LE ROMAN A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIV ; COURTILZ DE SANDRAS
Bien que le roman moderne ait ses origines au xvii« siècle (i), ce n'est qu'au siècle suivant qu'il est sorti de l'enfance.
Nos premiers romanciers n'étaient point sans talent ; il y a du charme, de la délicate sensibilité chez d'Urfé, de la verve chez La Galprenède, un peu d'observation et beaucoup d'esprit chez Sorel et Scarron. Mais pour fonder au xvii* siècle un genre dont l'autorité des anciens n'avait point légitimé et consacré l'existence, à peine eût-ce été assez que d*avoir du génie. Très goûté des Précieuses qui lui avaient servi de marraines , le roman partagea leur soudaine disgrâce ; les moqueries de Molière et de Boileau le discréditèrent, et toute I chance parut lui être ôtée de prendre rang dans notre
(\) Le Roman au XVII* siècle ^ du même auteur.
LE ROMAN ■-e. Nous rêvons malgré nous aujourd'hui an d'analyse qui serait de l'auleur de ûérénice, nan de mœurs que l'auteur des Caractères rit : vaine chimère. Ils ne se doutaient pas, reux du vrai, que le genre cher à Catbos et >n pAt un jour et mieux qu'aucun autre se 'expression du vrai ; ils n'y voyaient qu'un u d'esprit, ouvrage de femmes, amusement de et ils s'en écartaient avec dâdain. Le préjugé irt qu'en 1618 l'exquise Princesse de Clâves pas raison. Le roman demeura diffamé sur le et vingt ans plus tard, entre tant de preuves on a données de son indépendance d'esprit, ne que d'avoir composé, fût-ce en cachette, que qui n'est plus pour nous qu'un poème mais qui pour ses contemporains était un
Fénelon, les romanciers qu'ont produits les q dernières années du règne de Louis XIV, se recrutés dans la bohème littéraire du grand )mmerai-je Vannel, Lesconvel, Le Noble, M"" d'Aulnoy, de Hurat, du Noyer, Durand, lier, de La Force, de La Rocheguilhen ? Ce is les plus obscurs, et il va de soi qu'entre 18 le roman ne pouvait se développer qu'avec set lenteur. Leur nombre, toutefois, et leur fécondité prouvent assez qu'en dépit de sa i il avait des lecteurs, et qu'il était déjà plus : railler que de se passer de lui. Le catalogue se Lenglet-Dufresnoy des romans publiés 4 ne compte pas moins de 400 pages, et des dont il y est fait mention les trois quarts sont postérieurs à 1680. A dater de là ils
pullulent, attestant la vitalité croissante du genre. S'il n'était pas encore une puissance, il était en train d'en devenir une.
Ne regrettons pas trop qu'il soit resté longtemps en proie aux grimauds. Il devait au mépris des délicats et des doctes un inestimable avantage : celui d'être libre, et telle est bien l'explication de la grande fortune qu'il a Faite au siècle dernier, au milieu de la décadence des autres genres. Il échappait aux contraintes et aux timidités du classicisme qui s'était refusé à l'adopter. N'étant pas pris au sérieux, il avait le droit de tout dire ; n'étant pas assimilé à l'œuvre d'art, il avait le droit de peindre ce que l'art officiel ne peignait pas ; et de 1680 à 1715, déjà, il est visible qu'il s'y essaie.
D'une part, il confine alors au libelle et s'ouvre à l'esprit d'opposition qui n'osait pénétrer ni dans la tragédie, ni dans la comédie, ni dans l'éloquence de la chaire, ni même dans la satire. Sorte d'enfant perdu, d'aventurier sans nom et sans scrupule, il ne se contente pas de prendre modèle sur l'impertinente Histoire de Bussy-Rabutin, et de s'intituler An^ours de Mme de Fontange, Amours des dames illustres de France^ ou bien Conquêtes amoureuses du grand A /canrfre, c'està-dire du roi. Du fond de la Hollande où il s'abrite et occupe toute une armée d'imprimeurs, il fronde le pouvoir royal et la religion ; et tandis qu'il s'émancipe jusqu'à discuter ou railler les dogmes du christianisme, tandis qu'il prélude gauchement dans les Mémoires du signor Roselli ou dans les Voyages de Jacques Massé à l'entrée en scène de Voltaire et des voltairiens, il esquisse dans le Télémaque le programme de la révolution que prêchera Rousseau.
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D'autre part, et ceci est plus important encore, car avant de fournir à la pensée un puissant moyen d'expression il fallait qu'il trouvât sa forme et ses lois , il s'efforce d'être une plus fidèle image de la vie.
Il avait bien, dès ses débuts parmi nous, exprimé ■ un peu de Tâme et des mœurs françaises au temps d'Henri IV, de Louis XIII ou de la Régente: de jolis reflets passent dans VAsiréByle Grand Cy rus ^io. Clélie; de vivantes silhouettes traversent le Francion^ le Roman comique^ le Roman bourgeois. Mais la vérité ne s"*y présente jamais que sous l'apparence du mensonge ; pris dans son ensemble, le récit est une vaste épopée héroïque ou burlesque, et ne se cache point d'être un récit imaginaire. Ni d'Urfé qui promène sur les bords du Lignon des enchanteurs et des nymphes, ni M^i® de Scudéry qui peint ses amis sous l'habit des Mèdes ou des Romains, ni Scarron qui se demande tout haut à la fin de son premier chapitre ce qu'il pourra bien mettre dans le second, ne prétendaient faire illusion au lecteur, et l'illusion n'était point nécessaire à son plaisir. Rêve chevaleresque ou libre fantaisie, aux jours charmants de l'Hôtel de Rambouillet et de la Fronde n'étaitce pas ce qui pouvait le mieux plaire à la jeune imagination de la vieille France ?
Il n'en va plus ainsi à la fin du siècle. On n'est pas seulement las des fictions ; la vérité elle-même, si elle est tr«p générale et trop abstraite, ne suffît plus. Peindre le particulier devient le plus sûr moyen de réussir auprès des « honnêtes gens». C'est en partie Tefi'et de la vie de cour et de salon qui les a accoutumés à s'étudier de très près les uns les autres, de cette vie qui a été l'école de Saint-Simon ; c'est aussi que le goût du vrai, éveillé en eux par les chefs-d'œuvre de
Tart classique, s*avive et de jour en jour se fait plus exigeant. Ils aiment, après avoir lu et relu les Caractères dont les éditions se succèdent, dont les contrefaçons se multiplient, à trouver au théâtre, dans telle ou telle pièce de Dancourt, la minutieuse et piquante relation de tous les menus faits dont Tactualité se compose. En revenant de la comédie, ils feuillettent le pittoresque Voyage d'Espagne que vient de publier M"® d'Aulnoy ou les Amusements sérieux et comiques de Dufresny, qui sont la promenade d'un observateur et d'un railleur à travers la société de son temps. D'autres, plus raffinés et avides d'entendre le cri vrai de la passion, ouvrent un petit volume qui porte en titre : Histoire des amours de Cléante et de Délire avec le recueil de ses lettres^ tendres et douloureuses lettres que la présidente Ferrand avait écrites au baron de Breleuil et que, par légèreté, par vanité peut-être, il a fait imprimer. De toute part se manifestent des curiosités nouvelles et comme un désir de pénétrer plus avant dans le secret de la vie d'autrui, dans le détail d'une vie réelle.
C'est à ces curiosités que les successeurs immédiats de M™* de La Fayette avaient à répondre. Ils n'en ont vu qu'un moyen, et peut-être était-il le seul qui fût à leur portée. L'art de M™' de La Fayette, l'art qui anime des créatures de rêve et fait de leurs souffrances une réalité, aucun d'eux n'était en état d'y atteindre. De son art ils ne pouvaient imiter que l'extérieur, à la façon de sa contemporaine et maladroite émule, M"* de Villedieu, dont ils sont véritablement les disciples. Ils pouvaient imiter ce qui se mêle encore d'un peu conventionnel et fictif à l'admirable confession d'une femme de génie, en lui empruntant le cadre historique où elle a placé la Princesse de Clèves aussi bien
LE ROMAN premières Nouvelles, lis n'y ont point manqué. i d'authentiquer l'œuvre d'imagination, ils ont é caution à l'histoire, et leurs écrits ont pris le [nnales, d' Hisloires secrètes ou.de Mémoires. eux, par malheur, à l'exception d'un seul qu'il de distinguer de sesrivaux, la métamorphose 'apparente. Tous, il est vrai, affectent de nôtre '. les biographes d'hommes ou de femmes célède n'offrir au lecteur que des recueils de docu- I d'historiettes véridiques. Ils ne publient plus n qu'ils n'y mettent une préface, ni une préface ifiirment, avec uDe insistance presque excessive rête à l'épigramme, qu'ils n'ont rien inventé. s-UDS y joignent des pièces justiflcalives, et I commencer la lecture dn Pèlerin nous sommes nous reporter à « l'Histoire d'Fspagne, règne de XVI roi d'Oviédo, tome I, année 941. » Le proit bon, puisqu'il leur a permis de débiter leurs ons ; mais il en constitue l'unique originalité. qu'ils nous présentent avec tant d'appareil est e leurs devanciers de la première moitié du aient déjà et tant de fois écrit : c'est toujours indre ou l'Artamme sous une autre couverture, u'ils l'aient réduit de moitié, ils en ont fait chose de si plat, de si vide, que les dix tomes ervilieou de M'"deScudéry ne semblaient pas ;3 Ces Histoires secrètes de Marguerite de JYa- Catherine de Bourbon, de Marie de Bourgogne, >ires de la Cour de Charles f//, cette Hittoire ' rites, ces Intrigues de François I" et tant romans àladouzaine ne doivent rien à l'histoire lléchante et trompeuse enseigne.
comment, en effet, ceux qui les écrivaient se
seraient-ils renseignés sur la vie et sur les mœurs du passé ? Au temps de Mézerai et du père Daniel, comment auraient-ils appris del histoire, dontles peintures étaient un perpétuel anachronisme, à ressusciter le passé ? Ne cherchons point chez eux ces petits faits expressifs, ces traits de mœurs qui peignent et qui évoquent : nous n'y trouvons qu'un tissu de fables extravagantes et dont Textravagance n'a pas même le mérite ou l'excuse d'être neuve. J'ouvre VHippolyte, comte de Douglas {i690), de M"»» d'Aulnoy. Les noms y sont ceux des plus nobles familles d'Angleterre ; j'y vois même, aux premières pages, les noms d'Henri VIII. de François le*", du cardinal Wolsey, d'Anne de Boleyn, et un consciencieux résumé des événements qui ont abouti à l'entrevue du Camp du Drap d'or. Voilà enseigne ; et voici ce qu'elle recouvre. Le comte de Warwick a jadis été pris par les corsaires ; le bruit de sa mort s'est répandu, et sa femme est elle-même morte de chagrin, en confiant sa fille Julie au comte et à la comtesse de Douglas. Ceux-ci ont un fils, Hippolyte,qui s'éprend de Julie et voudrait bien l'épouser ; mais il ne peut obtenir leur consentement et reçoit d'eux l'ordre de voyager au loin. En mer, il rencontre lui aussi les corsaires ; bataille, abordage, et scène renouvelée du Cyrus : du même élan en sens contraire tous les Anglais passent sur le vaisseau turc et tous les Turcs sur le vaisseau anglais ; après quoi les Turcs, jugeant l'échange avantageux, s'éloignent sans demander leur reste. Un seul d'entre eux est demeuré au milieu des Anglais, aux prises avec Hippolyte. Ce vaillant n'est autre que le comte de Warwick. On le croyait mort. Il n'était pas mort. Les infidèles qui l'avaient fait prisonnier lui avaient promis la liberté après quelques années
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de bon et loyal service, et c'est pourquoi il se battait en brave homme contre ses propres compatriotes. On s'explique, on s'embrasse, et sans plus tarder Hippolyte lui demande la main de sa fille Julie. De dire après cela par suite de quelles circonstances nous voyons un peu plus loin Hippolyte occupé à narrer à une vénérable abbesse un conte de fées qui remplit cinquante pages du volume ety paraît infiniment sensé; pourquoi Julie, travestie en Silvio, reçoit du comte de Bedford, caché sous le nom de Beccarelly, un mortel coup de poignard dont elle ne meurt pas ; comment enfin Hippolyte, cinq ou six fois laissé pour mort « dans des mares de sang », en arrive à la rejoindre en Italie et à s unir à elle :ce serait, je le confesse, une entreprise au-dessus de mes forces.
Les œuvres écrites à la même époque sur le même plan sont innombrables.
Moitié avec des emprunts aux conteurs espagnols, moitié avec les ressources de son imagination, l'école de d'Urfé avait créé un « poncif » de l'aventure. Ravisseurs respectueux, reconnaissances à point nommé, réunion à l'autre bout du monde de deux amants que le destin avait séparés et qui depuis de longues années couraient l'un après l'autre, lettres perdues et inévitablement tombées aux mains d'un rival ou d'un jaloux, morts qui ressuscitent, hommes qui se déguisent en femmes, femmes qui se déguisent en hommes, ressemblances telles qu'une mère, qu'une maîtresse s'y trompe : c'est de quoi est fait ce poncif, et il n'en est guère dont la tyrannie ait été plus longue. Il s'étale encore dans Zayde où du reste il n'est pas Fans agrément ; il reparaît dans le Télémaque, dans Gil-Blasei quelquefois même chez Tabbé Prévost, en attendant que Voltaire en fasse
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la parodie dans ses Contes, Que M"»^^ d'Aulnoy et Durand, que M"«s (Je l^ Force et de La Rocheguilhen, qu'un Lesconvel et un Preschac n'aient pas su s'en affranchir, rien déplus facile à comprendre. Mais chez eux, dans des récits dont les héros soqt les rois ou les grands personnages des temps modernes, il semble bien ridicule. Il vient piteusement démentir les prétentions du litre, delà préface et des pièces justificatives ; et il n'y aurait pas même à mentionner la tentative de ces soi-disant historiens ou historiographes, si nous ne rencontrions parmi eux Gatien Courlilzou desCourtilz, sieur de Sandras.
Figure amusante, quoiqu'un peu suspecte. Il est né en 1644, à Paris, dit-on, ou à Montargis ; mais selon toute apparence il appartenait à une famille originaire du Midi. Outre que son nom de Sandras est d'une sonorité toute méridionale, on le voit faire allusion dans ses Mémoires de Roche fort à un Gourtilz qui était Béarnais. Il parle sans cesse du Béarn en homme qui connaît les gens et les lieux, et ce qu'il dit en maint endroit de la petite noblesse de Tarbes ou d'Orthez a un arrière-goût de commérage provincial et local auquel il est difficile de se tromper. Il doit être de cette race entreprenante et gaillarde, toujours prête à tenter fortune, et dont les fils s'embarquent aujourd'hui pour « les Amériques » comme ils chevauchaient autrefois, la bourse vide et la plume au chapeau, vers Paris ou Versailles.
En 1670, il était officier au régiment de Champagne où il a pu commencer à faire provision de souvenirs
sur ses frères d'armes et sur ses chefs, à recueillir aussi de la bouche des ancieus, qui contaient leurs amours et leurs exploits de jeunesse, Thisloire anecdotique du règne de Louis XIII et de la Fronde. A la suite de quels déboires ou de quelle équipée a-t-il quitté la casaque ? On ne sait. En 1683 il passe en Hollande. La Hollande était au xvii« siècle ce que l Angleterre est devenue plus tard, la terre d^asile, le refuge ouvert aux plus nobles ainsi qu'aux plus louches infortunes. De grands esprits et de grands cœurs y venaient goûter la douceur de penser ou de prier librement ; les chevaliers d'industrie et leurs compagnes, celle de ne point finir leurs jours sur les galères du roi ou entre les murs de l'hôpital. Dans ce milieu cosmopolite et composite, le regard pouvait embrasser tous les contrastes et tous les caprices de la destinée humaine ; la vie s'y présentait sous son aspect le plus romanesque, et si le talent de l'abbé Prévost garde, comme je le crois, la trace de son séjour dans les hôtelleries de la Haye ou d'Amsterdam, il n'est pas surprenant qu'avant lui Sandras y ait senti s'éveiller sa vocation de romancier. La Hollande étant de plus la grande imprimerie internationale des libelles et des gazettes, il trouvait autour de lui tous les matériaux nécessaires à sa besogne ; et ses débuts datent, semble-t-il, de l'année même de son arrivée.
Dans le courant de 1689 il rentre en France, retourne en Hollande en 1694, revient de nouveau en France en i 702, et celte fois le voici à la Bastille. Tant d'allées et venues entre deuxpaysqui étaienlen guerre, d'alléeset venues qui aboutissent à la prison d'Ëtat, n'ont pas trop bonne mine. On songe malgré soi qu'il a mis souvent en scène les agents de la politique secrète, qu'il possède à fond leurs manèges et leur langage ; la pensée vient
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qu'il les a peut-être étudiés d'un peu plus près qu'il ne faut, et qu'avec le goût des intrigues, des missions confidentielles et scabreuses, il se pourrait qu'il en eût la pratique. Mais le fait est que ce soupçon ne repose sur aucune preuve, Il est tout aussi légitime et infiniment plus simple d admettre qu'en s'expatriant il cherchait, comme plus d'un autre écrivain, à se soustraire aux tyrannies de la censure, et que son tort fut de compter à son retour, en 1702, sur le pardon ou l'oubli du lieutenant de police : les témérités et les indiscrétions de toute nature dont son œuvre est faite suffisaient amplement à lui assurer un logement à la Bastille. Il n'en sortit qu'en 1711, et mourut Tannée suivante.
Sandras n'était point un homme à scrupules. S'il en était un, il serait un phénomène parmi les romanciers de son époque. Plus sensible au profit qu'à la gloire, quand paV hasard il signait ses ouvrages, c'était du nom d*autrui : aussi n'est-il pas aisé d'en dresser le compte. G3rtains bibliographes assurent qu'après en avoir oublié une quarantaine il en laissait à sa mort près de quarante autres en manuscrit. Quoiqu'il soit prudent dé se défier de pareilles évaluations en chiffres ronds, sa fécondité n'est pas douteuse. Sans parler même de journaux ou de pamphlets qui n'ont pour nous aucune valeur, tels que son Mercure historique et politique ou ses deux brochures sur la Conduite de la France depuis la paix de Nimègue dont la seconde est la réfutation de la première, il a laissé un grand nombre d'écrits que Lenglet Dufresnoy a classés, non sans raison, dans sa Bibliothèque des romans. En voici la liste ; j'en retranche seulement, après enquête, les Mémoires du comte de Vordac que Bayle, dans les Nouvelles de la République des lettres^ dit être de Cavard, et les Mémoires du mar-
guis D. dont la première édition estde 1706, c'est-à-dire d'un temps où Sandras était à la Bastille :
Vie du vicomte de Turenne^ signée « du Buisson, capitaine au régiment de Verdelin », 1685.
Vie de Vamiral Coligny, 1686.
Mémoires de M, le C. D, R, (Comte de Rochefort),
Histoire de la guerre de Hollande, 1689.
Testament politique de Jean-Baptiste Colbert , 1694.
Histoire secrète du duc de Rohan^ 1697.
Mémoires de Jean-Baptisie de La Fontaine, seigneur de Savoie, 1698.
Mémoiresde M, d'Artagnan, 1700-1701.
Annales de la Cour et de Paris, 1701.
Mémoires de lamarquisede Fresne (id.).
Mémoires dumarquis de Mcntbrun (id. ).
Mémoires de M> de B, (Bouy), 1711.
Le prince infortuné ou histoire du chevalier de Rohan, 1713 (posthume).
Histoire du maréchai de la Feuillade (id.).
Histoire de la comtesse de Strasbourg 1716.
Des Annales, des Histoires secrètes, de prétendus Mémoires: le roman, on le voit, revêt chez lui la même forme que chez tous ses contemporains. Quelle diflFérence, pourtant, entre eux et lui !
Sandras est un maître dans Tart de faire des dupes. 11 en a fait de son vivant, il en a fait un siècle et demi après sa mort, et Dumas ne doutait point que les Mémoires de M. d'Artagnan, qu'il pillait pour composer ses Trois Mousquetaires, ne fussent authentiques. Si, de temps à autre, Sandras se donne encore pour le biographe de personnes illustres ou tout au moins connues, il feint plus ordinairement de n'être que leur édi-
leur. A regard de d'Artagnan, il s'est borné, déclaret-il, à rassembler « quantité de morceaux trouvés parmi ses papiers » et à y mettre « quelque liaison » : son mérite, à ce compte, serait bien mince, la liaison étant ce qui manque le plus aux Mémoires de M, d'Artagnan, Il n'a pas même eu, s'il faut l'en croire, ce léger service à rendre au comte de Rochefort ou à M. de Bouy : il publie leurs Mémoires tels qu'ils les avaient laissés. Il néglige, à la vérité, de nous dire comment tant de manuscrits et de si diverse provenance sont tombés en sa possession -, à peine songe-t-on à le lui demander. Ses Avis aulecleuvy ses Avertissements respirent la bonhomie et la candeur ; il s'efface, il ne veut rien dérober du bien ou de la gloire d'autrui ; il ne veut qu'attester, foi d'honnête homme, que ces messieurs ont parlé dans leurs Mémoires avec une entière franchise et une exactitude absolue. C*est un faussaire tout à fait distingué.
D'autant plus que, si la signature est contrefaite, Toeuvre ne tient pas, en somme, trop mal les promesses du litre ou plutôt du sous-titre. Oui, les Mémoires de Bouy, ceux de Rochefort, ceux de d'Artagnan contiennent «( ce qui s'est passé de plus particulier sous le ministère du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin »,et aussi maintes « choses particulières et secrètes qui se sont passées sous le règne de Louis le Grand ». Quelle abondance de détails et de ceux dont on dit : cela ne s'invente pas, sur la conspiration de Cinq- Mars, sur la Fronde à Paris et en province, notamment à Bordeaux, sur la disgrâce de Fouquet, sur les campagnes de Condé, de Turenne, de Louis XIV 1 Duels, procès, scandales, brigues et intrigues, fêtes de la cour, tumultes de la rue, guerres civiles et guerres
extérieures, toute la vie publique et privée d'une nation pendant près d'un demi-siècle est là contée par le menu ; et remarquez que Bayle, si hostile aux conteurs qui travestissent l'histoire, si prompt à dénoncer les mensonges de « messieurs les romanistes », invoque, non sans un peu de gène et de défiance, mais enfin invoque sept ou huit fois le témoignage de Sandras à VdiTlicle Louis XIII de son Dictionnaire.
Il ne s'agit plus chez lui de Charles VII ou de François P% de Marie de Bourgogne ou de Marguerite de Navarre. Il ne s'est aventuré qu'une seule fois dans le passé, et sa Vie de l amiral Coligny est une exception dans son œuvre, comme elle est de sa part une bévue ; le coloris en est faux ; il y a Tair d'un écolier qui récite une leçon. Partout ailleurs, il peint les hommes et les choses de son temps, et il est tout autre. Son Mazarinest excellent ; il Ta peint à plusieurs reprises et toujours avec le même relief, adroit à noter ses petitesses, ses roueries, son avarice, et jusqu'à son jargon zézayant d'Italien. Sa relation du passage du Rhin est exacte et précise. Parmi les scènes qu'il dé* crit, il en est dont il a pu être témoin, et il n'aurait pas tant parlé, j'imagine, des guerres de Flandre ou de Franche-Comté, si l'ancien officier n'avait eu des souvenirs personnels à placer. Est-ce à dire qu'il faille le croire sur parole ? L'imprudence serait grande. Il est léger, suffisant et cynique, il veut tout savoir et tout expliquer, il fait l'entendu; sur la politique, sur l'administration du royaume, sur la capacité des ministres ou la vertu des femmes, il émet des jugements tels qu'en pouvaient formuler après boire et les coudes sur la nappe cadets aux gardes et cornettes de dragons. IL
est très renseigné, mais reAseigné souvent chez la portière, et accueille tous les vilains propos qui circulent. Dùt-il calomnierles vivants et les morts, la femme après le mari et après les courtisans le roi, tout ce qui se chuchote il faut qu'il l'imprime. Car l'ex-officier s'est fait nouvelliste ; telle de ses productions, Mémoires ou Annales, n'est autre chose qu'une chronique au jour le jour et volontiers scandaleuse de la cour et de la ville. Ily aplus d'un rapport entre Bussy-Rabutin et lui ; et il le détestait en effet comme on ne se déteste qu'entre gens de même métier.
Il se peut qu'il ne mérite pas plus que Bussy le nom d'historien ; il se peut que celte hesogne de gaietier n'eût rien de très honorable. Hais à la fin du xvii° siècle c'était rendre au roman un réel et grand service que d'y faire entrer la gazette ; c'était y introduire un peu de vie et le mettre eu contact avec la réalité dont il avait tant de peine à se rapprocher ou qu'il n'osait peindre que travestie ; c'était l'enhardir, en un mot, à devenir une peinture directe du présent.
Des anecdotes qu'enregistre Sandras, quelques-unes ne valent pascher : certaine histoire d'un lità colonnes qu'un mari trompé a fait attacher à des poulies et qui brusquement s'enlève à quinze pieds en l'air avec les deux coupables, serait moins déplacée dans un conte de La Fontaine que dans les Mémoires de d'Artagnan. Ces anecdotes -là sont rares chez Sandras, et il en a collectionné je ne sais combien d'autres qui sont de bons traits de mœurs. C'est La Feuillade auxprisesavec le baigneur à la mode Prudhomme qui l'a longtemps logé, lui aprété ainsi qu'an comte de Grammont deux ou trois cents louis et ne reçoit en paiement quun soufDet ; c'est le comte de Rochefort qui, s'étant cassé