libre conserve sa vitalité et sa force, il faut que toutes les unités composantes y jouent leur rôle. Si un certain nombre d'entre elles demeurent passives, l'organisation politique cesse d'exister pour ces unités ; elle se corrompt à mesure que leur nombre augmente. La bienfaisance politique implique le devoir d'empêcher un si funeste résultat. Jetons un coup d'œil sur quelques-uns des inconvénients qui procèdent de l'oubli de ce devoir et sur les avantages que l'on se procurerait à soi-même et à autrui en se montrant plus soucieux de le remplir.
§ 467. — Lorsque le système du statut a fait place au système contractuel, il devient nécessaire d'assurer
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le bon fonctionnement de ce dernier. A supposer que la protection de la vie des citoyens et leur liberté soient garanties, une vie sociale fondée sur ulie coopération volontaire exige encore que les conventions soient exécutées, que l'on paie les salaires stipulés pour chaque travail déterminé, que toute quantité déterminée de produits s'échange contre son prix en monnaie ou contre un autre produit équivalent ; que lorsque tels ou tels engagements ont été pris à de certaines conditions, ces engagements soient accomplis et ces conditions respectées. Si la loi criminelle doit nous protéger contre une agression directe, la loi civile doit nous protéger contre une agression indirecte, et la responsabilité de chaque citoyen est engagée dans les limites de son aptitude, à ce que ces fonctions soient exactement remplies.
Malheureusement à l'heure présente chaque citoyen n'a que peu ou point la conscience d'une telle responsabilité. S'il prend part à la vie politique, c'est pour se mêler à une campagne électorale ou pour s'associer à quelque mouvement en faveur de la réduction des heures de travail, de la diminution du nombre des débits de boissons, ou de l'obtention par les municipalités du droit d'exproprier des distributions d'eau, d'établir des lignes de tramways, etc. Mais quant à la nécessité de maintenir la condition essentielle d'une vie sociale vraiment saine, c'est-à-dire de veiller à ce que chaque citoyen recueille le bénéfice intégral de ses actions, sans qu'il lui soit
permis de faire peser sur autrui les conséquences mauvaises qu'elles peuvent entraîner, à ce que dans ce double but chacun soit contraint d'exécuter ses promesses et mis à même de toucher la rétribution qu'il a stipulée, quant à toutes ces choses essentielles, le citoyen ordinaire s'en soucie fort peu. Il ne songe qu'à des questions superficielles et néglige la question fondamentale. Il oublie la folie d'une législature qui laisse se succéder les générations sans rien faire qui permette aux citoyens de connaître la loi. Il regarde d'un œil indifférent la conduite absurde que tiennent chaque année les Chambres des Lords et des Communes en grossissant de nombre d'Actes nouveaux le vaste amas des Actes anciens et en rendant ainsi la confusion législative plus inextricable encore. Et comme si c'était le résultat de l'ordre immuable de la nature, il demeure oisif tandis que dans les cours de justice le bon droit succombe devant l'injustice servie par la procédure ; que tout le gain d'un procès est mangé par les frais ; que les plaideurs peu fortunés se ruinent à poursuivre des plaideurs plus riches qui les bravent grâce aux appels ; tandis enfin que la grande masse du peuple aux droits duquel on attente, préfère subir ces iniquités que de courir le risque d'en souffrir de plus grandes encore.
Une bienfaisance politique vraiment rationnelle mettrait beaucoup plus d'énergie à chercher à supprimer ces énormes abus qu'à poursuivre la revision de
la Constitution ou l'extension des droits de TElai. L'inaccomplissement de la condition primaire de la coopc^ration sociale vicie en effet de mille mtinicres la vie de tout le monde. On se nourrit d'aliments sophistiqués, on porte des vêtements dont l'étoffe est mélangée avec de l'étoffe de qualité inférieure, parce qu'il n'existe aucun moyen facile de punir la fraude qui consiste à vendre une chose, qui, pour partie au moins, n'est pas ce qu'elle doit être. On paie chaque article acheté plus qu'on ne le devrait parce que, dans toute industrie, une certaine somme annuelle passe en frais de procédure qu'il faut ensuite récupérer en majorant le bénéfice. Chacun est en danger de subir les lourdes pertes provenant du fait qu'un autre homme avec lequel on est en relations d'affaires, est exposé aux suites de manœuvres frauduleuses qui peuvent entraîner sa faillite, et dont il ne lui est pourtant pas possible d'obtenir une réparation suffisante. Si, dans la plupart des cas, le but immédiat ne masquait pas le but éloigné, les hommes verraient qu'en cherchant à obtenir une administration de la justice intègre et efficace, ils travailleraient beaucoup plus sûrement au bonheur de l'humanité qu'en poursuivant les fins que l'on qualifie ordinairement de philanthropiques.
§ 468. — Tout le monde admettra probablement que la vie politique n'est saine qu'autant qu'elle est consciencieuse, mais peu de personnes accepteront
le corollaire qu'une vie politique fondée sur la lutte des partis est malsaine et que la bienfaisance politique doit s'attacher à rendre cette lutte moins âpre et à l'apaiser dans la mesure du possible. Il n'est pas douteux pour nous autres Anglais qu'aux Etats- Unis, où l'arrivée au pouvoir des démocrates ou des républicains a pour conséquence la révocation de tous les fonctionnaires du parti adverse et leur remplacement par des hommes du parti victorieux, oii partants et arrivants sont lourdement mis à contribution pour défrayer les campagnes électorales qui leur donnent ou leur enlèvent places et revenus, les rouages du gouvernement sont faussés par cette substitution des intérêts particuliers aux intérêts publics. Mais on perd généralement de vue qu'en Angleterre le gouvernement des partis dans sa lutte pour le pouvoir est infecté de vices qui, pour être moindres qu'en Amérique, n'en sont pas moins encore très graves.
L'un de ces vices a toujours été manifeste, mais il s'affiche de jour en jour davantage. C'est la malhonnêteté des candidats prodigues de professions de foi auxquelles ils ne croient pas et promettant de faire ce qu'ils n'approuvent pas, afin de se concilier des appuis et de soutenir leurs chefs politiques. Pour parler franc, ils font assaut de mensonges pour s'emparer du pouvoir. De quel nom en effet convient-il d'appeler en bon anglais ces nombreux députés qui par leurs votes déclarent penser telle chose alors
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qu'en rc^alito ils pensent tout le contraire ? Les choses en sont venues au point qu'un vote qui semble l'expression d'une opinion sur une question intéressant peut-être le bonheur de millions d'individus, a cessé d'avoir cette signification, et n'implique plus que le désir de voir tels ou tels hommes occuper tels ou tels postes !
On allègue l'excuse que « la fidélité au parti exige le sacrifice des convictions personnelles ». Hélas ! on fait de la loyauté au parti une vertu imaginaire à laquelle on sacrifie une vertu véritable : la sincérité. D'où vient cette prétendue vertu de la loyauté au parti ? Dans quel système de morale figure-t-elle ? Elle n'est qu'un type de conduite malhonnête déguisé sous un euphémisme. C'est un vice vulgaire qui a pris le manteau de la vertu.
Le système actuel a vicié à ce point les sentiments et les idées que le peu d'hommes qui refusent de s'y conformer, sont conspués et représentés comme cherchant à entraver l'action politique. En Amérique, où l'organisation des partis est encore plus développée que chez nous, quiconque refuse d'abdiquer ses convictions et de suivre la populace conduite aux urnes par un « boss* », est désigné sous une épithète méprisante et traité de pharisien et de misanthrope. Sur cette terre de la liberté, conformer sa conduite à son opinion personnelle est devenu un
• Terme usité en Amérique pour désigner les représentants d'un parti dans une localité. [Nule des trad.)
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crime politique. Le gouvernement, auquel on donne avec raison le titre de représentatif, est devenu un pur simulacre sous le couvert duquel fleurit une oligarchie de gens en place, de chasseurs de places et de gens qui exercent un pouvoir irresponsable.
Le gouvernement de parti, bien loin d'être un moyen de faire exécuter la volonté nationale, ne cesse d'être un instrument destiné à la contrecarrer. Admettons qu'un ministre porté au pouvoir par des électeurs, dont beaucoup ont cru à des promesses qui ne seront jamais remplies, représente l'opinion de la nation sur quelque question à l'ordre du jour. Une fois au pouvoir, les chefs du parti, soutenus par une majorité compacte, feront pendant des années et en toute liberté bien des choses pour lesquelles ils n'ont jamais reçu aucun mandat. Une petite coterie conduite par un homme jouissant d'une grande influence et s'appuyant sur des partisans soumis qu'anime « la fidélité au parti », votera telle ou telle loi qui, objet d'un plébiscite, serait sûrement rejetée. A ce second point de vue encore le gouvernement de parti est destructif du gouvernement représentatif. Un homme suivi d'une troupe de serviteurs obéissants peut pour un temps imposer sa volonté à la nation, à la manière d'un monarque investi d'un pouvoir despotique.
« Mais ces inconvénients, dira-t-on, sont inséparables de la vie politique? » et l'on pense trouver dans cette phrase un argument irréfutable en faveur
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du gouvernement de parti. Je viens de lire le livre d'un Américain partisan de ce système ; il s'exprime en ces termes : « Tout acte public doit être soutenu par un parti et défendu par l'autre. Il ne peut y avoir plus de deux partis, ni plus de deux solutions pratiques d'une question. » L'erreur est ici transparente. L'argument implique en eiïet cette prémisse qu'un parti n'a jamais à se prononcer que sur une seule question. Il suppose que ceux qui sont d'accord avec les chefs d'un parti sur la question qui a porté ceux-ci au pouvoir, seront d'accord avec eux sur toutes les questions qui se poseront au cours de leur mandat : cette supposition est absurde. Mais on demande encore : « Gomment un ministre pourra~t-il demeurer au pouvoir si l'opinion particulière de ses partisans ne se soumet pas à la sienne ? Qu'arriverat-il si les votes des membres dissidents du parti renversent incessamment les ministres? » On trouve ici un exemple de plus des innombrables erreurs nées de l'hypothèse qu'un élément du problème venant à changer, tous les autres demeureront immuables. Si les politiciens étaient consciencieux ; si par suite aucun d'eux ne consentait à voter une mesure qu'il n'estime pas bonne ; si conséquemment l'assemblée des représentants ne se divisait pas comme aujourd'hui en deux grands partis, mais en plusieurs petits partis et en membres isolés et indépendants, aucun ministre ne compterait sur une majorité constante. Qu'arriverait-il ? On n'exigerait plus la démission
d'un ministre mis en minorité et il accepterait simplement la leçon qui lui est donnée par ce vote. Le ministre ne serait plus comme maintenant le maître de la Chambre, mais son serviteur : il ne lui imposerait plus sa politique, mais se soumettrait à la sienne. Aucune loi ne serait donc promulguée si elle n'obtenait l'appui sincère de l'opinion moyenne des divers partis, preuve qu'elle serait très probablement conforme au sentiment national. Prétendrait-on que ce système retarderait l'adoption des lois ? Tant mieux s'il en devait être ainsi, répondrons-nous : on ne devrait jamais introduire de changements politiques qui n'aient eu à triompher de grandes résistances.
Mais en dehors de ces considérations, le prescrit moral est clair. On peut aussi bien mentir en actions qu'en paroles et la morale n'approuve pas plus l'un que l'autre. La bienfaisance et la véracité doivent marcher de front comme prenant toutes deux leur source dans les lois supérieures de la conduite juste ; la bienfaisance politique se manifeste en exigeant la sincérité politique.
§ 469. — La bienfaisance politique n'a pas seulement pour mission d'édicter des prescriptions générales concernant l'adoption de lois équitables dûment portées à la connaissance de tou^ et le souci de la sincérité dans la conduite politique ; elle commande encore que l'administration soit active et intègre.
Cette tâche comprend évidemment le choix de bons représentants aux assemblées nationales et locales. On a bien quelque perception de la nécessité d'un effort résolu dans ce sens, mais cette perception est encore peu éclairée. On n'a pas une conscience adéquate du devoir particulier qui incombe à chaque électeur non seulement au moment du vote, mais qui l'oblige à veiller à ce qu'une désignation préalable de bons candidats facilite le choix d'un bon représentant. S'il existe à l'heure actuelle une organisation minutieuse établie dans le but de fixer le choix entre les candidats en présence, il n'existe qu'une organisation au petit bonheur pour la désignation des candidats : et cependant cette dernière fonction est en réalité plus importante que la première. A quoi sert-il en effet d'avoir le droit reconnu de se prononcer entre A et B, lorsque des influences secrètes ont choisi dans la personne de A et de B deux candidats également peu recommandables? A l'heure actuelle le caiicus * local de chaque parti, plus ou moins placé sous la direction d'un cancus central séant à Londres, annule la liberté des électeurs en les forçant à choisir entre deux ou trois candidats : en pratique, les électeurs sont souvent réduits à nommer le moins déplaisant des trois. Un pareil système se soucie peu de la véritable capacité d'un représentant. A-t-il été dans le pays un généreux
* Caucus, terme usité aux Etats-Unis pour désigner le comité ou le congrès électoral d'un parti. {Note des Trad.)
bienfaiteur ? S'engage-t-il à soutenir le chef du parti? S'est-il prononcé en faveur de tel ou tel projet favori ? Sa famille est-elle influente ? a-t-il les allures familières propres à rallier des votes? Ce sont là, avec d'autres du même acabit, les considérations qui déterminent le choix du cauciis et par suite celui du corps électoral. Quant à savoir s'il a une connaissance approfondie de la politique, s'il a l'expérience des affaires administratives, si c'est un homme prévoyant, consciencieux et indépendant, s'il ne promet que ce qu'il approuve et se sent capable d'accomplir, ce sont là des questions que l'on se pose rarement. Il s'ensuit que la Chambre des Communes est composée de politiciens incapables, de chasseurs de popularité, de serviteurs des passions du moment, qui croient, comme leurs commettants, que la société n'est pas un organisme en voie d'évolution, mais une machine manufacturée de toutes pièces, qui poursuivent leurs travaux législatifs sous l'empire de l'erreur profonde que l'on peut à son gré donner telle ou telle tournure aux choses, et qui, s'attachant à la réalisation d'intérêts personnels ou de parti, ne se demandent pas quelles seront les conséquences finales de leurs expédients passagers. La bienfaisance politique commande de s'élever avec force contre un tel système. Elle prescrit comme un devoir de chercher le moyen de mettre les électeurs à même d'exercer un choix effectif au lieu d'un choix nominal, et de les amener à élire des hommes qui
soient de véritables législateurs et non les instruments d'un parti.
Les électeurs des membres des conseils de comté, des conseils municipaux, des conseils de fabrique et d'assemblées analogues sont aiguillonnés par les chefs du parti chaque fois qu'il y a lieu de procéder à une élection : l'élection passée, la plupart d'entre eux retombent dans leur quiétude ordinaire et ne prêtent que peu d'attention aux actes de ces corps constitués ; si on leur signale l'oisiveté ou la corruption de ces assemblées, nulle idée d'un devoir public ne leur inspire le désir d'en chercher les remèdes. Tel boutiquier ne se mettra pas en avant parce qu'il pourrait , ce faisant , mécontenter certains de ses clients directement ou indirectement intéressés dans une question louche. Parmi les malades que soigne tel médecin, quelques-uns, s'ils ne sont pas solidaires de ceux dont il serait nécessaire de dénoncer l'insouciance ou l'incapacité, sont du moins dans d'excellents termes avec eux : le médecin ne se sent nullement obligé de se brouiller avec ces clients. Môme un homme riche dont les intérêts pécuniaires ne peuvent être mis en danger par son attitude, hésitera à agir par crainte de se rendre impopulaire. 11 sait qu'il se créerait des inimitiés sans acquérir en compensation aucune amitié nouvelle. Enfin bien des gens qui ne sont soumis à l'influence d'aucun de ces motifs, ne voient pas pourquoi ils se mettraient en avant sans espoir de recueillir aucun bénéfice per-
sonnel. C'est ainsi que les abus naissent et grandissent. Il en va généralement ainsi pour toutes les administrations. On ne conçoit pas que la bienfaisance politique impose à tout homme le devoir de veiller pour sa part au bon fonctionnement de l'organisation politique, générale et locale \
* Qu'il me soit permis d'expliquer ma pensée en citant un exemple de mauvaise administration qui passe chaque jour sous les yeux des millions d'habitants de Londres. Je fais allusion à l'état invariablement exécrable des chaussées macadamisées. Quelle en est la cause ? Il suffit pour s'en'apercevoir de regarder ce qui arrive lorsqu'il a plu. Généralement, sinon toujours, au point culminant de la surface madacanisée se trouve un fragment de pierre cassée, parfois deux ou trois fois plus gros que la moyenne des autres morceaux de pierre qui composent la voie. Chacun de ces gros fragments étayé par en dessous par plusieurs autres, oppose à la pression des roues une force de résistance supérieure à celle des morceaux plus petits qui l'entourent et devient proéminent. Chaque fois qu'une roue de voiture passe à grande allure sur cette saillie, elle est projetée en l'air et retombe aussitôt brusquement et lourdement sur la partie adjacente de la chaussée. A force de se répéter, ces chocs forment un creux. Il y a pis. Par les temps pluvieux, chaque creux, se remplissant d'eau, devient moins dur et moins résistant que les parties saillantes. La chaussée devient une suite de bosses et de fosses. Cet état de choses entraîne divers inconvénients. Les centaines de milliers de personnes, qui circulent en omnibus, en cabs ou en voitures, ont à supporter des secousses continuelles, désagréables pour les gens robustes et très pénibles pour les gens débiles; les véhicules s'usent plus vite que de raison; les chevaux fatiguent davantage et il devient nécessaire de les remplacer plus souvent. Enfin les voies elles-mêmes se détériorent rapidement. Pourquoi ? tout simplement parce que l'entrepreneur concessionnaire de l'entretien des rues réalise un bénéfice en violant la clause qui fixe les dimensions des morceaux de pierre. Et comme le rouleau à vapeur introduit depuis quelques années aplanit les petits morceaux et les gros, l'inspecteur reçoit l'ouvrage comme bien fait. Pour quel motif? Hélas ! les entrepreneurs sont souvent riches et les appointements des inspecteurs ne sont guère élevés.
Voici donc un exemple d'un état de choses manifestement déplorable au sujet duquel on se plaint en pure perte. Si vous le signalez à un conseiller du comté, il vous répond que le conseil n'a aucune autorité en pareille matière, et vous n'obtenez pas davantage satisfaction si vous en parlez à un conseiller communal. Parmi tant de gens en place et multitude d'individus qui devraient veiller à ce que les autointés remplissent leur devoir, il ne se trouve personne qui fasse une tentative pour remédier à ce grave abus.
§ 170. — « La liberté est le prix d'une éternelle vigilance, « a dit un des anciens hommes d'Etat de l'Amérique; une éternelle vigilance est, encore le prix du bon fonctionnement des institutions. L'imperfection de toute organisation humaine est en raison exacte de l'imperfection de la nature humaine. Et cette organisation deviendra de plus en plus imparfaite, si l'on ne s'attache sans cesse à en découvrir les défauts et à les empêcher de grandir.
Une juste appréciation du devoir public engagera donc à ne rien négliger pour détruire les abus aussitôt qu'ils deviennent perceptibles et sans attendre qu'ils prennent un caractère de gravité. Les mauvais errements, qui à la longue paralysent ou rendent nuisible telle ou telle administration, commencent par les petites négligences contre lesquelles personne ne juge d'abord utile de protester. Chaque progrès du mal également peu sensible est jugé sans importance et passe sans être relevé, jusqu'à ce qu'enfin on voie le mal devenir grave et peut-être incurable. Un exemple qui prouve bien comment la négligence que l'on met à redresser de légers défauts, peut entraîner facilement des désastres, est celui qui m'a souvent frappé lorsque je regardais vider l'écluse d'un canal. Par-ci par-là, à mesure que le niveau de l'eau s'abaisse, un mince filet d'eau s'échappe d'une crevasse dans la muraille latérale; cette crevasse, l'eau y passera de nouveau lorsqu'on remplira l'écluse et lorsqu'on recommencera à la vider.
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Dans une écluse vieille et mal entretenue, non seulement ces jets d'eau sont nombreux, mais il en est qui sont devenus très volumineux. A chaque manœuvre de l'écluse, la cavité, qui s'est formée peu à peu derrière chacune de ces fissures, se remplit et se vide ; plus elle se creuse et plus la puissante masse deau qui y pénètre et en sort, élargit la cavité et la rigole. A la longue, à défaut de réparation, les joints de la pierre sont tellement rongés, le fond de la muraille est si crevassé qu'un des côtés s'effondre. Ainsi dans une institution l'insouciance ou l'égoïsme commencent par entraîner des abus d'abord insignifiants, qui, tolérés par l'indifférence ou par ce qui paraît être un caractère accommodant, s'accroissent peu à peu jusqu'à ce que toute l'économie en devienne inutile ou nuisible.
Il faut donner pour guide à cette « éternelle vigilance », nécessaire au maintien non seulement de la liberté, mais de l'intégrité, un principe directement contraire à celui que l'on met d'ordinaire en pratique. La plupart des gens posent en principe, dans les affaires publiques comme dans leurs affaires privées, que tout va bien tant qu'il n'est pas prouvé que tout va mal : ils devraient tout au contraire partir de l'idée que tout va mal tant qu'il n'est pas prouvé que tout va bien. Ils ont beau entendre prêcher sans cesse dans les églises que l'homme est né mauvais, ils ont beau trouver chaque jour dans les journaux le récit de nombre de filouteries et de collusions, non
pas seulement d'ordre banal, mais d'espèce compliquée comme celles que commettent les sociétés lancées par des faiseurs ou des syndicats d'escrocs : tous semblent convaincus qu'il n'y a et n'y aura jamais rien de malhonnête dans les transactions de la vie politique ou sociale auxquelles ils sont mêlés. Bien que chaque quittance que l'on se fait délivrer, soit une précaution prise contre l'improbité, bien que dans les actes authentiques on multiplie les dispositions en vue d'écarter toute violation des conventions, bien que chaque acte du Parlement soit rempli de clauses impliquant la croyance que les gens se conduiront malhonnêtement s'ils en voient la possibilité, l'opinion commune est qu'à moins de preuves convaincantes, il ne faut jamais émettre de soupçon sur la manière d'agir des corps constitués ou des administrations officielles, et cela malgré l'expérience quotidienne démontrant que les faillites des banques et les désastres des sociétés commerciales ont pour cause une confiance mal fondée dans l'intégrité des administrateurs et l'absence de toute garantie contre l'improbité * .
' Au moment même où s'impriment ces pages, nombre de faits instructifs sont signales à l'attention de tout homme capable de comprendre la leçon qu'ils comportent. Sans parler d'exemples moins fameux, on annonce simultanément dans les journaux des poursuites contre la « Liberator Building Society », la « London General Bank Limited », la « Hansard Union Limited », « Hobbs et C° Limited », la « Banque Barker et C* », en Italie, l'aû'aire de la Banca Romana et en France le gigantesque scandale du Panama dans lequel sont impliques les chefs de Tentreprise, des députes et même des ministres. Ce qui n'empêche pas que demain il surgira de nouvelles affaires et qu'on continuera à penser que tout va bien jusqu'au jour où une catastrophe prouvera de nouveau que tout allait mal.
En inspirant une « éternelle vigilance » , la bienfaisance politique sera toujours prête à découvrir la corruption sous toutes ses formes, à résister aux usurpations de pouvoir même les plus insignifiantes. Elle sera prompte à dénoncer les actes qui s'écartent le moins du monde de la ligne droite et à affronter la haine que l'on encourt en prenant de semblables initiatives.