‹ Le rôle moral de la bienfaisanceChapitre 4 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

§ 395. — Outre les limites que l'Etat a pour mission d'assigner aux activités individuelles, il en est d'autres que les individus, par sympathie pour les efforts de leurs concitoyens, ont à s'imposer à euxmi mes. En effet la lutte pour l'existence peut, sans violer les prescriptions de la loi, revêtir un caractère impitoyable analogue à celui du combat violent pour la vie. Si aucun citoyen ne doit sous ce rapport être assujetti à des restrictions externes, il en est d'internes auxquelles il est tenu de se soumettre.

Parmi tous les concurrents adonnés à une même profession, quelques-uns sont favorisés de talents qui ne sont pas échus en partage à la majorité. La stricte équité autorise les plus capables à tirer tout le parti possible de leurs talents supérieurs; cette sanction est suffisante toutes les fois qu'en plus de leur propre subsistance, ils ont à pourvoir à la subsistance de leur famille et à l'accomplissement d'autres obligations. D'ordinaire la société recueille le pro-

(luit immédiat de cette mise en œuvre de facultés supérieures et des avantages éloignés dus à la vie plus large de ses meilleurs membres et de leur descendance.

Des restrictions légères à cette latitude accordée par la justice seront donc suffisantes dans ce cas, le plus fréquent au point de vue de la masse de la société composée surtout de travailleurs manuels.

§ 396. — De nos jours, des légions d'ouvriers contestent cette proposition et soutiennent la proposition opposée. Les Trades Unions, les chefs et les gros bataillons de l'armée socialiste, ne cessent d'exprimer avec une ardeur qui ne tolère aucune contradiction, leur conviction qu'aucun travailleur n'a individuellement le droit de faire à ses compagnons une concurrence trop pressante. Ils flétrissent comme (( dénué de principes » celui qui entreprend un travail à la pièce au-dessous du cours ordinaire des salaires, celui qu'une activité diligente met à même de gagner à peu près le double du salaire usuel. Ils affirment qu'il n'a même pas le droit de tirer parti de ses talents supérieurs et de sa vigueur plus grande, pour faire face aux charges d'un ménage nombreux et donner une meilleure instruction à ses enfants : c'est à ce point que nos « avancés » ont bouleversé les vieilles idées concernant le devoir et le mérite.

Ils invoquent l'argument qu'en « battant » ainsi ses compagnons, et en gagnant davantage, cet

ouvrier accapare une part proportionnelle de la demande de main-d'œuvre au détriment d'ouvriers sans emploi, et qu'en acceptant d'exécuter une tâche à un moindre coût pour le chef d'industrie, il déprime le taux des salaires : ces conséquences de sa conduite excitent les clameurs de nos néo-économistes, qui les considèrent comme des maux que rien ne vient compenser.

A l'exemple de la plupart des penseurs, qui s'occupent de questions sociales et politiques, ils n'envisagent que les résultats prochains ; ne songeant qu'au travail et au taux des salaires, ils ne se soucient pas plus des quantités produites que des prix de revient et du bien-être des consommateurs. Ils ne voient que l'intérêt des ouvriers à toucher de gros salaires et ne voient pas leur intérêt à acheter à bon marché ; ils ne paraissent pas se douter qu'un bénéhce sur le salaire peut se traduire par des pertes sur les achats. Ils dépeignent la misère des ouvriers que le bon marché du travail aux pièces prive de journées mieux rétribuées et n'attachent aucune importance au fait qu'un article produit à bon compte peut se vendre moins cher ; cependant tous les ouvriers, en tant que consommateurs, participent proportionnellement à cette réduction. Ils oublient encore que les travailleurs déplacés trouveront à s'employer dans d'autres branches de la production et cela au profit de la collectivité entière comprenant tous les autres ouvriers.

En fait, nous assistons au réveil sous une forme nouvelle de lancienne protestation contre les machines : ceux qu'elles affectaient directement, se plaignaient d'être dépouillés de leurs moyens de subsistance. Tout progrès, qu'il résulte d'une application du mécanisme humain ou de celle de la machine de bois ou de métal, assure une économie et supprime un travail dont jusque-là on ne pouvait se passer; si le fait de déplacer une certaine quantité de travail doit nous faire condamner la modification du mécanisme humain qui se traduit par l'adoption du travail aux pièces et d'une rémunération plus élevée allouée à un surcroît de zèle, nous devons blâmer de même toutes les applications antérieures de la mécanique qui ont rendu la production plus facile. Celui qui substitua la charrue à la pioche, remplaça la quenouille par le métier à filer, mit la pompe à vapeur aux lieu et place de la pompe à la main et imprima aux locomotives courant sur des rails une vitesse supérieure aux chevaux trottant sur les routes, serait donc un homme sans principes. Peu importe qu'il s'agisse d'agents animés de la production ou des outils dont ils se servent : tout procédé moins dispendieux fait à la longue baisser les prix et profite à la masse de la population. L'homme prétendument « sans principes » est un bienfaiteur de l'humanité, malgré les souffrances passagères qu'il inflige à quelques-uns de ses membres : ces souffrances passagères sont inséparable de tout progrès.

Notons toutefois le curieux renversement d'idées et de sentiments que supposent les opinions des socialistes et des ouvriers syndiqués. Pour eux, Thomme supérieur par ses talents et sa vigueur est « dénué de principes » s'il fait usage de sa supériorité, mais il est conforme aux principes que l'inférieur s'assure un avantage en empêchant le supérieur de tirer parti de sa supériorité. Il est incontestable que toutes les fois que dans une profession quelconque, la majorité des moins capables n'admet pas que la minorité des plus capables touche des salaires plus élevés et lui fasse tort par des travaux mieux exécutés ou par une somme de besogne plus considérable, la majorité incapable n'a en vue que son propre intérêt. En exigeant que les habiles et les maladroits soient payés sur le même pied, elle s'assure des salaires moyens plus élevés que si les chefs d'industrie avaient la liberté de fixer les salaires d'après le travail fourni ; en se débarrassant de la compétition dangereuse des plus habiles, elle se soustrait à l'effort et à la pression à laquelle elle aurait été soumise : dans les deux cas, isolés ou réunis, la majorité s'adjuge un avantage aux dépens de la minorité. En bonne logique, c'est cette majorité qui est « sans principes », car un homme à principes refuse de s'assurer un bénéfice en liant les mains du voisin. Si elle avait de la conscience au sens propre du mot, la majorité inférieure ne songerait pas à contraindre la minorité supérieure à

réduire ses gains en s'abstenant d'user de ses talents ; elle songerait encore moins à chercher à accroître ^ les siens par des moyens pareils. Au contraire, chacun de ses membres, tout en regrettant son infériorité relative et l'absence chez lui des talents dont la nature a doté un petit nombre d'élus, se résoudrait à tirer le meilleur parti possible de ses moindres talents ; loin de réclamer le partage des bénéfices plus grands revenant aux capacités supérieures, il proclamerait qu'il n'entend pas y toucher et se refuserait nettement à accepter ce que sa nature ne lui permet pas de produire ; il se déclarerait satisfait si les mieux doués lui assuraient des bénéfices moraux et gardaient pour eux des bénéfices matériels. Voilà le véritable homme à principes ; c'est son adversaire, qui est un homme sans principes.

Poussé dans cette voie par le sentiment de l'équité, l'homme à principes élevés y sera encore poussé plus avant par le souci éclairé des intérêts de la race. S'il est doué de la faculté de prévoir et de s'instruire par l'expérience du passé, il comprendra qu'une société ayant pour devise : « Les inférieurs seront traités sur le même pied que les supérieurs », doit

inévitablement dégénérer et s'éteindre dans un état de misère et de marasme.

§ 397. — Si dans le monde industriel nous passons de la sphère du travail à celle de la direction, nous

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pénétrons clans une région où une délimitation de l'activité est parfois bienfaisante et nécessaire. Les avantages que sa supériorité confère à un ouvrier sont relativement minimes ; il peut légitimement se les approprier en entier, mais les avantages que sa supériorité confère au propriétaire d'une usine, peuvent être considérables et si un sentiment de >s/ sympathie ne vient pas le retenir, il pourra s'en servir pour ruiner ses concurrents. Une conscience morale rudimentaire pourra seule l'absoudre si, tout en ne faussant la loi ni directement ni indirectement, il se prévaut de l'opinion vulgaire pour exploiter ses avantages à rextrème.

Il n'y a pas longtemps, vivait à New- York un certain Stewart ; il avait acquis une fortune colossale dans un commerce de gros et de détail installé sur une vaste échelle. Une de ses manœuvres favorites était de baisser brusquement les prix d'une certaine catégorie de marchandises et de les vendre à perte; il faisait ainsi subir des pertes ruineuses à un grand nombre de petites maisons que souvent il faisait tomber et s'il ne ruinait pas les grandes maisons, il entravait considérablement leur négoce. D'autres fois il faisait semblant de se prendre d'amitié pour un fabricant, l'encourageait et lui faisait des avances ; puis tout d'un coup, quand ce dernier était fortement endetté, il exigeait le remboursement sur l'heure de sa créance, le faisait saisir et, à défaut de paiement, achetait à vil prix les marchandises saisies.

Ce genre de concurrence constitue un véritable assassinat commercial ; les tourments qu'il inflige le rendent plus coupable qu'un meurtre ordinaire, car les souffrances des industriels ruinés et de leurs familles sont plus terribles que celles que plus d'un assassin fait endurer à ses victimes.

Nous devons condamner ce manque absolu de bienfaisance négative, non seulement à cause des souffrances intenses qu'il sème sur sa route, mais encore au nom de la société qu'il dépouille des avantages qui résulteraient d'une concurrence normale. Certes les consommateurs bénéficient des prix non rémunérateurs auxquels les concurrents sont forcés de vendre, mais ceux-ci réduits à l'impuissance, il s'établit un monopole de fait, et le renchérissement qu'il détermine, dépasse le montant de la baisse antérieure et vient léser le public. Bref, on prend le masque de la concurrence pour la détruire.

Nous verrons plus loin que le commerçant coupable et son entourage sont aussi indirectement atteints à la longue ; en effet, ils se condamnent à un type de vie inférieur à celui auquel ils pourraient parvenir.

Acceptons donc pour des cas de cette nature le dicton populaire : « Vivez et laissez vivre » ; il renferme un fond de vérité. Le principe de la Bienfaisance négative prescrit à toute personne douée d'aptitudes commerciales supérieures ou en possession d'accumulations de capitaux, qui lui permettent de battre ses concurrents, de ralentir son activité

commerciale aussitôt que ses besoins et ceux de sa famille sont largement satisfaits; de cette façon ses rivaux réussiront à satisfaire leurs propres besoins, quoique sur une échelle plus modeste.

§ 398. — Examinons la question de la concurrence au sein des professions libérales et en particulier entre médecins et avocats.

Un médecin éminent déjà pourvu d'un revenu amplement suffisant, n'est pas blâmable de donner ses conseils à tous les malades, qui se présentent, môme à ceux qui ont quitté les médecins qu'ils avaient précédemment consultés. Si sa réputation est méritée, ses avis peuvent adoucir la souffrance et peut-être sauver la vie ; les égards qu'il doit à ses confrères ne justifieraient pas un refus. Il a aussi le droit d'élever le taux de ses honoraires, puisque deux conséquences fâcheuses se produiraient s'il ne diminuait pas le nombre de ses malades : la cohue serait telle qu'il lui deviendrait impossible d'accorder à chacun l'attention nécessaire, et la fatigue, minant sa propre santé, le mettrait bientôt hors d'état de les soigner. Néanmoins la Bienfaisance négative peut réclamer qu'il adresse à quelques-uns de ses confrères les malades, qui sont atteints d affections légères ou dont le traitement est tout indiqué.

Passant du cabinet du médecin à celui de l'avocat, nous constatons que, non seulement la bienfaisance négative, mais même la justice devrait imposer des

bornes à la concurrence professionnelle. Le système anglais, qui permet à un avocat de se faire payer à l'avance des services qu'il rendra ou ne rendra pas, suivant ce que le hasard décidera, qui fait qu'un avocat de réputation moindre doit être retenu et payé à l'avance pour le cas où son ancien ne se présenterait pas à la barre, qui aboutit à un quasi-contrat liant la partie qui paie, mais ne liant pas celle qui doit fournir un service, ce système, dis-je, est de toute évidence un système vicieux. On répond qu'il est impossible de soumettre l'acceptation de la défense des intérêts litigieux à des restrictions dictées par les droits équitables des clients ou les égards dus aux autres membres du barreau. Au barreau, assure-t-on, il faut accepter toutes les affaires qui se présentent, ou se résigner à n'en voir venir aucune. Je me permettrai de douter de la valeur de cette éternelle excuse; j'attends que ces pronostics aient été confirmés par une expérience décisive. Il faut une forte dose de crédulité pour croire qu'un avocat, à qui sa conscience, ou l'intérêt qu'il porte à ses confrères, ne permettrait pas d'accepter plus d'affaires qu'il ne peut en plaider, se verrait immédiatement délaissé.

Il va de soi que celui qui réduirait ainsi le nombre de ses clients refuserait les causes qu'il juge mauvaises ; le fait seul qu'il défend telle cause créerait une présomption préalable de justice en faveur de cette cause et cette présomption serait d'un grand

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poids aupros du jury ; il est donc difficile de comprendre comment des circonstances, impliquant une appréciation plus haute de la valeur des services d'un avocat, empêcheraient d'y avoir recours et réduiraient sa clientèle au delà de ses propres désirs.

Dans ce cas, la proportion de bienfaisance négative que suppose l'abandon de certaines affaires au profit de confrères, s'associerait aux exigences de la justice, qui interdit de se faire payer des services qu'on ne rend pas, et à l'intérêt social, qui réclame de bons avocats pour les causes justes. Elle s'associerait encore aux ménagements qu'on doit à sa santé, ménagements qui interdisent le surmenage.

§ 399. — Il me reste à parler d'une autre forme de la concurrence pour laquelle il est bien difficile d'arriver à une solution satisfaisante ; j'entends la concurrence entre l'auteur d'une découverte ou d'une invention facilitant un genre de production, et les industriels, qui continuent à se tenir aux procédés anciens.

Dans ce cas, tout en vendant à des prix inférieurs aux leurs, le premier n'a pas pour but principal, comme dans les exemples cités plus haut, de les chasser du marché, mais de procurer un avantage à l'ensemble de la société. Ainsi que je l'ai dit au § 306, il a fait une conquête sur le domaine de la nature ; inévitablement contraint de céder la plus forte

part de ses profits à la collectivité, il est en droit de se réserver un profit quelque peu supérieur à celui que réalisent les procédés de production en usage avant lui. La question n'en subsiste pas moins : « Jusqu'où peut-il pousser ses avantages ? La bienfaisance négative ne doit-elle pas Tempêcher de ruiner ses compétiteurs en vendant à des prix trop bas? » Je réponds : s'il ne vend pas à des prix sensiblement plus bas, il ne procure au public qu'une part d'avantages insuffisants ; s'il ménage la minorité, il exploite la majorité.

Je ne vois pour lui qu'un seul moyen de consulter à la fois le bien-être de la collectivité, de maintenir ses justes droits à une récompense méritée et de ménager d'une manière convenable les intérêts des co-producteurs qu'il ne peut s'empêcher de léser ou d'évincer. Qu'il leur offre l'emploi de son invention moyennant une redevance modérée ou qu'il leur donne sa représentation pour la vente de ses produits ; cette alternative leur assurera un avantage marqué sur tous ceux qui s'en tiendraient au procédé ancien, et parviendra à alléger, sinon à réduire à néant, le tort qu'il a pu leur causer.

§ 400. — Je crois superflu de m'étendre davantage sur les restrictions qu'en matière de concurrence la Bienfaisance négative vient ajouter à celles que prescrit déjà la justice. Au milieu d'une population qui dépasse les moyens de subsistance, au milieu

de luttes ayant pour objet de s'élever sur Téchelle sociale afin d'arriver entre autres choses à donner une meilleure éducation à ses enfants, il surgit une foule de cas où de grands talents naturels, les circonstances ou le hasard procurent à quelques-uns des avantages considérables sur les autres membres de leur profession. Uappartientaujugement individueld'écouter la voix de la sympathie et de décider jusqu'à quel point ces avantages peuvent être poussés.

L'abstention de certaines activités d'ailleurs profitables et légitimes peut être de nature à favoriser nos concurrents. Pour répondre à la question de savoir s'il convient de les favoriser de la sorte, il faut nous demander si nous avons suffisamment pourvu à nos propres besoins et à ceux de notre famille et si le bien-être de nos concurrents, comme celui de l'ensemble de la société, n'exige pas notre retraite.

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