LL ROMAN
que le champ où se promenait rimaginationdu romaacier s'étend et ne tarde pas à comprendre l'univers entier. L'Espagne où se complaisait Lesa^e, la Turquie où il se rencontrait avec Sandras, l'abbé Prévost et vingt autres de ses confrères, ne suffisent plus, même en y ajoutant, comme fait Montesquieu, la Perse. On s'aventure dans les pays du Nord, en Angleterre où M"e Lhéritier, M"»* d'Aulnoy, M™« Durand, Hamiltoa et presque tous les auteurs de Mémoires apocryphes entre 1090 et ITlo précèdent Prévost. Après l'Angleterre, V Homme de qualité ^dsconTl la Hollande, l'Allemagne, la Hongrie... la nomenclature serait interminable : autant dire que chez Prévost le roman est d'ordinaire un voyage autour du monde. C'est toute l'Europe et un peu de l'Asie que visite l'Homme de qualité ; c'est le Nouveau Monde que visite Cleveland, et déjà Manon Z.e5cau/ qui est antérieure k Cleveland s'achevait dans les solitudes de l'Amérique. Le héros de roman se transforme en un navigateur, et dans le genre littéraire si longtemps consacré aux amours des princes et des princesses, aux exploits des Artamèneet des d'Artagnan, apparaissent des sauvages « vraiment nus ».
L'initiative est-elle venue, ainsi qu'on serait tenté de le croire, de Daniel de Foe, l'auteur de Robinson Crusoë ? Le Robinson est une très grande date ; mais s'il a encouragé chez nous l'humeur curieuse et vagabonde, elle ne l'avait pas attendu pour naître et s'attester. l\ a paru en 1719 et 1720, et la traduction française, du reste très infidèle, de Saint-Hyacinthe et Van Effen, avait aussitôt suivi, en 1720 et 1721. Or, dès Tannée 1713, dans un des romans de sa jeunesse, dans les Effets surprenants de la sympathie^ Marivaux avait décrit la vie d'un solitaire dans une île. Sa description,
à vrai dire, est toute de fantaisie, et ne nous fait nullement sentir ce que la vie en de pareilles conditions suppose de difficultés vaincues et d'efforts accomplis. Quand le héros a faim, il tue des oiseaux à coups de flèches, pétrit de la terre avec de Teau pour en former un vase qu'il sèche au soleil, et une heure après le bouillon est fait. Il n'a pas plus de peine à se procurer du pain ; il découvre une espèce de blé sauvage qu'il cueille : « Je sus trouver le secret d'en exprimer la farine dont je pétris plusieurs petits pains ». Les sauvages qu'il rencontre sont de bonnes gens qui l'appellent a leur père ». Le récit de Marivaux n'est qu'une naïve esquisse du Robinson ; encore en est-ce bien une esquisse?
Il en existe une autre, plus ancienne, dont personne aujourd'hui ne semble avoir conservé le souvenir. Elle date de 1710 et s'intitule Voyages et aventures de^ Jacques Massé. Singulier livre 1 On y trouve un peu de tout ou du moins de tout ce qui préoccupait alors les esprits,en particulier le goût de l'histoire naturelle. Jacques Massé, qui nous offre là ses Mémoires, a étudié la chirurgie à Paris, puis à Dieppe, avant de s'embarquer et de courir les mers ; les secrets de l'organisme humain, les problèmes de la physique, de la chimie et de l'astronomie l'intéressent et le passionnent; il ne laisse pas échapper une occasion d'en discourir, et si ses discours fourmillent de naïvetés, on n'y sent pas moins poindre l'esprit de son siècle, du siècle où M. le président de Montesquieu disséquait des grenouilles et où la jeune comtesse de Coigny ne voyageait point sans emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre à disséquer en manière de récréation. De plus, Jacques Massé a vu la révocation
(\<: l'Edil de ^'aDt^•s el >e^ ^^uilês ; il écrîl au moment ou le« querelles de5 lhé'>î«i,;ieDS, querelles entre jansénistes et j»isuir.e5 et querelles sur le quiétisme, ont quelque peu compromis la 'religion el habitué le l grand public à discuter ce qui avait été josqu'^alors
article de foi. Jacques Massé cause arec des protestmts ; il examine^ il oppose aux affirmations de la Bible les récentes découvertes de la science; il s'ati taque même aux Evangiles dont il conteste la date et
ï rauthenlicité ; il fait de l'exégèse sceptique. Enfin, il
raconte les péripéties de son existence errante... j II s'est embarqué une première fois pour la Marti
k nique, a fait naufrage, a été recueilli et conduit à
l" Lisbonne. Il repart et celte fois sur un vaisseau qui
r* va aux Indes Orientales. En vue de Sainte-Hélène,
une temp^»te s'élève ; le vaisseau est entraîné à mille ou douze cents lieues de là et jeté à la côte. Massé parvient à attérir avec quelques-uns de ses compagnons. La côte paraît déserte. Ils se hâtent de tirer du vaisseau naufragé tout ce qui peut leur être de quelque secours, aliments, vêtements, armes, outils, et s'installent le mieux qu'ils peuvent en attendant qu'un hasard amène vers eux quelque vaisseau. Passons plusieurs des chapitres qui suivent, ceux dans lesquels Massé raconte son expédition avec deux des naufragés dans Tintérieur des terres et la découverte qu'il a faite d'un royaume inconnu. Ce royaume, où régnent l'ordre et la vertu, a bien la mine d'être un Eldorado. Mais Massé ne tarde point à revenir sur ses pus, à la recherche du campement où il a laissé le reste de la troupe. Il s'égare el séjourne huit mois dans les forêts qui bordent le littoral : t Nous vivions de notre chasse ; quelquefois, pour tuer le temps
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qui Dous semblait d'une longueur mortifiante, nous nous mettions dans notre bateau, et nous nous en servions à faire quelque petite course ou sur la rivière ou en mer ;... ou bien nous grimpions sur les coteaux les plus élevés pour voir de loin si nous ne découvririons point quelque malheureux vaisseau qui pût nous tirer de notre fâcheuse solitude. »
Il finit par retrouver ceux qu'il avait abandonnés ; il les retrouve habillés de peaux de bêtes qui les couvrent jusqu'au genou ; il apprend d'eux ce qu'ils ont souffert en son absence. Une partie de Téquip^ige s'en est allé sur une grande barque fabriquée avec les débris du vaisseau naufragé ; les autres ont préféré demeurer là. Us avaient à leur disposition des instruments de toute espèce, de la poudre, jusqu'à du fil et des aiguilles. Ils se soilt bâti deux « baraques fort logeables » recouvertes de joncs. Un jour, un d'entre eux a aperçu à une grande distance un sauvage : la peur les a pris, ils ont fortifié leurs maisonnettes, creusé un fossé, élevé une palissade. Après sept semaines, ils ont vu venir vers eux une troupe d'indigènes armés d'arcs et de massues; ils les ont mis en fuite à coups de fusil. Huit mois plus tard, les ennemis ont reparu et ils étaient toute une armée. C'a été une vraie bataille. Les blancs en sont sortis vainqueurs.
Ils forment â présent une sorte de petite république, sagement policée et réglée ; chaque matin ils font la prière en commun. Ils sont douze en tout. Ce n'est qu'après dix-huit années de cette vie qu'ils voient au loin une voile : le vaisseau les reçoit à son bord et les emporte.
J'abrège, quoique les derniers épisodes ne soient
LE ROUAN* il
pas non plus sans intérêt. Conduit à Goa, Massé y est jeté dans les prisons de Tlnquisition. On l'en retire pour le mener à Lisbonne : chemin faisant il rencontre des corsaires turcs, estpris,et le voilà esclave près d'Alger. Libre en 1694, à soixante-treize ans, il .s'envient à Londres où il sait que son frère et sa sœur sont établis ; il y écrit son histoire, en laissant à ses neveux le soin de la publier après sa mort.
Elle présente, on le voit, de nombreuses et frappantes analogies avec celle de Robinson Crusoë. La captivité même sur la côte barbaresque, dernière disgrâce de Massé, est la première des infortunes qu'essuie Ro binson. Après tout, si Massé a réellement rédigé son journal et fini sa vie à Londres, il se peut que Daniel de Foe Tait connu, qu'il ait lu son livre ou en ait entendu parler. Du moins est-il incontestable qu'entre les deux œuvres, de valeur si inégale, il y a un rapport d'origine : que l'histoire de Jacques Massé ait été ou non écrite par lui-même (i), il semble évident qu'elle ne Ta pas été sans Taide de quelque" journal de bord. Il y a très certainement des faits et des détails authentiques mêlés à tout ce fatras. Convenons donc qu'avant la publication du Robinson le roman français avait déjà confusément entrevu qu'il avait quelque chose à prendre dans le récit du navigateur ou de l'explorateur, qu'il y avait là une source nouvelle d'intérêt et que l'heure était venue d'y puiser.
N'en serait-il pas un peu de notre littérature exotique
(1) Quérard attribue l'ouvrage à un certaia Tyssot de Patot, qu'il dit professeur à Deventer et dont aucun autre bibliographe ne cite le nom.
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comme de nos colonies ? Combien de contrées par le monde où le premier qui ait mis le pied était un Français, où des Français ont eu toute la peine de la conquête et de la colonisation première, où des Anglais se sont installés ensuite et ont récolté ce que nous avions semé î On Ta dit avec raison : à Torigine de presque toutes les grandes découvertes modernes il y a un Français, et presque toujours les profits en sont allés à d'autres, d'autres en ont eu Thonneur. Non seulement nous nous laissons supplanter ; il faut encore que nous chantions les louanges de celui qui nous supplante et perdions de vue nos titres de premiers occupants. Daniel de Foe est devenu du jour au lendemain populaire en France et y a été regardé comme un initiateur, tandis que le livre de Jacques Massé disparaissait, au fond de nos bibliothèques, sous une épaisse couche de poussière.
Aussi bien, je ne fais pas difficulté de reconnaître Timmense supériorité du Robinson, Le Bobinson nous a tous amusés et ravis quand nous avions douze ou quatorze ans. C'est lui qui a éveillé la vocation de Bernardin de Saint-Pierre et a fait de lui un voyageur. Aujourd'hui encore, il ne se passe point d'année qu'il ne tourne la tête à quelque enfant : de temps à autre, les journaux nous apprennent qu'on a retrouvé sur la grande route, ou dans un port de mer, ou simplement à la gare Montparnasse, des écoliers qui s'étaient enfuis du logis paternel en emportant leur couteau de poche, un peloton de ficelle, un petit pain, et une poignée de sous dans un mouchoir, avec la ferme intention de faire le tour du monde et de découvrir une île déserte. Mais parce que nous avons lu Robinson à douze ou quatorze ans, parce qu'il a charmé notre
eofance, nous nous gardons bien de le relire à un âge plus avancé. Que de livres et parmi les plusbeaux, dont c'est le destin et dont c'est le malheur que nous les lisions trop tôt ! Telles, pour ne parler que des romanciers, les œuvres de Fenimore Cooper ou celles d'Erckmann et Chalrian. Il est entendu qu'elles sont lectures à Tusage de la jeunesse, et il est rare que nous y revenions.
Nous avons grand tort. Le Pionnier et le Dernier des Mohicans^ Madame Thérèse et le Conscrit de 18 ï 3 valent tous les « romans nouveaux », et Robinson Crusoë est un très grand livre, un de ceux qui, selon le mot du xv!!!** siècle, composent la bibliothèque du genre humain.
Son premier mérite est son air d'authenticité. Robinson est un être réel et que Daniel de Foe a connu ; c'était un Ecossais. Daniel de Foe a causé avec lui ; peut-être a-t-il eu entre les mains une relation écrite de ses voyages Mais le romancier n'en est pas moins un créateur ; son réalisme n'en fait pas moins honneur à son génie. Il s'est identifié avec son héros, et cV.st à chaque page le même scrupule d*exactitude, la même précision, la même sincérité. Il est peu d'œuvres d'art qui donnent plus complètement l'illusion de la réalité. Les premiers traducteurs s'en étaient rendu compte, et ils ont noté l'impression produite sur les lecteurs du Robinson : « îl leur semblait, disent-ils, qu'ils s'occupaient avec lui des années entières à dresser une hutte, à élargir une caverne, à faire une palissade J ils se sont imaginés qu*ils l'aidaient pendant plusieurs mois à polir une seule planche, et ils se croyaient aussi emprisonnés dans leur lecture que le pauvre Robinson l'était dans sa solitude. » Nul détail ne semble
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à Fauteur trop bas ou trop minutieux, s'il doit contribuer à cette impression de vérité. Ni le décor, ni les acteurs, rien ne trahit le romancier. El de toutes les qualités de l'œuvre, c'en est la plus difficile à imiter : par elle, le Robinson reste très supérieur à toutes les contrefaçons que le xviii^' siècle en a tentées.
En second lieu, le Robimon a une haute et grave moralité, dont Rousseau s'est aperçu le premier. Dans les efforts du naufragé pour assurer et sauvegarder sa vie, pour résister à tous les maux qui le menacent, à la faim, au froid, à la pluie, au soleil, aux attaques des cannibales, en un mot à la nature et à l'homme, se retrace 1 histoire de l'humanité primitive : c'est l'épopée de l'intelligence et de la volonté humaines finalement victorieuses, c'est une seconde Orfyssee qui n'est pas indigne d'être comparée à celle d'Homère. Si la beauté en est moindre, la valeur morale en est plus grande. Le Robinson renferme une sorte de traité d'éducation naturelle. Il ne pouvait pas ne pas plaire à Jean- Jacques qui l'a loué magnifiquement dans Y Emile et ne voulait point mettre d'autre livre entre les mains de son élève. Il y retrouvait la plus éclatante confirmation de sa doctrine et son rêve le plus cher : Uobinson est l'homme ramené à l'état de nature. Et voyez, songe Jean-Jacques, comme en cet état, hors de la civilisation, Robinson est heureux : il ne tarde pas à aimer son désert, il le quitte à regret, et après l'avoir quitté il y revient ; il y est heureux, et il y est innocent. Il s'exerce à toutes les vertus, chasteté, patience, piété: il était sans religion en arrivant dans son île, il blasphémait, il ne se souciait que de s'enrichir ; à présent, il prie, il loue et remercie le Seigneur ; la solitude lui
a parlé de Dieu. — On comprend que tout cela ait transporté Rousseau.
Il eût pu admirer autre chose encore dans le Robinson : le caractère de Ilobinson lui-même. Robinson est un individu de tel âge et de telle époque, de telle humeur, de telle complexion ; il est de plus une race. Il est l'Anglais, à la fois irès pratique et très entreprenant, inquiet tout ensemble et volontaire. Il est né commerçant. Qu'il aille au Brésil ou en Guinée, en Chine ou en Russie, il fait le longde la roule son petit commerce et ne revient pas sans avoir fait sa récolte de livres sterling. Il n'y a pas jusqu'à son jeune esclave Xury qu'il ne vende pour un peu d'argent. Et par-dessus tout, il est le génie ou la passion du voyage. Il n'était encore qu'un enfant qu'il rêvait de s'échapper, de monter sur un de ces vaisseaux quil voyait se balancer dans le port. Il fait naufrage, il est pris par les Algériens : n'importe ; dès quMl est libre, il cherche un bateau en partance. Pour rentrer chez lui? Pour s'exposer à de nouveaux hasards. A chaque fois, il se dit des injures et se remémore tous les maux qu'il a précédemment soufferts ; il enrage de ne pouvoir jouir de ses richesses et goûter le repos ; et puis, après avoir pesté, gémi, il monte à bord et s'en va sur la mer brumeuse.
Cette passion du voyage, je sais qu'elle est plus forte en Angleterre que partout ailleurs, et par là encore on peut dire que Robinson personnifie une race. Mais par là aussi il appartient à l'humanité entière. Toutes les nations de l'Europe se sont reconnues en lui, Tont compris et admiré ; toutes ont essayé de se l'approprier. On a vu successivement paraître des Robinsons allemands, italiens, et jusqu'à un Robinson de Silésie. On compte
que vers 1760, quarante « Robinsonades » avaient déjà paru en Allemagne, sans préjudice de celles qui s'étaient publiées en Hollande et en Autriche.
Chez nous, ce fut dès lors presque une tradition et une obligation pour les romanciers, ainsi que Ta remarqué M. Texte, que de faire séjourner quelque temps leur héros dans une île : Saint-Preux lui-même en fait à deux reprises l'épreuve. Ce fut surtout une habitude, à dater 1720, que de promener l'action du roman à travers le monde entier et jusque dans les régions les plus sauvages. En prenant possession du roman, Texolisme] y revêtait la forme du récit de voyage et pour tout dire d*un mot de Taventure.
A ce point de vue, une œuvre mérite de nous arrêter un instant : elle est de Lesage, et il est bien visible qu'il ne l'a pas écrite sans avoir lu Robinson Crusoë, On sait d'ailleurs de façon très certaine qu'il l'avait lu : il en a tiré des pièces pour le théâtre de la foire. Son roman date de 1732 et s'intitule : Les aventures de M. Robert Chevalier^ dit de Beauchêney capitaine de /7ibustiers dans la Nouvelle France ; il ne semble pas avoir eu grand succès et de nos jours à peine en connaît-on le titre. Gil Blas a relégué Beauchêne dans l'ombre. Avouerai-je pourtant que Beauchêne, si inférieur qu'il soit à Gil Blas, m'amuse davantage ?
Le livre a été écrit sur des documents authentiques et nous lisons au bas du dernier feuillet : a La suite des Aventures du chevalier de Beauchêne est à Tours entre les mains de madame son épouse ; si elle me l'envoie, j'en ferai part au public. » Tout ce qui transperce de l'original à travers les arrangements et le style de Lesage a gardé de l'intérêt et de la saveur. Beauchêne est a un gros garçon » d'assez bonne mine, « blanc et
blond, dil-il, comme le sonl communément les Canadiens n ; il aspire à virre libre, en enfant perdu, soit pionnier dans la forêt vierge, soit flibustier sur les vaisseaux qui le long des côtes disputent aux Anglais et aux Espagnols les dépouilles du Nouveau- Monde. Sa vie est un tissu d*excursions hasardeuses et de gredineries, meurtres ou vols allègrement coulés : Lesage se retrouve parmi des coquins assez proches parents de ses chers picaros^ et il y est à Taise. Les exploits ou les infortunes de Beauchêoe n'ont rien, à leur date, qui ne puisse être vrai. Après avoir longtemps fait son métier de pirate au service de la France, le drapeau blanc déployé, après avoir joué de cruels tours aux Anglais, il tombe entre leurs mains. Il est traîné dans les prisons de Kinsal : il y a là des pages dont on dirait que Diderot s'est souvenu en racontant dans le Fils naturel les souffrances endurées par Lysimond prisonnier des Anglais. Dans la prison de Kinsal, Beauchêne est devenu si faible qu'un autre prisonnier peut lui arracher sa maigre pitance et lui donner impunément des coups de pied dans l'estomac : « Il fallait, s'écrie-t-il, que je fusse bien mal, puisque je n'eus pas môme la force de jurer. » Il essaie de se venger et d'écraser la tête de son camarade avec une pierre qui pèse sept ou huit livres et qui lui sert d'oreiller : il est hors d'état de la soulever et se prend à pleurer de désespoir. Il s'évade enfin ; il est réduit quelques jours à se nourrir de ce qu'il ramasse dans les champs, n'osant se montrer dans une ville ; il lui arrive de brouter de TherbcDès qu'il est en vue de la mer, il se sent renaître : « Malgré la faim canine qui me tourmentait, je prenais plaisirà considérer les vaisseaux qui se présentaient à ma vue, et je n'en voyais pas un à la voile que je ne ipe représentasse qu'il était à moi. »
La dernière partie du récit est la ipoins neuve ; naufrage sur la côte d'Afrique, scènes de cannibalisme, tout cela n*est qu'une plate imitation du Rohinson, Mais au début, la figure de Beauchêne se dessinait avec quelque vigueur ; par moments, cet aventurier de terre et de mer, compagnon de chasse des Iroquois avant d*étre l'associé des flibustiers, ressemblait aux héros de Fenimore Cooper et principalement à Bas-de-cuir.
On voudrait que Lesage se fût moins appliqué à embellir rhistoire de Beauchêne. Il y a mis du wSien, et plus qu'il n'aurait fallu. 11 y a, selon son habituel procédé,accumulé un grand nombre de récits intercalaires qui se greffent les uns sur les autres; il en est un, celui de Monneville, qui ne remplit pas moins de cent cinquante pages, et où reparaît, où s'étale le romanesque suranné dont il avait fait si grand abus dans Gil Blas, Lesage n'est pas un romancier de vaste et puissante imagination. Pauvre, obligé de produire, il a grossi son volume comme il a pu, surtout avec des emprunts aux conteurs espagnols, et il l'a gâté. Ce ne sont que jeunes gens habillés en filles et pris pendant quinze ans pour des filles, et autres inventions de même force. Citeraije les premières lignes du sommaire qui est en tête du second chapitre consacré à Monneville : « Il prend un habit de cavalier, fait la conquête d'une femme de théâtre et devient commis d'un gros homme d'affaires qui veut lui faire épouser sa fille par force », etc. Dès que Lesage ne se contente plus de suivre le manuscrit de Beauchêne et veut inventer, il recommence éternellement Gil Blas.
Mais du texte primitif il a conservé bien des termes et bien des peiits traits de mœurs dont il a senti la valeur pittoresque. Lorsqu'il nous conduit chez les
4*^ Z'/'-rf^ #'/yî,':*xî:*r ia «bcpp^r*- da f*^a est saiîTê si ty>*: *\'i îjo li-î'/p'^r *rû !uj ^rr'jâûl au <oa UD c>xJer et ituf )<-!> tij/'^'il^h UDfr couierl'-rfr- Faire ]a paix se dit : V «'rit^'fr*rr .a **a/;*i^ *, L*r<* Iroquois qui oqI été pris el soui \f»:r\r ^olofifj'rnt l^ur chaoson de mort : c Cette é,U'3tt>.ou Khui'.f'.ui ordiri^irem ,'Dt réDuméralioo des (/'THofiri'r^ qu'iW ont lué^rs dans leurs courses et le Uhfu\fTi* d<'H rli';\<;lijr^îs qui parent leurs cabanes. » \*t*,*ii'iit* noijt^ offre jusqu'à des échantillons de la langue jroquoise, ThiUiahaghein, kahoonrai, kahoonrai,acistack^ \t*ni iljn; : ' Me» fW^res, aux armes, aux armes, feu ! » NoiJH r^rileridorift un peu plus loin des nègres qui crient : « hio hlo paît' I n Que Hignifie kio kio paw ? Je confesse qiwijo rir; rrreri Houviens plus, mais il n'importe. Pour qiKî LiîHMj^e o-At transcrire tant de vocables bizarres «•t eu parH(;mer «a prose sans craindre d'évoquer dans r<*M|Mit de h(;H lecteurs le dialogue de Covielle et de i\U'imU\ il fal'ftit que le goût de Texotisme fût déjà hicn vif, (•tc'^'stcelte constatation qui est intéressante. DcH trailH do mo'urs étrangères et de couleur locale iiDUH (ui pourrions noter quelques uns dans le Diable htiitoux' i\idi\\\H (lil nias oi'i Lesageapeint avec beau- (Mfup plus (In soin ([wo ses devanciers le décor de la vie. nspngnoh^ ; nous (mi noierions d'autres et en abondance vUoi l'ahhn Prévost. A condition toutefois de ne pas li^s ohorrhor dans los soùncs de Vllomme de qualité qui HO pnssonl on Ori(Mit... Quelle invincible et mystérieuse Hi^duoliou rOriont a toujours exercée sur nous ! Est-ce
la beauté de son ciel et de sa lumière ? Est-ce le caractère de la race musulmane, le silence qui enveloppe sa vie intime, le secret, l'impénétrable secret du harem ? C'est avec le même enchantement que nous lisons Azyadé^ que nos grands-pères lisaient les Orientales ou le Dernier Abencerage^ que les hommes et les femmes du xvm« siècle ont lu les historiettes turques de Lesage après celles de Sandras, et après celles de Lesage celles de Prévost. Le prestige opérait, en dépit de rignorance où étaient nos romanciers de la vie en Orient. Sur ce point, Prévost n'en sait pas plus que ses rivaux ; dans l'histoire même de Théophé, de la « Grecque moderne », les noms seuls sont orientaux. En revanche, il a parlé de TAngleterre comme quelqu'un qui la connaissait bien et y avait vécu. Les Mémoires d'wi homme de qualité renferment de bien curieuses descriptions de Londres et des mœurs anglaises, depuis la gigue jusqu'à la boxe.
Tout n'est donc pas incolore ou d'un coloris faux dans la peinture que le roman essayait de tracer, dès les trente ou quarante premières années du xvm® siècle, de la vie à Tétranger. L'exotisme, qui n'avait été primitivement que la poésie du voyage aventureux, commençait à impliquer une part de vérité. Vérité encore tout objective. On s'informe des coutumes et des costumes, on prend des vues, on recueille des expressions, et on s'en lient là. De quelque nationalité que soit le personnage, il sent et pense à peu près comme un Français. Cleveland, il est vrai, a le spleen ; mais à supposer que le spleen soit exclusivement une maladie de Tàme anglaise, c'est vraiment trop peu que ce spleen pour que nous reconnaissions en Cleveland UQ Anglais. On sait si les Persans de Montesquieu,
malgré tout ce qu'il savait et fout ce qu il a dit de la vie à Ispahan, ont l'air d'en venir. Seul, le Beauchêne de Lesage a un peu de relief et d'étrangeté. En lui parfois le Yankee apparaît ; souffleté un jour par sa mère, il la menace et jure qu'il se vengera : on le sent toujours prêt à saisir le couteau qu il porte fixé à sa jarretière. C'est le forban du temps jadis, hardi, brutal, féroce, capable avec cela d'un élan généreux et qui se ferait sauter plutôt que d'amener son pavillon. Mais sa rude physionomie ne s'entrevoit que par éclairs ; trop souvent Lesage s'interpose entre nous et son modèle, et les réflexions ironiques, les traits de fine malice qu'il lui prête dérangent l'idée que nous étions en train de nous faire de lui. Nous lui en voulons un peu d'avoir répandu sur le journal de Beauchêne, probablement écrit au petit bonheur et vaille que vaille, la décence et la correction de la bonne langue classique.
Peut-être sommes-nous trop exigeants. A son époque les imaginations étaient neuves ; il n'était pas besoin de grand'chose pour les émouvoir. Chaque nation aujourd'hui a sa littérature et nous en avons des traductions ; il se fait un incessant va-et-vient entre les peuples les plus éloignés ; la distance n'existe plus et la surprise est abolie. On ne se retourne plus pour regarder un Persan ; on ne s'écrie plus : comment peuton être Persan? 11 ne faut rien moins que l'art de Leconte de Liste ou de M. Loti pour nous rendre la notion de ce qui différencie les races et cette sensation du lointain sans laquelle il n'y a point d'art exotique. Au siècle de Louis XIV, avec quatre ou cinq petits mots, Quinault évoquait aux yeux du lecteur les pays perdus dans la neige et la brume, leurs habitants enfouis sous des fourrures et chaussés de patins : il disait simple-
ment dans Tindication du Jieu de la scène : « On voit sur le théâtre des peuples transis de froid ». Au xviiie siècle, on exigeait une indication un peu plus détaillée et précise ; encore n'était-il pas nécessaire qu'elle fût bien longue. L'auteur de Manon Lescaut n'employait qu'une demi -page à dépeindre la Nouvelle- Orléans ou les savanes qui s'étendent au delà ; et c'était assez de cette demi-page pour emporter au loin, vers . l'inconnu, la rêverie de bien des âmes.
A tout prendre, le roman exotique était en bonneN voie quand la philosophie du siècle vint l'enrayer et le/ fausser. En vain Montesquieu avait posé le principe (auquel, du reste, il ne s'est guère conformé dans les Lettres persanes) que le climat modifie l'être humain. L'école philosophique qui triomphe vers 1750 ne croit plus à la diversité de l'être humain, à la diversité des races : elle croit à « l'homme », identique en tout temps et en tout lieu par sa raison. On sait quelles ont été en politique les conséquences d'une telle doctrine ; dans la littérature elles n'ont pas été moins fâcheuses. Le théâtre s'est peuplé d'abstractions. Quant aux héros du roman, s'ils ont continué à courir le monde, ça été désormais à la poursuite des « préjugés » qu'ils avaient charge de dénoncer et de détruire. Assyriens de Voltaire, Péruviens de M™« de Graffîgny ou de Marmontel. Espagnols de Florian, tous sont des philosophes à peine déguisés. Ils ne sont plus des aventuriers de tel ou tel pays; ils sont la raison aux prises avec les crimes du despotisme ou de la religion. Zadig, cheminant en Egypte, abolit les coutufties cruelles qu'encourageaient les prêtres, celle par exemple qui faisait une loi aux veuves de monter sur le bûcher de leur mari mort et de se laisser brûler avec lui. En fait de
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nationalilés, les romanciers philosophes n'en distinguent que deux : l'Anglais et le sauvage. L'Angleterre étant regardée alors comme le berceau de la philosophie, c'est-à-dire de la libre pensée, on ne nous présente plus un Anglais qu'on ne le canonise. De son côté, le sauvage étant par excellence Thomme de la nature, oi> en fait une manière de sage sur qui la civilisation n^a pu mettre ses tares ; avec le Huron de Voltaire ou l'Indien de Mercier, nous sommes loin, non seulement des anthropophages du Robinson^ msLis même des Rouintons de Cleveland et des Iroquois du Flibustier Beauchêne,
Et cependant, la philosophie du siècle n'a pas été de tout point funeste au développement de Tartfexotique. Elle abattait les barrières qui avaient trop longtemps séparé les différents peuples; elle répandait les grandes idées de fraternité et d'humanité. Le cosmopolitiâme. prend naissance au xviu* siècle et s'incarne exquisément en la personne du prince de Ligne, citoyen du monde et suprême dilettante de la vie. Les^ esprits de ceux qui ne voyagent pas restent faussés ; mais céux^i voyagent doivent aux leçons des philosophes de voir autre chose qu'une brute dans un indigène de l'Australie ou de l'Afrique, et leur observation se fait d'autant plus attentive qu'il s'y mêle beaucoup de sympathie. De ces voyageurs le plus illustre s'est appelé Bernardin de Saint-Pierre.
Je bénis le destin qui veut qu'une histoire du roman
au xviii® siècle aboutisse à Paul et Virginie et s'y ter-
% mine. Parmi les romans du xviii* siècle qui apportent
avec eux quelque chose de neuf et de durable, un nou-
AU XVIII» SIÈCLE 37a
Teau principe de vie, un nouvel élément de beauté,''/ Paul et Virginie est bien le dernier en date : il a paru / deux années à peine avant la Révolution, dans le cou-/ rant de 1787. Après avoir feuilleté tant d'œuvres inquiétantes ou même malsaines, il fait bon rencontrer cette fleur fraîche et s'y reposer les yeux. Que ne suis-je BeVnardin de Saint-Pierre lui-même pour faire ici sentir rintention de la Providence et une de ces causes finales qu'il excellait à découvrir I C'est lui qui, voyant la conformation du cantaloup et sa division en tranches, en concluait que le cantaloup est destiné à être mangé en famille; c'est lui quia dit que les puces sonl noires afin d'être plus aisément aperçues sur la blancheur de notre peaif et plus aisément saisies. De même, sans doute, Paul et Virginie est au xviii* siècle le dernier en date des romans qui comptent, pour que notre étude puisse s'achever sur une rassurante impression d'innocence.
Quand bien même la Providence n'aurait rien à voir en cette affaire, il ne faudrait pas s'exagérer le rôle que joue le hasard dans Tapparition des chefs-d'œuvre. Une très élégante édition de Paul et Virginie quia paru il y a quelques années contient une assez malheureuse préface. Le principal tort de Tauteur n'est pas d'y avoir confondu, selon sa coutume, la critique et le reportage, s'appliquant à établir que le héros s'appelle Paul parce qu'ainsi s'appelait un Franciscain rencontré trente anné.es auparavant par Bernardin de Saint-Pieri'e, ou que dans le naufrage authentique du Saint-Gérance n'est pas Virginie, mais le capitaine du bateau qui périt pour n'avoir pas voulu quitter ses vêtements. Son tort est surtout de s'écrier : « Une chose m'étonne entre toutes dans ce roman, c'est le
moment ot il fut écrit ». Eq réalité, peu d^œuvres sont plus nettement datées que celle-là. Elle se rattache à toute une série de romans dont j'ai déjà parlé et où s'attestait le désir, de plus en plus fort entre 1770 et- 1789, de réagir contre Timmoralité raffinée ou cynique du vieux dix-huitième siècle. Au souffle de Rousseau l'églogue avait fleuri partout, dans le jardin du petit Trianon comme dans les ouvrages de M™® de Genlis, de Florian ou de Berquin. Paul et Virginie appartient à la période idyllique que va. si brusquement clore le bruit de la canonnade et du tocsin, à la même période qu*Eslelle et Némorin, que vingt autres rêves d'Eden et d'âge dor, que vingt autres essais de chaste et naïve pastorale. Avant de dire par où le roman de Bernardin de Saint-Pierre dépasse les berquinades Louis XVI, sachons reconnaître qu'il y a son point de départ et ce que la mode d*un temps mêle de factice à ses grâces originales.
Ce qui le rapproche des berquinades et par suite ce qui a vieilli en lui, c'est ce qu'il renferme d'idées morales ou philosophiques empruntées à Rousseau. Rousseau avait été, à la fin de sa vie, durant ses dernières années de séjour à Paris, le maître et l'ami de Bernardin. De toutes les influences qui ont contribué à le former, voilà bien celle dont les eff'ets se remarquent au pre- Vmier regard. Elle se trahit dans une foule de détails. ^M"'*^ delà Tour et Marguerite, les deux mères amies, en vivant côte à côte, en mettant en commun leurs joies, leurs peines, leurs modestes ressources et même leurs enfants qu'elles allaitent à \our de rôle, en projetant, dès qu'elles ont l'une un fils et Tautre une fille, de les unir plus tard, ne font qu'imiter Claire et Julie dans le«î dernières parties de la Nouvelle Uéloïse, Le jardin que
Paul a tracé, s'il y pousse des arbres inconnus en Suisse, n'en est pas moins conçu et tracé d'après les mêmes principes que TElysée de Clarens ; il y a apporté des nids de la forêt voisine, il y a établi une colonie d'oiseaux libres et pourtant apprivoisés qui ne s'écartent plus, colonie ailée toute semblable à celle deTElysée et à laquelle Virginie, à l'exemple de M™® de Wolmar, distribue elle-même le grain. Comme chez j^fme de Volmar, on est végétarien dans les deux hum* blés cabanes; on y sait aussi bien qu'elle rehausser la qualité et le goût des mets les plus simples en disant : « C'est mon ouvrage... J'ai cueilli ce fruit... J'ai préparé cette boisson »... en un mot, assaisonner les mets avec un peu de son cœur et les sucrer d'un sourire. Comme elle, enfin, on fait du bien autour de soi, et on récolte à chaque pas des bénédictions de vieux nègres ou de petits négrillons.
Ces imitations de détail seraient sans conséquence, si Bernardin n'avait aussi essayé d'emprunter à Jean- Jacques sa philosophie, cette fameuse philosophie de la nature qui, claire et forte chez Jean-Jacques, l'est beaucoup moins chez ses disciples. Pour que Restif de la Bretonne et Bernardin de Saint-Pierre s'en revendiquent l'un et l'autre, il faut apparemment qu'ils entendent sous le même mot des choses bien différentes ; et le vrai est peut-être qu'ils ne s'entendaient pas très bien eux-mêmes. Le candide et excellent Bernardin, grand partisan des causes finales, se croyait un penseur et se prenait au sérieux dans ce rôle. Il avait la prétention de résoudre les plus difficiles problèmes de la science en se passant de la science, en faisant de la physique et de la chimie comme Virginie fait la cuisine, avec son cœur, Cela l'a n^ené à démon-
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trer que le soleil tourne autour de la terre, que la cause des marées est la fonte des glaces polaires, etc., et il s'est posé toute sa vie en victime des physiciens et des naturalistes, parce que ceux ci se moquaient un peu de lui. Chez lui, la philosophie de la nature devient d'une extrême puérilité en même temps que d'une incohérence extrême. L'incohérence éclate dans Pavl et Virginie où, après avoir conduit ses deux héros jusqu'à l'âge de quinze ans sans leur apprendre à lire ni à écrire, après avoir fait de leur ignorance absolue la condition de leur félicité, il glisse aux dernières pages un hymne, renouvelé de Cicéron, en l'honneur des Lettres qui éclairent et consolent.
L'idée générale que cette philosophie fournit à son livre est le lieu commun tant de fois développé à la même époque. Il a voulu, lui vingtième ou centième, opposer, ce sont ses propres termes, le bonheur naturel au malheur social. Nous connaissons le refrain : tous les maux viennent de la société ; hors de la vie champêtre et de la solitude point de salut ! Si la formule : a Une chaumière et un cœur ! » n'est pas de celui qui, après avoir écrit Paul et Virginie, a encore écnilB. Chaumière indienne, elle devrait être de lui. Telles sont les « grandes vérités » qu'il annonçait dans son Avant-propos, et voilà pourquoi à partir du jour où Virginie s'en va en Europe, où la société reprend ses droits sur elle et sur les siens, c'en est fait d'elle et des siens ; voilà aussi pourquoi la vieille tante vers qui elle va, la vieille (demoiselle de qualité, représentant la société, doit être un monstre abominable : c'en est un, en effet, et à la fin de sa vie elle a bien l'air d'être quelque peu possédée du démon. Pourtant, si le Saint-Géran n'avait pas fait naufrage, rien n'empêchait Virginie et
Paul enfin réunis d'être à tout jamais heureux : est-ce donc la faute de la société si le Saint Géran a manqué la passe et s'est échoué ? A supposer que le livre prouvât quelque chose, il prouverait qu'on a tort de souhaiter la fortune et que, si M""* de la Tour ne s'en était point souciée, sa fille n'eût pas fait le voyage où elle a trouvé la mort. « Contentement passe richesse. » C'est là une morale très honnête, très simplette aussi : est-ce bien cette philosophie de la nature que Bernardin croyait prêcher après Rousseau et d'après Rousseau ? En ce cas, elle est très vieille, et pour nous mener à de pareilles conclusions il n'était pas besoin de prêcher ^ longuement.
Bernardin prêche un peu trop. Il s'en fait une obligation. Au moment même où la lettre écrite d'Europe par Virginie vient d'arriver, le vieux créole qui nous conte cette histoire profite de notre émotion pour nous glisser un sermon, qui tient dix pages, sur les avantages de la solitude et sur le bonheur naturel. Plus loin, il s'empare du pauvre Paul qui est tout entier à son chagrin et qui songe à rejoindre Virginie en Europe. Il l'accule contre le tronc d'un papayer, et lui démontre à l'aide de la méthode socratique, par questions et réponses, la vanité des dislinctions sociales, les inconvénients de la fortune, le néant de la gloire, l'impos- > sibilité d'être heureux autrement que par la vertu et] I d'avoir de la vertu attteurs que dans une île, à l'ombre i d'un papayer. A la minute suprême, après la mort de fi Virginie, il a le courage de le poursuivre encore et de ( lui dire : « Mon fils, écoutez-moi ». Suivent dix autres I pages de développement sur cette idée : la vie est une f épreuve ; et je ne dis pas qu'elles ne soient d'un seni) timent élevé ; je dis que les sermons sont de trop ici et
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ne servent de rien, puisque Paul n'en va pas moins mourir de sa peine.
Eufin, cette philosophie a pénétré les personnages et les a un peu gâtés. Il est trop évident que Julie^ est une petite-nièce de M"'' de Wolmar. Elle est une raisonneuse. Qu'elle ne puisse manger un fruit sans mettre en terre le noyau ou les pépins, c'est déjà légèrement impatientant ; qu'elle le fasse par principe, avec sentences à l'appui, voilà ce qui désole. Elle abuse d'ailleurs des sentences : t Le pain du méchant remplit la bouche de gravier. — Qu'il est difficile de faire le bien ! il n'y a que le mal de facile à faire. — Il ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. — On ne fait son bonheur qu'en s'occupant de celui des autres », etc. Celte pauvre petite Virginie, il faudrait si peu de chose pour qu'elle fût tout à fait charmante ! Si sa mère lui avait dit quelquefois : « Parle donc simplement »... ou bien : t Regarde devant toi »... Elle a négligé de le lui dire ; et Virginie parle comme un livre, et les yeux de Virginie ont pris « une obliquité naturelle vers le ciel » qui leur donne au gré de Bernardin une expression de sensibilité louchante. Qu'on avait de peine, en 1787, à se figurer la vertu sans grimaces I Faut-il avouer une incertitude qui m'est cruelle ? Lorsque le S'ainZ-^zéran va sombrer,un robuste marin s'élance vers Virginie : qu'elle quitte ses vêtements, et il pourra nager avec elle jusqu'au rivage. L'idée est bizarre ; n'importe, admeltons-la. Virginie aime mieux mourir que de quitter ses vêtements. Est-ce sublime ? est-ce ridicule ? J'hésile et suis fâché d'hésiter. Le geste exquis de Polyxène qui, sous le couteau du sacrificateur, tombe en rassemblant autour d'elle les plis de sa robe virginale, ne nous causait point celle indécision et ce malaise.
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En de pareils traits on reconnaît déjà ce que la philosophie de la nature apportait avec elle de sentimentalisme et d'emphase. Il en est mainte autre trace dans Paul et Virginie. Ainsi, les surnoms que les bonnes gens ont donnés aux allées de leur jardin et aux sites du voisinage : la Concorde, la Découverte de l'amitié, les Pleurs essuyés. Les tableaux de Greuze ont de ces titres. Devinerait-on que les mots : « paisibles enfants de la nature », désignent des singes ? Les « pâles violettes de la mort d qui se confondent sur les joues de \irginie avec « les roses de la pudeur v, c'est du mauvais Delille ; et je ne puis voir la fontaine de Virginie « décorée d'une pompe à la fois magnifique et sauvage », sans regretter que cette fontaine décorée d'une pompe soit une métaphore de Bernardin.
Mais si l'empreinte de l'époque est visible et s'il fallait bien l'indiquer, il serait très injuste et très maladroit d'y attacher trop d'importance. Malgré V Avantpropos^ malgré les réflexions ou les sermons du narrateur que l'on passe instinctivement, on peut lire Paul et Virginie sans se douter que Bernardin se crût philosophe. En fait, sa philosophie ne s'étale point indiscrètement et il lui arrive à lui-même d'oublier qu'il en a une. C'a été, tout compte fait, un bonheur pour lui que de n'être pas une forte tête, et de suivre plus souvent que les principes hérités de Jean-Jacques l'impulsion de son propre cœur. S'il n'a pas la logique de Jean-JacqUes, il est exempt de ses impuretés. Tandis qu'il croit enseigner la philosophie de la nature, il s'en écarte sans cessé et se met en contradiction avec elle. Il a ce qu'elle n'enseignait point, ce qu^elle se refusait même à admettre : les délicatesses et les pudeurs d'une âme chrétienne. Virginie et Paul ont beau avoir grandi