‹ Le roman anglais de notre tempsChapitre 17 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

LES pages qui précèdent auraient été écrites en vain si l'impression n'en restait que le roman britannique est l'un des genres les plus vivants, les plus vivaces, dans la littérature du monde entier. 1 Je n'ai point caché sa principale faiblesse : défaut général de composition et de concentration ; surabondance, suractivité, surproduction. 9 Mais cette sorte de faiblesse n'est pas à la portée de tous. C'est la pauvreté de l'opulence, la rançon de la liberté. Quels trésors d'observation, quelle richesse de sujets, de types, de procédés, quelle fidélité quasi-photographique dans la plupart de ces œuvres, même les moins bonnes ; quels trésors de vie elles recèlent et révèlent ; combien étriquée paraît dans son ensemble la production romanesque des autres littératures ! Même quand le roman contemporain est, comme en France, d'une qualité moyenne nettement supérieure en tant qu'oeuvre d'art, on peut soutenir que, plus exclusivement fidèle à la seule passion

1 II est superflu d'excuser les lacunes inévitables de cette revue du roman contemporain en Angleterre. Je ne parle que des œuvres que j'ai lues. Qui peut se vanter d'avoir lu, ne fût-ce que les meilleurs de l'énorme masse de romans qu'a produits l'Angleterre depuis trente anaf Il faut cependant enregistrer le remords de n'avoir point cité Max Beerbohm, et en particulier son Zule ika Dobson, qui est un trésor d'ironie, ni ce Maurice Guesl d'une femme qui signe H. H. Richardson et que d'eicellents juges tiennent pour un livre en tout point remarquable, ni les études si fines et si curieuses de Miss Viola Meynell (Modem Lovtrs, 191a; Columbint, 1914; Narcissus, 1916 ; Second Marriage, 1918) ; ni John Coumos et son The Mast, m tant d'autres qui mériteraient pourtant mention. Mais ils sont trop. Et il faut bien s'arrêter quelque part.

* L'effort vers la concentration artistique est pourtant sensible dans

de l'amour, et par conséquent plus profondément humain, s'il est vrai que toute vie affective émane de l'instinct sexuel, il représente d'une façon moins complète et moins instructive l'ensemble de la vie moderne.

La guerre n'a pas, tandis qu'elle durait, changé sensiblement le caractère du roman anglais. Elle n'a guère fait que lui fournir des sujets ou plutôt des accessoires nouveaux. Les mêmes auteurs ont continué d'écrire à peu près de la même façon. Leurs romans de guerre, sauf par le thème et le cadre, ressemblent à leurs romans de paix. Même le plus grand bouleversement de l'histoire est impuissant à rénover chez l'homme mûr sa façon de sentir, de voir et d'exprimer. Le contact immédiat avec les événements ne favorise pas ce travail constructeur de l'imagination, qui est essentiel à toute œuvre d'art. De même que l'épopée napoléonienne ne fut écrite et décrite qu'après avoir été vécue, de même il est probable que les grands romans de guerre ne seront produits qu'après la guerre, et par une autre génération qui est en train, sans le savoir, de les élaborer, d'après les lettres et souvenirs des combattants.

La présente génération fournit en revanche mainte chronique sous forme de fiction, où puiseront les futurs romanciers de la grande et terrible époque où nous venons de vivre.

Sonia, par Stephen Mackenna, représente, par exemple, cette étourdissante succession de modes, d'influences, d'événements intellectuels et moraux, qui, depuis la fin du dernier siècle, entraînèrent le monde britannique dans un tourbillon de jouissances immédiates, et symbolise sa terrifiante purification par la mort et par le feu. Si, d'autre part, on veut une peinture amusante, spirituelle, et, par endroits, singulièrement révélatrice, de l'Angleterre

j a ,tiz B dbvG00gle

Conclusion ui

désorbitée qui se reprenait à vivre pendant l'année 1919, on la trouvera dans Potterism de Miss Rose Macaulay. 1 Tout ce bouillonnement littéraire de l'Angleterre à la fin du XIX"" et au commencement du XX™ siècle, d'où est sorti le dernier des renouvellements du roman anglais, fut en partie provoqué durant trente années par l'influence de la France. La mode russe fut inspirée au débat par des considérations autant commerciales qu'artistiques. Il faut se souvenir, en effet, qu'avant la guerre la Russie était en train de devenir un énorme débouché pour la fiction britannique, tandis que la France exerçait une attirance infiniment plus désintéressée, et servit de modèle, de ferment, plutôt que de marché. Peut-être a-t-elle alors importé dans le roman anglais une certaine atmosphère de scepticisme jouisseur dont elle était imprégnée. Elle s'en est, depuis lors, douloureusement, mais victorieusement libérée. La Grande-Bretagne, purifiée elle aussi par l'épreuve, nous devait une résurrection du roman contemporain. Fuisse-t-elle, comme toutes les autres résurrections de sa vie nationale, s'accomplir, après la victoire commune, dans une féconde communauté d'esprit avec la France rajeunie !

1 Un phénomène curieux, au milieu de cette débauche d'actualités, c'est la persistance de l'inspiration purement littéraire et archaïque qui se retrouve dans mainte œuvre contemporaine. La remarquable Ligind de Clémence Dane (Hiss Wînifred Ashton) en est un exemple. Hadala Grey, c'est en somme Charlotte Broute, dont l'histoire intime est étalée, disséquée, exploitée par les commères de ht postérité. Et la Madtltins de Hiss Hope Mirrlees, qui a récemment été si bien accueillie, qu'est-ce autre chose que la résurrection, la traduction, par la psychologie contemporaine, de l'élat d'âme et d'esprit où vivaient les Précieuses et les Jansénistes, l'Hôtel de Rambouillet et Port-Royall

Je ne saurais terminer cette revue du roman anglais sans rendre hommage à ceux de mes compatriotes qui ont, avant moi, exploré le même domaine.

Depuis une trentaine d'années, les Universités de France s'honorent d'avoir, par mainte thèse et maints travaux originaux, puissamment contribué à faire mieux connaître et mieux comprendre en Europe, parfois même en Grande-Bretagne et en Amérique, quelquesuns des écrivains qui ont illustré la langue anglaise. C'est ainsi, par exemple, que les thèses de M. Angellîer sur Burns, Legouis sur Wordsworth, Berger sur Blake et Browning (sans parler des ouvrages de MM. Cestre, Huchon, et maint autre), comptent parmi les classiques ou parmi les meilleures œuvres de la critique britannique et américaine. Les romanciers contemporains ont, pour toutes sortes de raisons, été moins abondamment étudiés que les poètes et romanciers d'une époque antérieure par cette puissante école française de critique et d'enseignement. La liste suivante d'ouvrages français sur le roman et tes romanciers anglais, que je dois en grande partie à l'obligeance de M. Cazamîan, montre pourtant que la période contemporaine n'a point été négligée en France. Les thèses de doctorat sont marquées d'un astérisque. Quelques-unes ont été écrites en français par des étrangers, par exemple MM. Hedgcock, Bai ton, Killen.

Page 1