CHAPITRE PREMIER
§ 387. — J'ai consacré un ouvrage antérieur de cette série — les Principes de Psychologie — à démontrer que toutes les opérations intellectuelles peuvent se ramener en dernière analyse à des perceptions de ressemblances et de dissemblances, accompagnées d'un groupement mental des éléments semblables et d'une mise à part des éléments dissemblables. J'ai montré que le procédé intellectuel ainsi analysé constitue une différenciation par la perception et par la pensée des impressions que produisent sur nous les objets et les activités, qui nous environnent, ainsi qu'une intégration en une conception générale de chaque série d'impressions semblables ; le résultat étant la formation d'autant de conceptions générales différentes qu'il y a d'objets, d'actes ou de groupes combinés de ces derniers que le type particulier d'intelligence est capable de distinguer. Dans ses phases inférieures, ce procédé est celui d'une classification inconsciente, qui par de nombreux degrés s'élève à
la classification consciente en usage chez les hommes de science.
M. le professeur Bain en particulier et avec lui quelques autres penseurs ont donné le nom de discrimination^ à l'acte mental qui nous permet de classer à tout instant et d'une manière trop rapide pour être observée, les actions et les objets environnants qui nous frappent, et de régler en conséquence notre conduite. C'est par voie de discrimination que s'opère tout acte intellectuel ; c'est par un accroissement continu de la faculté de discriminer que l'intelligence humaine s'est élevée du plus bas au plus haut échelon. La raison en est claire : pendant tout le cours de l'évolution vitale et à travers toutes ses formes, la pratique, l'habitude et la survie des mieux adaptés ont poussé au développement de cette faculté, puisque, appliquée à propos , elle constituait un moyen de salut, tandis que son absence était une cause de perte de la vie. Notons quelques exemples caractéristiques de ce développement.
Regardez le ciel, fermez les yeux et faites passer votre main devant eux : vous distinguerez l'absence de la présence d'un objet opaque interposé. Qu'un objet soit présenté devant vos yeux fermés par une autre personne, vous ne pourrez pas à l'état passif dire si c'est une main, un livre ou une motte de terre,
* Ou faculté de classer, de discerner, du latin discrimen, séparation. Le sn\)St3intU discrimmation et le verbe fo diso'ijninate font en anglais partie du langage usuel, {Note des Traducteurs.)
si c'est un objet rapproché d'un petit volume ou un objet éloigné plus volumineux. Cette expérience nous fournit l'image de la discrimination visuelle la plus réduite, telle que l'efTectuent les êtres inférieurs possédant seulement des yeux rudimentaires et composés de minimes parcelles de substance colorée légèrement sensible à l'impression de la lumière. Il va de soi qu'un être doué d'une vue aussi rudimentaire court de grands dangers ; il ne parvient pas à distinguer entre l'observation du mouvement d'un roseau plongé dans l'eau qu'il habite et celle produite par le passage d'un animal; il ne sait si elle est produite par le passage à proximité d'un animal de petite taille, ou par celui d'un animal plus grand passant à distance ; il ignore si cet animal est inofîensif et susceptible de lui servir de proie ou s'il est redoutable et doit être évité. L'un des moyens de maintenir la vie fait défaut ; l'être en question est exposé à la perdre de bonne heure.
Franchissant les degrés intermédiaires , observons chez les herbivores les conséquences de la présence ou de l'absence de la faculté de classer les espèces et les propriétés différentes des plantes. L'apparence, l'odeur, le goût détournent tel animal d'une herbe vénéneuse ; tel autre aux sens moins affinés l'absorbe et meurt. A mesure que l'intelligence se développe, elle sépare les groupements complexes d'attributs d'autres groupements semblables sous bien des rapports ; une faculté de classer plus accentuée assure
la survie, par exemple lorsqu'elle parvient à distinguer entre l'aconit qui donne la mort et l'inolfensif pied-d'alouette.
Des êtres d'une intelligence relativement supérieure ont, à moins d'encourir des pénalités très fortes, à distinguer entre des groupes d'attributs d'une complexité toujours croissante. Souvent la forme, la couleur et les allures d'un animal éloigné doivent être mentalement rassemblés et fournir la perception, soit d'un ennemi, soit d'un animal inofîensif aux apparences peu différentes ; c'est cette perception qui déterminera ou la fuite ou une poursuite heureuse.
§ 388. — Les êtres capables d'apprécier les différences existant, non seulement entre des objets perçus ou se présentant directement à l'observation, mais aussi entre des objets conçus ou imaginés, arriveront à posséder la faculté de discerner à un degré bien plus élevé. Parfois les animaux supérieurs possèdent ce degré de faculté mentale ; tel le chien, qui, s'étant en idée rendu compte de la différence de longueur entre le chemin qui contourne un champ et le sentier qui le traverse, se décide pour ce dernier. Mais en général, la capacité de distinguer entre des groupements imaginaires de choses, de propriétés et de rapports, se manifeste uniquement chez l'homme. Même chez les hommes, cette faculté est parfois mise en défaut, tantôt à
DES DIKFÉREiNTS GENRES D'ALTRUISME 7
cause de l'inexactitude des observations recueillies, tantôt à cause d'une aptitude imparfaite à se figurer les objets observés. Revenons à l'aconit et au piedd'alouette cités plus haut. La majorité, môme des propriétaires de jardins, ne parviendra pas à comparer les idées qu'elle a de ces plantes de façon à pouvoir énumérer leurs points de dissemblance. Et cependant la structure de leurs fleurs n'est pas la même, quoique ces plantes se rapprochent d'ailleurs par leurs dimensions, leur mode de croissance, leurs feuilles profondément découpées, la nuance des fleurs, etc. Les ayant sous les yeux, les mêmes gens ne s'y tromperaient pas.
Puisque les esprits, qui ont été seulement assujettis à une discipline moyenne, hésitent entre les images qu'ils se forment d'objets d'un degré de complexité modéré, ils réussiront encore moins à séparer par la pensée des groupes d'attributs, de propriétés et d'actes unis par des rapports d'une complexité extrême. Ils échoueront de même si plusieurs des éléments du groupe étant coexistants, d'autres se présentent dans un ordre de succession ; si les groupes d'idées à distinguer comprennent non seulement des formes, des couleurs, des mouvements, des sons et des sensations déjà éprouvées par l'auteur du groupement, mais encore les effets immédiats et les effets futurs, qui résulteront d'un mode particulier d'activité. Toutes les fois que les combinaisons d'idées qu'il faut simultanément garder présentes à l'esprit, atteignent ce
degré de complication, les intelligences les plus cultivées seront exposées à confondre des groupes similaires sous plus d'un rapport, mais qui différeront par quelque point essentiel. Nous allons en voir des exemples.
Prenons le problème de géométrie, qui consiste à élever une perpendiculaire à l'extrémité d'une ligne droite. Un maître routinier indiquera à son élève la solution du problème et lui montrera comment il doit s'y prendre ; celui-ci tracera la perpendiculaire d'après ce qu'on lui dit et, sans s'intéresser autrement à la méthode suivie, s'y conformera à l'avenir. Mais un autre professeur, adversaire de cet enseignement mécanique, suivra une méthode différente. Préparé par des problèmes antérieurs et plus simples qu'il a un à un résolus grâce à des efforts persévérants, l'élève aborde le nouveau problème avec entrain : après quelques tâtonnements, il ne tarde pas à réussir. Chemin faisant la tension qu'il s'est imposée et la joie d'être arrivé au but produisent sur son esprit une impression relativement forte. De la sorte l'élève acquiert une aptitude et un courage croissants, qui lui permettent de s'attaquer peu à peu à des problèmes plus compliqués. Nous constatons ici l'existence de deux groupes d'activités, de résultats et de sentiments semblables sous bien des rapports. Le problème, la méthode de solution, la connaissance acquise sont les mêmes ; s'arrêtant à ce point, le professeur machinal ne distingue pas entre les deux
groupes d'activités mentales et pense qu'il importe peu d'instruire l'élève par voie d'instruction directe ou par voie de découvertes résultant de ses recherches personnelles.
Les Salutistes et leur armée nous fournissent un autre exemple de cas plus complexes encore. Les habitants d'Eastbourne se sont plaints du fracas des orchestres bruyants qui précèdent les cortèges de ces chrétiens démonstratifs ; ceux-ci répondent qu'ils se contentent d'user de la liberté religieuse, que nul ne conteste de nos jours ; c'est que la faculté de discerner leur fait défaut. Ils oublient que si le respect de la liberté religieuse autorise tout citoyen ou tout groupe de citoyens à accomplir les cérémonies de son culte, le respect de la liberté générale des citoyens individuels ou rassemblés en groupes, autorise ceux-ci à résister au trouble apporté au cours paisible de leur existence. Les Salutistes ne parviennent pas à séparer mentalement les manifestations de la liberté religieuse qui n'impliquent aucun empiétement sur la liberté d'autrui, des manifestations qui en impliquent sous forme de nuisances. Mieux encore ; nos législateurs commettent la même erreur que ces fanatiques et confondent comme eux la liberté et la licence religieuses, à supposer qu'ils agissent sincèrement et sans arrière-pensée électorale.
Empruntant un exemple de plus à la politique du jour, je signale l'impuissance de nos législateurs et de leurs électeurs à distinguer entre les effets que
produisent les injonctions morales sur les natures préparées à les recevoir et sur celles qui ne le sont pas. Voici une série de préceptes qu'on imprime, lit, explique et s'efforce d'inculquer aux esprits déjeunes enfants ayant leurs groupes d'idées, de facultés mentales et de sentiments. La présomption courante est celle-ci : puisque certains effets se produisent quand existe la perception intellectuelle de ces préceptes plus une disposition morale correspondante, ils se reproduiront encore quand existe la même perception intellectuelle moins la disposition morale correspondante. On s'imagine qu'il suffit d'enseigner le bien aux enfants pour que ceux-ci le pratiquent! On attend une diminution de la criminalité de l'éducation, que dis-je ! de la simple acquisition de connaissances, qui n'ont aucun rapport avec la conduite !
La faculté de discerner caractérise l'intelligence à partir de ses formes les plus vagues, mais certes elle est encore très imparfaite chez nous quand il s'agit de distinguer, non plus entre des objets et des actes visibles, mais entre des représentations mentales d'agrégats complexes d'objets, d'actes, de sentiments, de causes et d'efPets, dont les uns appartiennent au passé et les autres à l'avenir. Si nous nous rendons compte de l'effort d'imagination indispensable pour noter exactement les différences dont fourmille ce vaste et obscur domaine, nous serons convaincus qu'en sociologie et en morale, les échecs, dus au
manque de faculté discriminatoire, doivent être fréquents et désastreux.
§ 389. — Mais à quoi bon, dira-t-on, cette longue dissertation psychologique? Le titre du chapitre : Des différents Genres d'Altruisme répond à l'avance à cette objection, car il implique qu'il faut distinguer entre les parties de la conduite altruiste. L'analogie nous a démontré que les conceptions propres à ces parties respectives et formées de représentations d'objets, d'actes, de rapports et de résultats présents et futurs, sont au nombre des agrégats complexes qu'il est malaisé de classer. Cette démonstration a pour corollaire que les hommes doués du talent d'observation, de sens critique et de la faculté de représentation mentale possédée à un degré supérieur,, sont seuls aptes à tracer d'une main sûre les lignes de démarcation nécessaires et que des maux très graves doivent résulter de l'incapacité générale de les apercevoir.
Par opposition aux actions égoïstes, les actions altruistes comprennent toutes les actions, qui tant négativement par contrainte de soi que positivement par l'activité déployée en faveur des autres hommes, tendent au bonheur de ceux-ci : elles comprennent la justice et la bienfaisance. Nous avons vu dans Justice que la première de ces grandes catégories de l'altruisme implique la reconnaissance sympathique des titres d'autrui à la libre activité et à ses
fruits, tandis que la seconde implique à la fois la reconnaissance sympathique des titres d'autrui à l'as- V sistance pendant le travail producteur de ces fruits
et celle des efforts faits en vue d'un accomplissement plus complet des existences humaines. Au § 54 de la Morale EvoliUionniste , j'ai établi que le règne exclusif de la justice ne suffit pas pour assurer le développement de la forme de vie, individuelle ou sociale, la plus haute; il faut y joindre le règne de la bienfaisance. Voici en partie ce que je disais :
On peut concevoir une société formée d'hommes dont la vie soit parfaitement inoffensive, qui observent scrupuleusement leurs contrats, qui élèvent avec soin leurs enfants et qui cependant, en ne se procurant aucun avantage au delà de ceux dont ils sont convenus, n'atteignent pas à ce degré le plus élevé de la vie, qui n'est possible qu'autant que l'on rend des services gratuits. Des expériences journalières prouvent que chacun de nous s'exposerait à des maux nombreux et perdrait beaucoup de biens, si personne ne nous donnait une assistance sans retour. La vie de chacun de nous serait plus ou moins compromise s'il nous fallait sans secours et par nous seuls affronter tous les hasards. En outre, si personne ne faisait rien de plus pour ses concitoyens que ce qui est exigé pour la stricte observation d'un contrat, les intérêts privés souffriraient de cette absence de tout souci pour les intérêts publics. La limite de l'évolution de la conduite n'est donc pas atteinte jusqu'à ce que, non content d'éviter toute injustice directe ou indirecte à l'égard des autres, on soit capable d'efforts spontanés pour contribuer au bien-être des autres [p. 127 de la trad. fr.).
La démarcation nette entre ces deux divisions primaires de l'altruisme s'est lentement opérée dans le passé et notre époque était parvenue à distinguer
suflisamment entre la justice et la générosité. Toutefois les changements qui s'opèrent autour de nous, tendent de nouveau à l'oblitérer : le travail de dissolution qui détruit l'ordre ancien pendant qu'un ordre nouveau s'élève, a entraîné la dissolution des conceptions anciennes, dont plusieurs étaient erronées, mais dont quelques-unes étaient exactes. Parmi celles-ci je signalerai la distinction entre la justice et la bienfaisance. D'un côté la majorité avide de bien-être, de l'autre la minorité désireuse de le lui procurer, se sont entendues en pratique pour ne tenir aucun compte de la démarcation entre ce que l'on peut réclamer en vertu de droits et ce que l'on peut accepter sous forme de bienfaits ; l'effacement de cette distinction fait confondre les moyens propres à atteindre chacun de ces deux objets. Une philanthropie égarée et ne supportant aucune critique détruit à coups de législation improvisée les rapports, qui doivent exister entre la conduite et ses conséquences ; bientôt la générosité évincera la justice, distribuera les bénéfices sans tenir compte des mérites et nous vivrons dans un état, qui aura pour devise : u Les inférieurs seront traités sur le môme pied que les supérieurs. »
§ 390. — Des deux grandes divisions de l'altruisme, la Justice et la Bienfaisance, l'une est indispensable à l'équilibre social et par conséquent d'intérêt public, l'autre n'est pas nécessaire à cet équilibre et
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n'affecte par conséquent que les intérêts privés. Les motifs, qui obligent de les tenir séparées, sont les suivants.
Nous avons reconnu que dans toute l'étendue du règne animal, la justice, sous sa forme primordiale, exige que chaque être supporte les conséquences de sa conduite et que cette loi n'est sujette à aucune restriction pour les animaux vivant à l'état isolé.
Elle manifeste une nouvelle exigence aussitôt qu'entre en jeu l'instinct grégaire, particulièrement au degré où il se déploie parmi la race humaine. Gomme précédemment, le rapport entre la conduite et ses conséquences doit être maintenu afin que les activités se plient aux restrictions dictées par l'expérience, mais les activités ont en outre à se limiter de façon à ce que les empiétements de chaque citoyen sur les autres citoyens ne dépassent pas la somme d'empiétements réciproques qu'implique la vie à l'état de société.
Néanmoins le passage de la Morale Évolutionniste que je viens de reproduire, nous montre que pour que la vie, individuelle et sociale, s'élève à sa forme la plus haute, il faut laisser agir la loi secondaire prescrivant, non seulement l'échange des services prévus par contrat, mais encore un échange supplémentaire qu'aucun contrat n'a imposé. Les exigences de l'équité doivent avoir pour complément les inspirations de la bonté.
Nous arrivons ainsi à constater — j'y ai déjà fait allusion, mais il importe d'insister — que la loi primaire d'une coopération sociale harmonieuse ne peut pas être violde en faveur de la loi secondaire; la défense de la justice étant une fonction sociale, l'exercice de la bienfaisance sera donc une fonction privée. Un moment de réflexion rendra cette proposition évidente.
Comment opère la bienfaisance exercée par une société en vertu de sa capacité collective ? Elle prend à certaines personnes une partie des fruits de leur activité et la distribue à d'autres, que leur activité n'a pas pourvues en suffisance. Si cette société emploie la force, elle rompt le rapport normal entre la conduite et ses conséquences, tant pour ceux à qui elle prend que pour ceux à qui elle donne : la justice, telle que nous l'avons définie, se trouve violée. Le principe de la coopération sociale harmonieuse est méconnu ; poussés à l'excès, cette violation et ce dédain préparent des catastrophes. Il en est trois que nous examinerons séparément.
§ 391. — On dépouille les hommes supérieurs d'avantages qu'ils ont gagnés afin d'en doter les hommes inférieurs. Il est manifeste que si ce procédé est poussé au point d'égaliser les positions, la supériorité perd sa raison d'être. Bien longtemps avant qu'on en soit arrivé à cette extrémité, les hommes laborieux, se voyant dépouillés du surplus du fruit
de leur travail, se laisseront aller à un découragement croissant ; ils éprouveront un mécontentement de plus en plus intense tendant constamment à une révolution. L'État déclinera ; sa prospérité et sa stabilité iront en diminuant.
Il faudra en outre nous attendre à une lente dégénérescence, physique et mentale. Une philanthropie irréfléchie prend aux bons citoyens une partie de leur subsistance afin de relever d'autant celle des mauvais ; les bons, dont la plupart n'ont pas le nécessaire pour élever convenablement leur famille, verront se creuser leur déficit, tandis que la progéniture des mauvais citoyens sera artificiellement développée dans une même proportion. Cet état de choses déterminera une détérioration de la moyenne.
Il me reste à citer un résultat plus désastreux encore : cette politique, poursuivie avec persistance, doit aboutir au communisme et à l'anarchisme. Quand la société, en vertu de sa capacité collective, s'attribue la fonction de la Bienfaisance, quand, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, des préceptes appuyés sur des exemples viennent enseigner aux citoyens inférieurs qu'il est du devoir de l'État de leur assurer, non seulement la libre poursuite du bien-être, mais encore les moyens d'y arriver, il se forme petit à petit parmi les plus pauvres et surtout parmi les moins méritants, la conviction que le gouvernement est en faute toutes les fois qu'ils n'ont pas toutes leurs aises. Ils attribuent leur misère, non pas à leur
paresse ou à leurs méfaits, mais à la dureté de la société, qui ne s'acquitte pas de son devoir envers eux. Que s'ensuit-il ? Les masses prennent pour théorie que l'ordre social doit être changé à fond, que tous doivent recevoir une part égale des produits du travail et que les différences de rémunération allouées aux différences de mérites doivent être abolies : c'est le communisme. Parmi les pires, furieux de ce que leur existence déréglée ne leur procure pas de quoi satisfaire tous leurs appétits, se propage la doctrine que la société doit être détruite, que chacun est libre de prendre ce qui lui convient et de « supprimer », comme disait Ravachol, tout homme qui lui barre le chemin. C'est l'anarchisme et le retour à la lutte bestiale pour la vie.
Tel est le résultat final quand on ne distingue pas la justice, entre la bienfaisance et les instruments appropriés à chacune d'elles.
§ 392. — Nous arrivons à une question, présente sous des dehors vagues à l'esprit de bien des gens; elle réclame une réponse nette de nature à dissiper d'une autre manière la confusion régnante. Je l'exposerai sous sa forme la plus favorable aux illusions que je m'efforce de détruire.
« Vous dites que, selon la forme primordiale de la justice, tout être doit rester assujetti aux résultats de sa propre nature et de la conduite qui en découle. Toutefois vous ajoutez que si la justice humaine exige
que les actes entraînent leurs conséquences naturelles, elle réclame aussi une délimitation de ces actes afin qu'ils n'empiètent pas sur les actes semblablement délimités d'autrui. Gomme conséquence évidente, la justice animale permet à tout individu d'user de sa force au point de léser et de détruire, non seulement sa proie, mais encore ses concurrents, mais la justice humaine interdit cette conduite et défend aux hommes de léser leurs concurrents. Qu'arrive-t-il ? Protégés par la collectivité associée, les membres inférieurs sont mis en état d'accomplir leurs activités et d'en recueillir tous les bénéfices, ce qui n'aurait pas lieu si dans l'exercice de leur supériorité, elle avait affranchi les supérieurs de tout contrôle. Nous le demandons: n'est-il pas possible que sous l'empire d'une forme de justice humaine encore plus élevée, les inférieurs, déjà sauvés en partie des effets de leur infériorité, le soient encore d'une manière plus efficace, et soient mis sur un pied d'égalité avec leurs supérieurs non seulement au point de vue de leurs sphères d'activité, mais encore au point de vue des bénéfices recueillis dans ces mêmes sphères? » Sous certains rapports, il paraît assurément injuste, et je l'ai reconnu ailleurs, que les inférieurs restent exposés aux conséquences fâcheuses d'une infériorité, dont ils ne sont pas responsables. La Nature veille sans relâche à l'accomplissement de la lutte pour la vie avec une inflexibilité telle qu'elle a donné naissance à l'aphorisme : « La loi du développement
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esl une loi de meurtre » ; elle ne s'enquierl pas des titres du plus faible, elle n'assure môme pas une arène également libre à ses activités. S'il est juste d'atténuer artificiellement pour les bommes associés cette rigueur de la Nature et d'assurer artificiellement aux inférieurs une arène ouverte à leurs activités, pourquoi la justice ne permettrait-elle pas d'aller plus loin et de les sauver de ceux des efTets fàcbeux de leur infériorité qui seraient susceptibles d'être artificiellement écartés ?
Nous voici arrivés au point de divergence où il faut distinguer entre deux conceptions complexes, et bien marquer la différence qui existe entre la justice et la bienfaisance et celle qui en découle pour les instruments appropriés à chacune d'elles. Nous accordons que dans les sociétés humaines, non seulement la justice, mais encore la bienfaisance, sont tenues de venir largement mitiger la discipline féroce de la justice animale ayant pour unique objet la survie des mieux doués, mais nous affirmons que si la première peut s'imposer par la force, la seconde doit être abandonnée aux activités libres et volontaires. En constatant que l'Etat est tenu de veiller seulement à à la première, nous ne nions pas la nécessité do pourvoir à la seconde ; notre constatation implique seulement qu'il faut y pourvoir par d'autres moyens. Il y a deux manières d'atténuer les maux résultant de l'infériorité : l'une des catégories d'atténuations est du ressort public et général, l'autre du ressort spé-
cial et privé. En effet, n'avons-nous pas constaté que la loi primaire de la coopération sociale harmonieuse ne doit pas être violée au profit de la loi secondaire et que sa violation fréquente entraîne de terribles calamités.
§ 393. — Il est encore une raison à invoquer en faveur de la distinction qu'exige le souci de la stabilité, de la prospérité et de la santé sociales. Son maintien est seul capable de nous conserver les bienfaits réciproques de la bienfaisance, « qui bénit celui qui donne et bénit celui qui reçoit ». Toutes les fois que quelques-uns des membres supérieurs de la société adoucissent spontanément les maux que l'incapacité ou quelque autre défaut fait peser sur les inférieurs, l'exercice du sentiment de la solidarité humaine les rend meilleurs, tandis que le prélèvement imposé des fonds destinés à adoucir le sort des malheureux n'a aucune tendance moralisatrice : tout au contraire, il engendre fréquemement la démoralisation et sème des sentiments hostiles. La bienfaisance, comme la miséricorde, « succombe, suivant le mot du poète, sous l'effort ». La bienfaisance forcée n'est plus de la bienfaisance.
La bienfaisance forcée et la bienfaisance volontaire ont également des effets différents sur ceux qui en profitent. Des actes de bonté accomplis de plein gré éveillent en retour des sentiments de reconnaissance et d'affection profonde ; dans toute
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société comptant un grand nombre de bénéficiaires attachés à leurs bienfaiteurs, les sentiments, en haut comme en bas, subissent des influences salutaires, qui affermissent la cohésion et la stabilité sociales.
§394. — Ayant distingué, avec trop de détails peutêtre, l'altruisne primaire que nous appelons justice, de l'altruisme secondaire que nous appelons bienfai sance, et démontré la nécessité de cette distinction, il nous reste à nous occuper des différents modes de bienfaisance. Nous commencerons par les grouper en sous-divisions.
Le premier mode de conduite bienfaisante se caractérise par la passivité en paroles ou en action au moment où l'action pourrait assurer des avantages ou des jouissances d'ordre égoïste. La morale ordinaire s'abstient d'enjoindre plusieurs formes de contrainte volontaire qu'il convient cependant de prescrire; nous les signalerons et nous nous y arrêterons. Les premières que nous ayons à considérer rentrent dans la catégorie générale de la bienfaisance négative.
Nous aurons ensuite à envisager les catégories d'actions qui seules sont comprises dans la conception ordinaire de la bienfaisance ; nous les désignerons sous le nom de bienfaisance positive. Celle-ci embrasse toutes les actions qui impliquent le sacrifice au profit d'autrui d'un bien actuellement ou virtuel-
lement possédé : sacrifice tantôt d'un effort qu'on pourrait s'épargner, tantôt du produit déjà obtenu Qu du produit futur d'efforts accomplis dans le passé. Dans tout sacrifice se rencontre le fait de l'abandon d'une jouissance prochaine ou des moyens de se la procurer, bien qu'à la vérité la jouissance d'une émotion sympathique ne soit pas sans offrir des compensations immédiates ou éloignées.
Pour en finir avec ces préliminaires, j'ajouterai que ces deux groupes pourraient être l'objet d'une classification différente. Les actions bienfaisantes, tant positives que négatives, les plus frappantes, mais non les plus répandues, sont celles dont bénéficient les individus inférieurs ou infortunés ou qui sont l'un et l'autre à la fois. Mais des personnes, qui ne sont ni infortunées, ni inférieures puisqu'elles appartiennent à l'entourage du bienfaiteur, profitent en grand nombre d'une foule d'actes bienfaisants insignifiants en apparence ; ces actes contribuent à leur bonheur individuel et relèvent le niveau général du bonheur humain.
En étudiant dans l'ordre indiqué ces divisions et ces sous-divisions de la bienfaisance, nous aurons à tenir compte de la production de trois séries d'effets :
1° Les effets de la réaction sur le bienfaiteur, sur sa famille et sur toutes les personnes qui ont des droits sur lui ;
2° Les effets immédiats sur le bénéficiaire au point de vue de l'accroissement de ses jouissances ou de
rcillogcment de ses souffrances et les effets éloignés sur son caractère ;
S"" Les effets sur la société en général, sur sa stabilité et sur sa prospérité tant éloignée qu'immédiate.