‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 18 sur 21 · XLV. d Le bourg commun sera fermé chaque jour à la · texte numérisé non relu

XLV. d Le bourg commun sera fermé chaque jour à la

clôture des travaux, et les portes n'en seront ouvertes que le lemlemain à l'Iieure d'aller aux champs. »

Voilà le rêve social à la veille de 1789.

Mais jusqu^ici nous ne trouvons chez Restif que des utopies bouffonnes et une sorte d*idéalisme ordurier : dV>ù vient que les romanciers d'à présent, ceux qui s appellent eux-mêmes romanciers naturalistes, se revendiquent dé lui comme d'un ancêtre ? On pourrait répondre qu'ils ont été eux aussi bien souvent, trop souvent, des pornographes idéalistes. La réponse ne serait qu'à demi satisfaisante. S'ils ont écrit la Bêle humaine f la Terre et 'autres poèmes de Tignoble, ils nous ont aussi donné cette œuvre de large et forte vérité, l'Assommoir. Cherchons donc chez Restif ce qui peut annoncer une œuvre comme celle-là.

Nous Vy trouverons, dans la seconde moitié de sa vie d'écrivain et pourvu que nous ne lui demandions qu'une ébauche, les matériaux épars de Tœuvre plutôt que l'œuvre elle-même. Rien ne lui est plus étranger que l'art ; il n en a pas la plus vague notion. Reniasse dans chacun de ses livres les éléments les plus disparates ; il est hors d'état de composer quoi que ce soit, de faire un choix dans ses idées et de limiter son ouvrage. Si Monsieur Nicolas a quatorze volumes, les Nuits de Paris en ont une douzaine ; les Contemporaines n'en comptent pas moins de soixante-cinq, et il y a un drame de lui, le Drame de lavie^ encore sa propre histoire, qui se développe en cinq volumes, au total seize actes. La langue que parle Restif n'est pas moins surprenante ; il emploie des roots tels que conduisible^ amabiliser^ favorabilité ; il écrit : « Je suis turpin et vil », et pour lui turpin est un mot bien français dérivé de la même source que

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tarpUxide. Quant à ses vers, il est charitable de n'en pas citer plus de huit :

C'est là qu'était Victoire, Objet plein de douceur!

Larmes, en sa mémoire Vous coulez sur mon cœur ! Elle me fut ravie Par des parents cruels !

Ils ont rempli ma vie De regrets éternels 1

Voit-on assez l'ouvrier, l'ouvrier sentimental, reparaître dans cette complainte? Tout cela est pitoyable et insupportable. Mais si l'art fait défaut, il n'en est pas moins vrai qu'il est arrivé à Reslif de voir ce qu'on n'avait pas vu avant lui : le campagnard, la vie villageoise, et aussi le peuple de Paris, la rue de Paris. La vie villageoise, elle est dans Monsieur Nicolas yàdi.i\s les premiers volumes principalement. Restif y oublie la thèse qu'il a voulu soutenir, après Rousseau, dans le Paysan perverti ; il dit avec franchise et candeur ce qu'il a vu autour de lui pendant son enfance. Le tableau n'a rien d'édifiant ; lanimalité du rustre s*étale et se montre au grand jour. Mais c'est bien la première fois qu'un romancier nous fait voir de vrais paysans, sans les adoniser^ sans les métamorphoser en bergers d'églogue ; c'est bien la première fois qu'ils apparaissent dans la littérature française depuis Don Juan et le Médecin malgré lui. Le village du itwiw^ siècle ressuscite, avec sa grossièreté, son ignorance, son cynisme, avec aussi son âme religieuse, son respect des chefs de famille, les traditions de vie domestique qui s'y sont perpétuées tandis qu'elles s'effaçaient dans les maisons de la

noblesse ou de la riche bourgeoisie, avec ses superstitions et son savoureux patois. On peut transcrire une page de Monsieur Nicolas^ en la choisissant prudemment :

« En ce moment nous fûmes joints par un homme qui sortait do sa vigne, son hottereau sur le dos : c'était Jean Pvot le tisserand, cousin maternel de Tabbé Thomas. II dit à celui-ci : Bonjeu, mon couhintjn : n'an dit qu'vous v'nez d'Pahis? -- Il est vrai, cousin. — Savez-vous que l'couhingn Jean Pyot, fî d'Jean le maréchal, vi-à-vi feu voûte granpehe, ôt mort? — >^on, mon cousin. — Hô ben, il ôt mort, et ses dents reveunent su sa fousse. — Gomment! ses dents reviennent sur sa fosse? — Vou' n'savez qu' trou' ç que chlai veut dihe ! — Non, je vous assure. — Vou' ains entendu dihe coume il était mal-répondant à péhe etméhe, qu'il maudissait queuquefouas, et coume il a une fouas julié sa mélie, et batu ses deux sœus Marguite et Madelène dans ses bras? — Non, je ne sais rien de tout cela. — Hé bén, il les a batues, et in poichot sa méhe, et il ôt venu à meuhi. Et son péhe et sa méhe l'ont ben pleuré ! car i' disaint: J'onsben doucliagringn, à cauhe qu'il était mécliant: mùslou bon Giiieu ôtbon: i'Ili aba p'tète fiiit inisebicorde !.. Et v'iai qu'in jour, qu'les grand's lilles dou pèys équiont su' sa fousse, à cause ({u'alle àt soulon lou meur, voù ç' qu'ill y a d'ia vioulete, à trouvirent deux d'ses dents, et à s'ensauvirent en criant; mds air n'ouhilientpâ' rdihe au péhe et la niéiie; i' igu' y eut qu'une jeune éç.arvelée qui lleù alit dilie. Lou pélie et la méhe J. Pyot sont vite venus su' la fousse, v'ou qu'il' ont vu les dents ; et il' se sont mis à se récrier, en diliant: Hôla, mon Guieu l bôla, mon Guieu! noute poure gassou ôt-i damné?... Si ben que M. le cubé ôt venu, qui le a emmenés cliez H. »

Je préfère, quanta moi, à Monsieur Nicolas les Nuits de Paris^ et il me semble bien qu'elles ne sont pas sans valeur. Quoique le romanesque et le sentimentalisme y tiennent encore trop de place et qu'on y retrouve le

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Restif de la première époque, celui qu'on pourrait appeler le Berquin de la crapule ou le troubadour de Tétable et du mauvais lieu, c'est une mine de documents sur le Paris d'il y a cent ans. Cela vaut bien mieux que le Tableau de Paris^ de Mercier, qui date des mêmes années. On s'est habitué à rapprocher les noms de Restif et de Mercier ; impossible de mieux prouver qu'on ne les connaît ni l'un ni l'autre. Nous vivons sur cette idée, dont toute la responsabilité incombe aux romantiques, que Mercier a été un novateur. Les romantiques lui ont su gré d'avoir conspué le classicisme et appelé Racine et Boileau « les pestiférés de la littérature ». Tl serait peut-être temps de s'apercevoir que Mercier était un pauvre homme, et que ses idées, quand il en a, sont celles de Rousseau et de Diderot traduites en français de cuisine. Mais pour s'en apercevoir il faudrait lire Mercier, et il est vrai que cela exige un assez pénible effort. Quand Rivarol a dit de ses œuvres qu'elles étaient « pensées dans la rue et écrites sur la borne », il a dit ce qu'il en faut dire. Mercier est un songe-creux et un pur vandale. 11 a composé quelques romans : il n'en est pas de plus médiocres au xviuc siècle, et pour peu qu'on lise V Histoire dune jeune luthérienne^ on sera fixé sur ce point. On ouvre son Tableau de Paris avec l'espoir d'y trouver des détails sur la vie parisienne au siècle dernier : on n'y trouve que de fastidieuses déclamations ; le titre de chaque chapitre est plein de promesses, et sous le titre il n'y a rien, que le vide.

Les Nuits de Paris ne nous réservent pas la même déception. Qu'on se figure le Diable boiteux débarrassé du surnaturel et de la mascarade espagnole. Restif a vécu parmi le petit peuple parisien, il connaît sqn

Paris, il en connaît tout au moins les bas-fonds. Durant plus de vingt années, il a passé ses soirées, une fois sa besogne faite, et une bonne partie de ses nuits à errer dans les rues à Taventure et Toeil au guet. Une femme très riche et très bonne. M*"* de Montalembert, avait mis sa bourse et son crédita sa disposition; grâce à elle il allait secourir les misères et réparer les injustices. Il était une manière de Don Quichotte, à ses risques et périls : la rue était dangereuse la nuit, il y a un siècle. Dans le récit des infortunes qu'il a rencontrées et adoucies, je crois bien qu il faut faire la part de son imagination et qu'il a quelque peu arrangé les choses. Mais ce n'est pas seulement la charité qui le conduisait : le « hibou de M™«la marquise », a l'observateur nocturne », — ce sont les surnoms qu'il avait pris, - était un curieux. Il ne se lassait pas d'explorer cet univers qu'est Paris ; il collectionnait les petits faits caractéristiques, les types étonnants qu'il découvrait. Il a connu les « industries fainéantes » qui ne s'exercent qu'à Paris: revendeurs de billets dé théâ.tre, ramasseurs d'objets perdus, éleveurs de lapins ea chambre, etc. L'éleveur de lapins en chambre est une de ses meilleures trouvailles {yn^ Nuit). Il a visité les cabarets de la rue de l'Arbre-Sec, les billards de la rue de Bussy, surpris les ruses des escrocs, écouté et noté le monologue ou le dialogue des ivrognes. On aimerait à citer son récit d'une querelle entre deux familles de crocheteurs attablés dans une guinguette, la famille Grouin et la famille Tronçon ; cela est pittoresque, grâce au soin avec lequel il transcrit l'argot du faubourg comme il transcrivait le patois de la province ; cela est vivant et réjouissant. Ici on sent bien par où l'auteur de V Assommoir^ celui qui a peint cette superbe ker-

messe faubourienne, la noce de Coupeau le zingueur, se rattache à Restif de la Bretonne.

Il y a autre chose encore dans les Nuits de Paris : de simples faits divers qui n'ont plus guère d'intérêt pour nous. Reslif relate que dans telle rue une femme vient d'être jetée par la fenêtre, que dans telle autre l'erreur d'un pharmacien a causé la mort d'un malade, qu'un vieillard a été écrasé par un fiacre dont le cocher s'est empressé de fouetter son cheval et de déguerpir, qu'une jeune fille s'est asphyxiée dans sa mansarde, etc. Ceci n'est plus du domaine du roman ; ceci, c'est le domaine du journal. Il en va de même des réclamations ou des critiques que lui suggèrent si souvent les négligences administratives qui compromettent l'hygiène ou l'élégance de la grande ville ; il sème à pleines mains les idées ingénieuses , fécondes et pratiques celles-là. Je lui en sais gré ; j'en conclus que cette cervelle trouble et fumeuse n'était pas celle du premier venu. Mais j'ajoute : ceci non plus n'est pas besogne de romancier, c'est besogne de journaliste.

Peut-être est-ce là ce qui nous frappe le plus en lisant Restif : nous sentons chez lui le journalisme qui essaie de naître et n'a pas encore trouvé sa forme. Le journalisme est né au moment même où Restif achevait les Nuits de Paris, le jour de 1789 où la presse a été déclarée libre. Il est né tout naturellement et logiquement d'un siècle d'opposition et de curiosité, d'un siècle de causeurs et de touche-à-tout. On pourrait dire que les journalistes existaient chez nous avant le journal, et jamais sans doute nous n'en aurons de supérieurs à Voltaire ou à Diderot. Tout acheminait et poussait le xviii* siècle à ce grand événement, survenu

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