‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 2 sur 21 · LE ROUAN · texte numérisé non relu

LE ROUAN

se fait soigner par des moines, par des char-

fiDalemeoLparlerebontearen TOgae, ie bour- Paris ; Saint- Prenil, gonverneur d'Arras, qui 1 femme d'un mennier et par des menaces autant r des libéralités oblige le mari à se taire ; ; d'Islt! qui, campé dans un village avec son réréclame de son faute eu Juraot comme un forme servante d'uslensite » ; ce sont les absurdes sdeslins de sooper.le dnc d'Orléans pariant de une omelette sur le rentre du gros colonel et gagnant son pari ;les nuits de débancbe :me duc mène grand lapage chez la Neveu et où lissaire, accouru au bruit, recule tout penaud d'un cordon bleu. Nous plail-il, avant de suivre eux à r h A tel de Transylvanie ou itestifdela e dans les tripots de 1180, défaire connaissance joueurs du xvii* siècle, d'étudier leurs pbyes, leurs allures, leurs manies et leurs ruses?

nous ouvre l'Académie, c'est-à-dire la maison lu faubourg SainlGermaiD, dont le tenancier icdeCréqui en personne. Sommes-nouscurieux ir à. une exécution eu 1652 ? il nous montre Neuf encombré de voitures, la cohue des haut se pressent û la Croix du Tiroir et que les ont peine à contenir, la charrette qui vient du véque avec un plein chargement de faux mon-

et, à l'entrée de la rue de !'Arbre-Sec, le gibet, grand abus des récits de sièges et de batailles ; s n'y est-il plus question.comme dans le Phara-

La Catprenède où ils tenaient deux fois plus de le Romains, de Francs, de Burgondes, armés en rs de lArioste ou du Tasse et toujours prêts à

le coup de lance «sans fléchir ni perdre les

1 étriers». Les victoires auxquelles il nous fait assister sont celles que Van der Meulen a peintes ; les blessés, i les morts qu'il éoumère sont ceux dont le bultetin ofl ficiel a cité les noms; nous suivons chez lui les opérations de la guerre au siècle de Turenne etde Vauban ; nous surprenons, à la parade, à la maraude, et tantdt dans la libre et fringante allure de l'étape, lantùt dans la belle ordonnance d'une journée de combat, l'armée de Fribourg ou de Steiiikerque. Peu à peu, le siècle ressuscite, non pas tel qu'il apparaît à travers les bienséances de la tragédie ou de l'oraison funèbre, mais lel qu'il se laisse voir chez Tailemaot, Retz et Saint- Simon, chez Holiéreetses successeurs : femmes galantes qui se soucient assez peu des • petits soins «,des «jolis vers », et exigent d'un amoureux d'autres qualités que celles de l'esprit, gens d'épée insolents et rieurs, grands seigneurs qui vivent d'emprunts, grandes 'lameS qui trichent au jeu,valets fripons qui aident leur maître h berner un créancier et se paient en volant leur maitre ; tout au fond, le peuple, ignorant, superstitieux, misérable et narquois.

Il arrive que les historiettes de Saadras n'expriment pas seulement l'homme de son siècle, qu'elles effleurent lefondmémeou, si l'on veut, les bas-fonds deVétre humain. Le père du comte de Rochefort, déjà vieux et deux fois veuf, s'est épris d'une grisette, fdie d'un marchand de la rue Saint-Denis, « élevée sous l'aile de sa mère»; il est charmé de son innocence, de sa modestie, il est résolu k l'épouser. Un ami qui a pitié de lui et désire lui éviter une sottise, l'avertit qu'elle fréquente une maison malfamée. Il s'indigne, refuse de l'écouter ; et puis, mordu par le doute, il va un soir.en rasant les murs et le manteau sur le nez,

frapper à la porte de la hideuse maison. On lui amène une fille qu'il ne connaît point ; il n'est qu'à demi rassuré : « Il y retourna le lendemain, et ayant demandé qu*on lui fil venir quelque chose qui valût la peine, on lui amena celle qu'il voulait ou celle qu'il ne voulait pas ; car au même temps il se prit à pleurer comme un enfant, et s'en étant allé à l'heure même sans rien dire, il monta à cheval et s*en retourna chez lui sans voir personne ». — M. de Clodoré, aide de camp de Turenne, « avait le malheur d'avoir épousé une femme coquette, et une fois qu'il revenait de Tarmée, un de ses amis Tayant obligé en passant à Paris de l'accompagner dans un lieu de débauche, il Ty avait trouvée qui dans son absence tâchait à y prendre son plaisir... Il l'avait non seulement maltraitée sur-le-champ, mais encore mise en religion ; cependant, par un retour bien surprenant, surtout à une personne qui avait toujours passé pour homme d'honneur, il l'avait reprise quelque temps après et était actuellement avec elle ». — Sandras a mentionné plusieurs cas analogues, et on ne fait pas ainsi profession de recueillir les faits divers d'une époque sans y acquérir quelque connaissance du cœur de l'homme et de ses misères. Il y aurait à extraire des Mémoires de d'Artagnan des réflexions sur la jalousie qui, formulées à la diable, n'en sont pas moins pénétrantes ; celle-ci par exemple : « Les jaloux sont d'une étrange espèce ; ils écoutent, cherchent, furettent, se renseignent de leur mieux, et quand on leur met le nez dans leur malheur, ils ne veulent plus rien croire » ; ou cette autre qui ne contredit pas, qui complète la première : « C'est un goût dépravé, une sorte de maladie chez les jaloux, qu'ils sont contents seulement

AU XVIII» SIÈCLE i9

lorsqu*ils ont vu leur femme ou leur maîtresse dans les bras d'un autre ».

Il est bien loin, et Ton s'en doute, d'avoir su dégager de la vie de son temps toute la comédie humaine qu'y a vue Saint-Simon. Il en a tiré, comme il le dit, des « faits singuliers » ; il y a cherché Taventure. Ne lui en faisons pas un crime. L'aventure ne serait pas demeurée jusqu'à la Nouvelle Héloise le principal attrait du roman, si elle n'avait été jadis un élément de la vie réelle. Le pittoresque et l'imprévu n'avaient pas disparu du train quotidien de l'existence. C'était le temps où les femmes se masquaient pour aller à la promenade, où les hommes portaient l'épée, où la guerre ne faisait relâche que durant les mois d'hiver. C'était le temps des voyages à cheval ou en poste, avec les bonnes et les mauvaises fortunes des nuits d'auberge, avec les mille et une péripéties possibles : l'essieu qui se casse, le postillon qui s'égare, le voleur qui crie : la bourse ou la vie I Les mers étaient pleines de péril et de mystère ; la Méditerranée, l'Océan avaient aussi leurs bandits ; le vaisseau qui mettait à la voile s'en allait dans l'inconnu, et il y avait de» îles désertes qui attendaient Robinson.

Jamais plus riche matière ne s'est offerte au conteur, et Sandras ne Ta pas épuisée ; il a le mérite d'en avoir le premier compris et révélé la richesse. Il peint les beaux soldats et les belles héroïnes de la Fronde^ les duellistes, les conspirateurs, les espions ; il dit les rixes, les embuscades, les rendez- vous mystérieux pour lesquels on a soin, tout en faisant toilette, de charger ses pistolets, les revirements de la faveur royale, les caprices du pouvoir arbitraire, les lettres de cachet, les arrestations dont on ignore la cause^

LE ROMAN juiéludes el les ruses de ceux qui sentent louritour d'eux les « mouches « du lieutenant de po- 1 du ministre, les retraites forcées an couvent, Qgs séjours à la Bastille, les évasions. Que les ires soient ceux de Bouy, de Rochefort ou de ignan, ils sont une odj'sséedont la vie française 10 à 1670 a fourni les péripéties.

y est un enfant trouvé que des gens charitables icé dans un collège. Méprisé de ses petits camaqui ne lui pardonnent pas de n'avoir ni père re, il fait son apprentissage d'homme en se batintre eux à coups de poing. Bientôt réduit à se charpentier, il épouse une femme de chambre [)auvre que lui. Un beau jour, las d'attendre la B qui tarde, il part sans dire où il va, gagne ua 'embarque avec de hardis marins qui sont de s écumeurs de mer. Il « fait la course » en leur gnie, arrête el pille les bateaux de commerce, iqu'il a mis de cAté quelques centaines d'écus, ne auprès de sa femme. Le hasard le met alors en ice de Richelieu qui l'allache à sa personne ; le ïpectaleur ou acteur dans tous les événements ne de Louis XIII.

r échapper aux persécutions d'une marâtre, à s Rochefort s'évade el suit des bohémiens qui l. Il vil cinq années auprès d'eux, d'une vie .euse et vagabonde. En traversant le Midi, il es régiments français qui voni au siège de Per- 1. Adieu les guenilles de la bohème el vivent les uniformes qui brillent au soleil 1 II s'enrôle. II e initié à l'art de la guerre, en partie fait alors sse et d'astuce ; pour son coup d'essai, il tend ge à un ofTicier espagnol et le ramène au camp

prisonnier. Richelieu entend parler de cet exploit, slntéresse au jeune volontaire, fait de lui un de ses pages. Le page devient son confident et, à sa mort^ celui de son successeur Mazarin : si nous voulons des détails sur la longue tragi-comédie de la Fronde, il était sur le théâtre et nous pouvons nous adresser à lui.

A moins que nous ne préférions nous adresser à d'Artagnan; celui-ci en sait encore plus long et s'est remué bien davantage. Toute vie semblerait banale et plate en comparaison de la sienne. Ce cadet de noblesse venait de quitter son beau pays de Bigo rre ; au petit trot d'un vieux cheval, il cheminait sur la route de Paris, léger d'argent, mais la mine altière, étant d'un pays dont c'est la coutume, « quand on n'aurait pas un sou dans sa poche, d'avoir toujours le plumet sur l'oreille et le ruban de couleur à sa cravate ». Entre Blois et Orléans, il voit un hobereau sourire de son bidet; il lui cherche querelle, a du dessous, est jeté en prison, et le premier soin du greffier est de lui prendre, avec une lettre de recommandation adressée à M. de Tréviile, les dix écusqui constituaient tout son avoir • Au bout de quelques semaines, on lui rend la liberté : il arrive à Paris, sans ressources et sans protection ^ Il se présente chez M. de Tréviile, trouve là des jeunes gens de sa province, Porthos, Athos, Aramis, qui par politesse l'invitent à ferrailler avec eux le matin même contre quatre gardes du cardinal : il blesse un des gardes et en tue le lendemain un autre ; cela lui vaut une petite semonce et un cadeau du roi, plus un brevet de cadet dans les gardes de M. des Essarts. Il est quel* qu'un. Il fait la conquête de sa logeuse. Quand il a un procès, elle s'endette pour en payer les frais, et il

maudit, comme il sied, ces ruineuses procédures qui obligent les jeunes femmes à s'endetter pour leurs amants. Entre temps, il fait campagne, est remarqué de Mazarin qui lui confie de périlleuses missions en France et à l'étranger ; il achète une lieutenance dans les mousquetaires et a ses entrées à la cour. Un Anglais et une Anglaise devant qui il a raillé très haut le caractère de leur nation, jurent tous deux de se venger. L'Anglais, qui s'y prend mal, le provoque et reçoit un bon coup d'épée. Milady s'y prend mieux ; elle lui envoie un billet doux, fait avec lui la coquette, l'enflamme, et quand elle le voit éperdument épris, le met à la porte en lui criant dans un éclat de rire : «Je suis vengée ». Croit-elle avoir le dernier mot avec le rusé Gascon? Il séduit sa soubrette, apprend d'elle que Milady reçoit la nuit les visites de M. de Vardes, et certain soir, à la faveur de l'obscurité, il prend la place de M. de Vardes. — Un autre jour, il reçoit une lettre anonyme, fort tendre, qui l'invite à se rendre entre deux et trois heures à la porte Saint-Antoine et à monter dans le carrosse de louage qui l'y attendra ; il y monte, âl y voit une femme masquée qui Taccueille avec les plus vives caresses, il la suit dans une maison de Montreuil ^t, quand elle se démasque, il reconnaît en elle, un peu tard, la femme de son ami le plus cher. — Une riche veuve qu'il allait épouser, disparaît soudain ; elle avait un fils qui, peu soucieux de voir sa fortune passer aux mains d'un étranger, a obtenu contre elle une lettre de cachet ; d'Artagnan la retrouve, après de longues recherches, dans une prison où il ne parvient jusqu'à -elle que pour la voir mourir... Mais je renonce à compter ses amours et ses prouesses ; je renonce à le suivre dans le cabinet de Mazarin, sur les barricades

de la Fronde, en Angleterre, en Hollande, à Tarmée, à la Bastille ; trois volumes de Sandras ne peuvent se résumer en quelques pages.

Est-ce bien ainsi qu'avaient vécu M.deBouy, le comte de Rochefort, et Charles de Batz Castelmore d'Artagnan, tué le 25 juin 1673 au siège de Maëstricht ? Si je le croyais, je ne m'occuperais point ici de Sandras. C'est parce qu'il a amplifié, embelli l'histoire de leur vie qu'il nous intéresse, puisque c'est par là qu'il est un romancier. Mais, d'une part, ce que nous savons d'eux et surtout de l'un d'entre eux, nous indique qu'il s'était renseigné sur leur compte, qu'il les avait peut-être même personnellement connus, qu'il prenait dans leur biographie les faits principaux et en quelque sorte la charpente de ses romans. Il est très vrai que d'Artagnan était du môme pays qu'Armand Athos d'Autevielle dont l'acte de décès s'est retrouvé de nos jours, qu'Aramis et Porthos dont les noms sont ceux de petits fiefs voisins l'un d'Autevielle et l'autre de Castelmore. Il est très vrai qu'il a servi dans les gardes avant d'être lieutenant, puis capitaine-lieutenant de la- première compagnie des mousquetaires. Un billet de Colbert àMazarin,daté du 4 mai 1651, atteste qu'il était l'homme de confiance du cardinal et jouait près de lui le rôle que lui attribue Sandras. Une lettre bien connue de M™* de Sévigné nous le montre chargé, comme le dit Sandras, de garder Fouquet pendant son long procès. Non, Sandras n'invente pas tout ce qu'il raconte : comment le pourrait-il, alors que le souvenir de ses héros et des événements auxquels ils ont pris part est vivant dans toutes les mémoires, à la cour et à l'armée, alors qu'il écrit pour ainsi dire sous le contrôle de ses lecteurs ? Et d'autre part, quand il invente, il se sent

tenu de rester daDS la vraisemblance, de maintenir rharmonie générale du tableau. Entre deux chapitres dont Tun est consacré à la disgrâce de Fouquet et l'autre à la conquête de la Franche-Comté, s*il en glisse un dont son imagination fait tous les frais, il faut bien que la fiction y côtoie d assez près le réel, sans quoi le contraste choquerait tous les yeux. Ce contraste, vraiment, il Tévite avec adresse. On se doute que sa part d'invention est considérable, on s'en doute plus qu'on ne peut le démontrer, et on ne s'étonne pas qu'^après lecture d'un de ses livres un provincial, hors d'état de distinguer le vrai du faux, se vit obligé de demander conseil à Bayle. Car si le romanesque, on Ta bien vu, abonde chez Sandras, il n'est pas celui de d'Urfé ou de M"' de Scudéry ; il est fait de ce qu'il se mêlait de fantaisie tragique ou folle à la vie du siècle. Dans le récit d'aventures c'est à présent le roman de mœurs qui s'ébauche.

Et aussi le roman de caractères. Sandras fait le portrait de gens qui ont existé, qui existaient hier ; il a noté quelques-uns de leurs faits et gestes, de leurs défauts, de leurs qualités, de leurs goûts. A ces traits individuels il en joint d'autres qu'il emprunte à des hommes du môme temps et du même métier ; il y met du sien, il y met quelque chose de sa propre destinée, de sa propre humeur : n'est-il pas leur contemporain et leur compatriote ? N'a-t-il pas intrigué, guerroyé avec eux ou comme eux ? Le portrait s'élargit ; peutêtre n'est-ce plus tout à fait celui de l'officier de fortune, du factotum de ministre dont il porte le nom ? Tant mieux ; c'est un type où s'incarnent une profession, une race et une époque. De ce type unique, demiintrigant et demi-soudard, Sandras a donné trois

AL XVIIl» SIÈCLE 2&

effigies dont la meilleure est son d'Artagnan. D'Artagnan se bat en brave, mais il sait à roccasion se dérobera la vengeance d'un mari en se faisant envoyer à l'armée ; il n'a jamais « passé pour un homme qui souffrît qu'on lui marchât impunément sur le pied », mais ses idées sur l'honneur sont celles de son siècle, et il lui semble tout naturel que la bourse de sa maîtresse ne lui soit point fermée ; il a vingt meurtres sur la conscience, mais il fait dire des messes pour le valet tué à son service. Il est grossier et finaud, souple et têtu, très entreprenant et très pratique. Ne demandons pas si la figure est celle de quelqu'un qui a vécu : il y a tel moment où il ne s'en faut de guère qu'elle ne soit vivante dans le livre, et cela seul importe.

Voilà comment, à travailler sur une matière d'histoire et d'histoire toute contemporaine, l'invention du conteur s'est assagie, disciplinée, et des nues où elle se perdait est redescendue sur terre. Veut-on la preuve que la forme nouvelle imposée au roman, que le cadre historique dans lequel s'emprisonne d'ordinaire l'imagination de Sandras, est ce qui la préservait des écarts ? Un jour, il a secoué le joug de l'histoire. Nous ne trouverions dans ses Mémoires de la marquise de Fresne ni Richelieu, ni Mazarin, ni aucun des petits ou grands faits de la Régence et du règne de Louis XIV dont la relation remplit aux trois quarts ses autres ouvrages. Mais aussi quelles divagations, quel désolant retour à ce poncif de l'aventure dont partout ailleurs il avait réussi à s'écarter ! M™e de Fresne est mariée à uù ténébreux coquin qui ne cherche qu'à se débarrasser d'elle, et qui a tout d'abord essayé, mais en vain, de l'empoisonner. Il lui propose un voyage en Italie... Quelle folle du xvm* siècle disait donc d'un

Page 1