‹ Le roman anglais de notre tempsChapitre 9 sur 27 · HENRY JAMES ET LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE · texte numérisé non relu

HENRY JAMES ET LE ROMAN PSYCHOLOGIQUE

C'est à la période entre 1880 et 1890 qu'appartient le principal de l'œuvre de Henry James, chef et maître des romanciers psychologues en Angleterre.

Je ne referai point ici sa biographie. Il est connu chez nous grâce à d'excellents travaux. Fils d'un théologien notoire, frère d'un philosophe célèbre, il était promis à la littérature, dès son enfance caressée par Thackeray. William James rendit facile, a-t-on dît, l'étude de la métaphysique, et Henry James a rendu difficile l'étude du roman. La boutade n'est pas sans vérité. Mais il serait plus exact encore de dire que William a passé sa vie à substituer le concret à l'abstrait, l'expérience à l'explication, tandis que Henry s'efforçait d'expliquer le concret par l'abstrait, et la vie par le mécanisme.

Dès sa jeunesse, Henry James avait entrepris la tâche de sa vie, qui fut celle de tant d'Amérîcains des deux sexes : conquérir la société européenne, y pénétrer et s'en pénétrer, s'y inscrire et la décrire. La besogne est rude. Beaucoup de belles et riches dames y consacrent fortune et santé. Henry James leur ressemble par certains côtés.

Mais sa conquête était de l'ordre invisible. C'est la richesse et l'équilibre de son être intérieur qu'il y risquait. Il faut être, en effet, très intelligent pour réussir cette

j a ,tiz B dbvG00gle

io6 Le Roman anglais de Notre Temps

dénationalisation sans tourner au snobisme et à la manie. Henry James avait en abondance la culture (et le cœur) qui permet de soutenir les dépenses morales du cosmopolitisme.

Quand, vers la fin de sa vie, ayant en France et en Angleterre conquis droit de cité, il devint citoyen du pays de ses ancêtres au moment où ce pays courait le plus grand danger et faisait le plus grand sacrifice de son histoire, nul ne doutait depuis longtemps de la sincérité de sa vocation. Il était déjà bourgeois de l'Europe cultivée, — bourgeois gentilhomme à maint égard, mais bourgeois convaincu.

Chemin faisant, il avait, en cinquante volumes de romans et d'essais, décrit l'adaptation, puis l'adoption de cette partie de l'Amérique intelligente qui jette l'ancre aux rivages d'origine. On voit dès l'abord, à ne la considérer que de l'extérieur, combien intéressante, mais exceptionnelle, fut cette destinée d'écrivain. Christophe Colomb à rebours, il a découvert l'Europe occidentale. Ce qu'il en a découvert, c'est presque exclusivement la Société, avec un grand S. Dans la Société, il n'a dépeint, avec un luxe d'ailleurs infini, que les raffinements de l'intelligence et les complications du sentiment.

Quand, par hasard, il choisît ses personnages parmi les classes moyennes, il les regarde avec l'œil du mondain — de très près, car il est myope, et à travers son monocle. S'il décrit des enfants, c'est avec une fidélité minutieuse. Il se place exactement à leur point de vue. Mais leur point de vue est celui du milieu, du monde exceptionnel où ils vivent. Bref, Henry James fut un spécialiste de la vie élégante, cultivée, cosmopolite.

Les premières œuvres de Henry James, publiées entre

Henry James et le Roman psychologique 107

1870 et 1880, ne ressemblent nullement à celles de sa maturité. La plupart ont pour thème la rencontre sociale du Nouveau Monde et de l'Ancien à travers la barrière des préjugés, des traditions, de l'ignorance réciproque. Roderiçk Hudson {1875), The American (1877), Daisy Miller (1878), An International Episode (1879), The Portrait 0/ a Lady (1881), se rapportent plus ou moins à cette difficile pénétration- Le style est relativement simple, direct, quoique abondant. Le récit se déroule lentement, mais sans hésitation, sans arrêt. Les personnages se présentent sans intermédiaires. Ils sont vus non dans un miroir, mais comme à travers un pur cristal. L'analyse des caractères est savante. Toutefois elle ne se perd pas en subtilités. The Aspern Papers (1888) est le chef-d'œuvre de cette première période. S'il avait cessé d'écrire vers 1890, Henry James serait aujourd'hui compté comme un classique. On dirait de lui: « Ce fut un écrivain distingué, parfois excellent, et « doué d'une rare pénétration. Ses dernières œuvres «témoignent d'une tendance au bavardage psychologique».

A cette époque, Henry James, qui écrivait depuis plus de vingt années, était en train de changer sa manière, de se créer un système. Il y a beaucoup gagné en influence pendant le reste de sa vie. Il n'est pas sûr que la postérité lui en sache gré. The Bostonians (j886) et The Tragic Muse (1890) sont des œuvres de transition où cette prolixité maniaque, cette surabondance d'analyse, qui marquent la seconde période, commencent à devenir insupportables.

Il ne suffit plus en effet à Henry James de raconter longuement une longue histoire. Il faut encore qu'elle paraisse émaner non pas de l'auteur, mais des personnages. Il est nécessaire que tout soit agencé, conçu,

JafeedbvGoOgle

io8 Le Roman anglais de Notre Temps

écrit, comme si les caractères se découvraient eux-mêmes, ou les uns par les autres, et créaient leur propre atmosphère. Par exemple, What Maisie Kneto (1898) relate l'éveil du sens moral chez une enfant qui grandit dans un milieu faisandé. Nous n'apprendrons de ce milieu que ce que l'enfant en connaît, en devine, en pressent. Nous l'apprendrons très lentement, par fragments, par lueurs, avec des détours et des retours infinis. Nous ne verrons Maisie et les siens que par elle et comme elle.

C'est là ce que Henry James appelle < réaliser le point « de vue ». II n'y aura point d'événements, ou si peu que rien, dans les œuvres ainsi conçues. Ce ne sont pas les événements qui importent, mats seulement leur cause ou leur retentissement dans l'âme des personnages. Un récit direct par l'auteur simplifierait, abrégerait, cette ordonnance savante et compliquée. Mais ce serait un sacrilège. Des miroirs compliqués, récits de tiers, conversations sans objet apparent, s'interposent entre le lecteur et le sujet. Le roman devient une suite, un agencement de réfractions. On devine quelle débauche verbale, quelle prodigalité d'analyse, entraîne une telle conception. Aussi la manière de Henry James devientelle incroyablement prolixe. The Awkward Age (1899), The Wings 0/ the Dove (190a), The Ambassadors (1903), The Golden Bowl (1905), The Finer Grain (1910), The Qutcry (191 1), appartiennent à ce second cycle. Certains de ces romans, The Ambassadors, par exemple, que Henry James tient pour la meilleure de ses œuvres, renferment des trésors d'observation. Ils sont établis, charpentés, avec la solidité d'un ouvrage scientifique. L'unité de conception et de style y est absolue. Ce sont des pièces d'horlogerie parfaites, des morceaux d'exposition. Mais de quel prix il faut payer cette perfection de musée !

j a ,tiz B dbvG00gle

Henry James et le Roman psychologique 109

C'est aux dépens de la vie que s'exerce la psychologie et s'applique le système de Henry James. Il démonte et explique, engrenage par engrenage, le mécanisme des caractères. L'analyse devient une fin en soi. Le sens même de la réalité vivante se retire de ces constructions, qui finissent par n'être plus qu'une destruction savante, méthodique, au milieu d'une marée de mots. L'horloger arrête l'horloge, et prétend, en étalant ses rouages, lui faire révéler son mouvement. Le chirurgien dissèque sa créature, son enfant, dans l'espoir qu'elle va démontrer elle-même comment elle vivait, pourquoi elle souffrait. Puis, quand elle est morte sous le chloroforme, 11 cherche une autre victime. Daisy Miller expire en quatre lignes, « et la description de son parasol tient plus de place que « l'issue de sa maladie » (W. L. Phelps). Inutile de dire qu'avec une pareille méthode l'auteur n'atteint jamais la nature, ni le naturel. Sa psychologie, en apparence profonde, savante, est en réalité superficielle, presque puérile, puisqu'elle ne fait rien sentir, en voulant tout expliquer. Ce n'est pas que Henry James n'éprouve pas lui-même les frissons de la vie. Mais il est impuissant à les communiquer.

Peut-être dira-t-on qu'il est vain de reprocher à l'auteur de n'être pas ce qu'il n'est pas, de n'avoir pas fait ce qu'il n'a pas su ni voulu faire. Les modèles de Henry James n'étaient pas simples. C'est leur distinction d'être « distingués » et par conséquent subtils. Les peindre, c'est inévitablement les expliquer, les démonter. Pourquoi chercher la nature et le naturel là où ils n'existent pas? L'intensité de l'analyse est leur condition, leur raison d'être, en tant que créatures littéraires. Cette analyse forcenée n'atteint pas la vie ? Soit. Mais elle a une valeur absolue, un intérêt nécessaire et suffisant,

j a ,tiz B dbvG00gle

no Le Roman anglais de Notre Temps

elle se justifie elle-même et par elle-même, puisque, aussi bien, les personnages n'existent qu'en elle et par elle. C'est à la fois le sujet et l'objet du roman.

Je réponds qu'il ne s'agit point ici de condamner ni d'approuver la doctrine et la pratique de Henry James, seulement d'en montrer le résultat. II ne manque pas d'intérêt. Qu'est-ce qui n'est pas intéressant au monde, pourvu qu'on sache étudier, qu'on veuille comprendre ? Maïs, si la seconde partie de l'œuvre de Henry James est un beau sujet d'étude, elle n'apporte aucune interprétation, aucune révélation de la vie.

Toujours à la poursuite d'une nuance exacte qu'il n'arrive jamais à saisir, et d'un mot expressif qu'il ne rencontre que rarement, Henry James a fini dans la seconde moitié de sa carrière par verser dans une verbosité sans précédent. L'idée se dérobe sous des manteaux successifs dont aucun n'est juste ni définitif. Au lieu de les rejeter, l'auteur les exhibe l'un après l'autre, détaillant chaque pièce, chaque couture, tous pareils et tous différents. C'est la maison aux cent mille paletots. Franchement, Henry James est illisible, sauf pour les érudits, les spécialistes.

. Sa vaine poursuite de l'expression, son incontinence verbale, sa manie de faire un sort aux mots les plus usuels par des italiques, par des guillemets, pour souligner qu'il les prend tantôt dans leur acception ordinaire mais fautive, tantôt avec un sens à lui, mais extraordinaire, tout cela relève de la pathologie mentale.

Comment expliquer son incontestable influence? Il était peu lu, mais il avait un système, et il y croyait. Auguste Comte et Karl Marx n'ont guère eu plus de lecteurs. L'action qu'exerce un auteur est souvent en

Henry James et le Roman psychologique m

raison inverse de sa limpidité, de son succès immédiat. Henry James devint chef d'école. Il fut une véritable puissance intellectuelle. Son oracle dernier sur le roman en 1914 fut accueilli avec révérence. On trouvera, chez Joseph Conrad par exemple, chez Galsworthy, dans toute la jeune école, l'application de certains de ses principes : le récit indirect, la prédominance du « point de vue ». Le secret du prestige dont il jouissait, il faut le demander à son caractère au moins autant qu'à sa doctrine et à sa pratique. Ce romancier mondain était profondément sincère et candide. Il avait la foi, le culte de l'intelligence. < Il n'y a pas d'aventures plus émou-

< vantes », écrit-il dans The Sacred Fount, « que les aven- « turcs intellectuelles. »

Il n'a jamais courtisé, il a souvent affronté le goût publie. Il était le premier à sourire de ses échecs en librairie, à reconnaître l'exiguïté de son public. Il se proclamait disciple de Tourguénicff et expliquait naïvement que Tourguénieff ne pouvait pas le lire :

« Mes histoires ne lui semblaient pas une nourriture « virile. Elles étaient trop tarabiscotées. Il y trouvait « du procédé plutôt que de la substance. Il tenait avant

< tout à l'air de réalité, et mon genre de réalisme ne lui « convenait pas. »

Une pareille franchise, un pareil courage, comportent leur récompense. L'influence de Henry James fut morale autant qu'intellectuelle, celle d'un homme autant que celle d'un littérateur.

Ajoutons qu'il eut grand soin de marcher avec son temps, et même de devancer la jeunesse. Toute la première partie de son œuvre traite du conflit social entre le Nouveau Monde et l'Ancien. Presque toute la seconde est consacrée au conflit entre la génération vic-

iia Le Roman anglais de Notre TempsV 1 , &*■'

, fy'-

torienne, sûre d'elle-même, cornplaisamment établie dans le bien-être, le bon ton, et la génération d'Edouard VII, inquiète, troublée, troublante, qui reicendique le droit de tout éprouver. C'est par là que Henry James est resté, jusque dans sa vieillesse, en contact avec les jeunes romanciers. Il était attentif aux modes intellectuelles et aimait mieux les précéder qu'être forcé de les suivre.

Ces pauvres Victoriens ! Depuis trente ans, ils n'ont cessé d'être assaillis: d'abord par Meredith, Henry James, Samuel Butler, Bernard Shaw, Kipling, Wells ; plus tard par Bennett, Galsworthy, May Sinclair ; plus tard encore par les « Jeunes » qui travaillent et produisent sous nos yeux : Beresford et Walpole ; Gilbert Cannan et Compton Mackenzie ; Oliver Onions et Frank Swinnerton. On se prend à les défendre, ces pauvres Victoriens, en les voyant ainsi pourchassés. L'acajou, la peluche, la moleskine et le velours, les guéridons, tes tables ovales, les mantilles, les mitaines, le cachemire, les bas blancs, le nankin, les sous-pieds, tout cela reviendra sans doute à la mode. Et nos petits neveux s'étonneront de la verdeur avec laquelle ce monde désuet fut, au commencement du vingtième siècle, honni, raillé, par notre génération.

DatoedbvGOOgk

Page 1