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VRAIS ET FAUX PAUVRES. MENDIANTS ET VAGABONDS

La pitié pour ceux qui souffrent est un sentiment essentiellement humain : rien n’est plus odieux que la sécheresse de cœur. A la vue des misères de nos semblables, misère physique ou misère morale, une émotion nous gagne et nous pousse à donner quelque chose de ce que nous avons, pour apaiser la douleur dont nous sommes témoin.

On conçoit dès lors que l’idée soit venue d'exploiter cette compassion que la misère d’autrui fait naître en nous. Les uns le feront par besoin : à ceux-là, nous n'adresserons aucun reproche, ils usent du droit légitime qu’ils ont de faire connaître leur détresse à qui peut y remédier ; ils doivent d’ailleurs ressentir quelque humiliation de quémander et de dévoiler leur situation ; la sollicitation est chose pénible entre toutes. Mais beaucoup de gens ont dû être tentés par l’appât de gains faciles et la paresse

a trouvé dans la mendicité une source merveilleuse de bénéfices ; on peut même dire que la charité est une invite à la mendicité et que celle-ci se développe en raison directe de cellelà. La faute n’en est pas à la charité, mais aux charmes de l’oisiveté, comme aussi à la façon dont on fait l’aumône.

Lia mendicité est devenue pour beaucoup une j profession lucrative. A côté des vrais pauvres, — '! qui sont, le plus souvent, des pauvres honteux, — il y a les escrocs de la charité, qui trompent le public et abusent de sa philanthropie. L’étude la plus intéressante qui ait été faite de ces mœurs spéciales, est celle de M. Louis Paulian, ■ secrétaire-rédacteur à la Chambre des députés, qui s’est fait mendiant : rien n’est plus curieux ; et plus instructif que ce tî enquête (1). « Grâce ’ à de hautes protections, écrit-il, et, pourquoi ne pas l’avouer, grâce à certains subterfuges, j’ai réussi, pour commencer, à me faire inscrire à la préfecture de police sur le rôle des joueurs d’orgue et chanteurs ambulants : puis, petit à petit, au fur et à mesure que l’expérience me venait, j’ai élargi le cercle de mes connaissances : e me suis fait des amis dans les milieux les plus !j louteux, j’ai fréquenté les bouges les plus interopes, et, mon éducation terminée, j’ai pu, pen-

(1) Parts qui mendie , par Louis Paulian.

int des mois entiers, exploiter impunément la parité publique dans les rues de Paris. Tour à ur cul-de-jatte, aveugle, chanteur ambulant, ivreur de portières, ouvrier sans travail, proisseur sans emploi, paralytique, sourd-muet, jii eu toutes les infirmités et j’ai débité tous les 3 ensonges. Toujours j’ai réussi, et, une seule lis, j'ai été molesté par la police. C’est un jour

1i, en plein midi, je mendiais sous le porche 3 l’église Saint-Germain-des-Prés ; et encore igent qui m’a arrêté m’a-t-il avoué, quelques stants après, que mon arrestation avait été îiquement due à l’exagération de mon travesssement. »

M. Georges Berry, le sympathique député, a, i aussi, procédé à une enquête personnelle ps approfondie qui a abouti à une proposition loi, mais les pouvoirs publics sont très indif- ^ents aux préoccupations de ce genre et la tte anticléricale ne leur a pas permis un seul stant d’en prendre soin ; l’exposé des motifs nt à la proposition de M. Georges Berry fait filer devant nous tout le bataillon des profesmnelsde la mendicité (1).

fous les trucs ont été exploités ; tirer le pied biche (2) est l’enfance de fart. Il y a de faux mchots, de faux cul-de-jatte, de faux aveups : il paraît même que rien n’est plus simple

1) Proposition de loi tendant à la suppression de la ?ndicité présentée par M. Georges Berry, le 25 jan- ? 1899.

2) G’est-à-dire mendier de porte en porte.

que de simuler la cécité, a Après une enquêt de 10 ans, dit M. Georges Berry, je suis oblig de déclarer que chaque fois que j’ai cherché connaître la situation exacte de l’aveugle qi; m’implorait, je me suis toujours trouvé en fae d’un faux aveugle. C’est si facile, au bout de que. ques jours d’apprentissage, d’ouvrir de grand yeux tout blancs ou de parer ses paupières cio ses d’une croûte rouge. Et pourtant, tout 1 monde se fait prendre à ce stratagème, les mé decins eux-mêmes, à moins qu’ils ne s’astrei gnent à un examen très sérieux qu’ils négligen trop souvent. »

Vous avez le a coup du suicide » : un malheu reux se jette à l'eau, un autre le retire ; c’étaien deux compères qui jouent la comédie pour at tirer un rassemblement et faire une collect fructueuse.

Outre la simulation d’infirmités, que d procédés ingénieux et rémunérateurs. Le tru de la quittance de loyer, le truc du bille d’hôpital, le truc de l’enfant mort sont, hélas trop faciles et trop fréquents. Quel prêtre d

grande ville oserait affirmer qu’il n’a jamai

été pris au « truc du baptême ou de la pre mière communion » ? — « Pour vous dir la vérité, avouait une vieille chiffonnière if M. Paulian, mon enfant a été baptisé douz fois à l’église protestante et quatorze fois ; l’église catholique » ; elle ajoutait en guisf d’explication : « L’hiver a été si rude, Mon* sieur ; chaque baptême m’a rapporté ving

ous et une robe propre ». Ainsi en est-il pour i régularisation d’unions soi-disant illégitiies, etc., etc.

Un mensonge suffit pour attirer la pitié, si x personne fait l’aumône sans vérifier les alléations produites, et que de gens sont dans ce . as.

Ne serait-il pas sage, au contraire, de songer ue celui qui sollicite « une petite charité » ura tout mis en œuvre pour obtenir ce qu’il ésire. L’orateur, pour convaincre, soigne sa hrase et son geste; pour plaire dans un salon, élégant se met à la dernière mode. Le mendiant a son costume spécial. Vous ne vous trôniez jamais sur le type ; on aperçoit de loin le îendiant, on le reconnaît à son aspect, à sa ■lise. Le vêtement a son importance. Voyez ;ans la rue ces gamins déguenillés, aux chausires éculées.., quand ils en ont ; leurs parents î garderont soigneusement du moindre racimmodage ; c’est le capital qui rapporte.

. Paulian raconte à ce sujet une bien jolie istoire : un beau jour, il donne un veston en ccellent état à un mendiant dont l’habit était jar trop pitoyable ; quatre ou cinq jours après, iintinue-t-il, « je rencontre mon homme ; il tendiait encore. Il avait sur le dos le vêtement je je lui avais donné, mais ce vêtement était léconnaissable, tellement on l’avait sali, ra-

piécé, déformé. Le galon qui le bordait avait complètement disparu ; dans le dos, une grande pièce de drap noir, appliquée sur mon veston gris, donnait au vêtement un air de vieillesse qui m’affligea ». M. Paulian finit par obtenir une confidence : avec le veston porté tel qu’il avait été donné, la mendicité était impossible : « les gens n’auraient pas cru, Monsieur, que je suis un malheureux et j’ai dû donner quatre sous à une femme qui me l’a arrangé ! »

J’ai connu personnellement un exemple frappant de ce maquillage du mendiant et je puis d’autant plus y attacher créance que la fillette dont il s’agit, recueillie par mes soins depuis bientôt cinq ans, est devenue une honnête ouvrière, gagnant courageusement sa vie. Elle avait alors 12 ans: sa mère l’envoyait chaque jour mendier dans les rues de Roubaix avec son petit frère (1). Après de nombreuses admonestations, la police la mit en état d’arrestation : je la vois encore à son arrivée à la maison d’arrêt : pieds nus dans de vieilles semelles trouées qui jadis avaient pu être des bottines, les cheveux ébouriffés, noire, sale, les habits en lambeaux, sans couleur appréciable 1 et quand, lui montrant ces oripeaux, je lui demandai si elle était toujours ainsi : « Oh non, me répondit-elle avec un air de fierté, j’ai chez moi des belles robes :

(1) Qu’on me permette de montrer à cette occasion le ridicule de notre législation. Le gamin avait huit ans; nui ne s en est occupé, il a été rendu à sa mère sans qu’aucune poursuite ne lût exercée à son égard ; il a continué à

i , c’est les habits comme quoi je vais menc er ! » (sec).

♦ Le professionnel sait aussi à qui s’adresser, i Paris, il y a « le grand jeu » et « le petit jeu », Ides d’adresses de personnes charitables, avec lias les renseignements utiles. Ges listes se i ndent à des prix relativement modestes, — et 5 à 15 francs — ; vous y apprendrez s’il lut vous présenter comme un collectiviste péiitent, traqué par les syndicats rouges ; comme tji employé révoqué par haine anticléricale ou |[ contraire comme une victime des réactionijiires et des curés. En province et jusque dans 1|5 campagnes, on sait quelle maison s’ouvre

Igjsément, quelle autre est fermée à toute sollic.ation. Donnez un sou à un mendiant qui n ne à votre porte; immédiatement, dans les jrs qui vont suivre, d’autres viendront à leur jr. Les professionnels, — car ce sont des pro- ♦sionnels, ces individus qui vont, de droite et gauche, demander l’aumône, toujours en ête de nouveaux... débouchés, — savent que [ vendredi, on donne du pain chez M. X. ; que, fc mercredi, on donne un sou chez M. Z., etc. Î!3st une véritable ligue, un syndicat de lamen-

re dans un milieu malsain et, tout récemment, le tri- □ai, après de nombreuses récidives, l’envoyait en cor- :tion. Sa sœur avait eu la chance d’être plus âgée et la ursuile avait permis à une œuvre privée de la recueillir.

dicité, d’une légalité plutôt douteuse, mais d’une étonnante efficacité ; c’est une exploitation en coupe réglée de la charité publique.

Cette exploitation rapporte en effet de gros profits : il n’est pas rare de lire dans les journaux la mort de quelque vieille pauvresse ou de quelque vieux mendiant et la découverte de bons et beaux titres de rente tout à fait en règle enfouis dans leur paillasse. En quatorze minutes, montre en main, un dimanche, sur les marches de l’église Saint-Germain-des-Prés, — songe-t-on combien doit être lucrative la station sous le porche des églises, avec les offices du dimanche, les baptêmes, les enterrements, les mariages, — M. Paulian a récolté treize sous, tandis que ses voisines, — des habituées, car ce sont des places de choix chaudement disputées et acquises à titre définitif par droit de premier occupant, comme la propriété, — avaient reçu l’une cinquante-neuf sous, l’autre trois francs et deux sous !

On raconte l’amusante aventure du digne abbé Gérard, un vieux prêtre de Versailles, à qui l’une de ses paroissiennes vient de remettre pour ses pauvres un billet de cent francs. Il songe à une misérable famille qu’il assiste et court lui porter son obole. Arrivé devant la porte, au cinquième étage, n’entend-il pas des rires, des jurons, et ce cri qui le frappe particulière-

Iment : « Eh! tourne donc, Gérard! » Gérard, c’était... une dinde en train de rissoler devant un bon feu.

Il me souvient, pour ma part, d’un ménage qu’assistait un de mes plus intimes amis, membre des conférences de Saint-Vincent de Paul, i La veille de Noël, il pense au réveillon qui sera bien triste pour ces gens qu’il jugeait être dans la plus affreuse misère. Il y court, emportant quelques bouteilles de vin, un gâteau et un bon morceau de viande... et trouve famille et amis, attablés devant une oie magnifique, avec vin, bière et liqueurs à discrétion.

La recette facile de la mendicité aide au développement de cette grave maladie, parce que, en outre, elle favorise ce penchant inné chez tant d'hommes, si doux pour beaucoup, de la paresse. Certes, il faut déployer des efforts d’intelligence et d’imagination, il faut parfois souffrir et endurer de grosses fatigues physiques pour récolter les gros sous tant désirés ; mais il n’y a pas la continuité ni la régularité du travail qui déplaît tant au fainéant.

On ne compte plus les expériences qui toutes ont démontré la justesse de cette observation. Quant à moi, j’ai pris depuis longtemps la résolution formelle de ne jamais donner un sou dans la rue, mais de remettre à quiconque me sollicite un ticket qui, présenté à une œuvre

spécialement organisée à cet effet, donnera droit à un secours, après vérification du mérite du quémandeur : on ne saurait croire le déchet qui se produit ; la plupart ne se rendent pas au siège de l’œuvre, dont ils sont peut-être éloignés de 200 ou 300 mètres ; il n’est pas rare d’être injurié par les vieux roublards qui savent la valeur du bon et sa signification.

Il s’est un jour fondé à Paris une Œuvre des commercants , dont les membres s’interdisaient défaire l’aumône, mais s’engageaient à occuper au moins trois jours, avec un salaire de 4 francs par jour, toute personne qui leur serait envoyée par une œuvre de bienfaisance. Sur 727 mendiants à qui l' on offrit un emploi, 312 seulement acceptèrent... ou feignirent d'accepter, car 174 seulement se rendirent au travail. De ces 174, 37, dès l’heure de midi, disparurent ; 68 travaillèrent jusqu’au soir ; 51 restèrent deux jours ; il n’y en eut que 18 qui demeurèrent fermes jusqu’au bout. 709 paresseux sur 727 mendiants, voilà le bilan (1).

Le pasteur Robin se présente, durant l’hiver de 1890, dans un refuge installé par l’administration et offre aux 700 individus qui s’y trouvent une carte d’admission à son atelier de tra-

(1) « Supposez, écrit M. Paulian qui rapporte ces chiffres, que ces 709 mendiants professionnels n’aient récolté chacun, sous forme de pièces de deux sous, que deux francs par jour. Cela fait 1.418 francs, c’est-à-dire une somme suffisante pour faire vivre pendant une vingtaine de jours les 18 malheureux qui ne demandaient qu’à travailler ».

vail, leur laissant la matinée libre pour chercher de l’ouvrage. 55 seulement s’y présentèrent, dont il ne restait plus que 11 le surlendemain. Au même moment, un peintre, M. Motte, leur offrait vingt sous pour monter à l’étage tenir ses toiles durant une heure : trois hommes acceptèrent!

Une forme spéciale de la mendicité, plus odieuse encore, est celle de la mendicité des enfants. J’ai déjà dénoncé le mal dans la brochure que j’ai consacrée à la Jeunesse criminelle (1). L’enfant attire l’aumône; on ne songe qu’à lui, à son aspect chétif et souffreteux, à ses besoins ; on oublie qu’il y a sûrement derrière lui des parents qui exploitent le pauvre petit et qui, seuls, profiteront de ce que les passants lui auront donné.

On a déjà dit quelles horribles tortures étaient infligées aux enfants pour les rendre difformes et M. Goblet, alors président du conseil et ministre de l’intérieur, adressait à ses préfets, le 26 mars 1887, des instructions précises pour réprimer cette criminelle entreprise de mendicité, qui, — il est juste de le reconnaître, — est surtout l’œuvre d’étrangers. « Ces exhibitions de difformités de toute nature, écrivait M. Go-

(1) La jeunesse criminelle , par P. Drillon, p. 20 et suiv. Collection « Science et Religion ».

blet, n* intéressent pas seulement le bon ordre ; les estropiés que l'on offre aux regards du public sont introduits sur notre territoire par de véritables entrepreneurs qui louent leurs services pour exercer la mendicité à leur bénéfice. Les aumônes que la charité des passants accorde à ces malheureux ne servent pas à pourvoir à leur entretien et à alléger leurs souffrances, mais à procurer des revenus à un individu sans vergogne qui détourne ainsi à son profit des ressources destinées à des indigents. »

Sans aller jusque-là, que de dangers court le malheureux entant dans ses longs séjours à la rue ! Que de sollicitations honteuses, surtout le soir quand il séjourne à la porte des cafés ou des théâtres ; c’est le lieu des plus belles recettes. Et surtout, cette mendicité développe en lui le goût déjà instinctif de la paresse, l’amour de la liberté, l’horreur de l’atelier; elle le démoralise avant l’âge! Un petit mendiant est un être perdu à jamais ; c'est d’ailleurs une observation que j’ai faite personnellement et que tous les hommes d’œuvre ont faite également, que le jeune mendiant est l’enfant le plus difficile à ramener dans la bonne voie ; il est le plus indocile et le plus indolent, le plus perverti également.

Je n’ai parlé jusqu’ici que du mendiant de ville, du citadin. La campagne n’a rien à nous

envier ; elle a ses chemineaux qui sont moins thésaurisateurs, mais plus dangereux.

Au village, le vagabondage s’allie constamment à la mendicité. Il n’en est pas de même à la ville, au moins en apparence : le professionnel de la mendicité y trouve toujours en effet un logement à bon marché dans les cabarets borgnes (1), il ne sera jamais sans domicile et, par suite, le parquet établira difficilement contre lui le délit de vagabondage. Il ne manque d’ailleurs pas de ressources et saurait au besoin s’en procurer par les à-côtés du métier, en se livrant à la débauche ou au vol, en favorisant la prostitution des filles, etc. Mais, en réalité et au point de vue moral, la situation est la même; dans les deux cas nous nous trouvons en présence de paresseux qui ont résolu de vivre par des moyens inavouables.

A la différence du citadin, le chemineau est un nomade ; il va de droite et de gauche, humant le grand air, s’enivrant du bon soleil. Richepin a chanté sa joie :

Dis-leur donc que le gueux, mendiant une croûte,

A contempler les champs qui bordent la grand’route.

En fait son patrimoine en s’en réjouissant ;

Dis~leur que des pays, ce gueux, il en a cent,

Mille, tandis que nous, on n’en a qu'un, le nôtre;

Dis-leur que son pays, 'c’est ici, là, l’un, l’autre Partout où chaque jour il arrive en voisin ;

C’est celui de la pomme et celui du raisin ;

(1) Cf. à ce sujet le rapport de M. Georges Berry, déjà cité.

fi’est la haute montagne et c’est la plaine basse,

Tous ceux dont il apprend les airs quand il y passe ; Dis-leur que son pays, c’est le pays entier,

Le grand pays, dont la grand’route est le sentier;

Et dis-leur que ce gueux est riche, le vrai riche, Possédant ce qui n’est à personne : Ja friche Déserte, les étangs endormis, les halliers Où lui parlent tout ba3 des esprits familiers,

La lande au sol de miel, la ravine sauvage,

Et les chansons du vent dans les joncs du rivage.

Et le soleil et l’ombre, et les fleurs, et les eaux,

Et toutes ies forêts avec tous leurs oiseaux !

Gela, c’est la poésie ; déjà Richepin se rapproche de la vérité en mettant dans la bouche de son « Chemineau » l’aveu qui suit :

J’ai pour premier principe De m’aller promener, libre, le nez au vent.

Quand il m’en prend envie ; et ça me prend souvent.

J’ai pour second principe, et n’en veux pas démordre, D’envoyer promener quand on me donne un ordre. Autrement dit, je suis un mauvais garnement,

Roulant en vagabond la grand’route, et l’aimant, Travaillant pour manger, tout juste, et qui préfère,

Quand c’est son goût, ne rien manger, mais ne rien faire.

Le malheur veut que cela constitue le vagabondage ; le malheur veut aussi que, si le chemineau du théâtre est un être d’élite, une âme noble et chevaleresque, les chemineaux de la réalité sont, la plupart du temps, de redoutables malfaiteurs, ne reculant ni devant le vol ni devant le crime, à l’occasion. Le nom de Vacher sonne lugubrement quand on le prononce ; Vacher était le type du chemineau.

M. E. Fourquet a montré la progression des

crimes commis par les vagabonds (1) : « Le nombre des individus sans domicile fixe condamnés pour crime a suivi une progression constante; de 6 pour les assassins en 1845, il s’est élevé, en 1894, à 16; de 7 à 17 pour les meurtriers ; le chiffre des vols qualifiés commis par des individus sans domicile a progressé* pendant la même période, de 212 à 391 ; celui des attentats aux mœurs de 7 à 32. Cette augmentation progressive ne correspond point à un accroissement proportionnel de la criminalité. »

Trop souvent, les journaux annoncent qu’une enfant a été violée et tuée par un vagabond ; qu’un mendiant, pour se venger d’un refus d’aumône, a mis le feu à une grange ou à des meules. Et n’oublions pas que, par sa profession même, le vagabond échappe aisément à la justice : on ne le connaît pas; il n’a fait que passer quelques instants, ici aujourd’hui* demain bien loin ; peut-être aura-t-il la chance de se faire arrêter quelques instants après le crime dans un arrondissement voisin pour mendicité, pourvoi, pour outrages aux agents... la prison est la plus sûre des retraites, nul ne songera à l'y aller chercher : témoin Vacher qui, à plusieurs reprises, vivait tranquillement dans une prison voisine alors que la gendarmerie battait les routes et les chemins pour le découvrir.

(1) Revue des Deux-Mondes , Les vagabonds criminels,, 15 mars 1899

Il y a une quinzaine d’années, M. Belle, député d’Indre-et-Loire, questionnant M. Constans, ministre de l’intérieur, dévoilait ce détail vraiment suggestif : la petite commune rurale de 700 habitants qu'il administrait, n’avait pas hébergé moins de 1.490 vagabonds en six mois; on en a même parfois compté jusqu’à 278 en un mois. « Quand ils ont exploité les villages et les hameaux, ces vagabonds se répandent dans les campagnes, pénétrant dans les fermes isolées où ils jettent l’inquiétude et l’effroi. Ils ne se contentent plus de demander humblement un gîte et un morceau de pain ; ils exigent, la menace à la bouche, et malheur à celui qui refuse de les abriter sous son toit (1). »

Evidemment, le chemineau ne peut vivre que de mendicité ou de rapines ; il exerce toutefois quelques métiers intermittents, comme celui de « la batteuse », ou quelque autre emploi agricole. Ce sont de ces métiers qui n’exigent aucun apprentissage et qu’ils exercent d’ailleurs le plus rarement possible.

Quoi qu’il en soit, cette question du vagabondage et de la mendicité dans les campagnes ne laisse pas que d’inquiéter les cultivateurs; à maintes reprises, les conseils généraux et l’ad-

(1) G. M:chel, De la recrudescence du vagabondage , Economiste français, 6 et 20 juillet 1899.

LE RÔLE SOCIAL DE LA CHARITÉ &î

ministration supérieure s’en sont vivement émus, ainsi que nous aurons plus loin Toccesion de le constater.

11 est presque impossible de dresser une statistique utile du vagabondage et de la mendicité. Les tribunaux correctionnels ont jugé en moyenne 2.537 vagabonds pendant la période décennale 1831-1840; le nombre s’en élève à 9.110 en 1898, puis il croît rapidement : 14.069 en 1882; 16.110 en 1884; 24.025 en 1886, soit une augmentation de 44 °/0 sur l'année 1884. Mais, en 1900, nous ne trouvons plus que 11.804 poursuites pour vagabondage, 9.057 pomv suites pour mendicité. La cause de cet abaissement est toute différente de celle que l’on supposerait normalement, elle ne prouve nullement une diminution dans le nombre des vagabonds et des mendiants. « Le nombre des poursuites pour vagabondage et mendicité, dit le rapport sur la justice criminelle en 1900, a diminué de plus d’un tiers en 15 ans. Cette diminution s’explique, non pas peut-être par la décroissance du vagabondage et de la mendicité, mais par l’extrême indulgence des parquets dans l’exercice de l’action publique, par le relâchement de la surveillance exercée à cet égard, par les instructions de la chancellerie relatives à la répression de ces délits (1), enfin

(i) En effet, suivant les idées du moment, la chancellerie

par la jurisprudence de certaines cours d’appel en ce qui touche l’impossibilité d’appliquer l’article 274 du Code pénal dans les arrondissements qui ne possèdent pas de dépôt de mendicité. »

Il ne suffit pas de constater l’étendue du mal, il faut le guérir. Nous venons de sonder la plaie de la mendicité et du vagabondage ; il importe de trouver un système qui anéantisse toute exploitation de la charité, mais qui assure aux vrais pauvres le secours auquel ils ont droit. Car, s’il est des mendiants qui deviennent riches, il est aussi des malheureux qui souffrent de la faim et qui meurent de misère.

recommande tantôt de se montrer très indulgent et de ne poursuivre que dans les cas extrêmes les mendiants et vagabonds amenés au parquet ; tantôt, au contraire, d’arrêter impitoyablement tous les gens sans aveu et de ne pas hésiter à en débarrasser le territoire»

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