‹ Le roman au dix-huitième siècleChapitre 21 sur 21 · LE R( MAN · texte numérisé non relu

LE R( MAN

librement, en plein air et au grand soleil ; leur vie a beau être, ainsi qu'il Ta très heureusement dit, attachée à celle des arbres comme celle des faunes et des dryades : ils ne sont ni dryades ni faunes, ils ont toute la chasteté qui manque à la bête, à la créature primitive, à la nature puissante et impudique, toute la chasteté qui manque aux créations de Rousseau et de Diderot. Est-ce la forêt, où la plante vigoureuse étouffe la plante faible, qui leur aurait appris à avoir pitié de toute faiblesse et de toute souffrance ? Leur religion est-elle le déisme du Vicaire savoyard, est-elle la religion qui ne veut d'autre temple que la nature, d'autre livre saint que le grand livre de la nature ? Ils évoquent les scènes bibliques dans leurs jeux ; les préceptes de TEvangile sont sur leurs lèvres. Et là-bas, par-dessus les cimes des grands bois, sur le flanc de la montagne, qu'est-ce donc qui se dresse sinon le clocher d'une église, de la petite église des Pamplemousses où chaque dimanche et la main dans la main ils vont entendre la messe ?

C'est assez pour nous avertir que la philosophie de la nature se réduit sous la plume de Bernardin à très peu de chose, à une simple et vague aspiration vers une vie de paix et d'innocence qui s'écoulerait parmi le parfum des fleurs et le chant des oiseaux ; et c'est parce qu'il Ta réduite à cela qu'au lieu de produire après tant d'autres une œuvre déclamatoire mêlant le cynisme à fia sensiblerie, au lieu de créer des Julies et des Saint Preux qui ont autant de vertu dans leurs discours qu'ils en manquent dans leurs actions, il a écrit cette modeste histoire, si délicieusement pure, à laquelle nul autre titre n'eût mieux convenu que le nom de Virginie et qui est en effet le poème de la vir-

ginité. Histoire à peine esquissée, sans grande profondeur d'analyse, qui ne fait point penser, n'en déplaise à Bernardin, mais qui plaît et qui touche. Elle nous parle de deux enfants de même âge ; elle nous montre leur demeure ; elle nous dit qu'ils étaient bons, charitables, pieux ; qu'un jour ils ont fait une très longue course pour obtenir la grâce d'une esclave fugitive ; qu'ils s'aimaient tendrement, comme un frère aime sa sœur, puis d'une tendresse plus inquiète et troublée, qu'enfin ils se sont aimés d'amour ; que bientôt ils ont été séparés, que l'un a dû rester tandis que l'autre voyageait au loin, et que lorsqu'ils allaient être rendus l'un à l'autre, elle a péri, presque immédiatement suivie par lui dans la mort. Il n'y a pas plus d'action, pas plus de péripéties dans Paul et Virginie. N'y cherchons pas davantage des caractères : nous n'y trouverons que le charme qui se dégage de l'enfance, de ses joies et de ses douleurs. La maladresse serait grande de mettre en regard Roméo et Juliette ou même Jocelyn, Le petit livre de Bernardin n'est point le roman ou le drame de la passion et des souffrances viriles ; mais si c'est le roman des amours enfantines, c'est déjà quelque chose d'aimable et qui véritablement nous manquait. L'antiquité avait produit Daphnis et Chloé ; l'humanité moderne n'avait rien à lui opposer, sauf Estelle si indigne d'être comparée à Paul et Virginie. Nous n'avions pas eu encore notre idylle chrétienae ; peutêtre n'en avons-nous pas eu d'autres depuis. Sur le tombeau de Graziella se lit l'inscription : « Elle avait quinze ans »... mais ce tombeau est solitaire ; celui qui a aimé la petite Italienne avait plus de quinze ans et il n'est pas mort de sa mort. Ce qui nous rendra toujours chers Virginie et Paul, c'est qu'ils sont les deux jumeaux

(Je l'amour et de la mort, tètes blondes rapprochées dans le berceau et dans la tombe. Si nous essayons de nous rappeler une idée que la lecture de l'ouvrage ait fait naître en nous, il est probable que nous n'y réussirons pas ; mais il nous en reste une impression de mélancolie très douce et très pure, telle qu'en dégage la musique ou qu'en peuvent dégager les Vieilles légendes...

Il nous en reste autre chose : la vision d'harmonieuses attitudes, d'un décor étrange et ravissant que nos yeux n'oublient plus. Si Bernardin n'est point un philosophe, ni un psychologue, il est un très grand peintre et, pour parler le langage d*aujourd'hui, le premier de nos écrivains artistes.

Le mouvement qui, à la fin du règne de Louis XVI, portait les esprits vers l'antiquité explique en partie cette qualité de son talent et le progrès nouveau que l'art du romancier a fait avec lui. Jusque-là, on n'avait guère imité l'antiquité qu'à travers une imitation, à travers les œuvres du xvii« siècle, et sans prendre la peine de se familiariser avec elle. Vers le milieu du siècle, un courant d'études commence à se former dont l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres est le centre, et dont les monuments de l'art antique sont l'objet. La connaissance du passé devient une science : elle fait le prix du Voyage du jeune Anacharsis^ fort supérieur au Sélhos que l'abbé Terrasson avait publié en 1731. VAnacharsis suit de près Paw/ et Virginie, à quelques mois seulement d'intervalle. L'abbé Barthélémy y a ramassé, en une sorte de Télémaque érudit, l'histoire de la civilisation grecque ; il y a rebâti l'Acropole, et le succès que l'œuvre a obtenu prouve qu'elle venait à son heure. En même temps le

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comte de Caylus, amateur passionné et éclairé des >beaux-arts, invitait Vivien et ses élèves à chercher dans Homère ou dans Virgile des sujets de tableaux, à revenir au. sévère idéal de la Renaissance et de l'antiquité : il rapprochait l'art et les lettres, et préparait la réconciliation, qui s'est achevée aux environs de 1830, du peintre et de l'écrivain.

C'est dans ce mouvement des esprits que la poésie de Chénier a ses origines. A coup sûr, Chénier a atteint à une perfection d'art plastique où seul au xviiie siècle il a su atteindre : tel de ses vers a la sobre et parfaite beauté d'un marbre grec, tel de ses poèmes est un bas-relief digne d'orner un temple d'Athènes. Mais on ne peut nier que Bernardin de Saint-Pierre n'ait eu lui aussi quelque intuition du beau qui se révélait à Chénier. Lui aussi, il a puisé à la grande source d'où sont sortis la Bible et l'Iliade, la poésie de Sophocle et l'art de Phidias. Il aime àjévoqujer les scènes, de la Bible, et Chateaubriand, qui Ta loué dans le Génie du Chinstianisme^ a eu soin de remarquer ce que de telles réminiscences ajoutaient de grâce pure à ses tableaux. Tantôt Virginie, une cruche d'argile sur la tête, se plaît à figurer Séphora: Domingue et Marie, qui représentent les bergers de Madian, lui défendent l'approche de la fontaine où elle venait chercher un peu d'eau ; Paul accourt, chasse les bergers, remplit la cruche de Virginie et en la posant sur sa tète y pose une couronne de pervenches rouges ; après quoi leur ami, le vieux créole, se chargeant du rôle de Raguel, accorde à Paul la main de sa chère fille Séphora. Tantôt elle figure Ruth pauvre et veuve, r- occupée à glaner des épis, et le grand soleil des tropiques qui éclaire la scètie y répand tout l'or de la

Syrie ou de la Palestine. Autaûl que de la poésie bibliq.ue, Bernardin s'inspire de Fart gre c ; il lui emprunte ses^ beaux thèmes et ses belle* fo?^mfîs. Devant Virginie et Paul assis côte à côte et pieds nus il croit voir « un groupe antique de marbre blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé ». Les deux portraits qu'il a tracés de Virginie et de Paul en bas âge sont véritablement exquis :

flf Je n'arrivais point de lois ici que je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine inaidier, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leur cou, et endormis dans les bras Tun de l'autre. »...

« Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à Textrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon qu'elle avait relevé par derrière pour se mettre à Tabri d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à Tabri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les en* fants deLéda, enclos clans la même coquille. »

On sent ce qu'il y a là d'un peu plus tendre et mièvre que dans les créations de l'art grec ; c'est l'art grec déjà proche de sa décadence. Du moins est-ce bien quelque chose de nouveau dans la prose fraju;aise et dont on ne saurait méconnaître le charme.

D'autre part, la vie de Bernardin a été celle d'un

voyageur. A douze ans, il fait son premier voyage, à la Martinique, avec un de ses oncles qui commandait un navire de commerce. Il parcourt ensuile presque toute TEurope, la Hollande, TAllemagne, la Russie. Mais il était né au bord de la mer, au Havre ; elle l'attirait, et il se rembarque. Il va à Tlle de France et y passe deux ans. La relation qu il a publiée au retour nous montre de quelle manière il voyageait. H voyageait avec son album d'impressions et de croquis, toujours en quête de nouvelles sensations d'art qu'il notait au fur et à mesure. Quoique les leçons de Jean- Jacques aient contribué à ouvrir ses yeux et son cœur aux beautés de la nature, en tant que paj^sagiste il ne l'imite pas, il le complète. Il est plus attentif que lui à Tinfinie variété des formes et des nuances, et en outre, ayant traversé les mers, ayant abordé aux rives les plus loîntàînés/il a sur sa paletle des tons qui manquaient à Rousseau. '

Aussi est-il aisé de comprendre ce qui a fait jadis et ce qui fait encore le prestige de Paul et Virginie, Entre les mains de ce voyageur qui avait en lui Tàme d'un néo-grec, Texotisme devaiLse-transformer, se revêtir de poésie et de couleur ; et c'est bien ce qui est arrivé.

Sur les romanciers qui avaient avant lui tenté de ) peindre la vie exotique, il avait le grand avantage V. d'avoir séjourné aux colonies. Cela n'eût point suffi à ) faire de lui un artiste; encore était-ce beaucoup que d'apporter en cette entreprise les données d'une expé-/ rience personnelle. Il avait contemplé un ciel, de/^" constellations que nous ne voyons pas : la Croix t*^® Sud, qui scintille si souvent tout en haut des tâbleai ^® de M. Loti, resplendit sur l'horizon la nuit oti le vair*®

èS.

seau de France emporte Virginie loin de Paul. Il avait vu le décor qu il peint, respiré la flamme des étés brûlants, goûté la douceur de nuits plus lumineuses et plus transparentes que celles de nos climats, assisté aux formidables orages qui prennent là-bas l'apparence d'un cataclysme préhistorique, et connu pendant la saison des pluies les longues journées de paresse au fond d'une case tapissée de nattes. Toute la vie coloniale d'il y a cent ou cent cinquante ans, — vie à peine indiquée dans le chapitre des Aventures de Beauchêne qui nous conduit chez M. Rémoussin, le colon canadien, — est dans Paul et Virginie^ et elle y est si réelle que nous la revivons en imagination. La ville, il est vrai, les belles maisons de Saint-Louis, nous n'y entrons guère ; mais nous pouvons voir le dimanche les colons opulents qui vont à la messe portés dans un palanquin. Voici le gouverneur, M. delà Bourdonnais, qui a conservé ses belles manières et aussi son esprit léger de parisien et d'homme de cour; sa perruque est soigneusement poudrée, et il est très beau à voir passer sur son cheval, avec son escorte de grenadiers en uniformes blancs, mousquet sur l'épaule, cocarde blanche au tricorne. Voici, en regard, les créoles pauvres, une mère avec trois grandes filles un peu jaunes, toute une population de petites gens en veste courte et long caleçon qui ne mettent de souliers que pour se rendre à l'église. Peu à peu, d'année en année, il en est venu là de tous les coins de la France, gens de toute condition, naufragés de la vie qui avaient une ♦lonteâ cacher ou un chagrin à oublier, et qui sont * qllés vers les « îles » ainsi que vers une terre promise, e'e sont de petites figures un peu effacées, un peu teintes; leurs habits sont démodés et ils ressemblent '^"*

à leurs habits ; c'est comme une humanité passée de mode dont la France ne voulait plus et qu'elle a mise là au rebut. Puis, voici le planteur, Taventuriep vigoureux et sans scrupules"^ ?esolu celui-là à faire fortune, et qui fera fortune ; il arpente sa cour, la pipe aux dents et le rotin à la main/au milieu de ses nègres dont le troupeau obéil et tremble à son moindre signe. Les plus humbles, les plus petits détails de la vie à File de France, Bernardin de Saint-Pierre nous les donne. Il nous dit le moyen de faire du feu en frottant deux morceaux~de bois Tun contre l'autre, et où se trouve le bois de ronde qui, brûlant à la façon d'une torche, tienllieu de lanterne le soir pour rentrer chez soi ; il nous dit la coutume des négresses de déposer sur les tombeaux des paniers de fruits et de suspendre aux arbres voisins des pièces d'étoffe, tandis que les Indiennes de la côte malabare apportent des cages et laissent, au-dessus de la tombe encore ouverte, s'envoler les oiseaux qu'elles tenaient captifs. Il note jusqu'à l'habituel menu d'un déjeuner: du café, du riz cuit à Teau, des patates chaudes et des bananes fraîches, le tout servi dans des calebasses et sur des feuilles de bananier.

Nous ne rencontrerions nulle part, avant lui, un tel luxe de renseignements précis. Mais s'ilsebornait à nous en offrir de semblables, il serait plus documenté que ses prédécesseurs, et rien de plus. Il fait mieux. L'exotisme n'est plus chez lui description géographique ou ethnographique ; au lieu d'un homme instruit qui nous renseigne sur des mœurs étrangères/ nous ^

avons devant nous un artiste qui en exprime le pitto- ^

resque, la saveur particulière, et dégage la beauté contenue dans les choses. Voyez quel effet il tire de l'harmonie des noms que lui fournit la topographie

» 'vm

locale; dès la première page ces noms habilement groupés : le Morne de la découverte, la Baie du Tombeau, le Cap Malheureux, font à notre oreille une > musique douce et triste qui nous prédispose à la mélancolie. Comme Chénier a senti la riche harmonie des noms grecs, Claros, Delos, Argos,

Clanis, D(''nloh'on, Lycolhas et Riphée,

de même Bernardin fait chanter les jolis noms de sonorité caressante et neuve : les Pamplemousses, la rivière des Lataniers. Il excelle aussi à comprendre et à rendre Télégance compliquée, la bizarre et délicate

. beauté de forme ou de coloris des fleurs et des fruits que le soleil tropical fait éclore. Il se plaît à décrire la souple et mince silhouette du palmiste, les vieux arbres moussus d'où pendent, comme une chevelure, de longues feuilles de scolopendre et autour desquels s'en-

\. roulent les lianes. Ah I ûe& plantes - colQJUJBjes, comme il les aime, et comme il les fixe sur sa page blanche sans les déformer ! Il les aime pour leurs noms sonor res, pour le caprice de leur dessin, pour la splendeur de leur corolle, pour la suavité de leur> p4uiuixig^ « Diverses espèces d'aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de rouge, les cierges épineux, s'élevaient sur les têtes noires des rochers, et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes chargées de fleurs bleues ou écarlates, qui pendaient çà et là le long des escarpements de la montagne... Il avait semé des graines d arbre qui, dès la seconde année, portent des fleurs ou des fruits, tels que Tagathis, où pendent tout autour, comme les cristaux d'un lustre, de longues grappes de fleurs blanches, le lilas de Perse qui

élève droit en Tair ses girandoles gris de lin », etc.

Des oiseâuXjudês étoffes, des produits indigènes de ^ Tîle il parle avec la même subtilité de sensation. D'autres après lui ont pu avoir des sens aussi subtils, plus subtils même ; sous ce rapport, aucun écrivain antérieur ne peut lui être comparé. Il démêle dans la rumeur de la forêt le bruit sec et léger des palmes ^ que le vent balance ; il voit le reflet de l'ârc- en-ciel qui se joue, après les grandes pluies, sur les flancs verts et bruns de la montagne, et quant à la délicatesse de son odorat, n'en est ce pas un sufflsant témoignage que ' cette phrase : « Des parfums aromatiques sortent de la plupart de ces arbres, et leurs parfums ont tant d'influence sur les vêtements qu'on sent ici un homme qui I a traversé une forêt quelques heures après qu'il en est/ sorti » .

Mais je me reprocherais d'analyser l'art de Bernardin sans reproduire un ou deux des tableaux d'ensemble qui sont si nombreux et si parfaitement beaux dans Paul et Virginie.

Un coucher ^de^pjeil :

f Quand le soleil iHait descendu à Ihorizon, ses rayons, brist's par les troncs des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gorbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissait à l'extrémité d'une avenue, et la rendait tout étincelante de lumière. Le feuillage des arbres, éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l'émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre feuilléo pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous à la fois l'astre du jour par mille et mille chansons. »

Une nuit sereine :

« Il faisait une de cos nuits dt'licieuses, si communes outre les tropiques, et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beautr*. La lune paraissait au milieu du firmament, entourée d'un rideau de nuat^es que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île et sur leurs pitons qui brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe. Les étoiles étincelaient au ciel, et se réfléchissaient au sein de la mer qui répétait leurs images tremblantes. »

- Il est un tableau plus vaste encore et plus expressif : le naufrage du Saini-Géran^ et ceci encore est bien de l'art exotique. Toute là poésie tragique, et qui n'avait

, pas été dite, du voyage au vieux temps, sur un vaisseau à voiles long de trente ou. quarante mètres, sur

^ des mers mal connues et avec des cartes incomplètes, du voyage qui était toujours un coup d'audace, lient dans ces dix ou quinze pages ; et aussi la poésie tragi- . que de la mer dont Bernardin est le premier qui ait su

■ peindre avec des mots la brutalité et la beauté. Dirat-on que sa description pâlit auprès de celles qui sont dans Mon frère Yves et dans Pécheur d' Islande ? Le vrai est qu'elles ne se ressemblent pas, ne pouvaient se ressembler, mais se valent. Loti a peint la tempête en pleine mer ; Bernardin peignait un cyclone sur les côtes de nie de France, et ces cyclones, il les connaissait aussi bien que Loti connaît les colères de l'Océan ou du Pacifique : il en avait observé plus d'un, et \q Journal de son voyage à l'Ile de France nous offre les études

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qui lui ont servi plus tard à composer son tableau. Ce qui est admirable dans ce récit d'un naufrage, c'est comme les divers temps en sont marqués, c'en est le crescendo de pathétique et d'horreur. Le vaisseau, tout d'abord, est aperçu au loin, signalé, abordé par le pilote ; puis on entend le canon d'alarme ; les ténèbres se répandent sur Tîle; la nuit est venue, sans lune, impénétrable. Des feux brillent sur le rivage où tousi , les habitants de Saint-Louis, créoles, nègres et mulâtres, sont rassemblés, devisant des chances qui restent au Saint'Géran d'attérir. A sept heures du matin, M. le Gouverneur survient avec ses grenadiers ; il ordonne une décharge générale. Au bruit des coups de fusil répond le canon du vaisseau ; on en voit la flamme rouge ; on entend le sifflet des maîtres qui commandent la manœuvre, on entend les matelots crier à trois reprises : « Vive le roi I » Soudain, une clameur monte de Tîle : « L'ouragan I » Annoncé par les cris d'innom- 4i

brables oiseaux de mer qui fuient à tire d'ailes, Touragan arrive en coup de foudre ; un tourbillon de vent déchire la brume, et le Saint-Géran apparaît à découvert prêt à s'engloutir. Quelques minutes encore et tout est fini : un (Jrame, tel que les colonies en ont vu si souvent se produire dans les premiers temps de leur existence, vient de se terminer.

Oui, elle est bien complète et saisissante, cette résur-i rection de la vie coloniale au xviii" siècle, et on voit clairement ce que Bernardin de Saint-Pierre a ajouté aux esquisses de ses devanciers. Avec lui, le mot i, d'^otisme.prend toute «asiguifîcalioo,.(5éne qu'ilagar- j dée chez l'auteur d' A ^a/a et chez l'auteur i'Azyadé, Ce ne sont plus des aventures extraordinaires, quelques traits de mœurs ou quelques singularités d'histoire

naturelle empruntés à des relations de voyages : c'est une vie inconnue. de nous qui^e révèle à nous^, qui nous grise de parfums, de couleurs et d'karmonies étranges, nous enveloppe de toute part et devient £our un moment notre vie. Qui sait même, après, tout, si débarrassée des fadeurs qu'elle renferme l'histoire de ces deux enfants serait aussi vraie, et si un talent d'une grâce un peu amollie n'était pas le plus propre à rendre, jusque dans cequ ila d'alanguissant, le charme de la vie créole 7

En butte, au temps de Louis XIV, aux sarcasmes des plus illustres auteurs et mis pour ainsi dire hors la littérature, enTespace de moins de cent ans le roman y a pris la première place. J'ai dit, dès le débutde cette étude, la raison de sa rapide fortune ; peut-être est-il bon de la redire ici. Il était libre de toutes les entraves etde toutes les conventions qui paralysaient le développement des autres genres. Le classicisme qui s'était refusé à reconnaître son existence, s'était du même coup ôté le droit et le pouvoir de lui imposer des lois.

On sait ce qui est arrivé aux auteurs dramatiques et aux poètes du siècle dernier. Ils ont cru recueillir l'héritage du xvii® siècle, parce qu'ils imitaient les formes d'art que celui-ci avait créées à son usage, qui étaient appropriées à ses mœurs, et dans lesquelles il avait fait si largement entrer la vie. Ils les ont conservées, bien qu'elles ne fussent plus en harmonie avec le génie de leur époque ; au lieu de travailler à leur tour d'après le modèle vivant, ils ont imité les chefs-d'œuvre des maîtres ; au lieu d'être à leur tour des peintres du réel, ils ont été d'industrieux et froids copistes.

La vie du xyiii*^ n'est pas dans ses épopées ; elle n'est pas dans ses poésies lyriques ; elle n'est pas dans ses tragédies ni même, sauf quelques exceptions fameuses, dans ses comédies : elle est dans ses romans. La face changeante du siècle s*y reflète. Ses mœurs, ses passions, son rêve humanitaire, la chronique contemporaine, la discussion des questions sociales, tout ce que les autres genres laissaient presque entièrement de côté, le roman s'eneslemparé et en a fait sa substance; si bien qu'au xviir siècle les seuls écrivains qui continuent l'œuvre des grands classiques sont ceux qui ne les imitent pas. Avec des moyens tout autres ils atteignent comme eux et sont seuls alors à atteindre au vrai. Ce ne sont pas des moralistes tels que Duclos ou Sénac de Meilhan, c'est Lesage, c'est Marivaux, Grébillon fils et Laclos, qui continuent La Bruyère. Ce n'est pas Grébilion le tragique ou Voltaire, c'est Prévost qui continue Racine. Ce ne sont pas Voltaire ou Destouches, Piron ou Gresset qui continuent Molière, c'est l'auteur du Neveu de Rameau, Et si quelqu'un au xviii^ siècle continue Bossuet et Bourdaloue, ce ne sont pas les représentants de l'oraison funèbre etdusermon, c'est l'auteur de la Nouvelle Héloise. Au moment où éclata la Révolution française le roman était engagé dans toutes les voies où l'a poussé le xix^ siècle. Il était le seul genre en progrès, le seul genre vivant ; aussi est-ce par lui que s'est tout d'abord manifesté le romantisme. Ni le drame ni le lyrisme n'étaient encore constitués que déjà, l'âme nouvelle et l'art nouveau se révélaient dans .4 fa/a, liené^ Cormne^ etc.

Mais ici prend fin la tâche que je m'étais tracée. Avec la Révolution une période nouvelle commence dans l'histoire du roman.^ période que dominent les

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noms de Chateaubriand, de M™« de Staël, de Benjamin Constant, et qui va jusqu'aux dernières années de la Restauration, jusqu'aux débuts de Mérimée et de Stendhal, de M"'« Sand et de Balzac. A cette période se rattachent divers romanciers dont les premiers écrits sont antérieurs à 1800, entre autres M™* de Souza et M"' Cottin, Xavier de Maistre et Pigault-Lebrun. Il convient même d'yrattacher M™«de Charrière: quoique son exquise Caliste ait paru en 1786, sa vraie place est à côté de M™* de Staël et de Constant sur qui son influence a été si forte.

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