‹ Le roman anglais de notre tempsChapitre 8 sur 27 · SAMUEL BUTLER ET SON INFLUENCE · texte numérisé non relu

SAMUEL BUTLER ET SON INFLUENCE

Quand Samuel Butler mourut, en 1902, à 67 ans, il n'avait jamais connu la grande célébrité. Hors un petit nombre de savants, émus par sa querelle avec Darwin et ses idées sur l'évolution, peu de gens cultivés connaissaient son nom, moins encore ses œuvres. Elles sont étudiées maintenant presque comme des classiques. Une catastrophe sans pareille a sévi pendant six années, durant lesquelles les ouvrages de cet inconnu, de ce méconnu, ne cessaient de s'imprimer, de se réimprimer. Je compte quatre éditions populaires entre octobre 19 15 et août 1918 de son vieil Erewhon, une Utopie publiée pour la première fois en 187a. Son roman, son unique roman : The Way 0/ AU Flesk, commencé depuis trente ans, retouché pendant douze années, n'était nî fini, ni publié, quand il mourut. Il a fallu en reconstituer deux ou trois chapitres, dont le manuscrit était perdu. Pourtant, il ne passe pas d'année depuis 1908 sans une nouvelle et copieuse édition de cet ouvrage, qui n'a cessé d'être réimprimé durant la guerre.

Notez que rien d'actuel, de sensationnel, de vulgaire, ne fait appel dans l'œuvre de Samuel Butler aux préférences du gros public. Elle ne s'adresse qu'aux gens très cultivés. Les autres sont incapables de l'apprécier. C'est même une de ses faiblesses. La force de Butler est j dans la qualité de l'ironie, la saveur du style, la vigueur et .

la vérité de l'observation sociale, non dans les caractères, le récit, ou même les idées, bien qu'il en regorge.

Considérez en outre que cet écrivain n'a jamais été, jamais voulu être qu'un amateur, un dilettante de la littérature comme de l'art et de la science. Peintre, il a, pendant des années, exposé, produit, sans prétendre au succès. Musicien, il a, jusqu'à la fin de ses jours, composé le soir des gavottes et des fugues à la manière de Handel. Savant, admirateur et disciple des évolutïonnistes, il a cependant engagé contre Darwin une polémique retentissante, et, sur certains points, complété, corrigé sa doctrine. Une telle dispersion d'esprit aurait suffi, sans perversion, à diminuer un autre homme. Mais Samuel Butler avait l'art de transformer ses goûts en lubies, ses idées fixes, ses enthousiasmes en dadas, ses antipathies en ressentiments. C'est lui qui a démontré que Handel était le plus grand musicien de tous les temps; que l'Odyssée fut composée par une femme, probablement Nausicaa ; que les sonnets de Shakespeare s'ont l'œuvre d'un autre, et que l'usage de l'alcool explique la supériorité de l'intelligence humaine sur celle des animaux. Voilà l'homme que notre temps venge du sien.

Il avait prévu, prédit cette revanche. Il s'était, d'avance, octroyé soixante-quinze ans au moins d'immortalité après sa mort Cette, conviction était sa force. Il était tellement sûr d'une autre vie, antérieure et postérieure à sa vie, qu'il a forcé le monde à le reconnaître dans les ancêtres détestés de sa chair aussi bien que dans la postérité de son esprit. Avouez qu'il est peu de destinées plus originales.

Ce n'est pas tout. Butler n'a rien d'imposant ni de prophétique, en dépit de ses singularités. Personne, et lui moins que personne, ne considère ses œuvres comme

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le fruit d'un irrésistible génie. Ce mot lui semblait absurde. J'espère ne pas offenser ces « Butlériens » qui ' ont encore la ferveur des néophytes, en disant que leur grand homme n'était peut-être pas même un très grand esprit. Mais, à coup sûr, c'était un caractère, et si curieux qu'il nous paraît invraisemblable, et si vigoureux que, comme tous ceux qui ont du caractère, il a souvent passé pour l'avoir fort mauvais.

Fils de « clergyman », petit-nls d'un évoque anglican, héritier d'une dynastie d'éducateurs, de pasteurs, il a porté les coups les plus terribles à la famille anglaise, à l'éducation, et à l'institution ecclésiastique. Si l'épithète d'anticlérical n'avait quelque chose d'équivoque, il faudrait l'inventer pour Butler. Et si l'épithète d' antifamilial pouvait être risquée, jamais personne ne l'aurait courtisée, voulue, méritée au même point que lui. II a consciemment, inlassablement, déverni le sentiment domestique. Il a, sans éclat, mais non sans colère, dévêtu, flagellé, la famille et l'éducation pieuse de son temps. Cette attitude n'avait rien d'artificiel. Elle était le fruit de son expérience, le fonds même de son être. L'expérience est, pour lui, bien plus que la condition de la littérature. Il n'y a pas de différence à ses yeux entre l'impression et l'expression. Les idées sont vivantes, s'agrègent à l'être physique, se transmettent par hérédité, par évolution, s'expriment en paroles, en actes, en écrits, sans en demander licence. Ses livres sont de la vie et de sa propre vie. Il n'est rien, dans ses romans, qui ne s'explique par sa biographie.

Comment se fait-il qu'un tel destin, un tel homme, une telle œuvre, n'aient pas encore tenté les écrivains qui font profession de nous renseigner sur l'Angleterre contemporaine ? C'est, dira t-on, un sujet de journaliste. Comme

si tout ce qu'il y a de vivant, direct, et efficace, dans la littérature, n'était pas du journalisme. Je n'ai pas ici la place ni le droit de considérer Butler autrement que comme romancier. Encore que son roman tienne de près à ses idées scientifiques, et de plus près* encore à ses polémiques, à ses querelles, à sa vie, je ne pourrai qu'effleurer ces divers sujets, tout en gardant l'espoir d'y revenir ailleurs.

The Wayof AU FUsA est l'histoire àe trois générations de Pontifex dont l'un, le grand-père, est éditeur de livres pieux, et les deux autres, père et fils, sont pasteurs. Comment le plus jeune, Ernest, est formé, ou plutôt déformé,' par ses parents, son hérédité, son éducation, quelles catastrophes en résultent, comment il échappe et survit physiquement, moralement, tel est le sujet. Telle est aussi l'existence de Samuel Butler.

Son grand-père, l'évêque de Lichfîeld. avait dirigé pendant 38 ans une de ces grandes écoles anglaises où se préparait la vie nationale de l'ancienne Angleterre — celle de Shrewsbury (Roxborough, dans le roman). Samuel Butler y fut lui-même élève pendant 6 ans, sous un successeur de l'ancêtre. A 19 ans, il est étudiant à Cambridge. A 113 ans, il se prépare comme Ernest à devenir pasteur, dans une paroisse ouvrière et misérable de Londres.

Quelles circonstances te conduisent à rompre avec sa famille, sa vocation, son pays? Nous le savons mal. On verra plus loin comment Ernest rît naufrage. Quoi qu'il en soit, Samuel Butler s'étant querellé avec ses parents, quitte~T Angleterre en 1858, devient éleveur de moutons en Nouvelle-Zélande, et regagne Londres à 30 ans avec une petite fortune.

Mais il avait fait autre chose aux antipodes que de

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gagner de l'argent. Il avait eu l'occasion de regarder le monde par l'autre bout de la lorgnette. Dans cette vie libre et simple, il avait apporté sa force térébrante d'analyse et de critique, son incroyable activité de pensée et d'imagination, — le goût du paradoxe aussi, le plaisir et l'orgueil du raisonnement. Le jeune émigrant était tout ce qu'on peut être, sauf sentimental et lyrique. Toutes les forces de sa nature, tous les dons de son esprit, furent soudain mis en mouvement par la publication de The Origin of Species et la doctrine de l'évolution. Pour lui comme pour toute sa génération ce fut un choc libérateur. Les deux pamphlets qu'il publie en Nouvelle- Zélande: Darwin among tke Machines et Lubricatio Ebria, contiennent le germe A'Erewhon.

De retour à Londres, son destin était fixé. Il serait explorateur en chambre, explorateur d'art, d'idées et de science. Il commence par perdre en mauvais placements une partie de son avoir (cf. les spéculations de Pryer avec le capital d'Ernest Pontifex) et fait en vain plusieurs voyages au Canada pour rétablir sa situation. De 1876 à 1886, il se débat contre les difficultés financières. Toutefois il eut toujours assez d'argent pour vivre. L'héritage de ses parents en 1886 lui donna une large aisance. De même, Ernest Pontifex est sauvé par le legs de sa tante. La question argent reste au premier plan dans son œuvre comme dans celle de Balzac. La pénurie avait aggravé sa réclusion.

Pendant trente-sept ans, de 1 865 à 1902, il vécut dans un modeste logement à Clifford's Inn, soumis à une discipline quasi-monastique. L'heure de son lever, de son coucher, l'itinéraire de sa course quotidienne au British Muséum, le nombre de ses cigarettes, l'intervalle entre ses digestions, étaient rigoureusement fixés et observés.

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En 1872, tout surpris d'avoir fait un livre, il publie Erewhon, qui lui avait poussé dans les mains comme un champignon. C'est une de ces Utopies qui annoncent les grands renouvellements du roman et de la société.

Le livre eut du succès. Il fut traduit aussitôt en hollandais, puis en allemand. Mais Butler, avec son goût caractéristique d'opposition, refusa de continuer dans cette vote. Il avait d'autres préoccupations, à son avis plus sérieuses, celles de démontrer, en s'en gaussant, la non-concordance des récits de la résurrection — ce fut l'objet de Fait Haven (1873) — et de prouver aux évolutionnîstes qu'ils avaient tort tout en ayant raison. Ainsi naquit sa trilogie: Life and Habit (1877), Evolutton Oldand New (1879), Uncottscious Memory {1880).

Dans les deux camps de la pensée anglaise, science et religion, il s'assurait ainsi des ennemis fidèles.

En 1870, il avait rencontré Eliza Mary Ann Savage. Ce que furent ses sentiments pour elle, il est facile de le deviner quand on sait qu'elle est dépeinte dans son roman sous les traits d'Alethea, la fée bienfaisante et clairvoyante, la créature de douceur, d'intelligence et de grâce qui sauve Ernest Pontifex de sa famille, de luimême et de la misère. Cependant, Butler ne devait pas épouser Miss Savage. Elle mourut en 1885. Désormais, l'histoïre de sa vie n'est guère que celle de ses idées et de ses lubies, coupée de fréquents voyages en Italie. Les lacs et les Alpes furent la vraie patrie de son âme. Il leur a consacré l'un des meilleurs parmi ses livres : Alps and Sanctuaries of Piedmont. Il a laissé aussi des notes copieuses qui contiennent ce qu'il y a de plus personnel en lui (Note-Book). Maïs nous ne l'examinons ici que comme auteur de fictions.

Erewhon diffère de la plupart des Utopies en ce que

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l'ouvrage ne présente pas une patrie meilleure, une Société modèle, mais l'image ou renversée ou déformée de sa propre patrie, de son propre monde. Nî la violence pessimiste de Swift, ni l'optimisme de More, ni la tendance de leurs émules vers l'exhortation et l'avenir, l'espoir et le désespoir, n'entrent dans l'humour de Samuel Butler. Il est à tel point objectif qu'à certains moments on ne sait et il ne sait lui-même s'il y entre plus/ de sympathie que d'ironie, ou plus d'ironie que de sympathie. Il se moque à la fois du vieux monde et de son! monde nouveau, parce qu'il y a dans l'un et l'autre du \ bon et du mauvais, du vrai et du faux. Le sourire de : Butler reste souvent énigmatîque. Sa Muse est une / Joconde qui raisonne. Ne lui reprochez donc pas ses ' i n conséquences.

« Je sais », dit-il, « qu'elles sont nombreuses. Mais les « Erewhoniens sont un peuple très difficile à comprendre. « Les anomalies les plus aveuglantes ne semblent leur « causer aucune gêne intellectuelle. Pourvu qu'Us ne « soient atteints ni dans leur bourse nî dans leur bien- « être, j'ai pu leur dire en face qu'ils se mentent à eux « mêmes, et toute leur vîe. Ils m'ont répondu que c'est « bien vrai, mais que cela n'a pas d'importance. »

Le lecteur étranger doit donc aborder Butler avec précaution. En maint endroit, rien, sauf un léger frémissement, ne trahit son ironie. Il avait la même puissance de mystification que Defoe, et aboutit parfois au même résultat, celui de se faire prendre au sérieux par ceux-là mêmes qu'il bafoue. Le zèle de la vérité, le zèle de la vertu, sont ses bêtes noires. Il y discerne l'origine du mensonge et du vice chez ceux qui s'en rendent coupables, de la dissimulation et de l'insincéritc chez ceux qui en souffrent. .Son ironie est à double

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tranchant. Elle atteint à la fois le sujet et l'objet. C'est la plus consolante et la plus radicale des iconoclasties. Il présente au monde un miroir tantôt concave, tantôt convexe. Alors l'ironie se révèle d'elle-même par le renversement des figures ou l'exagération des contours. Parfois le miroir est plan ou très légèrement incurvé, Alors il y faut regarder à deux fois, car l'image ne diffère de l'original que par une inversion des lignes, la droite passant à gauche. < C'est un mauvais signe pour un « homme », dit-il, < s'il ne peut supporter que le tableau de « sa vie soit inverti dans un miroir, comme font les peintres « pour juger de l'effet. > La glace plane domine dans The Wajt of AU Flesh. Erewhon l combine les trois miroirs. En voici l'analyse :

M. Higgs, jeune colon néo-zélandais, découvre par delà les montagnes, après un voyage minutieusement décrit, le pays des Erewhonïens. Il franchit seul le cercle de statues polynésiennes dont les bouches sont taillées de telle sorte que le vent y fait une musique étemelle {citation d'un morceau de Hândel). Les Erewhoniens craignent les machines. Sa montre est confisquée, 11 est emprisonné. La fille du geôlier lui apprend la langue et les usages du pays. La maladie, la mauvaise chance, la misère, y sont des crimes sévèrement punis. Il a la vie sauve à cause de ses bras musclés, de son bon teint, de ses cheveux blonds. La reine lu! fait une pension pour lui épargner le châtiment de sa pauvreté. En revanche, le crime est considéré comme une maladie curable.

M. Higgs assiste à plusieurs audiences de cour d'assises. Un homme est condamné pour avoir perdu sa femme qu'il aimait. « C'est un axiome de moralité publique », dit le juge, « que la veine est seule digne de vénération. » Un adolescent a perdu sa fortune. Condamné aussi. Personne n'a droit à la mauvaise fortune. C'est un

1 Ertwhon : anagramme de Nou/hert ; Nullt Part,

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mauvais exemple. A un phtisique, les travaux forcés et l'huile de ricin. « Voua dites que ce n'est pas votre « faute, à vous ... je dis que c'est une faute en vous. « Mon devoir est de protéger l'État. Vous plaidez que « votre malheur est d être criminel. Je réponds que votre « crime est d'être malheureux. »

La naissance est cachée avec soin. On en rougit. La mort est proclamée. Les amis envoient à la famille du défunt de petites boîtes de larmes artificielles, « entre cinq « et quinze, suivant le degré d'intimité. »

M. Hîggs devient l'hôte d'un notable citoyen qui a eu « une grosse attaque d'escroquerie» mais s'en est fort bien guéri, grâce aux « redresseurs moraux », médecins de Pâme. Sa fille Arowhena est charmante. A la fin du livre, M. Higgs l'enlèvera en ballon.

Mais nous n'en sommes pas là. C'est vers la moitié de l'ouvrage que se termine cette partie graphique et descriptive, où Butler rivalise avec Defoe. Maintenant vient l'étude des institutions, l'analyse des croyances, et la qualité de l'ironie rappelle Swift.

Les opinions des Erewhoniens sont à la fois incertaines et rigoureuses: « Ils croient, et ne croient pas à leurs « croyances. Ils ne savent pas exactement ce qu'ils « pensent. Tout ce qu'ils savent, c'est qu'il faut être « malade pour ne pas penser comme eux. >

Par exemple, Erewhon jouit d'un double système fiduciaire. Personne n'accepte en paiement la monnaie des « Banques musicales », mais tout le monde veut en avoir, et ceux-là sont honnis qui la discréditent. Ces « Banques musicales » ressemblent trait pour trait aux cathédrales britanniques, le siège principal à celle de Westminster; leurs caissiers, leurs fonctionnaires sont gênés, gênants, malheureux. Ils sont dans une fausse position et n'en peuvent sortir. Ce sont les 4 clergymen ». La déesse principale est Ydgrun (Mrs. Grundy). Elle est omniprésente, omnipotente, cruelle et absurde, à peine avouée de ses fidèles; son culte est pourtant salutaire. Ses adorateurs les plus zélés sont le sel de la terre. Ils ont parfois, rarement, le courage de l'offenser. Elle ne

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se venge point) car ils sont braves et elle ne l'est point. Ce sont les « gentlemen ».

Les Collèges de Déraison ressemblent trait pour trait aux Universités. On y enseigne surtout le langage « hypothétique », qui est une langue morte, censée servir à tout parce qu'elle ne sert à rien. L'objet de l'éducation est de penser comme autrui. La raison conduit aux extrêmes. « Les extrêmes sont logiques, mais ab- « surdes ...» Il faut donc enseigner la déraison. « Sans elle, la raison elle-même n'existerait pas : c'est la 4 portion essentielle de la vérité. »

La préexistence indépendante des êtres gouverne la famille. Les germes viennent au monde de leur propre gré, sur leur propre -initiative, malgré vents et marées. Ils tourmentent ces pauvres innocents de parents jusqu'à procréation. Us signent, en arrivant, une formule où ils se proclament coupables (baptême) et une autre (confirmation) où ils renouvellent leur déclaration de péché originel. A eux toute la responsabilité. Pruderie et égoïsme des ascendants sont à l'aise. Si les descendants sont malheureux et rendent malheureux, ce sera leur faute, celle de la Nature aussi. « Une poule n'est que le « moyen de l'œuf pour faire un autre œuf. » L'être est la proie du germe. L'un dévore. C'est sa fonction. L'autre résiste et se venge. Toute famille est un champ clos.

Après cette satire de la cellule sociale, Butler examine encore le droit des animaux, des végétaux. Il complète son livre par une dissertation évolutionniste sur les machines, qui est un pur hors-d'œuvre.

J'en aî dît assez pour montrer la portée de l'ouvrage. Lois, justice, mœurs, religion, famille, éducation de l'Angleterre, rien ne reste debout. Il est vrai que, çà et là, Butler fait des réserves. Est-ce prudence ou scrupule? En tous cas, ce ne sont pas les réserves qui demeurent dans la mémoire. Un style direct, toujours courtois, une ironie qui coupe sans bruit jusqu'aux racines;

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pas d'épithètes, pas d'éloquence ; pas de grands mots. Voilà Erewkon. II n'y a ni caractères, ni émotion, ni intrigue. Le désordre est flagrant. Les inconséquences crèvent les yeux. Ouvrage d'amateur, Erewkon n'appartient à aucun genre, ne sert aucun parti. Ce n'est pas un chef-d'œuvre, pas un outil. Ce fut un ferment. 1 Si tout s'avouait, une portion de la philosophie et de la littérature dans l'Angleterre contemporaine, et même ailleurs, devrait s'étiqueter : « d'après Butler ».

4 Je suis », dit-il quelque part, « l'enfant terrible de la « littérature et de la science » Dans The Way of AU Flesk, il revient à la charge (et cette fois, c'est un roman) contre tous les maléfices de la religion et de la famille. Mais, en chemin, il a rencontré ceux de la science. Admirateur et disciple de Darwin, il voit, derrière la doctrine de l'évolution, croître des dogmes aussi détestables que ceux de l'Eglise. Butler part en guerre contre la conception purement mécaniste du monde qui est en train, de s'établir, et plaide un vitalîsme fondé sur l'instinct, c'est-à-dire la foi ; et sur la mémoire, c'est-à-dire la tradition. C'est un des objets de son œuvre scientifique entre 1877 et 1881.

Aussi le roman qu'il compose entre 187a et 1885, avec l'aide de Miss Savage, n'épargne-t-il pas plus la science et la philosophie de son temps que l'Eglise et la famille. Comme il était impossible de publier durant sa vie un livre si complètement autobiographique, il l'abandonna en 1885, après la mort de Miss Savage,

Un pareil monument ne se met pas en miniature. Un tel ouvrage se prête mal au résumé. 11 contient quatre

1 A la fin de sa vie, Butler revint au même sujet dans Ertwhott Rtvîsittd. C'est un livre mieux fait, mais on y trouve la pire des imita. fions, celle de soi-même.

caractères presque entièrement neufs dans l'histoire de la fiction anglaise: Theobald Pontifex, père d'Ernest, Christina sa mère, Ernest lui-même, Mrs. Jupp, veuve d'un cocher de fiacre, et logeuse à Londres.

Theobald a été broyé par l'éducation paternelle et cléricale. Il tente à son tour de broyer son fils. L'insincérité de la vie cléricale et familiale, sa cruauté sous des dehors d'amour et de conscience, les forces convergentes de l'hérédité, de l'argent, du milieu, de l'éducation, viendraient facilement à bout d'Ernest. Il est sauvé par sa tante Alethea qui représente la grâce humaine, l'indulgente et clairvoyante bonté de la vraie femme, — par son ami M. Overton, ancien camarade de Theobald et parrain d'Ernest, qui est censé raconter sa vie et être l'auteur du livre; — et surtout par son moi inconscient qui se révolte contre le conscient, se révèle en lui, dicte ses actions, et le rachète après avoir semblé le perdre.

Ignorant le monde et sa propre nature, victime d'une éducation aveugle, dépouillé de ses croyances et de son argent dès le premier contact avec la vie, le jeune lévite essaie de prendre à la hussarde la première femme qu'il approche. Il est arrêté, condamné, emprisonné. Sa déchéance le libère de sa famille, de sa profession. Il découvre les limites de la conscience et de la vérité.

Il commet encore des erreurs généreuses et niaises, épouse une prostituée, en est délivré- Il finît par se réfugier dans le culte du juste milieu, la vie du « gentleman », et, sauvé de la misère par la fortune de sa tante, il s'établit dans une solitude critique, active, sans succès, mais sans regrets. Bref, Samuel Butler.

Christina et Mrs. Jupp sont des trouvailles. Fille montée en graine d'un pasteur chargé de famille,

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Christina joue aux cartes contre ses sœurs à qui aura Theobald. Elle gagne. Après !e mariage, c'est elle qui est non pas gagnée, mais raflée, absorbée, par Theobald. Elle s'échappe par l'imagination, devient une de ces mères angéliques, vaniteuses de vertu, qui se glorifient et se consument, elles et leur famille, dans des châteaux en Espagne et des châteaux en Paradis, qui tourmentent sans le vouloir, de scrupules et de mystères, l'âme innocente de leurs enfants. Le tout avec une si charmante candeur que Christina n'est cependant point odieuse, et ne cesse d'être intéressante.

Mrs. Jupp, « corps d'une vieille putain avec l'âme « d'une jeune, » exulte dans le vice comme Christina dans la vertu. < Je ne sais à quoi pensent les jeunes « gens d'aujourd'hui, dit-elle, quand il y a tant de braves « filles qui rentrent le soir, chez elles, sans une pièce de « quatre sous. ...» Et ailleurs : * Je déteste le samedi « soir, quand il pleut. Pensez donc à ces pauvres « petites, avec leurs jolis bas blancs et leur pain à « gagner » A la fin de ses jours, elle donne à entendre 1 qu'elle est encore fort sollicitée, mais ne donne « pas même ses lèvres à baiser, fût-ce à son Joe Kîng ! »

L'image de la famille qui reste de ce livre peut se résumer dans les paroles de M. Overton :

« En toute famille la plupart des membres sont odieux. « S'il en est un ou deux de bons, c'est tout ce qu'on « peut attendre. »

Ou dans celles d'Ernest :

« Il y a des orphelinats pour l'enfant qui a perdu ses « parents. Ah 1 pourquoi, pourquoi n'est-il pas d'asile 4 pour l'adulte qui ne les a pas encore perdus ! » Et ailleurs :

« L'homme commence à se quereller avec son père

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« environ neuf mois avant de naître. C'est alors qu'il « insiste pour vivre à part. Plus la séparation est < complète, désormais et pour toujours, mieux cela vaut « pour l'un et l'autre. »

Qu'importent, après ces coups de poignard, les réserves et les explications de Butler î Le mal est fait. Qu'importe, après avoir dit de la religion et de la science à peu près ce qu'il dit de la famille, qu'il les réconcilie dans le culte du « gentleman » ?

« Les principes importent peu », écrit-il,* soit de religion, « soit d irréligion, pourvu qu'on les applique avec une « inconséquence charitable, c'est-à-dire sans aller jusqu'au 4 bout de leurs conséquences. C'est l'intransigeance qui « est l'ennemi, non le dogme ou l'absence de dogme. . . . « Tout extrême est logique, mais absurde. ... Le chré- « tien ne doit s'échauffer que pour être aussi tiède que « possible. ... Le christianisme et la négation du « christianisme se rencontrent au bout du compte « comme la plupart des extrêmes. C'est une bataille « de mots, pas de choses. L'Eglise de Rome, l'Église « d'Angleterre, les libres-penseurs, ont le même idéal et « l'unissent dans le gentleman : celui-là est le plus grand « savant gui est le plus parfait « gentleman ».

Tout cela est bel et bon. Thackeray, aussi, sculpta le saint moderne avec les traits du parfait « gentleman ». Mais il n'avait pas commencé par jeter bas tout ce qui, famille et religion, sert de support au parfait « gentleman ». L'auteur du Book of Snoès, le critique du snobisme social, avait, lui aussi, abouti au snobisme moral. Mais il était trop prudent ou trop sceptique pour avouer que c'était un pis-aller. Butler, qui d'ailleurs abhorre Thackeray, démontre ou croit démontrer que ni la raison, ni la foi, ni la famille de son temps, ne peuvent servir de fondement à la vie morale. Il n'en laisse que des soldes, un

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résidu. Qu'est-ce qui peut tenir debout sur ces décombres ? Son œuvre est négative, en dépit de ses conclusions positives. C'est un déblaiement de l'Angleterre victorienne.

Au point de vue moral, Butler, malgré ses prétentions philosophiques, n'a donc rien créé. Au point de vue littéraire, il était sans aucune prétention. Mais il ne fut point sans vertu, sans influence. Il se défendait d'avoir un style et, en,effet, n'a jamais cherché qu'à s'exprimer le plus clairement, le plus efficacement possible. C'est ainsi qu'il devint un écrivain. Il était parfaitement sincère jusque dans ses lubies. C'est pourquoi son humour, son ironie, même injuste, sonne juste. Il était incapable de chercher un effet de situation, d'exploiter une conjoncture dramatique. Toutes les « scènes à faire » il les découvre, les indique, mais il ne les fait pas. Il y a beaucoup de digressions et pas un seul < morceau » dans son énorme roman. C'est peut-être pour cela que l'effet total est si vigoureux. Il ne sait où s'arrêter. Erewhon et Tke Way of AU Flesh pourraient finir après leur première moitié. Mais le reste n'est pas moins important, car le reste c'est Butler, c'est-à-dire ce qu'il y a de mieux dans les livres de Butler.

Pourquoi lui consacrer tant de place, et si peu à d'autres en un livre si court? Parce qu'il s'agit ici du temps présent, du roman contemporain, de la génération actuelle en Angleterre, et que la jeunesse littéraire d'entre 1905 et 1915 s'est nourrie de Butler. Il avait dit: « L'Histoire de l'Art est une histoire de résurrections. » Ce diable d'homme a prouvé son dire. Il ne payait pas de mine, avec son gros crâne, sa longue face, ses grosses lèvres, ses gros sourcils. Il avait l'air d'un évangéliste rural. Mais je n'ai jamais vu de tète où le Celte et le Saxon fussent mieux superposés. Il y parait dans ses

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ouvrages. Qui Ht, qui lira les romans des dames savantes et distinguées dont les œuvres prétendent nous représenter l'Angleterre contemporaine? Samuel Butler, romancier amateur, survivra probablement à maint professionnel de son époque.

Le danger de l'excès, même dans la vertu, et du zèle, même pour le bien ; la dénonciation de la pauvreté comme si elle était un vice et de la richesse comme si elle était une sottise ; l'apologie du juste milieu par la destruction réciproque des contraires ; la critique de la tyrannie domestique ; la présentation de la femme comme l'élément agresseur dans la lutte des sexes; la déprimante influence du devoir sans plaisir dans l'éducation comme dans la vie ; l'active valeur du plaisir, avec ou sans devoir, comme mobile de l'existence; la vérité, synonyme de la bonté, mais la bonté plus obligatoire et plus vraie que la vérité quand elles sont en conflit : voilà des thèses que Bernard Shaw a, durant quinze années, empruntées presque littéralement à Samuel Butler. Il aurait pu les trouver aussi bien chez les anciens moralistes de l'ordre des Jésuites, s'il s'en était douté. Mais il ne s'en doutait pas.

Avec le luxe d'éclairage qui convient au théâtre il a traîné sur la scène ces vieilles idées rajeunies, fardées, grimaçantes. Samuel Butler croyait sincèrement les avoir découvertes. Et en effet, il les avait lentement élaborées, sans savoir qu'elles lui venaient, peut-être, d'une « Tète ronde » facétieuse. Elles avaient, chez lui, plus de naturel et de dignité, parce qu'elles se mouvaient à travers les carnets de notes, dans la pénombre des bibliothèques, qui convient à leur âge, à leurs traits équivoques. Bernard Shaw les a traitées comme l'Armée du Salut traite les sentiments religieux ; grosse caisse,

Samuel Butler et son Influence 103

uniformes, lumière électrique. Il a obtenu le résultat qu'il cherchait, savoir : d'attirer l'attention. Mais il est temps de rendre à Samuel Butler !a part qui lui appartient, la principale, dans cette résurrection de l'antïpuritanisme et de l'antijansénîsme sous les formes enchevêtrées du paradoxe moral et de la vérité scientifique. Par une singulière frasque du destin, U y a eu deux Samuel Butler dans l'histoire littéraire de l'Angleterre, et tous deux ont mangé du bigot. Même nom, même prénom. Le poète burlesque du XVII"* siècle, auteur 6! Hudibras, n'était pas plus tendre pour les pédants de la religion que l'auteur à'Erewkon. Mais ni l'un ni l'autre n'a touché au pédant de l'honneur, du bon goût moral, du bon ton social. Au contraire, chacun d'eux opposait volontiers le « Gentleman » au bigot. C'est Galsworthy, puis toute une école déjeunes romanciers qui, depuis lors, sont allés chercher l'homme derrière le gentilhomme : the man behind the gentleman.

Depuis Samuel Butler, l'évolution, l'hérédité, sont devenues des forces réellement vivantes et agissantes dans la littérature de l'Angleterre, non plus des « problèmes », des sujets d'études, mais la chair et l'esprit de la fiction contemporaine. On ne les discute plus ; on ne s'en étonne pas ; on ne s'en émeut nullement. Elles inspirent et dominent. Bernard Shaw est à peine un romancier, guère plus un auteur dramatique. Le principal de son œuvre est du journalisme. Il abonde en paradoxes. Beaucoup de ses paradoxes ne font guère que vulgariser des idées de Samuel Butler. Il l'a reconnu, proclamé. On peut l'en croire. Ses préfaces suffiraient à en témoigner, notamment celle de « Parents et Enfants ».

Mais les effets de l'évolution et de l'hérédité ne peuvent se mesurer dans une crise, dans une œuvre dramatique.

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io4 Le Roman anglais de Notre Temps

II faut une vie, plusieurs vies, pour les apprécier. Aussi les romans sur deux ou trois générations deviennent-ils une forme fréquente de la fiction. The Way of AU Flesk partage avec Jean Christophe la responsabilité d'une foule d'œuvres intéressantes, où les ascendances, l'entourage, l'influence de la race, jouent un rôle prépondérant

M. Gilbert Cannan, qui a d'ailleurs écrit une fort intéressante et remarquable étude critique de Samuel Butler, subît manifestement son influence comme romancier dans Little Brother et Round the Cerner. Sa révolte contre les conventions et les insincérités de la vie anglaise est plus complète encore et plus radicale. Samuel Butler, avec toute sa hardiesse de pensée, était singulièrement timide dans l'expression. Ce n'est pas pour rien qu'il avait fini par adopter l'idéal du parfait « Gentleman ». Gilbert Cannan a moins de science et plus de tempérament, plus de franchise. Il sait que l'amour et l'intérêt jouent un rôle plus immédiat et plus matériel, plus brutal et plus physique, que Butler n'a osé le dire et même l'indiquer. Un de ses romans, Mendel, combinait la solidité des dessous avec une sincérité dans l'expression qui faisait augurer de grandes choses. Malheureusement, M. Gilbert Cannan partage le défaut de ses compatriotes. Il témoigne d'une déplorable fécondité. C'est un de ces romanciers qui ne savent ni commencer ni finir. Son Mendel est interminable. Je préfère Pink Roses, moins ambitieux, mais, somme toute, plus humain, plus intéressant.

Ce n'est pas un roman pour jeunes filles. Mendel non plus. L'aventure charnelle est au premier plan dans cette histoire d'une prostituée et d'un niais intelligent. Mais il y a des idées derrière l'anecdote. Il est permis d'attendre beaucoup de Gilbert Cannan,

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