‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 16 sur 21 · LA BRETONNE · texte numérisé non relu

LA BRETONNE

Entre la publication de la Nouvelle Hêlo'ise et Touverture des Etats généraux, il ne s'est écoulé que vingt-huit ans. Sans garantir absolument le calcul, j*estime que les romans imprimés dans cette courte période sont égaux, sinon supérieurs, en nombre à ceux qui avaient paru pendant les soixante premières années du siècle, et des effets produits par V Reloue voilà celui qui s'aperçoit d'abord : Rousseau ayant écrit un roman, tout le monde en a voulu écrire.

Mais c'est bien le malheur qu'à la veille de la Révolution, à une époque précisément où les gens de talent sont peu nombreux, tout le monde se pique d'être écrivain. Il n'y a jamais eu tant de prosateurs et de poètes malgré Minerve. Quand Rivarol entreprend en 1788 son Petit Almanaçh des grands hommes et s'amuse à dresser la liste des poélereaux ou des bas bleus qui encombrent le Parnasse, il est tout émerveillé de leur multitude : il y a cinq ou six cents notices dans son Almanaçh, et il fallait être Son Impertinence le comte de Rivarol pour n'être pas à court d'ironie avant la fin d'une si longue revue.

Leurs romans, à tous ces beaux esprits de salon ou d*acadén\iede province, sont de maladroites imitations de* Rousseau. Ils ont goûté dans VHéloise et ils y ont pris ce qu'elle contient de factice : l'abus du raisonnement, Tabus de la prédication, et Temphase sentimentale. Mondains, élégants, de cœur assez sec, ils s'évertuent à célébrer la nature et font étalage de sensibilité ; leur art n'est qu'artifice, artifice qui peut avoir sa coquetterie ou son ingéniosité, mais qui fatigue vite.

Leurs romans se partagent en trois groupes.

En premier lieu, le roman d'amour qui veut être, à l'instar de VHéloise^ une glorification ou tout au moins une émouvante peinture de la passion : nous n'y trouvons plus aujourd'hui qu'une vague sentimentalité déclamatoire. Tels sont, pour citer les œuvres qui ont eu un moment de vogue, les Epreuves du sentiment^ par Arnauld-Baculard ; les Egarements de l'amour ou les Lettres de Fanny et de Melfort^ par Imbert; les Lettres de Stéphanie, par M™« de Beauharnais, et tous les écrits, jadis très lus, de M"' Riccoboni: Lettres de mistriss Fanni Butlerd, Lettres de my lord Hivers, Histoire du marquis de Cressy, Histoire de miss Jenny, etc. L'influence des romanciers anglais et de Tabbé Prévost se combine chez M"** Riccoboni avec celle de Jean- Jacques; il s'y trouve jusqu'à des ressouvenirs de nos romancières d'antan, de M"" d'Aulnoy et de Mme (Je Vijledieu ; mais s'il est facile de nommer ses modèles, il serait plus embarrassant de démêler dans sa copie quelque chose d'original. Une tournure d'esprit assez mélancolique, une certaine délicatesse de style ne sufllsent pas à dissimuler tant d'emprunts et à lui constituer une personnalité.

Il y a en second lieu le roman pastoral ou idyllique .

S'il n'est qu'une variété du roman d'amour, il se dis- , tingue néanmoins des précédents, et de deux manières, par le cadre qui est champêtre, et par l'innocence des mœurs qu'il représente. Nous sommes là en pleine églogue. Le domaine appartient presque exclusivement y^ à Florian, quoique Bernardin de Saint-Pierre, nous le verrons, en ait cultivé un petit coin. Ce domaine, Flo rian a cru en sortir de temps à autre ; il a cru un jour refaire le Télémaque en écrivant son Numa Pompilins. v En réalité, qu'il écrive Numa Pompilius^ ou qu'il imite de l'espagnol sa Galatée et son Gonzalve de Cordoue^ qull tire delà Bible son Eliézer et Nephialy^ ou enfin qu'il se risque à composer un Guillaume Tell^ il est toujours le gentil et doucereux romancier bucolique, toujours l'auteur d'Estelle et Némorin, De tous ses -' romans celui-là est le seul qui supporte à peu près la lecture, et je serais fâché d'en dire trop de mal. Il ne faut jamais parler de Florian avec aigreur ou dureté. Il était bon, profondément et sincèrement bon, ce qui n'est point chose banale parmi les gens de lettres du règne de Louis XVI. Il avait établi un « droit des pauvres » à prélever sur la vente de ses livres, quoiqu'il fût lui-même assez pauvre, et celte façon d'être humanitaire me semble préférable à celle de ses contemporains qui parlaient au lieu d'agir. Et puis, sa mort est tout à fait touchante. Lorsqu'éclata la Révolution, il vivait très retiré, à Sceaux, chez le duc dePenlhièvre qui lui avait donné un logement dans Torangerie de son château ; il était bien là, parmi les fleurs, avec une volière dans son cabinet de travail, et il travaillait en paix, sans s'occuper de politique, sans se douter que la terre tremblait autour de lui. La Terreur survient ; on l'arrête, à sa grande stupéfaction. Le 9 Ther-

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midor arrive avant que son tour soit venu de monter sur la charrette de Chénier, et huit ou dix jours après il sort de prison. Mais c'était fini ; la secousse avait été trop forte; sa petite âme de berger d'idylle sortait tout effarée de cette rencontre imprévue avec la peur, avec le crime, avec la mort. Tomber de son joli ciel de rêve au milieu de la boucherie jacobine, la chute avait de quoi le briser. On le ramena à Sceaux, parmi ses oiseaux et ses orangers, et au bout d'une semaine il mourut. La critique ne doit pas être trop rude à ceux qui, ne fût-ce qu'un instant, ont été poètes, et Florian a été poète un jour, le jour où il a écrit les douze vers égarés dans son recueil de fables et intitulés le Voijage :

Partir avant le jour, à tâtons, sans voir goutte, Sans songer seulement à demander sa route, Aller de chute en chute, et, se traînant ainsi, Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi; Voir sur sa lête alors s'amasser les nuages, Dans un sable mouvant précipiter ses pas, Courir, en essuyant orages sur orages, Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ; Détrompé vers le soir, chercher une retraite, Arriver haletant, se coucher, s'endormir :

On appelle cela naître, vivre et mourir.

La volonté de Dieu soit faite !

On aurait donc scrupule à railler ses romans, quoi^que la fadeur en soit extrême. Quelqu'un disait au xvm" siècle : « Quand je lis les bergeries de M. de Florian, je regrette de n'y pas rencontrer de temps en temps un loup » ; et en 1786, au temps où elle riait encore, où elle était la reine pleine de grâce et d'esprit, la reine blonde en robe blanche, Marie-Antoinette

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refermait son exemplaire de Numa Pompilius en sou- : ' pirant : « lime semble que je bois du lait ». L'impres- m sion est juste, quoique Fiorian eût de l'esprit, lui aussi, ' et qu'il Tait prouvé en rédigeant l'histoire des dix-huit premières années de sa vie. Ses Mémoires valent bien mieux que ses romans. Mais encore remarquons qu'ils s'intitulent : Mémoires d'un jeune Espagnol, Ils ne contiennent que sa très authentique biographie, que des faits réels : n'importe, il faut qu'il transpose, qu'il espagnolise, qu'il travestisse tout ce qu'il touche ; les noms français se cachent sous des anagrammes ou s'ornent de terminaisons harmonieuses : Fiorian devient Niaflor, Ferney Fernixo, M™e Denis DonaNisa, Voltaire Lope de Vega, et ainsi de suite. Nous reconnaissons là ce qui aurait pu s'appeler au xviii® siècle la maladie du siècle : le goût et le besoin du faux, la manie d'enjoliver et de masquer le réel. La tendance s'aggrave chez Fiorian de ce qu'il est un homme du Midi, du Midi qui vit hors du réel, dans un incessant mirage ; il est le dernier des troubabours et le premier des félibres qui chaque année célèbrent sa fête. En même temps qu'à Greuze, il fait penser à Mistral et même à Valmajour. Comme tous les poètes de son époque, il gâte un peu ce qu'il a de grâce naturelle par les apprêts dont il l'enveloppe ; comme tous les poètes de sa race, il a une sensibilité plus vive que profonde, une tendresse qui est volontiers de l'attendrissement, l'émotion facile mais courte, une disposition native à la mièvrerie et au romanesque. Toutes les fois que àtrns Estelle et Némorin il dit simplement ce qu'il a vu, qu'il trace le décor et décrit le pays natal : Beau Rivage, Fiorian, Massane et les bords du Gardon, cela est délicieux, et de sa description s'exhale l'odeur du serpolet si chère à

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Daadet. 11 décrit les fêles rustiques da mois de mai, la tODte âe% brebis, les Talions où tombeat les cascades d'eau neigeuse, les petits Tergers enclos d*épine- Tinette et de cognassiers, le départ des troupeaux Tété pour la montagne, les journées brôlantes, les nuits claires, étoilées ; et ceux qui ont été dans la littérature du XIX' siècle les paysagistes du Midi n'ont pas exprimé mieux que lui la beauté de la Tie sous le ciel de la ProTence on du Languedoc. Mais quelle humanité de conTention et de convention agaçante il place dans ce beau cadre ! Croirait-on qu*il y a encore des pirales dans Estelle etlVémorin ? Les bergers y passent leur vie il soupirer, à roucouler; les bergères y sont d'une angelique candeur. Florian ne sait pas, n'ose pas être luimême. On Taime pour ce qu*on entrevoit de lui ; et parce qu'il s'obstine à se travestir, on le quitte. Passé quinze ans, il est à peu près impossible d'aller jusqu'au bout d'/ùtelle et Némorin ; et Toppfer en effet n'avait pas quinze ans lorsque son cœur s'éveillait et battait pour Estelle.

Après avoir dit que j'éviterais de malmener Florian, est-ce que je manque à ma parole? Non ; au fond, je crois que ma conclusion ne lui eût pas déplu. Il a bien pu prétendre, à telle ou telle heure de sa vie, aux louanges des hommes et des femmes : il tenait davantage à l'affection de la jeunesse et de l'enfance. Pour les enfants il a écrit ses Fables ; pour eux il a écrit son ThoAtre : a Je veux, disait-il, qu'ils puissent jouer mes pièces à la fùte de leur mère, à la convalescence de leur pore ». Si nous lui disons que ses romans aussi sont pour eux, il ne nous en voudra pas.

Ceci nous mène à une troisième catégorie de romans, celle du roman pédagogique: auteurs, M"»^' de

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Genlis et Borquin. L'intention en est excellente. On U-^ veut écrire des livres qui amusent les petits et qui du même coup les instruisent. Les petits sont à la mode depuis la. Nouvelle Béloïseei V Emile ; et le xviu® siècle, ' après une assez scandaleuse jeunesse, se met sur ses I vieux jours à rédiger son Art d'être grand-père. Il est vrai que jusqu'alors je ne sais trop ce que des lecteurs de dix ou douze ans pouvaient aller chercher dans la bibliothèque ; ou plutôt, je le sais par les Mémoires du XVII*' et du xvm" siècles, et je frémis, ou je compatis.^ Les uns, ceux qui étaient bien élevés, lisaient des livres pieux, la Vie des saints, des livres d'histoire, par exemple et à condition que le précepteur ne fût pas un jésuite, ceux du bon Rollin suspect de jansénisme ; les autres lisaient M™** de Villedieu, M^^e d'Aulnoy, M"® Lhéritier. Mais les contes de ces dames, leurs contes de fées eux-mêmes sont d'une galanterie qui, si elle est presque décente, n*est en tout cas guère puérile. Il y avait une lacune à combler, et il faut savoir gré à Berquin comme à M"^® de Genlis de s'y être évertués. Ils marquent les commencements d'une littérature qui avait sa raison d'être et qui s'est prodigieusement développée de nos jours. Seulement, le souci d'instruire l'emporte de beaucoup chez Berquin et M"»^ de Genlis sur l'art d'amuser. Si les titres de Berquin : le Petit Grandison^ Sandfort etMerton, Y Ami des enfants, n'ont rien qui puisse mettre en défiance, bien des enfants ont dû faire la grimace en recevant Adèle et Théodore ou Lettres sur l'éducation contenant tous les principes relatifs aux trois différents plans d'éducation des PrinceSy des jeunes personnes et des hommes, voire même ses Veillées du Château ou Cours de m&rale à l'usage des enfants. J'aime à croire que les

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éditions qui se publient encore des Veillées du Château ne portent plus cet austère sous-litre et qu'elles sont une réduction du texte primitif qui formait trois volumes in-8'='. Toute nourrie de Jean-Jacques, soucieuse •de former des philosophes, des hommes de la nature et des âmes sensibles, M™'' de Genlis prêche à perdre haleine, et outre qu'elle risque fort d'ennuyer les enfants, sa leçon passe presque toujours au-dessus de leur tête. Si bien que, par une ironie du destin, le roman pastoral de Florian, qui croyait s'adresser au public lettré, ne peut plaire qu'aux adolescents, tandis que le roman pédagogique de M™"" de Genlis, qui voulait plaire à Tadolescence, s'adresse en réalité aux pères et aux mères de famille.

A tous ces imitateurs de Jean-Jacques le naturel a fait défaut. Aussi n'est-ce point par eux que l'influence de la Nouvelle Héloise a été féconde. Ce qu'il y a de grand chez Rousseau, la flamme de passion, les vues neuves et hardies, le sens profond de la nature, le génie seul pouvait le retrouver et nous le rendre, en Allemagne avec Goethe, en France avec Bernardin de Saint-Pierre d'abord, ensuite avec Chateaubriand, »!"»• de Staël, M™*^ Sand et les lyriques de 1830.

Mais avant d'arriver à Bernardin de Saint-Pierre et en suivant Tordre chronologique, nous rencontrons trois auteurs qui dans l'histoire du roman ne comptent pas moins que l'auteur de Paul et Virginie : Diderot, Choderlos de Laclos et Restif de la Bretonne. Ceux-ci, encore qu'ils doivent bien quelque chose, le dernier surtout, à Rousseau, n'appartiennent pas à la même famille intellectuelle que lui, et ils ont orienté le roman dans une direction toute différente. De là Tintérêt; ils sont des réalistes.

Avec eux nous sommes loin de Téglogue, plus loin du roman à Fusage de la jeunesse, et leurs œuvres sont de celles qu'il est bon de garder sous la clé. Le réaliste se doit, pour mériter son nom, de peindre la vie telle qu'elle est, mêlée d'un peu de bien et de beaucoup de mal ; il n'en évite pas, il n'en cache pas les laideurs, g tant s'en faut : il semble qu'il s'y attache de préférence et qu'il y sacrifierait plutôt tout le reste. A tort ou à raison, le mot de réalisme éveille dans notre esprit ridée d'un art qui ne va pas sans quelque bassesse ou ^' quelque immoralité; eten ce qui concerne Diderot,Laclos etRestif, la prévention n'est que trop justifiée. Peut-être même, si nous entendons par naturalisme une vérité de plusieurs degrés plus basse que celle du réalisme, conviendrait-il d'appeler Restif un romancier natura-

^ liste, pour le distinguer tout à la fois de Laclos et de Diderot.

Ni les romans de Diderot ni ses historiettes n'ont paru de son vivant, sauf les Deux amis de Bourbonne et VEnlrelien d'un père avec ses enfants publiés en 1773, sauf aussi une œuvre de pur dévergondage dont il n'y a pas à se souvenir. Ils ont paru, pour la plupart, dans les trois ou quatre dernières années du siècle, et le plus beau de tous, le Neveu de Rameau, n'a été imprimé qu'en 1823. Je ne refais point l'histoire des manuscrits, de leurs aventures et des risques qu'ils ont courus ; elle est curieuse, celle surtout du Neveu de Rameau traduit par Gœthe et publié en allemand, puis retraduit de l'allemand en français, avant que le texte original vît le jour. On trouvera tous ces détails

3i» LE ROMAN

dîin« l>\ceH'*nl'* •'«î:tiôQ de? '^'vnr^f //^ Ihdetot par M. Assézal. Mais parce qae le? romans de Diderot n"'ont pas été coonas d/^j.\uV siècle, faut-il les écarter d'une lii«*loire du roman au xvnr sièc't?!! est clair qu'ils n'ont pu avoir d'influence sur le roman du xvm* siècle : n*en a-t-il pas eu sur eux ? Quand et à quel propos les étudierait-on et comment pourrait-on les estimer à leur juste valeur, si on ne les étudiait pas à la date à laquelle ils ont été composés? Et si c'est sur le roman du xix* siècle qu'ils ont eu une action, si pcut-élre ils en ont eu une en particulier sur Balzac, rintéressant n*est-il pas de rappeler qu'ils ont été écrits entre 1700 et 1775 et d'expliquer qu'ils aient pu Télre ?

Ce qui les date, ce qui détermine leur place dans rhisloire du roman, c'est qu'ils ont tous une haute portée philosophique. Diderot vient après Hichardson et en môme temps que Rousseau ; on pourrait même dire qu'il devance Rousseau, puisque le premier de ses romans, la Religieuse, est de 1 i60, antérieur par conséquent d'une année à la publication, sinon àla rédaction de Vlléloise. Ils appartiennent tous à Tépoque où le roman, après avoirété longtemps un frivole amusement d'oisifs, était devenu une puissance au moins égale à l'art dramatique, un nouveau moyen offert au penseur de persuader et de dominer, un organe nouveau de la pensée. Ainsi la Religieuse est la plus sérieuse protestation que la philosophie du siècle ait élevée, non pas contre le couvent, mais contre les vocations contraintes et forcées, contre la funeste coutume dont se plaignait déjà Bossuet de « précipiter des âmes dans la religion ». La protestation est telle que Diderot paraît avoir été effrayé du retentissement qu'elle n'eût

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pas manqué d'avoir : il était prudent depuis sa captivité h Vincennes, il ne voulait pas compromettre, en la personne du chef, la cause de FEncyclopédie, si menacée et à laquelle il s'était dévoué corps et âme. Sans doute, pour un autre que lui, les révoltantes obscénités dont il a souillé ses romans eussent été une raison suffisante de les tenir cachés ; pour lui, pour le cynique Diderot, cette raison-là n'en était pas une. Il en fallait une autre, celle que je viens d'indiquer : ils ont tous ou presque tous une^si forte signification sociale qu'il en a eu peur.

Il ne peut être ici question de discuter les idées du philosophe ou du moraliste. La morale qui pourrait s'extraire de ses romans est souvent incertaine, toujours inquiétante. Elle est, au fond, une morale instinctive et individualiste qui ne reconnaît que des cas particuliers et n'admet pas de règle générale, le contraire par suite de la morale dont Tessence est d'être universelle. Elle est la révolte de l'individu contre la loi ; elle est la conscience individuelle érigée en juge suprême : et ceci peut mener loin, ceci mène loin, quand l'individu est Denis Diderot. Ses instincts étaient grossiers et on ne s'en aperçoit que trop. Mais comme il avait, avec d'assez bas appétits, une âme généreuse et capable de comprendre le beau sous tous ses aspects, même sous l'aspect du bien, il y a de quoi se dédommager avec lui de ses brutalités et de ses paradoxes. S'il déraisonne en voulant définir la vertu, il l'aime, et partout où il la rencontre il sait fadmirer. Dans bien des pages de Jacques le fataliste, du Neveu de Rameau^ des Deux amis de Bourdonne , le sentiment qui s'exprime est sain et véritablement élevé.

L^intenlion de donner au roman, à l'exemple de

Richardson et de Rousseau, une portée philosophique, est évidente chez Diderot, et il lui arrive de la marquer jusque dans le titre ou le sous-titre : Sur Vinconséquence du jugement public, Entrelien d'un père avec ses enfants, ou du danger de se mettre au-dessus des lois. Il ne cache pas que ses préoccupations sont graves. Chez lui, d'ordinaire, Tamour n'estpas le problème en discussion ; la vie en a d'autres qu'il croit plus dignes de réflexion et plus intéressants ; l'amour ne fait le sujet ni du Neveu de Hameau, ni de la Religieuse, ni àesDeuxamisde Bourbonne, ni de la plupart des récits intercalés dans Jacques Ze/a/a/tsfe. Mais quand le récit est une histoire d'amour, le sens n'en est pas pour cela plus frivole : aux yeux de Diderot, l'amour lui-même est un problème social, et c'est à ce point de vue qu'il a coutume de l'envisager, par exemple dans l'histoire de M^^ de la Carlière et dans celle de M"™^ de la Pommeraye. Là, plus encore que dans ses drames, il est le précurseur et le vrai maître de Dumas fils : entre la fin de Thistoire de M"»^ de la Pommeraye et les Idées de M^ Aubray le rapport est frappant.

Mais voici en quoi consiste et éclate son art. On s'est plaint, non sans raison, que les pièces à thèse de Dumas eussent trop l'air d'une démonstration. Quant à Richardson et à Rousseau, nous avons vu que leurs héros ne sont que leur porte-voix. En dépit de ses titres et sous-titres qui semblât annoncer un prédicateur, Diderot n'en estpas un ou il en est très rarementun dans son œuvre de romancier. Cela est d'autant plus remarquable qu'il avait, comme tous ses contemporains, le gortt de la prédication et que partout ailleurs, dans son théâtre, dans ses articles de l'Encyclopédie, il ne s'est pas fait faute de prêcher. Mais il était capable de faire

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autre chose et d'être un grand artiste. Dans ses petites nouvelles et dans ses romans, l'idée se dégage des faits, des gestes de ses personnages qui sont des créatures vivantes et distinctes de lui. L'ouvrage est formé d'anecdotes ou de scènes de la vie présentées sans commentaires. La pensée du philosophe est là ; à nous le soin de la formuler. Nous lisons sa relation en croyant assister à une scène de la réalité, et la conclusion, qui est souvent de très haute portée, a de plus le mérite de s'offrir d'elle-même à l'esprit du lecteur.

Comment arrive-l-il à imiter à ce point la vie, à nous en donner l'impression et presque le frisson?

Presque toujours, et si nous étions plus complètement renseignés peut-être dirions-nous : toujours, il rapporte ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu. Il a écrit la Religieuse après le procès de la sœur Suzanne Simonin qui, forcée par sa famille d'entrer au couvent de Longchamps, réclamait juridiquement contre ses vœux. Je ne doule pas que les aventures de M^^^dela Carlière, de M™^ de la Pommeraye et presque tous les récits épisodiques de Jacques le fataliste n'aient la même authenticité. Diderot transcrit les faits sans v introduire le moindre travestissement, sans prendre même la peine de changer les noms : il est à l'aise, puisque Tœuvre n'est pas destinée à l'impression. Tout le monde au xviii» siècle connaissait le neveu du musicien Rameau. Les héros de Ceci n'est pas un conte, Gardeil et M"® de la Chaux, ont vécu : Diderot était de leurs intimes, et il a joué dans leur existence le rôle qu'il s'attribue dans sa narration. Ailleurs, il nous introduit dans la maison même de son père, si bien que pour écrire sa biographie ou celle de sa famille, le mieux est souvent de consulter le romancier.

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Mais il ne suffit pas, nous avons déjà pu nous en convaincre, qu'un fait soit réel pour qu'il paraisse vrai dans un roman. L*art de Diderot a d'autres secrets. Il est un metteur en scène de premier ordre ; il excelle à encadrer les figures qu'il peint, et le cadre ajoute infiniment au relief de la figure. Ce sont mille petits détails de la vie familière qu'il groupe ou qu'il sème à travers le récit. A cet égard, V Entretien d\m père avec ses enfants vaut presque le Neveu de Rameau :

« C'était en hiver. Nous étions assis autour de mon père, devant le feu, l'abbé, ma sœur et moi. » Ainsi débute Ventretieti, Ils causent ;. le père, l'ancien coutelier de Langres, plaisante doucement son grand fou de Denis ; puis il y a une minute de silence. « Après cette plaisanterie, bonne ou mauvaise, du vieux forgeron, il se mit à rêver, à nous regarder avec une attention tout à fait marquée, et l'abbé lui dit : Mon père, à quoi rêvezvous ? » Il rêve à un épisode de sa vie dans lequel il s'est trouvé entre sa conscience qui lui commandait une chose, et la loi écrite qui lui en commandait une autre, et il va conter l'épisode à ses enfants : « Avant que je commence (dit-il à sa fille), sœurette, relève mon oreiller qui est descendu trop bas ; et toi (dit-il à Denis), ferme le pan de ma robe de chambre, car le feu me brûle les jambes. Vous avez tous connu le curé de Thivet... » Voilà de quelle façon Diderot sait engager un récit ; et pour accroître l'illusion de réalité, il y mêle de temps en temps les réflexions ou objections des auditeurs. De temps en temps, la porte s'ouvre ; un voisin entre et prend place dans le cercle après avoir échangé le bonsoir avec ceux qui sont là; un autre se présente qui a un conseil à demander ; et par cette

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porte ouverte, vraiment c'est l'air, c'est la vie qui pénètre dans l'œuvre du romancier.

Enfin, Diderot sait voir le trait caractéristique ou, selon son mot, la « verrue » qui individualise le personnage et qui fait de lui non plus une abstraction, mais un vivant. Il s'est expliqué là-dessus dans les dernières pages des Deux amis de Bourbonne. « Un peintre, dit-il, exécute sur la toile une tôte ; c'est l'ensemble le plus parfait et le plus rare... J'en cherche le modèle dans la nature, et ne Ty trouve pas... C'est une tête idéale ; je le sens, je me le dis. Mais que l'artiste me fasse apercevoir au front de cette tète une cicatrice légère, une verrue à Tune de ses tempes, une coupure imperceptible à la lèvre inférieure, et d'idéale qu'elle était à l'instant la tête devient un portrait ; une marque de petite vérole au coin de l'œil ou à côté du nez, et ce visage de femme n'est plus celui de Vénus, c'est le portrait de quelqu'une de mes voisines. » Diderot est admirable pour découvrir et nous faire apercevoir la verrue. Trop fréquemment,je le sais et je le regrette, celle qu'il nous montre est fort laide ; il va trop volontiers vers le détail sale, vers la gravelure, vers la trivialité, vers la difformité morale ou physique. Mais la toile est toute grouillante de vie et le portrait se grave fortement dans notre souvenir. Il note jusqu'aux tics de celui qu'il fait parler. On voit bien qu'il est allé à l'école chez Sterne, chez l'auteur de Tnstram Shandy et àxiVoyage sentimental, passé maître dans Tart de voir et de transcrire le petit détail extérieur des personnes et des choses ; Richardson aussi lui adonné des leçons, et lui a appris à démêler les menus motifs de nos actions, à voir le dedans des cœurs. Mais je ne crois pas qu'aucun romancier avant lui ait su si bien reproduire les mouve-

ments, les jeux de physionomie, et montrer, si je puis dire, le dedans par le dehors.

On lui a beaucoup reproché de ne pas composer. Le reproche n'est pas très juste. Il a horreur, il est vrai, et il l'a répété vingt fois dans Jacques le fataliste, de ce qu'on appellerait aujourd'hui la t fabulation livresque », dé rintrigue adroitement conduite vers un dénouement logique. Qu'est-ce que Ceci n'est pas un conte et les Deux amis deBourbonne, sinon la « tranche de vie » que tant de gens aujourd'hui s'efforcent de nous servir ? Et pourtant, ne nous hâtons pas trop de conclure. Sauf dans Jacques le fataliste où il a voulu imiter et peut- être avec une arrière-pensée de parodie l'allure sautillante de Sterne, il y a une composition chez Diderot et qui n'est pas de qualité médiocre : c'est, par exemple dans Y Entre tien d'un père, l'art de rassembler plusieurs historiettes qui tendent toutes vers la même fin, qui sont de même ordre, et dont le groupement fait paraître plus forte et plus générale l'idée de l'ouvrage.

A la rigueur, s'il n'avait pas écriile Neveu de Rameau, on pourrait soutenir qu'il n'est qu'un conteur, et la gloire déjà ne serait pas mince, puisque ce conteur fait tour à tour penser à Mérimée et à Maupassant. Après la Religieuse où il y a bien quelque monotonie, après Jacques le fataliste dont l'incohérence voulue est si impatientante, on pouvait douter, je l'avoue, que Diderot fût capable d'être un narrateur de longue haleine, de ramasser en une œuvre toute une vie, en un mot d'écrire un roman. Mais quoi ! la preuve est faite : il a écrit le Neveu de Rameau.

Je n'ignore pas que le Neveu de Rameau est étiqueté Dialogue par Naigeon et Satire par M. Assézat. Je n'i-

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gnore pas qu'il est toujours embarrassant et malaisé de cataloguer les écrits de Diderot et de dire dans quel genre au juste il convient de les classer. Mais je ne suis pas le seul aux yeux de qui \e Neveu de Rameau soit un roman et un des chefs-d'œuvre du roman français. Estce la forme dialoguée qui nous empêcherait de lui donner ce nom ? Tous les autres romans pu contes de Diderot, de Diderot qui était né avec le génie de la conversation, sont des récils dialogués.Iln'estd'ailleurspas le seul romancier qui ait ainsi procédé. On aurait quelque scrupule à nommer Gyp à côté de lui ; on peut nommer Tolstoï. La première moitié de la Sonate à Kreutzer est un récit dialogué, la seconde un monologue. Et il est bien permis de rapprocher la Sonate à Kreutzer du Neveu de Rameau. Sans même insister sur des rapports de pensée qu'il serait facile de marquer entre ces deux œuvres de génie, elles ont ceci de commun que dans l'une comme dans l'autre toute une vie humaine se présente en un puissant raccourci; et j'en conclus qu'ainsi que la Sonate à Kreutzer le Neveu de Rameau est un roman.

Œuvre vraiment extraordinaire, et où nous retrouvons à leur point de perfection toutes les qualités de Diderot romancier. Il a pris son héros dans la réalité contemporaine ; comme Mercier et Cazolte qui nous ont parlé de lui, Diderot l'avait maintes fois entendu causer au café delà Régence où il allait lui-même chaque soir voir jouer aux échecs en buvant sa demi-tasse. Il nous transporte dans ce café, au milieu des joueurs d'échecs qui vont tout à Theure oublier de « pousser leur bois » pour écouter et regarder Rameau. Derrière les vitres, il y a le va-et-vient de la rue, les passants afTairés ; eux aussi vont s'arrêter, et tandis que Ra-

meau fera ses gambades dans la salle du café, il y aura des faces de badauds collées aux glaces de la devanture, les unes rieuses, les autres presque effrayées. Dans ce cadre si réel, sur ce fond magistralement peint, deux silhouettes ressortent. L'une est Diderot ; il est là tout entier, avec sa verve, son sans-gêne, son éloquence, ses aberrations morales et ses élans magnanimes, peint par lui-même aussi bien que s'est peint Rembrandt. L'autre est Rameau : il serait devant nous en personne que nous ne le verrions pas mieux, grand, Téchine souple, gesticulant et grimaçant de tout son corps...

Qu'on l'écoute causer, et l'on connaîtra sa vie depuis le premier jour. Il est le neveu du grand musicien. Il n'est pas né sans talent, mais il n'avait qu'un talent incomplet, de ces velléités de produire qui n'aboutissent jamais. Il sent vivement la musique, et faute de dons véritables, faute aussi de courage, de volonté, avec ses grands doigts raides qu'il apostrophe et secoue violemment sans pouvoir les assouplir, il n'a pu être et n'est qu'un croque- note. De dépit et un peu de nécessité, après avoir essayé de donner des leçons et couru le cachet par tous pays, — il a voyagé en Bohême, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, « au diable vau vert », — il s'est fait parasite. Il est le parasite de tous les Sots millionnaires, de toutes les maisons opulentes qui veulent un bouffon. En dernier lieu, il était chez M^^' Hus, delà Comédie- Française, ou plutôt chez le financier Bertin qui est le protecteur en titre de M"® Hus; et hier soir, pour une bouffonnerie qui passait la mesure, il a reçu son congé.

Diderot le surprend au bon moment, au moment où

AU XVlIlo SIÈCLE 325

il est sur le pavé, furieux, plus aigri que jamais, au moment où la poche de fiel crève dans son cœur, où le regret d'avoir perdu une si bonne place, Tincerlitude du dîner de demain, le souvenir de Thumiliation récente le rendent presque éloquent et font monter à ses lèvres tout ce qui fermente en lui d'écume et do lie.

En une improvisation tumultueuse et accompagnée de mille pasquinades, il nous livre toute l'histoire de sa vie et toute sa philosophie de la vie. L'une est aussi méprisable que l'autre ; l'une a engendré l'autre. A jouer un rôle de valet, il s'est fait une âme de valet. Il n'est plus, semble- t-il, que bassesse et envie. Tantôt il s'acharne contre son oncle dont la gloire Timporlune, tanlùt contre le génie en général et contre toute supériorité ; tantôt contre la société, contre ses prolecteurs de la veille, contre la fortune, contre les richesses dont il enrage de n'avoir point sa part, contre la morale et contre sa conscience qui par instant le . gône encore un peu. Il crie son mépris, le mépris qu'il ' a de ses patrons, de Thumanité entière, de lui-même; ;. il prend plaisir à étaler sa gueuserie et sa platitude, - comme si en avilissant en lui l'homme il se vengeait de la vie elle-même.

« Je suis envieux. Lorsque j'apprends de leur vie privée (il parie des grands hommes) quelque trait qui les dégrade, je l'écoute avec plaisir; cela nous rapproche, j'en supporte plus aisément ma médiocrité. Je me dis : certes, tu n'aurais jamais fait Mahomet, mais ni l'éloge de Maupeou. J'ai donc ét«*, je suis donc fâché d'être médiocre. Oui, oui, je suis mr^diocre et fâché. Je n'ai jamais entendu jouer l'ouverture des liide^ (jalanteSy jamais entendu chanter Profonds abîmes du Tcnare; Nuit, éleimelle nuit, sans me dire avec douleur : Voilà ce que tu ne feras jamais» J'étais donc jaloux de mon

oncle; et s'il y avait eu à sa mort quelques belles pièces de clavecin dans son portefeuille, je n'aurais pas balancé à rester moi et à être lui », etc.

« Il est dur d'être gueux, tandis qu'il y a tant de sots opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis, le mépris de soi, il est insupportable. — Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là? — Si je le connais! Combien de fois je me suis dit : Gomment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris à quinze ou vingt couverts chacune, et de ces couverts-là il n'y en a pas un pour toi ! Il y a des bourses pleines d'or qui se versent de droite et de gauche, et il n'en tombe pas une pièce sur toi! Mille petits beaux esprits sans talents, sans mérite, mille petites créatures sans charmes, mille plats intrigants sont bien vêtus, et tu irais tout nu! et tu serais imbécile à ce point! Est-ce que tu ne saurais pas flatter comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre? Est-ce que tu ne saurais pas te mettre à quatre pattes comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas favoriser l'intrigue de Madame et porter lé billet doux de Monsieur comme un autre? » etc.

On voit la vanité qui reparaît ici. Tel est bien le fond de cette âme : une vanité blessée et dont la blessure s'envenime chaque jour. Tombé au plus vil métier, au métier de flatteur et de laquais chargé d'amuser les fermiers généraux pendant qu'ils digèrent, il a mis son ambition à exceller du moins là ; et il n'y a que trop réussi. Il n'a plus ni fierté ni dégoûts; mais il est un grimacier sans égal, et c'est ce qui fait le comique intense de tout ce dialogue. A l'heure même où Rameau se désole, s'irrite d'être sans place et sans ressources, où il n'a dans le cœur que de la colère et de la haine, il continue, moitié par vanité, moitié par habitude professionnelle, son rôle de Triboulet. Une conversation qu'il rapporte est une scène qu'il joue ; il change à chaque réplique de voix et de figure. Est-il question d

violon ? Il croit en tenir un ; son bras droit simule le

mouvement de Tarchet, sa main gauche semble se prof mener sur la longueur du manche ; s'il fait une note

fausse, il s'arrête, remonte ou baisse la corde, la pince

de l'ongle pour s'assurer si elle est juste, puis reprend > le morceau où il Ta laissé. Diderot lui suggère-t il les

paroles qui pourraient fléchir M"® Hus ? Il se prosterne,

il colle son visage contre terre, il paraît tenir entre ses f deux doigts le bout d'une pantoufle et il murmure en

sanglotant : « Oui, ma petite reine, oui, je le promets ».

Après quoi, il se redresse et se reprend k discourir le V plus sérieusement du monde.

I Entre vingt passages où nous le voyons grimacer

ainsi, le plus frappant est celui où il compare la musi- ^ que italienne et la musique française. Il se lève ;peu à

peu il « entre en passion », il fredonne à mi-voix, puis

viennent « les gestes et les contorsions du corps ». '^ Bientôt, il est à lui seul « tout un orchestre, tout un I théâtre lyrique. . . , courant, s'arrétant avec l'air d'un éner-

\ gumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche » ;

il chante, il danse, il imite les divers instruments. C'est

alors que les joueurs d'échecs interrompent la partie ff commencée et que les promeneurs se pressent devant f le café de la Régence ; une sorte d'enthousiasme fréné-

tique s'est emparé de lui ; la sueur ruisselle de son ^ visage mêlée à la poudre de ses cheveux. Un instant, ! le bouffon se transfigure, devient à la fois effrayant et

[ sublime; ce qu'il y a en lui de génie avorté tressaille ^ et se débat. « Que ne lui vis-je pas faire? s'écrie f Diderot à la fin de cette étonnante scène dont semblent

s'être souvenus Hugo dans les derniers vers du Satyre \^ et Tolstoï dans le Chant du cygne. Il pleurait, il riait, il

soupirait, il regardait ou attendri, ou tranquille, ou

furieux ; c'était une femme qui se pâme de douleur, c'était un malheureux livré à tout son désespoir; un temple qui s'élève; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant ; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes; un orage, une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre. C'était la nuit avec ses ténèbres, c'était l'ombre et le silence, car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à fait perdue. » La crise passée, Rameau reste quelques minutes immobile et muet sur une banquette, les bras pendants, les yeux à demi fermés ; puis il avale deux ou trois verres de limonade, renoue l'entretien, et recommence à baver sur les morts et sur les vivants.

On ne lit pas le Neveu de Rameau sans y admirer la souplesse et la variété du style, à la fois si facile et si mordant, si spirituel et si imagé, qui tantôt se concentre en une formule et jailWt en un trait, tantôt s'épanouit en une rhétorique abondante et superbe, digne de Hugo. On admire plus encore la puissance créatrice qui s'y révèle. Rameau est, en effet, une création d'une étrange ampleur. En lui il n'y a pas seulement un individu qui a existé, Tex-protégé de M"« Hus, le « surintendant de ses chiens et de ses chats ») ; en lui il y a le « raté » avec ses fureurs d'impuissant, ses jalousies et ses rancœurs, le raté de Fart el des lettres autour de qui Diderot a eu soin d'évoquer les noms de Palissot, de Poinsinet, de Fréron, de ceux qu'à la même époque Voltaire étrillait dans le Pauvre diable. Mais à pareille date, à la veille de la Révolution, le raté de l'art et des lettres est celui-là même qui va sous peu rédiger les journaux, monter à la tribune des

clubs, mellrele sabre aux mains des égorgeursde septembre et les pousser en avant ; dans les injures que Rameau jette aux riches, aux puissants, dans le débordement lyrique de son envie gronde déjà un Ça ira, et rinforme chapeau qu'il retape d'un coup de poing sur sa tête se contourne en bonnet phrygien. Le personnage atteint par là aux plus vastes proportions, et le dernier mot de ce dialogue écrit en 1762 devient pour nous qui savons Thistoire des années suivantes une espèce de prophétique menace, quand au bonsoir que Diderot lui donne d'un ton de mépris : « Que je vive, répond Rameau, encore seulement une quarantaine d'années; rira bien qui rira le dernier ! »

Estimerons-nous, après cela, que Diderot soit, comme on Ta dit de nos jours, « tout allemand » ou « tout anglais » ? Son art est un retour à la tradition même de Fart national, au vieux fonds français. Ce ne serait pas lui rendre pleine justice que de le rapprocher de Lesage, quoiqu'il y ait parenté entre eux : il le dépasse de toute la tête. Dans notre littérature, il n'y avait rien de comparable au Neveu de Rameau depuis Tartuffe et M.Jourdain ; il n'y a rien de comparable jusqu'à Vautrin et au père Goriot. Ici, le réalisme de Diderot rejoint d'un côté Molière et de Tautre Balzac.

Il peut y avoir une autre formule du roman réaliste.

L'art de Diderot n'est pas entièrement et rigoureusement impersonnel, quoiqu'il sache sortir de luimême et créer des êtres qui ne lui ressemblent pas. 11 n'est pas, comme Jean-Jacques, en chacun de ses héros ; mais il est en général un des acteurs de ses récits dialogues. Dans le Neveu de Rameau^ il est là, en

face du monstre ; il est là pour lui donner la réplique, pour opposer à ses odieuses professions de foi la protestation du bon sens et de Thonnêteté, et lui crier à certain moment : « Ah 1 malheureux ! dans quel état d'abjection vous êtes tombé ! »

Laclos apporte dans le roman un art qu'il ne suffirait même plus de qualifier d'impersonnel, quil faut, selon le mot du xix« siècle, appeler l'art impassible.

Nous ne saurions rien de sa biographie si nous n'avions que son livre pour nous renseigner. Ne cherchons pas dans les Liaisons dangereuses des confidences, des détails sur lui et les siens comme aime à en donner Diderot, comme il en donne dans V Entrelien d'un père avec ses enfants,. Four nous renseigner, nous devons nous adresser à ceux de ses contemporains qui Font connu. Par malheur, ils ne nous parlent que des douze ou quinze dernières années de sa vie. Ils nous font connaître Choderlos de Laclos à partir du jour où il a joué un rôle dans la Révolution. De 1789 à 1792 son nom reparaît sans cesse dans les journaux \ il en rédige luimême un, le journal des Amis de la constitution, c'està-dire du club des Jacobins ; il est le conseiller du duc d'Orléans, de Philippe-Egalité, et peu s'en est fallu qu'il ne pérît avec lui sur l'échafaud. Devenu général d'artillerie, il a fait les grandes guerres de la République, et il est mort à son poste, à Tarente, en 1803 ; ceci est très bon à savoir. Mais enfin toute cette période de son existence est postérieure à la publication des Liaisons dangereuses qui datent de 1782. En 1782 il avait quarante et un ans, il était officier déjà, en garnison à Tîle de Ré : voilà tout ou presque tout ce que nous savons de son passé, et nous ne le savons pas par lui. Devinel*ait-oiî à le lire quelle était sa profession î Pressen-

lirait-on dans le romancier de 1782 le démocrate de 1789 ou le soldat de l'an II ? Il n'avait rien écrit jusqu'alors que quelques vers dans le mauvais goût de Tépoque ; il n'a guère écrit depuis que des articles de politique ou des traités d'art militaire ; trois articles qu'il a publiés dans le Mercure du 17 avril, du 24 avril et du 15 mai 1782 sur la Cécilia de miss Burnet sont insignifiants. C'est une sorte d'énigme dans notre littérature que ce roman des Liaisons dangereuses dont le succès a été prodigieux sans qu'il ait, semble-t-il, attiré les yeux sur la personne de l'auteur et qui demeure isolé dans la vie de l'auteur, comme en dehors de sa vie. L'intention est manifeste chei Laclos de réagir contre l'exemple et l'école de Rousseau, contre le règne et l'abus du moi. Il s'est abstrait autant qu'il est possible à l'homme de s'abstraire de sa création, et l'impersonnalité de l'art ne saurait être poussée plus loin. Reste à se demander si dans le sujet qu'il traitait l'intérêt de sa réputation et de son honneur n'était pas de la pousser moins loin. Ceux qui l'ont approché ont beau nous assurer qu'il était « bon époux, bon père », qu'il

était un très honnête homme : j'ai peur qu'après l'avoir lu il ne nous reste un doute...

Tilly, dans ses Mémoires^ a tracé la silhouette de Laclos. C'était, dit-il, « un grand monsieur maigre, jaune, en habit noir ». Très froid, au surplus, très silencieux, plus porté à observer qu'à se répandre. Un jour néanmoins, au dire de ce même. Tilly^ il se serait laissé arracher quelques aveux ; il aurait déclaré que les personnages des Liaisons dangereuses avaient été peints d'après nature, que celui-ci était un de ses camarades de régiment, celle-là une marquise de Grenoble. Que nous font leurs noms ? Des noms, il y en

aurait bien d\iulres à citer, auxquels n'a pas songé Tilly , et par exemple celui de Tilly lui-môme. Il va de soi que Laclos aprisson point de départ et ses matériaux dans la réalité ; mais c'est la vérité générale dont il a revêtu le portrait individuel qui en fait le prix, et il n'y a que le léger et impertinent Tilly pour ne pas s'en apercevoir, pour chercher là une « chronique scandaleuse » analogue à celle qu'il rédigeait au début de la Révolution. Le livre de Laclos est le dernier aboutissement du roman licencieux, du roman de mauvaises mœurs dont le xvni*" siècle nous a laissé tant de spécimens ; il en est presque le dernier en date, il en est la fleur, la fleur vénéneuse. Mais en même temps que de Crébillon fils il procède de Richardson. Il serait long d'indiquer tout ce que Laclos doit à Richardson. Il ne lui doit pas seulement des situations, telles que la mort de M*"*^ de Tourvel, ou quelques-uns des traits dont il a composé le caractère de Valmont. Bien qu'il ait cent fois plus de talent que lui, il est son élève ; il a pris chez lui ses premières leçons d'analyse et de psychologie. Aussi, malgré de trop visibles analogies dans le sujet qu'il traite avec ceux que traitaient Crébillon fils et ses émules, il leur est très supérieur. Ceux-ci n'avaient guère d'autre but que d'amuser le public ; il a des ambitions plus hautes. Le titre, un peu prudhommesque, de « Liaisons dangereuses » semble annoncer des prétentions de mora- ' liste, et c'est une impression que pourrait confirmer la préface ; ne soyons dupes ni de la préface ni du titre. La vérité est que Laclos ne s'inquiète ni de corriger ni de pervertir ses lecteurs ; il fait minutieusement et froidement sa besogne d'analyste. Son but, à lui, est de faire œuvre d'art. C'en est une, en effet, merveilleuse et infâme.

AU XVIIl» SIÈCLE 333

Je ne puis et ne veux indiquer le sujet qu'en deux mots. Il s'est proposé de peindre le Don Juan français du xviu* siècle dont Crébillon fils n'avait tracé qu'une légère esquisse dans les Egarements et dans le Hasard du coin du feu. Son Don Juan est Valmont. Valmont ne vit que pour l'amour et personne n'est plus incapable d'aimer, car il n'est que vanité. Séduire et perdre celles qu'il a séduites, acquérir ainsi le renom d'homme irrésistible et redoutable, tel est son unique souci. Pour atteindre son but, pour assurer son triomphe, rien ne lui coûte ; il est tour à tour et avec même maîtrise

brutal ou hypocrite ; il viole le secret des lettres comme il sait à l'occasion forcer et fouiller un secrétaire ; il a les ruses du forçat avec les grâces suprêmes et le dandysme accompli d'un mondain de ce temps-là. Il n'a pas que de l'élégance; il a de l'esprit et une perspicacité sans égale au service de ses passions. Il analyse les actes et les propos dautrui, s'analyse lui-même, se regarde agir, toujours maître de lui. Il est un gourmet et un artiste en vice ; il est le génie du mal, Satan en habit à la française.

Laclos a-t-il exagéré ce qu'il y avait de perversité savante et de cruauté dans le donjuanisme des salons aux environs de 1780 ? Qu'on relise les Mémoires de ceux qui furent à la même date les Valmonts de la réalité, les Mémoires du duc de Richelieu ou du comte de Tilly entre autres. Cinquante ouvrages, autobiographies ou recuei's de correspondances, sans parler des écrits de Chamfort, sont là pour prouver que Laclos a vu juste et combien son observation est pénétrante.

En regard de Valmont il a placé M°^® de Merteuil. Elle est la femme que fait forcément éclore une société dans laquelle l'homme à la mode s'appelle Richelieu ou Val-

mont. Elle est la perfidie fémioine en lutte avec Tégoïsme masculin. Elle aussi, elle est toute vanité. Elle met sa vanité, non plus comme Valmont, à étaler ses conquêtes, mais à faire des dupes, à mener une vie aussi dissolue que la sienne en conservant la considération du monde. Et à ce jeu, étant femme, elle est supérieure môme à Valmont ; sa rouerie l'emporte sur celle de l'homme. En d'autres termes, elle est pire que Valmont. Abandonnée ou compromise, elle peut tuer, et elle tue : elle tue avec une lettre qui ne compte pas vingt lignes.

Mais voici ce qui, plus que tout le reste, est d'une psychologie subtile et profonde. Valmont et M""' de Merteuil sont amis et pour ainsi dire associés jusqu'aux cinquante dernières pages du roman ; ils s'admirent l'un l'autre, ils aiment Tun en l'autre le confident de leurs prouesses ; ils s'estiment ainsi que deux confrères sans rivaux possibles dans leur art. Eh bien ! ils sont destinés à se haïr un jour. L'heure doit arriver, elle arrive, où ces deux orgueils se heurtent et se trouvent aux prises. La guerre est déclarée, et entre eux la guerre c'est la mort avec l'ignominie. Ils publient les secrets qu'ils s'étaient confiés ; Valmont est obligé de se battre avec un honnête homme dont il avait fait sa dupe, et meurt d'un coup d'épée ; M"*« de Merteuil, montrée aux doigts, est réduite à s'enfuir en toute hâte à l'étranger.

L'œuvre est faite à la perfection. Je ne parle même pas des qualités du style : cela est écrit avec un stylet d'acier. Mais entre tant de romans par lettres, éclos du succès de Clarisse Harlowi*, et de la Nouvelle Héloise, il n'en est aucun, sans excepter ces deux-là, où l'intérêt foit aussi bien co'nduitv aussi g^radué, ausisd cantinii^

Laclos dissèque les âmes de ceux et de celles qu'il met en scène sans interrompre ou ralentir un seul instant la marche de Taction. On n'a jamais eu plus d'adresse, etles Liaisons dangereuses pe\i\eniéiTevegdi.vdées comme ^ le premier roman bien fait qui ait paru en France. La Princesse de Clèves, Manon Lescaut sont quelque chose de plus et de mieux que des œuvres bien faites : œuvres d'inspiration toute pure, qui ont devancé la théorie, qui ne se recommencent pas, qui ne s'imitent pas. Il en va autrement des Liaisons dangereuses : on y peut apprendre à bâtir et à écrire un roman. L'art y a pleine conscience \ de ses moyens et de ses effets. On serait même presque tenté de penser qu'il y a là un peu trop d'art et d'intelligence. Car avant toute autre chose, Laclos est un homme très intelligent. Sans un mot cru, sans un gros mot, il est allé dans l'analyse du vice plus loin que n'est allé personne. Les caractères qu'il nous peint, il les construit et les développe en psychologue impeccable ; rien n'y manque et chaque trait vient en son temps. Quand M™« de Tourvel, la pieuse et douce M"« de Tourvel, s'est prise au piège de Valmont, quand elle succombe^ Laclos sait très bien voir que chez une pareille femme la faute ne peut être qu'un excès et un égarement de la pitié ; il lui fait dire : « Vous êtes donc heureux ? et heureux par moi... je sens que cette idée me console ». Gela est d'une délicatesse extrême ; cela fait songer à l'Eloa de Vigny, à l'ange descendu du ciel pour consoler celui qui souffre et en qui son innocence n'a pas reconnu le démon :

Seras-tu plus heureux, du moins? Es-tu content?

Surtout, cela est d'un sentiment tout à fait juste. Et nléanmoins, on n'est pa» pleineiîient satisfait ; on àin*

336 LE KOMAN

cerne trop le travail de la réflexion, le calcul du psychologue qui compose logiquement et méthodiquement ses personnages. Ainsi procède Stendhal qui a pu connaître Laclos en 1800, quand ils étaient tous deux à Tarmée d'Italie, qui connaissait en tout cas son œuvre et lui doit beaucoup. Il semble que Prévost ne procède pas de la même manière : il ne raisonne ni ne calcule ; ses personnages s'imposent à lui ; il voit sa petite Manon, son pauvre chevalier Des Grieux, il les voit agir et il raconte ingénuement ce qu'il voit sans s'être dit : ici, ils prononceront tel mot; là, ils feront tel geste...

Mais j'ai Tair de reprocher à Laclos d'avoir du talent au lieu de génie. Reconnaissons son talent, et venons à une plus sérieuse critique. Puisque j'ai nommé Stendhal, qu'on oppose à la figure de M"*® de Tourvel celle de M™® de Rénal : on verra bien ce qui manque à l'œuvre si adroitement, si habilement faite de Laclos. Il avait beau être un peintre et un observateur hors pair de son époque : il était de son époque. A côté de Valmont et de M"»^ de Merteuil il a voulu peindre une honnête femme, M"^* de Tourvel, et une jeune fille, Cécile de Volanges, toutes deux victimes de la scélératesse des deux complices : il n'a pas réussi. Son honnête femme est une dévote et une prude; sa jeune fille est une petite sotte qui n'est pas très loin de devenir un petit monstre. C'est grand dommage ; nous aurions eu vraiment besoin de rencontrer ici un cœur droit, une âme simple, pour nous détendre et nous rassurer : point de lecture qui cause une impression plus pénible que celle des Liaisons dangereuses. Et puis il est regrettable pour l'impassible Laclos qu'il ne soit tout à fait supérieur que dans la peinture du mal. L'art

AU XVlllfi SIÈCLE 337

n'a le droit d*être impassible qu'à la condition d'exprimer en même temps que les laideurs de la vie ce qu'elle offre de sain, de bon et de pur ; sans quoi, il faut un cri comme celui de Diderot : « Ah ! malheureux ! dans quel état d'abjection vous êtes tombé î » Ce cri, Laclos ne l'ayant pas eu aux lèvres, nous sommes en droit de nous demander s'il l'avait dans le cœur. Que nous importe le dénouement? Le châtiment aux dernières pages de Valmont et de M™« de Merteuil ne suffît pas à donner à l'œuvre une moralité. En sorte qu'après avoir reconnu l'impersonnalité de son art, après avoir en vain cherché dans son livre son moi, sa personne morale, j'en arrive maintenant à craindre de trop bien connaître Laclos par son livre. Bon père, bon époux, tant qu'on voudra ; sa conduite a pu être honorable au début comme à la fin de sa vie. Mais alors c'est qu'avec une conscience droite et une volonté forte il avait une imagination étrangement corrompue ; et cela, nul témoignage, ni celui de Tilly qui d'ailleurs n'est pas un juge fort autorisé en pareille matière, ni celui de personne ne saurait nous Tôter de l'idée. Au fond, l'art le plus impersonnel est encore, est toujours l'expression d'une âme, et il ne se peut pas que ce que nous créons ne laisse rien entrevoir de ce que nous sommes.

Avec Restif de la Bretonne, on n'est pas embarrassé de savoir à qui on a affaire. Outre que son moi s'étale et déborde dans tous ses ouvrages, il en est un grand nombre qui ne sont qu'une histoire à peine transposée de sa propre vie. Tel est celui qui s'intitule la Vie de monpère'y tel, également, ]e Paysan perverti dont il est le héros principal ; après quoi il a repris la plume et a

rédigé les quatorze tomes de Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé^ où toute sa vie est de nouveau racontée et presque jour par jour. Si nous ne savions pas quel il a été, c'est que nous ne le voudrions pas. Mais il est plus facile de le comprendre que de le dire; et il est impossible d entrer dans des détails sur son cas physiologique ou plutôt pathologique. Bornons-nous à rappeler qu'il a composé un calendrier où chaque jour de Tannée correspond au nom d'une femme qu'il a aimée, et qu'il aurait pu, si ses calculs sont exacts, en composer un autre du même genre avec les noms de ses enfants. S'il faut Ten croire, en 4775, à la fin de sa vingt et unième année, il était déjà père pour la vingtième fois. Un de ses écrits porte en titre : Lepor-nographe^ et malgré les intentions morales qu'il affiche, qu'il a, le mot est devenu un qualificatif inséparable de son nom. On est donc tenté de s'écarter avec dégoût. On referme le livre...

Mais dès qu'on l'a refermé, une espèce de scrupule ou de remords vous vient. Car d'une part, à travers sa bestialité on a enlrevu autre chose, presque des éclairs ou des lueurs de génie ; et d'autre part, on songe à ses origines, au milieu dans lequel il a vécu, au dur et constant labeur de toute sa vie. Restif est fils de paysans, et il est un ouvrier. Il est né en 1734 en Bourgogne, à Sacy. Ses parents étaient des cultivateurs qui possédaient la ferme de la Bretonne. Quant au nom de Restif, si nous en croyions la Généalogie placée en tête de Monsieur Nicolas^ il serait la traduction populaire du mot latin pertinax qui signifie également têtu, et les Restif de la Bretonne remonteraient en droite ligne à l'empereur Pertinax, successeur de Commode. Il est permis de n'en pas croire la généalogie dont Restif

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était le premier à sourire. Il avait treize frères ou sœurs... Quelle puissance de vie dans ces familles d'autrefois, avant la Révolution et TEmpire, avant la grande saignée que nous ont faite vingt années de guerre et dont la race est demeuréeà jamais affaiblie! Lagrand'mère de Diderot avait eu vingt-deux enfants ; il y en avait seize dans la maison de Bagnols où Rivarol est né, et pour ce qui est de Restif, nous venons de voir que s'il avait voulu rassembler ses fils et ses filles en "un repas familial, il aurait fallu mettre le couvert en plein air, sur la place publique ou le champ de foire. Il apprit tant bien que mal un peu de lalin, lut à la dérobée quelques romans de Gomberville et de M™« de Villedieu ; entre temps, il gardait les brebis et les vaches dans de riants vallons, en compagnie de quelques mauvais drôles. Bientôt, il fut mis en apprentissage à Auxerre chez un imprimeur, chez Fournier dont il n'a jamais publié le nom dans les récils de sa jeunesse : la chose est d'autant plus digne de remarque qu'il ne se gêne pas pour nommer les gens qu'il a connus et raconter leurs aventures avec les siennes. M'»^ Fournier s'appelle dans Monsieur Nicolas comme dans le Paysan perverti Mme Parangon ; et quoique Tamour qu'il lui avait voué soit loin de nous apparaître aussi sublime et poétique qu'à lui-même, ce scrupule de délicatesse, extraordinaire de sa part, est peut-être la plus forte preuve qu'il nous ait donnée de sa tendresse pour elle. En 1755 il quitte Auxerre et arrive à Paris ; il travaille à l'imprimerie du Louvre, ne tarde pas à épouser une affreuse mégère, Agnès Lebègue, et le malheureux satyre trouve à son foyer l'expiation de ses fautes. Il est très pauvre : sa femme gaspille le peu quMl gagne; il passe loutei ses journées^ à l'atelier/ emportai! I avea lui so'nf

déjenner qui se compose d*aii croâton de pain ; de temps à autre il a deax soos pour s^acheter une saucisse. Cependaut, rien ne peut épuiser Tardeur et la surabondance de vie qui est en lui ; son cerveaa fermente, il faut qu*il écrive, et en 1766 l'ouvrier imprimeur publie son premier roman : La famille vertueuse, Dès lors, les volumes succèdent aux volumes avec une facilité et une rapidité stupéfiantes, sans que Tautenr puisse déposer son tablier d'ouvrier. En une trentaine d'années il produit environ 230 volumes. II est tel de ses romans, La fille naturelle^ qu'il rédige et met au net en six jours ; il en est d'autres qu'il ne prend même pas le temps d'écrire : il les imprime au fur et à mesure qu'il les imagine. La réputation, réputation louche, lui est venue à dater du Paysan perverti : la fortune ne vient pas. Les libraires refusent de payer ce qu'ils lui doivent et vendent des contrefaçons de ses ouvrages, si bien qu'à la fin de sa vie il a tout juste de quoi imprimer Monsieur Nicolas^ sans qu'il lui soit possible de faire exécuter les estampes qu'il se proposait d'y Joindre et dont il avait marqué avec soin le sujet. Aujourd'hui, un exemplaire complet de ses œuvres se vend trente ou trente-cinq mille francs...

On ne peut et on ne doit aborder un pareil écrivain qu'avec répugnance ; mais on ne saurait s'empêcher d'avouer qu'il était, selon un mol qui a été appliqué à d'autres et s'applique à lui mieux qu'à aucun autre, une force de la nature. Essayons de l'évaluer;, prenons, comme il sied, l'étrange animal avec des pincelles, déblayons la fange immonde, et voyons ce qu'il y a par là-dessous.

Il était né, il est resté homme du peuple, et ceci pourrait nous promettre un art nouveau, original, des

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œuvres toutes différentes de celles que produisait entre 1770 et 1789 une littérature de salon et d'académie. Notre attente avec lui n'est pas tout à fait déçue, à condition d'aller droit aux ouvrages qu'il a fait paraître à partir de 1780. Jusque-là son originalité, qui du reste ne s'est jamais complètement dégagée, s'entrevoit à peine. C'est peut-être un avantage pour un littérateur d'être dépourvu de culture première, mais c'est aussi un danger. Oui, en un certain sens, c'est un avantage d'être un ignorant : on l'a dit de Marivaux en jouant un peu sur les mots, en entendant par là qu'il avait consulté la vie plus que les livres et n'avait pas subi comme son époque le despotisme de l'art classique, des traditions d'art gréco-latines. On le dirait plus juste ment de Restif. Son ignorance fait sa confiance en lui ; tout lui est nouveau, tout lui semble une découverte ; le matin il invente la poudre et le soir il découvre l'Amérique. « C'est étonnant, M""® Cardinal, dit le héros de M. Ludovic Halévy, ce qu'on découvre de choses dans l'histoire. » Evidemment ; tout est neuf à qui n'a presque rien lu. Et certes celui-là est condamné à dire bien des paroles inutiles, à remplir ses écrits de naïvetés, de bévues, de sottises qui nous feront hausser les épaules : il se peut, en revanche, qu'étant en dehors de la tradition et de la routine il rencontre çà et là dt s idées ou des sources de beauté que n'auraient pas rencontrées des gens plus instruits. Mais ce^manque de culture première a aussi son danger. Un jour ou l'autre, il faut bien en arriver à ouvrir un livre, à entendre ce qui se dit et se répète ; et le goût, dont l'éducation n'a pas été faite, est à la merci des modes présentes contre lesquelles rien ne l'a mis en garde.

Tel est le cas de Restif. Il a d'abord oscillé entre

Tf-f

toutes les influences littéraires et philosophiques qui vers 1770 se disputaient Tempire. A mesure qu'il lisait et qu'il apprenait à connaître un des romanciers en renom, il en devenait Timitateur etTinvolontaire parodiste. H a successivement imité l'abbé Prévost, M"* Riccoboni, Richardson ; il a été, selon que le vent souillait d'un côté ou de l'autre, philosophe de la raison et philosophe du sentiment. C'est de Rousseau surtout, le vrai maître alors de l'opinion, qu'il a subi la tyrannie. On le nommait de son temps « le Jean-Jacques du ruisseau » ; le mot est joli et le caractérise bien, au moins dans sa première manière. lia l'orgueil de Jean- Jacques, avec mainte aberration morale de plus qae lui; comme lui, il se raconte dans tout ce qu'il écrit ot raconte cyniquement tout ce qu'il a pu faire; comme lui, il prêche à tout propos et non seulement dans ses traités, le Pornographe, ï Anthropographe y le Thesmographe et autres graphes^ mais aussi dans ses romans ; comme lui, il entend tout réformer, la morale, les lois, la police et jusqu'à notre système orthographique. Je ne prétends pas qu'aucune des réformes qu'il conseillait n'eût sa raison d'être et ne méritât d'être essayée : n'est-il pas question aujourd'hui de mettre notre écriture en accord avec notre prononciation? Il y a des œuvres entières de Reslif (entre autres les quatorze tomes de Monsieur Nicolas) qui sont orthographiées de la sorte. Je ne prétends pas davantage que son lyrisme ne soit jamais aimable ou touchant et que sa sensibilité ne puisse à l'occasion nous aller au cœur. Plus souvent, elle risque de produireun effet comique. Je ne citerai qu'une phrase, une phrase de Monsieur Nicolas dans laquelle il évoque son départ d'Auxerre et ses adieux à la céleste M"' Parangon. Pour en goûter tout le comique, il est

bon de savoir qu'il a commencé Monsieur Nicolas avant la Révolution, qu'il ne Ta achevé qu'en 1796, qu'il y revenait, le revoyait, le complétait et le mettait au courant d'année en année. Il évoque donc ses adieux à Mme Parangon, et voici la note au bas de la page : « Ho ! Hol je fonds en larmes en relisant ce traitle27mai 1788, au bout de trente-trois ans! Je fonds en larmes le 12 auguste 1790 ! le 12 mai 1791 ! le 5 décembre 1794 en casant (terme d'imprimerie, il imprimait lui-même son livre)! le 12 février 1795, en lisant la tierce (autre terme d'imprimerie) ! »

Il V a dans Restif la caricature de Rousseau ; cela est incontestable. La caricature n'est que trop visible dans celui de ses premiers romans qui a passé auxviii* siècle pour son chef-d'œuvre, le premier qu'il ait signé de son nom : le Paysan perverti. Il lui a donné un peu plus tard une suite : \d^ Paysanne pervertie, et finalement il a fondu les deux ouvrages en un seul qu'il a bizarrement intitulé ; le Paysan-Paysanne pervertis ou les dangers de la ville. Cette addition n'a fait que gâter encore son œuvre; la première forme en était un peu moins exécrable. Les quatre tomes qu'elle comporte ont paru en 177G, et du coup Reslif s'est trouvé célèbre. En neuf ans, le Paysan perverti a eu dix éditions ; la traduction allemande en a eu quatre, et la traduction anglaise quarante-deux : les Anglais ont un excellent estomac. Le sous-titre nous avertit déjà que Restif imite Rousseau : les dangers de la ville, la ville corruptrice, vieux thème auquel la Nouvelle Héloïse avait donné une vogue nouvelle, et grâce au génie de Jean- Jacques l'apparence d'une vérité. Comme Restif se prenait lui-même pour une victime de la ville, il a mis 1^ toute sa fougue; il est sincère, il est convaincu. Mais

il s'est joué un bien mauvais tour dans la suite, en publiant MonnPAir NicolaSy c'est-à-dire ses propres Mémoires; car il résulte de ce qu'il y avoue de sa jeunesse qu'il n'avait pas attendu son arrivée à la ville pour être ce qu'il est, et que la ville n'avait plus rien à corrompre en lui. N'importe, sa conviction làdessus est inébranlable, et il s'évertue à nous montrer en la personne de son paysan Edmond les ravages que la ville ne peut manquer de faire en nos âmes. Edmond, en effet, devient, — à moins qu'il ne soit d'origine, — un affreux sacripant 11 commet les crimes les plus monstrueux : il ne s'agit ni de vols ni d'assassinats. Il roule à la plus crapuleuse débauche; il outrage M"»*' Parangon elle-même, la sainte M™^ Parangon. En fin de compte, sur le point d'être arrêté, il résiste aux gens de police, en poignarde cinq ou six, est pris et envoyé au bagne. Il s'échappe de Toulon : tel Jean Valjean, le forçat de Hugo. Son cœur s'est ouvert ; il a compris, il déplore ses erreurs ; il n'ose plus reparaître devant les siens, devant M™<î Parangon, qui lui ont pardonné cependant et l'aiment encore. Il court le monde; il va un peu partout, au Canada, chez les Esquimaux, chez les Patagons. Je renonce à narrer tout ce qui lui arrive, et me borne à relever un trait où éclate la naïveté deRestif. En s'échappant de Toulon, Edmond a été mordu à la main par un gros serpent qui lui-même s'était échappé je ne sais pas d'où; il a fallu lui couper le bras, ce qui ne l'empêche pas, — ai-je dit qu'il était peintre et sculpteur? — de peindre un tableau dans une église et de sculpter un beau groupe de marbre destiné à orner la tombe de son père. Dans son voyage chez les Esquimaux, il perd un œil ; quelque temps après, il

perd l'autre. C'est ainsi que Restif entend nous enseigaer la morale, ainsi qu'il comprend l'expiation et qu'il nous peint, pour nous corriger, les effets de la mauvaise conduite. Son héros se réduit de plus en plus ; quel exemple plus saisissant du coupable dévoré par le remords et consumé par le repentir? A la fin du roman il n'est plus qu'un débris. Et M™e Parangon épouse ce débris, cet invalide de l'amour : « Votre ingénuité touchante, lui dit-elle, a produit le charme qui dure encore ». C'est proprement l'union de deux aveugles; il faut bien qu'elle le soit pour trouver Edmond ingénu et s'être fait jusqu'au dernier jour si grande illusion sur son compte. Au reste, elle veille bien mal sur son aveugle : dès le soir du mariage, elle le laisse écraser par un carrosse.

On se demanderait en vain ce que le xvine siècle a pu goûter dans le Paysan perverti^ n'était qu'il y retrouvait les lieux communs de la philosophie à la mode, l'emphase et la sensiblerie en vogue. Nulle -4

étude de caractères ou de mœurs ; nulle trace en Edmond de son origine paysanne ou de sa profession de peintre ; à peine dix pages sur la vie et les mœurs à Paris. D'interminables sermons, des invraisemblances insensées ; pas une seule minute l'illusion du réel ou seulement du possible. Veut-on un échantillon du style ? « L'éclat de votre vertu luisait encore sur moi ; mais, faible planète, ce n'était qu'un éclat emprunté qui éclairait mes taches. » Ainsi parle Edmond, faible planète. La seule partie curieuse de l'ouvrage en est le dernier chapitre. Restif a trouvé le remède au mal qu'il dénonce, à la corruption des villes ; le remède n'est peut-être pas très neuf, s'il a le tort d'être inapplicable : il consiste^ puisque la campagne est honnête

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et la ville corrompue, à construire désormais les villes à la campagne. Edmond, qui décidément ressemble beaucoup à Restif, a eu au cours de sa blâmable existence un nombre inouï d'enfants. M"»« Paragon les a recueillis, elle en est entourée ; sans cesse il lui en arrive de nouveaux par la diligence ou par le coche ; elle est transformée en une espèce d'asile ; ce n'est plus une femme, c'est un orphelinat. Lorsqu'elle croit qu'Edmond a péri en s'évadant du bagne et qu'elle fait célébrer pour lui une messe, elle a un mot gran diose : « Faites venir, dit elle, tous les enfants... » et la chapelle se remplit. Eh bien ! ce sont ces enfants qui vont peupler la cité nouvelle, édifiée à la campagne ; et cette cité conçue par Restif, si elle fait penser à la Thélème de Rabelais ou à la Salenle de Fénelon, l'intérêt vient surtout de ce qu'elle estdéjà la cité idéale de Saint-Just, un premier essai du « couvent Spartiate » que le jacobinisme allait essayer d'établir. Même mélange de rêverie humanitaire et de principes tyranniques. Voici les principaux articles du règlement que trace Restif :

L Egalité absolue de tous les citoyens ; ce qui ne l'empêche pas d'ajouter que les citoyens seront soumis « aux iils aînés de l'aîné de la famille » ; parmi ces aînés on choisira le maître d'école et le curé.

H. Partage égal dos terres; dix arpents à chaque chef de famille. Point d'autre impôt que celui qui se paiera au curé; « il aura les droits de soigneur ».

VL « Chacun n'aura en propriét('; que ses meubles, son linge, ses habits qui seront les mêmes pour tous ; on n'aura que le choix de la couleur et de la façon. » (Gomment seront-ils c les mêmes pour tous », si chacun peut choisir la forme et la couleur du sien ?)

Vn, « Les bestiaux seront en communauté ; il y aura

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deux syndics, des adjudants de syndic faisant fonction d'agents de police, un bailli, son lieutenant, un procureur fiscal, et un tribunal de famille présidé par le curé ou en son absence par le maître d'école. »

IX. « Ceux qui auront négligé la culture seront privés pour toute l'année de la moitié de leur portion de vin les dimanches et fêtes. »

XI. a Le jeune homme et la jeune fille qui se distingueront (en apprenant le mieux à lire), auront une cocarde. »

XIV. « Les divertissements seront publics et par conséquent honnêtes » (par conséquent est admirable). « Ils consisteront pour les hommes en jeux de boule, ou môme de cartes pour les plus anciens, avec une bouteille de vin pour chaque homme. » (On reconnaît ici la maison de M. de Volmar.)

XVII. « Les amusements des fefnmes faites ne seront autres que d'être assises pour converser entre elles, en ayant l'œil sur la jeunesse des deux sexes. » (Il se pourrait que ceci fût profond.)

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