L EXOTISME DANS LE ROMAN *, BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
Diderot, Laclos et par instants Reslif de la Bretonne ont décrit la vie française à la veille de la Révolution ; Bernardin de Saint-Pierre, qui est leur contemporain, nous présente de tout autres tableaux. Son livre nous transporte au loin, sous un ciel qui n'est pas le nôtre : aux colonies ou, comme on disait alors, aux îles, et dans notre littérature Paul et Virginie est le premier "roman exotique qui soit un chef-d'œuvre. Mais les chefs-d^œuvre supposent toujours derrière eux une longue série de tâtonnements, d'ébauches, et nous devons bien nous douter que Paul et Virginie n'est pas le premier essai d'exotisme dans le roman.
L'exotisme n'apparaît point chez nos romanciers du xvii« siècle. Au xvii" siècle, on voyageait fort peu. Cela tient sans doute à ce qu'il était difficile et dangereux de voyager ; cela tient aussi à ce que le reste du monde ne comptait pour ainsi dire pas aux yeux d'un Français. L'orgueil national n'a jamais été plus fort qu'aux environs de 1660. La race était purement ellemême, aussi dégagée que possible de toute influence extérieure. La France était une monarchie puissante, l'arbitre de l'Europe et la reine da m'onide civilisé. O0
venait de toute part vers nous ; nous n*allions pas chez les autres. Nous ignorions ou dédaignions Tétranger et ne voyagions même pas en imagination. L'imagination n'ouvrait ses ailes que pour nous emporter vers le passé, vers l'antiquité grecque et romaine. Il n'y avait point mélange de notre race avec d^autres races vivantes; il y avait seulement, dans les lettres et dans Tart, un continuel échange entre le présent et le passé, et, sous des noms anciens, romanciers ou auteurs dramatiques ne peignaient que les Français de leur temps. Seuls, quelques conteurs qui persistaient en dépit de Boileau à lire et à imiter les romanciers de l'Espagne, tentaient parfois une petite excursion par delà nos frontières. L'imitation de la Novela les menait jusque chez les Turcs. Presque tous leurs récits commencent à Madrid ou à Séville pour aboutir à quelque « turquerie » : combat naval contre les vaisseaux du grand Seigneur ou du bey d'Alger, captivité à Constantinople ou « en Alger », galante aventure de sérail, finalement évasion et retour à Séville ou à Madrid. A petite dose, rien de plus aimable que les turqueries du xvu' siècle ; Zayde en est un charmant spécimen. Rien de plus aimable, à la condition de n'y chercher ni des Turcs ni des Espagnols, mais un rêve gracieux et fantasque où se détendait Tesprit du grand siècle.
A la fin du règne de Louis XIV, un changement s'opère dans les mœurs. Soit parce que nos frontières se sont d'abord trop élargies, soit parce que nous avons ensuite essuyé bien des revers, soit plutôt parce que le contact avec les nations voisines, en particulier avec l'Espagne et l'Angleterre, devient plus fréquent, le sentiment national perd de sa force. Nous commençons à voisiner; de Madrid, M™^ de Villars et la princesse
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des Ursins écrivent de jolies lettres sur l'Espagne où règne maintenant un petit-fils de Louis XIV et qui se trouve ainsi reliée d'une façon plus étroite à la France; de Londres, les réfugiésprotestants qui nous ont quittés la veille correspondent avec nous. Dès 1691 le goût des voyages est devenu assez vif pour que La Bruyère le signale dans la sixième édition des Caractères^ au chapitre de la Mode : où il ne veut voir qu'une mode momentanée il y a un besoin de Tàme moderne qui se manifeste et qui va de jour en jour grandir. Tout y contribue : des explorateurs, Tavernier ou Chardin, de retour d'Asie, publient leur journal ; les missionnaires envoient leurs rapports et leurs relations ; les affaires de la Chine, entre autres, prennent une importance extrême, et préoccupent Tesprit public ; enfin les Compagnies fondées par Colbert aux Indes se développent et Law essaie d'en fonder d'autres. A eux seuls, leurs magasins constituent toute une ville sur la côte de Bretagne, à Lorient; elles y ont une véritable flotte, et le nombre croît sans cesse des émigrants qui s'y embarquent avec l'espoir de faire fortune au delà des mers. C'est le temps où Fénelon, définissant dans sa Lettre à V Académie les devoirs de l'historien, lui recommande le souci de ce qu'il appelle il costume^ de ce que le romantisme appellera la couleur locale : le choix des traits et des détails qui caractérisent une époque, une nation ou une contrée. Un siècle curieux commence dans lequel l'esprit français ne demande qu'à se répandre au dehors et veut tout explorer, siècle qui va tout à l'heure accueillir avec enthousiasme le grand ouvrage de l'abbé Prévost, V Histoire générale des voyages.
Le premier résultat, en ce qui concerne le roman, est