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LA CHARITÉ, VERTU SOCIALE

L’admirable enseignement du Christ a proaulgué la loi d’amour que l’Eglise prêche depuis dix-neuf siècles à tous ses fidèles. «Maître, emandait un pharisien; quel est le plus grand les commandements? » Jésus lui répondit :

! Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout otre cœur, de toute votre âme et de tout votre sprit. C’est là le premier et le plus grand cornlandement. Et voici le second qui est semblale à celui-là : vous aimerez votre prochain omme vous-même. Toute la loi et les prohètes sont renfermés dans ces deux comman- Bments (1) ; il n’y a pas d’autre commandeent plus grand que ceux-là (2). »

(1) Evangile selon saint Matthieu.

(2) Evangile selon saint Marc.

Dans une excellente brochure, Solidarité pitié , charité (1), M. Georges Fonsegrive a mon tré la supériorité du précepte divin de la charité, qui seul assure à nos semblables le secour ! qui leur est dû dans leurs besoins. Les morale nouvelles, soi-disant altruistes, aboutissent à ui vulgaire égoïsme ; v voilà comment, en croyan améliorer et rendre plus positives les doctrine du christianisme, en les laïcisant, on a fai évaporer leur arôme ; en substituant la natur à Dieu, la nécessité à la Bonté, on ne nous a plu permis d’entendre les voix de l’Esprit, mais seu lement les leçons de la nature, et ces leçons son un hymne à l’inégalité, un appel triomphal à 1 force, une insulte à la faiblesse et à la misère une condamnation de la pitié (2) ».

La charité a donc, ainsi qu’on peut dès lor s’en rendre compte, un double but : elle est tou d’abord un instrument de perfectionnement ir dividuel ; elle est aussi une nécessité sociale, e c’est ce dernier rôle qu’il importe, selon mo de mettre en lumière. On verra avec quelle mei veilleuse puissance la religion catholique s’haï monise aux réalités terrestres et matérielles g avec quelle providentielle sagesse elle tend a complet épanouissement de l’être humain, à so te bonheur physique comme à son bonheur spir j q tuel.

(1) Collection « Science et Religion ».

(2) Fonsegrive, Solidarité , pitié , charité, p. 47.

Par sa nature même, l’homme est un être sociable ; l’aide et le concours de ses semblables lui sont indispensables pour atteindre pleinement sa fin. Mais les rapports quotidiens que la vie sociale amène inévitablement, appellent des concessions réciproques et une subordination des droits ainsi que des devoirs.

\ Il est des obligations que le créancier est à même d’exiger impérieusement; tels sont les [rapports de justice qui seuls relèvent du doamaine de la contrainte et que l’Etat a la mission ade faire respecter au besoin par la force. Le champ de la justice est vaste et grandiose : rnl serait pourtant stérile sans la charité, ul Une société d’où la charité serait proscrite, c|dù les relations d’homme à homme seraient iniquement réglées et accomplies suivant la 5 stricte justice, ne tarderait pas à périr ; elle serait eîcomme une terre, si féconde soit-elle, à qui le lit ïulti valeur refuserait l’engrais fertilisant, ou nieux encore, comme l’engrenage, aussi soigneusement ajusté soit-il, mais qu’on oublierait ;o le graisser; la charité est l’huile onctueuse ir (ui empêchera les frottements et grâce à la- [uelle les individualités parfois rugueuses s’emloîteront aisément dans la grande machine de 'Etat.

C’est ce qu’exprimait avec un rare bonheur L le comte d’Haussonville. « Il faut donc, di-

sait-il (1), faire la charité. 11 faut la faire paroi que, dans nos sociétés complexes, si elle suspendait un seul jour son action, une si effroyable explosion de souffrances en résulterait, ur tel cri de misère et de détresse s’élèverait vers h ciel, que ceux-là mêmes qui auraient vouli l’abolir reculeraient effrayés devant leur œuvri et qu’il faudrait recommencer le lendemain ci qu’on aurait cessé la veille. »

Herbert Spencer, qui a poussé jusqu’à la bru talité l’exagération de l’égoïsme (2), était pourtant obligé d’en passer l’aveu : « On peut con cevoir une société formée d’hommes dont la vii soit parfaitement inoffensive, qui observen scrupuleusement leurs contrats, qui élèven avec soin leurs enfants et qui, cependant, en ni se procurant aucun avantage au delà de ceiu dont ils sont convenus, n’atteignent pas à ci degré le plus élevé de la vie, qui n’est possibli qu’autant que l’on rend des services gratuits Des expériences journalières prouvent que cha cun de nous s’exposerait à des maux nombreux et perdrait beaucoup de biens, si personne ni nous donnait une assistance sans retour. La vii de chacun de nous serait plus ou moins cora promise s’il nous fallait sans secours et par nou seuls affronter tous les hasards. En outre.

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personne ne faisait rien de plus pour ses conci

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(1) Socialisme et charité , p. 403.

(2) CF. G. Fonsegrive, Solidarité , pitié , charité , p. 29 < suiv. Collection « Science et religion ».

oyens que ce qui est exigé pour la stricte oblervation d’un contrat, les intérêts privés souffriraient de cette absence de tout souci pour les [intérêts publics. La limite de révolution de la conduite n’est donc pas atteinte jusqu’à ce que, a)n content d’éviter toute injustice directe ou ^indirecte à l’égard des autres, on soit capable [lelforts spontanés pour contribuer au bien-être ces autres (1). » Il déclarait ailleurs que « les exigences de l’équité doivent avoir pour complément les inspirations de la bonté (2) ».

La charité intervient pour panser les blessures que cause l’application rigoureuse du ilroit. Dans la dure bataille de la vie, les faibles lont trop souvent les victimes vouées au triombhe des forts. Certes, je ne parle pas ici des ictes que condamne la justice ; mais il est des conséquences extrêmes que cette justice tolère parce qu’elle n’est pas lésée directement. Summum jus, summa injuria . Par l’amour du prochain, la charité chrétienne a la mission auguste et sereine de pallier les maux de la société.

Les exemples abondent. Voici un ouvrier, père de famille ; le patron a le droit strict de le jrenvoyer dsns les termes de son contrat et sui-

(1) La morale évolutionniste , § 54.

(2) Le rôle moral de la bienfaisance , § 390.

vant les usages locaux : que fera le malheureux et comment nourrira-t-il sa famille? Un locataire ne paie pas son loyer faute de ressources : il est permis de résilier le bail et de mettre ses meubles sur le carreau. Un négociant, pour une cause qui ne lui est pas imputable à faute, pressé par le besoin, ne peut solder une dette au terme fixé ; il lui faudrait du temps pour st libérer : le créancier aura la faculté de refuser tout délai et de réclamer la faillite. La charité ne commande-t-elle pas cependant quelque adoucissement à tant de rigueur ? Par ailleurs, qui est obligé, en justice, de prendre soin d’une famille nécessiteuse, de personnes malades, d'enfants orphelins?

Et pourtant, les chocs redoutables que ne manquerait d’amener à chaque instant la rigueur des déductions juridiques, auraient infailliblement leur répercussion sur tout le corps social.

Le progrès social est intimement lié à la charité chrétienne. M. l’abbé Baudrillart en adonné une preuve éclatante par l’histoire des premiers siècles de l’Eglise (1). La maxime païenne, flomo homini lupus , avait amené la société romaine aux derniers degrés de la corruption :

(1) On lira avec le plus vif intérêt la magnifique étude de M. Baudrillart, parue dans la collection « Science et Religion », sur La charité aux premiers siècles du christia -

elle s’effritait, elle tombait en déliquescence, rongée par un égoïsme honteux. A quelle résurrection n'assistons-nous pas sous l’influence de la doctrine du Sauveur? La réhabilitation de la femme, l’émancipation des esclaves, la glorification du travail, la protection des faibles et des opprimés, tel est le bilan des efforts de l’Eglise pour maintenir la loi de l’amour fraternel entre tous les hommes.

C’est de la charité que Léon XIII, dans l’Encyclique Rerum novarum , préconise les effets salutaires : il la présente comme l’antidote de toutes les causes sociales de désorganisation. «Que les ministres sacrés, écrit-il en terminant, comme en un résumé de toute son œuvre, s’appliquent à nourrir en eux-mêmes et à faire naître dans les autres, depuis les plus élevés jusqu’aux plus humbles, la charité reine et maîtresse de toutes les vertus. C’est, en effet, d’une abondante effusion de charité qu’il faut principalement attendre le salut; nous parlons de la charité chrétienne qui résume tout l’évangile ; vertu dont l’apôtre saint Paul a décrit les offices et les traits divins dans ces paroles : La charité est patiente, elle est bénigne, elle ne cherche pas son propre intérêt, elle souffre tout, elle supporte tout ».

Les idées modernes de philanthropie, de solidarité et d’altruisme n’en sont que la contrefaçon ; ainsi nos libres-penseurs rendent-ils hommage à l’excellence du catholicisme. « Lorsqu’on croit faire de la solidarité ou de l’ai-

truisme, c’est encore de la charité que Ton fait » ; tant est vrai le mot de Guizot, que « nous sommes tous beaucoup plus chrétiens que nous ne le savons ».

De ces diverses considérations, il résulte que la charité est une vertu sociale; la confondre avec le simple renoncement serait oublier l’un de ses plus nobles et de ses plus sublimes privilèges. Certes, celui qui fait l’aumône accomplit un acte personnel de désintéressement et de détachement des richesses ; il va plus loin et remplit une mission sociale. S’il en était autrement, il faudrait admettre que la charité a été réservée par Dieu aux riches en monopole et que les pauvres sont privés à jamais de la joie suprême d’un peu de bien accompli. Il faudrait aussi soutenir que l’acte est aussi parfait de celui qui donne 1.000 francs pour soulager une infortune et de celui qui allume son cigare aveo un billet de banque. Qui oserait défendre pareille énormité?

Ainsi s’explique aussi le rôle social de la propriété, qui n’est point donnée à chacun de nous pour sa jouissance personnelle, mais pour le bien général.

Celui qui fait l’aumône ne remplit donc point pleinement son devoir s’il ne se préoccupe des conséquences sociales et du mérite extrinsèque de son acte ; il doit veiller à ce que cette aumône serve à l’intérêt commun; il doit se

soucier de l’usage qu’en tirera celui qu’il gratifie bénévolement.

« S’il faut faire la charité, dit avec raison M. le comte d’Haussonville, il faut la bien faire. 11 n’y a rien qui supporte d’être mal fait, pas même le bien ; car le mal, mal fait, ne fait du tort qu’au mal, tandis que le bien, mal fait, fait du tort au bien ». Le bien, mal fait, fait tort également à la société.

Croyez-vous qu'en donnant, sans y prendre garde, deux sous à un ivrogne qui va les boire aussitôt au cabaret ou à un paresseux qui n’a d’autre envie que de gagner sa nourriture sans travailler, vous avez satisfait au précepte social de la charité? La collectivité n’en retirera aucun profit : au contraire, une malhonnêteté de plus aura été par vous favorisée et aidée. Un citoyen soucieux des intérêts de sa patrie, un chrétien vraiment digne de ce nom, ne doivent pas seulement faire le bien ; ils doivent tendre an mieux.

On oublie trop souvent, par négligence, par apathie, ce que j’appelle la mission sociale de la charité ; et pourtant elle a été prêchée de tous les temps. « Que celui qui ne veut pas travailler, ne mange pas, disait saint Paul, condamnant formellement toute paresse \si quis non vultoperari , nec manducel ». Saint Jean Ghrysostome, en prescrivant le soin des veuves, recommande toutefois de les choisir attentivement suivant

leurs mérites (1) : a II semble que ce soit une chose fort simple et que celui qui s'en occupe a tout fait quand il a distribué une certaine somme d’argent. Il n’est est rien cependant; une grande circonspection est encore ici nécessaire, surtout lorsqu’il s’agit de les inscrire au rôle de l’Eglise. Les immatriculer au hasard, comme elles se présentent, entraîne les inconvénients les plus graves. On a vu des veuves ruiner des maisons, troubler des ménages, se déshonorer par le vol, la fréquentation des tavernes, et d’autres honteux désordres. Nourrir de telles femmes avec les revenus de la communauté, c’est attirer sur soi la vengeance de Dieu, le blâme sincère des honnêtes gens et refroidir la charité. »

Saint Jérôme, saint Ambroise distinguent également le malheureux du mendiant professionnel. — Il faut préférer, dit saint Jérôme, le vrai pauvre à celui qui mène une vie déréglée : Et inter ipsos christianos sit multa cliver sitas utrum peccalor an sanctussit.

« Les Pères mettent souvent en garde les évêques et les diaconies contre les mendiants vagabonds et paresseux, et même contre les moines vrais ou faux qui viennent en frelons manger la part du pauvre vraiment digne d’intérêt... Le christianisme a pris toutes les précautions nécessaires pour épurer la charité, pour la régler,

(1) Traité du Sacerdoce , liv. III, § 16. — Cf. Léon Lallemand, Histoire de la Charité , t. II.

pour prévenir les abus. G’est le cœur qui inspire la charité : il importe que l'intelligence la dirige (1). »

Nous retrouvons ces mêmes préoccupations chez saint Vincent de Paul, le grand apôtre de la charité, qui revient constamment sur la distinction entre le pauvre et le mendiant de profession, l’un digne de tous les secours et de toutes les pitiés, l'autre, au contraire, devant être combattu le plus possible comme nuisible par sa paresse volontaire aussi bien à l'Eglise qu'à la Société (2).

On ne saurait croire quelles immenses ressources créerait pour le bien la charité ainsi entendue et pratiquée. Songe-t-on au nombre de pièces de monnaie, depuis le sou traditionnel jusqu’à l'écu de cinq francs, qui se donnent ainsi par humanité, par pitié, par indolence, chaque année, dans toute la France? Nous verrons, dans un autre chapitre, combien est grand le nombre des faux pauvres, des escrocs de la charité, si bien que l’on a toutes les chances de tomber sur un exploiteur au lieu d’un miséreux, quand on fait l’aumône en s'en remettant au hasard. Un homme qui a acquis

(1) André Baudrillart, La Charité aux premiers siècles du christianisme j p. 62. Collection « Science et Religion ».

(2) Emmanuel de Broglie, Saint Vincent de Paul , p. 54.

de ces choses une expérience indiscutable, en se faisant mendiant pour étudier à son aise la profession, M. Paulian, a calculé que, à Paris seulement, c’est plus de dix millions, — M. Grosseteste-Thierry dit vingt millions, — qui, chaque année, passent de la bourse du riche dans la poche des soi-disant pauvres. Il semblerait que cette somme, jointe aux cinquante millions de l’Assistance publique, dût endiguer presque entièrement le vaste fleuve de la misère. 11 n’en est rien. « En constatant ce phénomène étrange, fait observer M. Paulian, je me suis trouvé à peu près dans la situation de cet ingénieur qui, ayant construit un canal pour amener l’eau de la source à la ville, son travail terminé, constate avec surprise que l’eau qui entre à gros bouillons par une des extrémités du canal, n’arrive à la ville que goutte à goutte. Assurément, il s’est produit une fuite ! s'écrie l’ingénieur. A mon tour, j’ai poussé la même exclamation. »

Cette fuite, on la devine aisément.

Il ne serait point juste de conclure qu’il faille donner moins : je ne prêche pas ici la dureté de cœur. L’ingénieur dont parle M. Paulian n’a pas été poser un barrage à l’entrée pour que l’eau n'arrive plus du tout : il a cherché la fuite et l’a bouchée. C’est ainsi qu’il convient de faire en pareil cas. Avec les millions dont la charité

dispose, que de merveilles n’enfantera-t-elle pas en prenant soin d’accomplir dans son intégralité la belle mission qui lui est échue, en ne secourant que les pauvres véritables, en restant toujours et uniquement sociale.

Un petit livre, — vieux déjà d’un demi-siècle, — m’est tombé sous la main; l’auteur, F. Marbeau, y étudiait le paupérisme (1), et écrivait ce passage qui résume excellemment les principes que nous venons de poser :

« C’est l’aumône intelligente qui constitue la vraie charité. L’aumône faite sans discernement favorise la paresse, le vice et entretient la misère. Il faut donner, mais seulement où il faut, et ce qu’il faut ; mieux vaut ne pas donner que donner mal. Le besoin est l’amorce du travail. Détruire le besoin de travailler, c’est nuire à l’indigent, à sa famille et au pays.

« Quand un indigent valide use son temps et ses forces à mendier, il prive la société des produits du travail qu’il devrait faire ; et ceux qui l’aident, par leurs aumônes, à ne pas produire, sont responsables moralement du bien qu’il ne fait pas et du mal qu’ils lui laissent occasion de faire.

« Ainsi l’aumône aveugle est aussi funeste que l’aumône intelligente est utile. *

(i) Le 'paupérisme en France et des moyens d’y remédier , ou principes d’économie charitable, par F. Marbeau, auteur du petit livre des Crèches , Paris, 1847.

Quelle splendide floraison ne fournirait pas la sève robuste et vigoureuse de la charité, le jour où l’on élaguerait de l’arbre les branches mortes, les bourgeons sans valeur, les parasites de toute sorte qui l’afFaiblissent et la détournent au détriment des jeunes pousses saines et bien vivantes, qui ne demandent qu'à grandir et à se développer 1

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