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« liem^ trois mille livres une fois payées à un grand* drôle nommé Robert, garçon de charrue à ma ferme ;
c'est un vivant bien découplé ; cela boit et mange bien, cela a de la gaîté et fait rondement sa besogne. Il me
. 1 essembie un peu. . . Il arrive tant de choses à la chasse 1
a Plus, à Taveugle qui vient tous les lundis au coin
' de la forêt, les 6 sols que je suis accoutumé de lui
donner ; je voudrais qu'on les lui continuât. Cela ne
fait jamais que 24 sols par mois, et cela le met en état
de manger de la viande une fois par semaine.
« Je laisse mon chien Briffant (celui qu'il appelait
f « la tète carrée » et qui Tavait accompagné à Paris) et
/ mon fusil à deux coups à M. le comte d'Affry ; je lui recommande le pauvre Briffaut, s'il me survit. Cet animal a une connaissance singulière. Il est là, couché ; le diable m'emporte s'il ne devine ce que j'écris ! Je
' voudrais quil fût toujours aussi heureux qu'avec
: moi ».•.
% Que ceux qui ont lu Guerre et Paix évoquent la sil-
houette du « petit oncle » suivi de son vieux chien
f liougaï : ils reconnaîtront la parenté du petit oncle et du comte de Preux. Et s'ils évoquent du même coup, pour la comparer à la maison des Wolmar, la demeure rustique où le Bézoukhow de Guerre et Paix y le Lévine d^Anna Karénine s'installent avec leur femme, ils sentiront vivement ce qui gâtait l'idéal offert par Jean- Jacques à son siècle. Pas plus que M. de Preux, le petit oncle, Lévine ou Bézoukhow ne sont des saints, quoiqu'ils vivent eux aussi loin de la ville et qu'ils soient eux aussi de bien braves gens. Tolstoï ne prête pas à
i^ l'homme, qu'il l'étudié à la campagne ou à la ville, une impossible perfection. Il ne cache pas qu'en tout lieu la créature humaine reste imparfaite et faible ; il ne cache pas non plus qu'en tout lieu elle est condamnée à la souffrance.
-S^n LE ROMA.N
Les exhortalioDS qae Roasseaa adressait à ses contcmporaÎDS font pas produit et ne pouvaient produire tout relfel quML en attendait. Il a surtout réussi à créer une mode, celle des villégiatures élégantes en fichus de dcnleUe et robes de linon, à Trianon, Bagatelle ou Moulin- Joli, et des paysanneries d*opéra-comique gentiment orchestrées par llonsigny, Philidor ou Grétry. On est en droit de lui reprocher de s*étre fait de grandes illusions sur les mœurs du village. Répéter avec tant d'insistance et de conviction que les mœurs y sont pures et ne se corrompent qu'à la ville, c*élait trop clairement prouver qu'il était moins un observateur qu'un rêveur. De loul temps, les moralistes et les satiriques se sont plu à opposer la chaumière au palais, comme ils opposent le passé au présent. De ce lieu commun classique et un peu puéril Rousseau s'est fait un dogme qui! a proclamé de sa puissante voix, et des centaines d'échos ont redit ses paroles. Dès lors, la ville, et principalement Paris, est le grand foyer de corruption que chacun dénonce, et le Paysan parvenu se transforme en Paysan perverti. Il est assez plaisant de constater aujourd'hui que tel préjugé dont s'indignait Rousseau^ le préjugé de naissance, s'il existe encore quelque part en un siècle où les derniers princes et les derniers ducs se disputent les filles des mar* chauds de lard de Chicago, c'est moins à la ville qu'à la campagne, parmi les hobereaux de la Bretagne ou du Poitou. Et puis, que sert de tant crier que la ville nous corrompt, si nous ne pouvons la déserter, si nous y avons notre place et notre attache, si nous ne sommes pas libres de refaire la vie, si, comme dit Pascal, nous sommes « embarqués »? Mieux vaudrait nous ré vêler le moyen, s'il en estun,de vivre ici oulàenhonnêtesgens.
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Je touche, on le sent bien, à la plus sérieuse critique qu'il y ait à faire de la Nouvelle Héloise et peut-être de toutes les œuvres de Rousseau. Au fond de ses œuvres, , lc il y a une leçon d'immense orgueil et d'individualisme ^ .,. hautain. Il ne nous apprend pas à remplir pour le mieux ^** notre rôle dans la société, mais à nous affranchir, à nous isoler, à nous créer notre monde à part. Il prêche la sécession, une sorte d'émigration à l'intérieur. Quand nous voyons sa Julie et son Wolmar distribuer des aumônes, ne nous y trompons pas : ils font du bien autour d'eux afin d'être mieux servis ; ils ne le cachent pas, ils le disent très haut. Analysons leur bienfaisance et nous y découvrirons un calcul d'intérêt. On a dit >.^ qu'à l'éducation ultra-aristocratique d'Emile, élevé pour lui seul et hors de l'humanité, il manquait la notion du devoir et de la solidarité humaine : elle n'est pas davantage dans la Nouvelle Héloïse, Les paysans dont l'auteur nous parle si volontiers, il n'a pas un grain de pitié pour eux. Comment en aurait-il, puisqu'il ne les connaît pas, puisqu'il se les figure en bergers de bucoliques, puisqu'à ses yeux leur vie est éternellement douce et facile, et que leur travail, ce sont ses propres paroles, « n'a rien d'assez pénible en luimême pour émouvoir à compassion » ? Comment en aurait-il, puisqu'il n'a pas su ou voulu discerner ce que leur labeur a toujours de si rude, ce que leur misère, à la veille de la Révolution, avait de terrifiant ?
Dans cette vie pastorale dont il enivrait les imaginations, les lecteurs de son temps n'ont pu voir qu'une fraîche idylle à goûter : ni le ministre d'Etat, ni le grand seigneur, ni le financier n'ont pu y puiser le sentiment de leurs responsabilités et de leurs devoirs vis-à-vis des humbles. Le moyen pour les privilégiés, après avoir
lu les lettres de Saint-Preux, de croire ce que Rousseau disait ailleurs des iniquités sociales ? Mais les privilégiés semblaient les plus à plaindre, et Tinnocent bonheur des rustres avait de quoi faire envie I Et ce fut une stupeur, trente ans plus tard, lorsqu'au son du tocsin qui ébranlait tous les petits clochers, on vit apparaître une armée déguenillée, farouche, qui criait la faim, dévastait tout sur son passage, brôlait les châteaux, torturait Huez, dépeçait Belzunce, et faisait rôtir Guillin pour je ne sais quel monstrueux repas d'anthropophages. Ce fut une stupeur. A droite, on était si convaincu que les paysans étaient heureux ! On était si certain, à gauche, de leur candeur et de leur vertu I Qui eût reconnu en de pareils barbares les bonnes gens qu'avait chantés Jean-Jacques ?
Eh bien ! malgré tout, qu'il lui soit beaucoup pardonné ! Tout n'était pas chimérique dans son rêve. Il est très vrai qu'un soufïle sain et vivifiant sort de la terre, et nous sommes de cliétifs Ântées à qui il est nécessaire de toucher le sol pour reprendre un peu de force. Si décevante que fût son églogue, il n'en avait pas moins le mérite de rompre la barrière entre l'homme et la nature, et de révéler à son siècle ce poème de la nature que le classicisme avait si rarement traduit. Médiocre peintre de la vie humaine, il était un grand peintre de la vie des choses, et c'est ce qu'il serait bien injuste d'oublier.
Le cadre de la Nouvelle Héloise, si nouveau à la date où elle a été écrite, n'a rien perdu de sa beauté.
Rousseau est un paysagiste, le premier qui ait paru, 3inoa dans la littérature, du moins dans le roman. II
peut y avoir chez Sorel, Scarron, Furelière, un peu de réalisme pittoresque, un art de décrire une rue de Paris ou une auberge de petite ville : aucun romancier, jusqu'à lui, n'avait su peindre un paysage. Ceux de VAstrée^ comme ceux du Télémaque^ sont paysages arcadiens que Fauteur n'a vus qu'en rêve, soit à travers Homère et Virgile, soit à travers le Tasse etGuarini. Le bon d'Urfé, qui aimait son doux pays du Forez et qui voulait le célébrer, en a fait une vallée de Tempe où sur des gazons toujours verts, parmi les fleurs et les parfums d'un éternel printemps, Diane conduit ses nymphes et mène les chœurs de danse. Telle, dans le Télémaque^ la contrée bienheureuse qu'arrose le fleuve Bétis. Dans le Cyrus^ dans la Clélie^ dans la Cléopâtre et le Pyiaramonrfjle paysage tient encore moins de place ; il y est également fictif et convenu. Il y a une allée de saules dans la Princesse de Clèves et un petit ruisseau : la ligne, la seule ligne du livre où il y soit fait allusion n'est à aucun degré descriptive. Des romans de Lesage, de Marivaux, de Prévost môme, sauf quelques touches rapides dans la dernière partie de Manon Lescaut ou dans les premiers tomes de Cleveland^ la nature est absente. Pour Richardson, son indifl'érence à cet égard dépasse ce qui se peut imaginer : a Tout ce qu'on voit ici,ditGrandison en traversant le mont Genis, est extrêmement misérable », et voilà l'unique sensation qu'éveille en lui la vue des Alpes. Les romans de Richardson sont des drames sans décor, et Rousseau le lui reprochait avec raison. Il lui reprochait, dit Bernardin de Saint-Pierre dans ses Fragments sur Jean-Jacques Rousseau^ « de n'avoir attaché le souvenir de ses héros à aucune localité dont on aurait aimé à reconnaître les / tableaux. » ^^^^
Qu'on aime cette plainte, et comme on la comprend !
Essayons aujourd'hui de nous représenter les créatures
de rôve dont nos romanciers et nos poètes ont fait
pour nous des amis : nous ne saurions séparer leur
image des sites au milieu desquels lauteur les a
placées ; et réciproquement, nous ne visiterons ou
n'évoquerons plus ces sites sans que la chère image
s'évoque à nous. Pour ne prendre qu'un exemple et
tout près de nous, songeons à mon Frère Yvet ou à
Pêcheur d'Islande : aussitôt, nos yeux vont revoir le
ciel gris de Bretagne, la petite cité bretonne ou le
village, les maisons écrasées sous le lourd toit de
chaume, resserrées autour du clocher de granit que
les lichens tapissent d'une mousse jaune ; par derrière,
la lande, les champs de genêts et de bruyères, les
arbres rabougris» tous tordus dans le même sens sous
la poussée continuelle des vents du large, et, en face,
la mer, « la mer brumeuse ». Et de même, un lecteur
de M. Pierre Loti parcourt-il la Bretagne, passe-t-il à
Saint-Pol-de-Léon, devant le clocher du Creizker, ou
bien à Paimpol ? Sous toutes les coiffes aux ailes
blanches il cherche le fin visage de Gaud ou la
pauvre vieille figure de la grand'mère Moan ; à la
vue des bérets bleus et des grands cols de marins,
son cœur crie : Yves ! ou : Silvestre ! et il se retient
pour ne pas demander aux pêcheurs, aux Islandais
qui recousent leurs filets en chantant à mi-voix, s^ils
n'ont pas connu Yann, qui naviguait là-bas, très loin,
sur la Léopoldine,
Les lecteurs de Rousseau ont connu de vsemblables illusions, et ceux d'entre eux qui sont allés en Suisse à la fin du siècle dernier ont fait la route avec les ombres de Julie, de Claire et de Saint-Preux. Dans la
AU XVllle SIÈCLE 297
Nouvelle Héloise, en effet, le paysage enveloppe en quelque sorte les acteurs du drame, et nous ne quittons les cimes du Valais qu'ils nous font gravir, que pour errer avec eux sur le lac de Genève ou sous les ombrages de Vevay.
Ce sens du paysage, ce sens jusque-là si rare dans notre littérature, ne nous figurons pas que Rousseau le doive à Tinfluence des littératures étrangères. A cet égard, il est vrai, l'Angleterre avait devancé la France; elle avait eu Shakespeare et Milton ; elle avait Thomson, Young, Gray, Macpherson. Dès 1730 Thomson avait publié son beau poème des Saisons, si maladroitement adapté plus tard au goût pseudo-classique par Saint-Lambert et aussi par Rouchei^. Une certaine M"*® Bontemps venait de le traduire au moment même où Rousseau écrivait VHéloise, en 1759. Les Nuits de Young avaient paru de 1742 à 1744, et TElégiede Gray sur un cimetière de campagne, en 1751 ; les premiers fragments d'Ossian datent de 1760. Les analogies sont nombreuses entre la façon de sentir et de peindre des poètes anglais et celle de Rousseau ; que prouventelles? Elles prouvent qu'à la même époque et dans des contrées fort différentes l'âme humaine peut s'ouvrir aux mêmes sentiments ; elles ne sauraient prouver que tel ou tel livre a donné à Rousseau son âme et ses yeux. Il existe aujourd'hui en Allemagne des critiques qui usent leur vie à compter ce qu'ils appellent les larcins de Virgile : ils metlent en regard de chaque vers des Géorgiques un passage d'Homère ou de Théocrite, d'Aristote ou deThéophraste, de Varron ou de Lucrèce, qui présente avec celui de Virgile quelque rapport d'idée ou de style, et ils en concluent que Fauteur des Géorgiques était un homme de cabinet qui travaillait
entouré de textes latins et grecs, péchant à la ligne un mot par-ci, un mot parla. Mais cet accent qui n'est qu'à lui seul, mais, -^ qu'il décrive un pays, une saison de Tannée, une heure du jour ou de la nuit, un oiseau qui vole, une abeille qui butine ou un taureau qui traîne la charrue, qu'il peigne le taillis ou le marais, la plaine ou le rivage, — le charme et la vérité de sa peinture, est-ce là le résultat d'une éducation par le livre ? Il était né avec une àme de poète, aux champs, sur les bords du Mincio ; c'est aux champs, en Campanie, en Sicile, qu'il a vécu presque toute sa courte vie; et c'est pourquoi il est Virgile !
Le casde Rousseau est à peuprèsle même. Doué d'une sensibilité excessive, il a presque toujours vécu à l'air libre ; il est né et a grandi au pied des Alpes; il y est revenu dans la suite, quand la publication de \ Emile avait compromis sa sûreté, avec l'espoir d'y trouver un refuge; il s'est établi dans Tîle de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, et y a passé deux mois qu'il considérait comme le plus heureux temps de sa vie. De nouveau proscrit, obligé de fuir, errant, sa pensée se retournait sans cesse vers la Suisse où il avait laissé le meilleur de son cœur, laissé sa jeunesse...
Qu'ils sont forts, les liens qui nous attachent au sol natal ! Qu'elles sont fortes, ineffaçables, les impressions de jeunesse ! Si les âmes communes en restent elles-mêmes marquées, combien la marque n'en doitelle pas être plus profonde chez l'artiste ou le poète qui ne sentent rien à demi ? De la Renaissance à Rousseau, la France n'a guère produit que deux écrivains qui aient été des amants de la nature : Bernard Palissy et La Fontaine. L'un est né à Agen, l'autre à Château- Thierry. Leurs yeux ont été dès Tenfance habitués aux
perspectives limitées, à un court et riant horizon de plaines et de coteaux : ne s'en aperçoit-on pas à les lire ? Ne s'en apercevrait-on pas surtout, si on les comparait à Chateaubriand et à Bernardin de Saint- Pierre qui tous deux sont nés dans un port, ou à Rousseau né à Genève ?
C'est la montagne qui dans la Nouvelle Hélont forme le décor. La montagne, on peut bien dire que Rousseau Ta découverte. Il Taime comme un Breton aime la mer; il voit en elle une vivante et une amie. Il ne Ta jamais revue sans éprouver l'émotion qui étreint le cœur de Saint-Preux lorsqu'au retour de son long voyage celui-ci commence à distinguer au loin, dans Vazur, la cime des monts, la cime toute blanche. Il en connaît tous les aspects ; ou plutôt il ne se lasse pas d'y admirer Tinfînie variété des aspects ;
« Je gravissais lentement et à pied, écrit Saint-Preux, des sentiers assez rudes, conduit par un liomme que j'avais pris pour être mon guide... Je voulais rêver etj'en étais toujours détourné par quelque; spectacle inattendu. Tantôt d'immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n'osaient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdais dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, en sortant d'un gouffre, une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards... Ce n'était pas seulement le travail des homipes qui rendait ces pays étranges si bizarrement c^nt^fités : la nature môme semblait encore prendre plaisir à s^ mettre en opposition avec elle-même... Elle réunfssait toutes les saisons dans le même instant, tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formait l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes.»
Depuis, la montagne a eu d'autres amants, d'autres poètes, Florian d'abord, dans Estelle et Némorin, puis Lamartine dans Jocelyn^ et Toppfer, et Michelet, et Laprade. Rousseau les vaut tous, et il les a précédés. Par contre, il a laissé à ses successeurs le soin et la joie de découvrir la mer. De la « découvrir », et non de la « retrouver ». Si les poètes deTantiquité ont chanté la mer, s'ils en ont dit les sourires et les colères, la mer qu'ils chantaient, c'était la Méditerranée, la mer bleue, sans marée, sans cette montée et cette retraite alternatives du flot, sans cette aspiration toujours déçue, sans cet élan toujours brisé qui est la grandeur et la beauté de l'Océan et lui prête une vie incessante, inquiète, douloureuse, une vie si pareille à notre vie ! Rousseau avait vu la mer en allant en Italie ; il Tavait traversée en se réfugiant en Angleterre; il n'a point fait attention à elle, il n'a point parlé d'elle. En vain son Saint-Preux a fait le tour du monde et connu la grande houle du Pacifique; il n'en rapporte nul souvenir. Pour lui, pour Rousseau, la mer était une étrangère qui ne pouvait le rendre infidèle à ses beaux lacs de Bienne ou de Genève, et elle attendit Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand, deux fils de Jean-Jacques, mais élevés, ceux là, auprès d'elle et par elle.
Ces questions d'origine, il faut^ constamment y revenir. Quelle âme mieux faite, semble-t-il, que celle de Jean -Jacques pour entendre le langage de l'Océan et en être l'écho? Non; cette âme, les impressions d'enfance lui avaient donné sa forme, et il lui était malaisé de concevoir un beau paysage en dehors de ce qui constitue la nature alpestre. Il est probable que la mer lui parut monotone; il lui fallait de l'imprévu, de Taccidenté, et puisque le mot est déjà chez lui, dans une
des Rêveries y disons que le paysage qui lui plaît est un paysage « romantique ». Au moins est-ce bien celui qu'il a peint dans la Nouvelle Héloise. Quand ce ne sont pas les Alpes et leurs neiges et leurs forêts et leurs torrents et leurs précipices qu'il décrit, c'est le jardin de Julie, à Clarens, ce jardin qu'elle nomme TElysée. « Vous ne voyez, dit-elle à Saint-Preux, rien d'aligné, rien de nivelé; jamais le cordeau n'entra dans ce lieu... Les sinuosités, dans leur feinte irrégularité, sont ménagées avec art pour prolonger la promenade, cacher les bords de Tîle, » etc. L'Elysée de Julie est une preuve de plus qu'aux yeux de Rousseau un beau site est celui où tout est opposition, contraste et surprise.
Il y a un autre paysage, agreste, intime et familier, dont le charme peut sembler préférable et qu'à présent en effet beaucoup d'entre nous préfèrent. De celui que célébrait Jean- Jacques ses disciples ont créé un poncif dont nous avons eu vite assez; vite, nous avons été las de leurs « sombres forêts », de leurs « cascades écumantes », et nous les avons abandonnés sur les cimes sublimes où, drapés dans un manteau à laByron elles cheveux au vent, ils jouaient de la harpe en levant les yeux vers Tldéal. A mesure que les voyages devenaient plus faciles, une autre réaction s'est produite contre les trop nombreuses descriptions du touriste et les albums de vues à bon marché. Nous hésitons maintenant à grimper auRighi-Culm, à visiter la baie de Naplesou le cirque de Gavarnie, et nous allons au village, en Sologne, en Poitou, en Bretagne, chercher des émotions moins définies, moins classées et moins connues d'avance, des arbres qui n'aient pas leur signalement q dans le Guide Jollanne, des ruisseaux dont le nom ne /^ soit pas dans le Bœdecker. Nous avons appris à sentir
la beauté de la campagne proprement dite, prairies et guérets, et jusqu'à la grâce souffreteuse des paysages de banlieue chers à M. François Coppée.
f La nature était inédite au temps de Rousseau ; il n*est pas étonnant qu'il soit allé d'instinct vers ce qu'elle offre de plus splendide, vers les sites grandioses où elle déploie toute sa fantaisie et toutes ses richesses. On n'avait pas su les voir encore, et il ne faut pas nous en prendre à lui si par la suite, à force de les décrire, on nous les a gâtés. Il n'était pas incapable, d'ailleurs, d'en goûter de plus modestes; il s'est plu à, Ermenonville ainsi qu'à l'Ermitage. Mais il est bien sûr
^ que les meilleures descriptions de la Nouvelle Héloise ne sont pas celles qu'il a faites des scènes champêtres ; il lésa en général affadies, à l'exemple de son compatriote Gessner dont il admirait un peu trop les récits idylliques. Il est à noter que les bêtes ne tiennent aucune place dans l'œuvre de Jean-Jacques, et celui qui ne s'intéresse point à elles, qui ne les aime pas, ne saurait tout à fait comprendre ce paysage agreste qu'elles peuplent et animent.
Il y aurait injustice et ingratitude à lui chercher plus longtemps chicane sur ce point. Convenons plutôt que personne avant lui, à part Virgile, n'avait si intimement mêlé son âme à l'âme de la nature. Certes, il avait des yeux de peintre et cette mémoire des yeux qui est spéciale au peintre; il habitait près de Paris au temps où il écrivait la Nouvelle Héloise^ et il y a évoqué le panorama de Genève et de Vevay, il en a noté les aspects, comme s'il l'avait eu devant sa fenêlre. Nous sentons bien, pourtant, que le mot de paysagiste appliqué à Rousseau ne suffît pas à rendre compte des émotions que la nature éveillait en lui. Prenons pour
exemple une des scènes les plus célèbres et les plus belles de son livre, la promenade de Julie et de Saint- Preux sur le lac de Genève, alors que Julie est depuis plusieurs années M™<^ de Wolmar el qu'ils sont bien résolus l'un et Tau Ire à étouffer dans leur cœur le cri de l'amour ancien. Ils sont allés jusqu'à Meillerie, jusqu'aux rochers parmi lesquels errait Saint-Preux à l'époque de leur bonheur et du haut desquels il apercevait dans le lointain la blanche maison de Julie. As'y retrouver, le cœur de Saint-Preux s*est rouvert et son trouble a gagné M""® de Wolmar.
« Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule, et je continuai de me promener sans trop savoir où j'allais. A mon retour, le bateau n'étant pas encore prêt ni l'eau tranquille, nous soupàmes tristement, les yeux baissés, l'air rêveur, mangeant peu et parlant encore moins. Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l'eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau ; et en m'asseyant à côté d'elle, j.e ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence, le bruit égal et mesuré des rames m'excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retra(;ant les plaisirs d'un autre âge, au lieu de m'égayer, m'attristait. Peu à peu, je sentis augmenter la mélancolie dont j'étais accablé. Un ciel serein, la fraîcheur de l'air, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l'eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses. »
Quel charme, quelle enveloppante et pénétrante harmonie ! C'est un tableau sans doute, un très beau tableau ; n'est-ce pas aussi et surtout un nocturne? Telle
est Toriginalité de Jean-Jacques : pour interpréter la nature, avec les yeux d'un peintre il avait les sens et rame d'un musicien. Il en était un, et il ne Ta pas prouvé seulement en publiant un Dictionnaire de musi" que ou en faisant jouer le Devin du village : il Ta prouvé en transcrivant des sensations si vagues et si confuses qu'elles semblent intraduisibles, en exprimant, moins par des mots que par le rythme de ses phrases, Taccord qui se fait entre la nature et nous aux heures d'allégresse ou de souffrance. Dans la iVouue//e /^e'/oïse, la nature est à la fois le décor et un acteur, le principal acteur du drame. Vers elle sont tournées les âmes de tous les personnages; tous, ils lui demandent tour à tour une règle de conduite, des leçons de sagesse, Tenchanlement et Toubli de leurs peines. Ils sont en communication constante et en constante sympathie avec elle. Elle agit sur eux, leur versant sa paix et sa sérénité ; et d'autre part, ils projettent en quelque sorte sur elle la joie ou la tristesse qu'ils portent en eux. Qu'importe que le ciel soit pur, la nuit calme, Teau du lac argentée parla lune? Qu'importe que le petit cri bizarre des bécassines emplisse l'air d'un bruit de rires et de baisers ? Toute cette poésie de la nuit se fond en mélancolie dans l'âme désolée de Saint-Preux. On a fait honneur à Amiel de la formule : un paysage est un état d'âme. Il y a longtemps que Rousseau avait développé ce mot-là et montré comme l'âme humaine répand sa teinte sur les objets inanimés. Et peut-être Racine le savait-il déjà, lorsqu'il faisait dire à Phèdre, jalouse du bonheur d'Hippolyte et d'Aricie qui s'aiment sans remords :
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.
AU XVIllo SIÈCLE 305
Mais cela, Rousseau est le premier qui nous Tait fait vérilablemeat sentir. A dater de lui, nos joies ont su où s'épancher, nos douleurs à qui se confier : « la nature est là, qui t'invite et qui t'aime », toujours prête à fêter l'homme ou à pleurer avec lui.
La Nouvelle Béloïse, au reste, n'est pas toute Tœuvre de Jean-Jacques; elle n'en est guère que le prologue ou plutôt le prélude, et s'il fallait parler très franc, j'avouerais que ce sentiment de la nature il Ta exprimé ailleurs d'une façon qui me touche encore davantage. Il est trop préoccupé, dans la Nouvelle Ilélo'ise^ de dègaiger du contact avec la nature toute une morale systématique. On est fâché, au cours delà promenade sur le lac, d'entendre Saint-Preux disserter sur les inconvénients du despotisme et les bienfaits de la liberté en montrant à Julie d'un côté le pays du Chablais si misérable et de l'autre le pays de Vaud si prospère. Rousseau nous semble supérieur, quand il ne^ cherche à dégager de la nature qu'une harmonie, quand il laisse son âme errer sur les choses comme sur un clavier immense, sans autre souci que de sentir et de rêver, et je ne pense pas qu'il ait rien écrit de plus beau que la cinquième Rêverie du promeneur solilaire ou cette troisième Lettre à M. de Malesherbes qui fait chanter en nous toute la, Symphonie pastorale de Beethoven.
Tout compte fait et quoique la Nouvelle Héloise ait terriblement vieilli, quoique la vie se soit à peu près retirée d'elle, il n'y a pas de plus grande date, après Manon Lescaut^ dans l'histoire du roman au xvm^ siècle. Par elle le roman s'est placé au premier rang parmi
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les genres littéraires ; par elle il est devenu en France ce qu'il était déjà en Angleterre, le genre le plus apte à exprimer la vie commune et à traiter les questions qui nous intéressent tous; et en y introduisant la nature qui jusqu'alors en était absente, en y mêlant sans cesse l'âme de l'homme à l'âme des choses, Rousseau en a vraiment fait une œuvre d'art presque aussi vaste que la vie elle-même.