LE ROMAN ANGLAIS DEPUIS LA GUERRE
IL n'est pas possible de terminer une revue du roman anglais en 1920 sans signaler, chez beaucoup de jeunes écrivains, la tendance vers une nouvelle sorte de fiction qui rompt avec toutes les traditions du genre.
Quelques-uns des romans les plus remarquables qui aient été publiés dans les dernières années offrent bien, il est vrai, ce minimum de ressemblance avec les chefsd'œuvre anciens ou récents qui assure la continuité du genre. Mais leurs particularités les plus évidentes font pressentir un des renouvellements périodiques dont est faite l'histoire du roman anglais.
Clémence Dane a, par -exemple, publié deux livres: Régiment of Women et Legend, qui forcèrent l'attention par leur intensité. Le premier est peut-être le document le plus vigoureux qui ait encore été livré au public sur la possession mentale et morale de la jeune fille et de l'enfant par une âme de femme. Cette histoire scolaire a, par endroits, un caractère épique. Clare Harthill envahit sans presque y penser la personne entière de sa jeune collaboratrice et conduit successivement à l'exaltation, aux transports, puis au désespoir et au suicide, la charmante et pauvre petite élève qui s'est livrée à son terrible ascendant. Le roman finit réellement avec la mort de l'enfant, quoiqu'il se prolonge longtemps encore, et faiblement, afin de montrer la libération, par l'homme et par l'amour, de l'autre victime. ' ■
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Legend est un chef-d'œuvre technique. Tout s'y passe en conversations. Tout s'y termine en une seule nuit. Les trois unités sont aussi fidèlement respectées dans ce roman de mœurs littéraires et contemporaines que dans la tragédie classique la plus étroitement asservie à la règle de Boîleau :
« Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli « Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli. »
Les familiers d'une jeune et célèbre romancière (Madala Grey) sont réunis chez celle de ses bonnes amies ( Anita Searle) qui s'est instituée, non sans profit, sa biographe et sa conseillère artistique, son interprète, sa confidente. Chacun d'eux t'évoque à sa façon, et à eux tous ils refont la vie de l'héroïne absente. Elle a fini par se marier après une aventure mal élucidée. Tous savent qu'elle est en couches et que, dans peu d'instants, elle sera mère ou morte. Un portrait vivant et vif de Madala, mais qu'on sent déformé par la jalousie, finît par sortir d'une discussion où se peignent à la fois les peintres et le modèle. Tout à coup on apprend que Madala vient de succomber. Le bamum femelle de la morte et le chœur de ses intimes reprend alors, sous l'impression de la catastrophe, l'espèce de modelage intellectuel et sentimental d'où sortira pour la postérité l'image de la romancière. Anita Searle prépare ses « révélations » sur Madala Grey. Un peintre qui l'aima, une enfant qui ne l'a point connue, sentent l'horreur de l'attentat, le dégoût du potin et de l'anecdote, qui sont en train déjà de recouvrir la vérité. La veille se prolonge. Un sinistre brouillard de Londres envahit la maison. Dans une porte ouverte, la morte apparaît. Tous ses amis sont là, mais deux seulement des assistants la voient, le peintre qui l'aima, l'enfant qui ne l'a point connue. Dans ce roman sans action, dont
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l'héroïne est absente, pas un instant l'intérêt n'a faibli. En vérité, c'est un tour de force.
Clémence Dane n'aurait pu le réussir si elle n'avait au plus haut degré l'instinct dramatique et le don de l'évocation.
Legend est une pièce mise en roman.
C'est par des moyens tout différents que Mrs. Virginia Woolf fait vivre ses personnages. Là, rien d'intense, rien de dramatique, mais une infinité de touches minutieuses, précises, nuancées, d'où finissent par surgir des effigies humaines qui ne s'effacent point du souvenir. Les jeunes filles surtout sont inoubliables. Il est tel de ses livres, Tke Voyage Oui, et surtout Nigkt and Day, qu'on dirait faits avec les mêmes procédés que les tableaux de nos grands impressionnistes.
Les œuvres de Rebecca West (notamment The Return of tke Soldier) et celles de Katherine Mansfield (et notamment une nouvelle : Prélude) sont d'autres exemples non moins intéressants de cette floraison contemporaine qui, tout en reproduisant la forme du roman traditionnel, en sacrifie volontairement le parfum moral et social si ardent pendant les générations précédentes, en nuance et en estompe jusqu'à l'infini les couleurs si franches, parfois si crues, pendant les années d'avant guerre. The Return of tke Soldier, bâti sur une, notion freudienne de psychophysiologie, est un des romans les mieux faits et les plus audacieux qu'ait produit notre temps.
D'autres sont plus radicaux encore. Un jeune écrivain irlandais, James Joyce, a, dans son Portrait of the Artist as a Young Man, produit la peinture d'adolescence la plus hardie et la plus purement impressionniste qui ait peutêtre été jamais osée par un écrivain anglais.
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De tous les écrivains de la jeune génération, c'est Miss Dorothy Richardson qui paraît aller le plus loin et le plus consciemment vers une rénovation totale du roman anglais.
Est-ce une rénovation ou une petite maladie? Il faut se garder de toute décision hâtive. A peine le mouvement que nous signalons est-il franchement ébauché. Nul ne sait où va ce vent du matin. Comme l'Esprit, il souffle où il veut II est possible qu'il ait fini de souffler avant que la présente feuille ait fini de sécher. Les novateurs, ou plutôt les novatrices, n'ont pas de doctrine et ne forment pas école. La principale d'entre elles proclame et réclame son indépendance absolue.
11 est un point, toutefois, où se rencontrent, sans trop te savoir, les jeunes écrivains qui sont en train une fois de plus de briser le moule classique du roman anglais pour en faire on ne sait encore quoi : des débris, ou des statuettes. Et ce point, le voici.
Au début de la présente étude, nous avons dit que le genre roman n'existait en Angleterre que depuis cette époque, vers la fin du dix-huitième siècle, où il avait inscrit dans son programme à la fois :
Le récit, le mouvement, c'est-à-dire un minimum d'action, une combinaison d'événements extérieurs, simple ou savante, mais en tout cas palpable et progressive.
Les caractères, c'est-à-dire une analyse intérieure des personnages, plus ou moins explicite, plus ou moins exprimée ou exprimable, soit par l'auteur, soit par les faits, mais en tout cas réelle, intentionnelle, et aboutissant à un développement psychologique ou moral.
L'émotion, la sensibilité, le pathétique, comme disaient les vieux rhétoriciens, c'est-à-dire un appel aux passions humaines, et avant tout, par-dessus tout, à la plus forte, celle de l'amour, avec l'inévitable déroulement de ses conséquences.
Plus tard, le roman s'était adjoint d'autres domaines, d'autres objets, mais sans renier la trilogie fondamentale de son origine : action, intelligence, sensibilité, sans abdiquer aucun des trois éléments de sa constitution, encore moins les trois d'un coup. Il avait, au dixneuvième siècle, visé et réussi à reproduire l'atmosphère extérieure du drame humain. Il s'était considéré comme un instrument et un moyen de rénovation artistique ou sociale, politique ou religieuse. Il avait dépassé la limite des destinées individuelles pour exprimer la vie collective des groupes, des peuples. Tout cela n'était qu'extension de son objet, sans réduction de ses moyens.
Supposons qu'un jour, à ta suite par exemple d'une formidable commotion humaine, l'âme contemporaine, fatiguée, détraquée, se retire, plus lasse qu'après les guerres napoléoniennes ou celle de Trente ans, dans la solitude de ses châteaux intérieurs, alors le roman, c'està-dire son image, n'exprimera plus, au lieu de ta création tout entière, que la créature et les passagères vicissitudes de sa vie intime. Plus d'intention collective. Plus de peintures générales. Rien qu'une étude d'individualité.
Le domaine du roman restera pourtant sans limites puisque, dans l'art comme dans la nature et la vie, l'infiniment petit est aussi l'infiniment grand.
Supposons que, vers le même temps, une connaissance plus approfondie de l'être humain ait mieux fait apparaître la dépendance du conscient à l'égard de l'inconscient, détrôné la préméditation, abolî la logique de l'esprit et de l'action en faveur des influences obscures que l'hérédité prend et rend à la race, situé la source de tout courant moral et psychologique en dehors de l'être lui-même, ramené toutes les émotions, presque tout le destin, aux élémentaires déceptions de l'instinct vital et de l'instinct
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sexuel ; substitué, pour tout dire, à l'illusion d'une activité indépendante cette sorte de permanente représentation de l'extérieur ou du passé qui est la puissance des êtres ou des organes les plus simples. Alors la fiction, reflet immédiat de toute attitude mentale, pourra se détacher soudain, pour un instant peut-être, et peut-être pour longtemps, des trois forces auxquelles elle a dû sa croissance. Le roman pourra cesser d'être récit, analyse et sentiment, devenir une simple suite d'impressions, de perceptions, de notations, dont serait exclue toute préparation, toute liaison,toute apparente et sensible cohésion. Ce sera, sous le même nom, quelque chose de très différent, mais ce sera néanmoins encore une traduction de la vie. De même que la peinture a pu, non sans dommage, s'affranchir de dessin et de composition ; ta musique, de mélodie et de rythme ; pour n'exprimer que des combinaisons ou des nuances infiniment variées de couleur et de son ; de même le roman peut se réduire à n'avoir plus ni héros ni Intrigue, ni drame, ni événements, ni passion, ni analyse, et à n'être plus que la représentation fluide de la ' vie dans une âme, un corps et un cœur. Plus sera simple, ou volontairement simplifiée, la faculté réceptive de l'observateur, plus elle sera pour ainsi dire transparente, élémentaire, plus le résultat sera fidèle et précieux.
Les femmes, les jeunes filles, voire les enfants, y pourront témoigner d'une originalité plus originale,d'une réalité plus réelle, que l'expérience et la tradition. L'œuvre de fiction ne sera plus une histoire d'actes, de sentiments, de mobiles et de motifs, de rire et de pleurs, mais une série de touches révélatrices qui n'auront d'autre objet que d'évoquer contradictoirement, par leur juxtaposition, un personnage et ses milieux. Il faudra du recul, une sorte de clignement mental des paupières, comme devant un tableau de
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pointilliste, pour percevoir à sa valeur et avec aa force l'image voulue par le peintre.
L'intérêt se déplacera, diminuera, jusqu'à disparaître pour ceux qui ne savent ou ne veulent pas voir cette forme d'art Us seront longtemps, peut-être toujours, l'immense majorité. Mais néanmoins une forme sinon nouvelle, du moins renouvelée, de l'art du roman, aura fait son apparition.
Si je me suis fait comprendre, on aura une idée de ce qu'est en train d'accomplir dans le roman anglais Miss Dorothy Richardson. Je ne prétends point qu'elle ait créé un genre supérieur, mais dis seulement qu'elle procède à des essais curieux et intéressants avec un courage et une simplicité remarquables.
Je n'affirme pas qu'on y pourra, sans vocation, sans initiation, prendre un plaisir réel. Il va sans dire que nulle analyse ne saurait rendre compte de ses œuvres élémentaires, où tout est reflets, nuances et trouvailles, oui, trouvailles de métier, sous l'apparence de la plus extrême ingénuité professionnelle.
Pointed Roofs était la première étape de Miriam Henderson, fille pauvre, cultivée, sensible, que la nécessité de gagner son pain conduit d'abord au pair dans une école allemande. Backwater l'avait ramenée à Londres, dans un de ces médiocres petits pensionnats de demoiselles où elle étouffe. Honeycomb la conduit à Newlands dans un milieu riche, où la petite gouvernante élargît son horizon, savoure le luxe et commence à comprendre, connaître, haïr les hommes. Dans ces courtes productions, d'innombrables taches de soleil et d'ombre se font presque équilibre. The Tunnel est une œuvre plus massive, moins facilement pénétrable, et relate le passage de Miriam à travers une période d'indépendance et d'expan-
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«ion. Il n'y a pas de raison pour que cette biographie ne continue pas encore pendant des volumes. L'œuvre de Misa Dorothy Richardson est comme la vie, sans commencement ni fin. Comme la vie aussi, elle est en perpétuelle mutation.
Il ne faut pas croire, en effet, que Miss Dorothy Richardson ait consciemment recherché l'originalité. Elle ne l'aurait pas trouvée. Elle a écrit Pointed Roofs, puis Backwater, ses premiers romans, sans aucune idée préconçue, et est tombée par un de ces hasards qui n'appartiennent qu'aux talents prédestinés sur la forme de roman qui s'apparente le mieux aux formes de peinture, de sculpture et de musique que sa génération élabore. C'est par d'autres romanciers, Beresford, Miss Sinclair et Wells, qu'elle a découvert les relations de sa manière artistique avec celle des autres novateurs. Wells la considère comme la première des « futuristes » littéraires en Grande-Bretagne.
La seconde partie de Honeycomb et la plus grande partie de The Tunnel témoignent qu'elle est de plus en plus consciente de son originalité. , Certains de ses procédés semblent même en train de se figer, celui qui consiste, par exemple, à répéter staccato ce qui se passe à l'arrière-plan de l'esprit, en mots détachés, en courtes phrases, pendant que l'être conscient s'exprime à l'extérieur en actes et en paroles. Il faut s'armer de patience, et pour certains esprits spécialement amoureux de logique, de clarté, il faut autant de courage que de temps pour lire avec attention de pareilles œuvres. Mais, quand on s'est soumis à cette épreuve, on s'aperçoit que l'image des êtres et des lieux évoqués par Miss Richardson, et l'impression des sentiments, des situations qu'elle a suggérés, sont aussi fortes, aussi durables, ont une R 2
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qualité plus réelle et profondes que celles dont maint chefd'œuvre traditionnel laisse en nous le souvenir. Elle demande plus au lecteur qu'aucun romancier n'a jamais fait, et elle reçoit davantage. Cette collaboration forcée ajoute peut-être à l'impression que laissent ses œuvres. Qui donc disait de l'amour et du mariage que ce sont des auberges où l'on ne trouve que ce qu'on apporte ? En lisant Mïss Dorothy Richardson on retrouve et l'on emporte certains trésors ingénus qui semblaient perdus depuis l'enfance.
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