TÉLÉMAQUE DE FÉNELON
Huet est une physionomie assez curieuse. Il était né à Caen, en février 1630. « A peine, dit-il, avais-je quitté la mamelle que je portais envie à tous ceux que je voyais lire. » Orphelin à quatre ou cinq ans, il fut confié à des tuteurs, puis mis en pension. Il fit ses études au collège des Jésuites : « A douze ans j'étais empereur, en seconde ». Il avait un précepteur, très pieux, ignorant et fouetteur ; mais rien ne rebuta son zèle. Il s'éprit d'abord des mathématiques, puis de la philosophie de Descartes, puis de la Géographie sacrée de Bochart. En même temps, il s'essayait à devenir un mondain, « cherchait à plaire » , excellait à la course, montait bien et tirait mieux encore.
Maître de sa fortune à vingt et un ans, il vint
à Paris où il se lia avec les savants de l'époque.- Bochart le conduisit, en 1652, auprès de Christine de Suède qui, d'ailleurs, les reçut assez mal. De son voyage il rapporta un manuscrit d'Origène qu'il traduisit à son retour en France. En 1670, il fut nommé sous-précepteur du dauphin dont Bossuet dirigeait l'éducation ; et il commença l'édition des classiques ad usurn Delphini. Il conserva sa charge jusqu'au mariage de son élève en 1680. Dans l'intervalle, il avait été admis à l'Académie française.
Il avait près de quarante ans lorsqu'il entra dans les ordres. Nommé d'abord abbé d'Aunay, puis évêque de Soissons, il permuta en 1685 avec l'évêque d'Avranches. Après un assez long séjour à son abbaye de Fontenay, près de Gaen, il revint à Paris où il se logea chez les Jésuites. Travailleur infatigable, dont la curiosité ne se rassasiait point , mais s'attardait parfois en de puériles recherches, il se levait tous les jours à trois heures du matin, et se vantait d'avoir lu vingt-quatre fois la Bible en hébreu.
Il vécut quatre-vingt-onze ans, sans être jamais malade , ni arrêté dans ses travaux. Il adorait l'étude, ne voulait point gaspiller une minute, se faisait lire en mangeant, en se couchant. Il n'y eut pas d'homme plus actif : « Vous allez et venez, lui écrivait Mme de la Fayette, comme pois en pot ».
Segrais raconte que ses paroissiens s'étonnaient
de recevoir, à chaque fois qu'ils frappaient à sa porte, la même réponse de ses valets : Monseigneur étudie. « Si bien qu'ils étaient honteux d'avoir un évèque qui n'avait pas fmi ses études. » Ses œuvres sont aussi variées que nombreuses; j'y distingue une traduction de Daphnis et CMoé, écrite à dix-huit ans, et dont le souvenir l'embarrassait un peu dans son épiscopat; un roman, le Faux Incas; un traité de la Faiblesse de l'Esprit humain; des Notes sur la Vulgate; une Dissertation sur l'emplacement du Paradis terrestre; une Histoire du commerce et de la navigation chez les Anciens; un recueil de six à sept cents lettres; une foule d'opuscules en latin; des vers latins et grecs. Enfin, il avait fait paraître, en 1670, en tête de Zayde, une lettre adressée à Segrais sur ['Origine des Romans.
Le XVII'' siècle est profondément doctrinaire. Il a des principes en toute chose, il en parle volontiers, et juge tout écrit d'après une idée préconçue. Chapelain et d'Aubignac ont formulé la fameuse loi des trois unités; le père Le Bossu a donné la règle du poème épique; puis Boileau est venu, qui a rassemblé leurs arrêts, y a joint de nouvelles sentences, et a publié le code déli-
nitif du classicisme où tous les genres, depuis la tragédie jusqu'à l'idylle, sont réglementés. Malheur aux indépendants ! Malheur à l'œuvre qui se permettrait d'émouvoir ou de charmer sans être (( dans les règles » ! L'auteur des Satires est là qui fait la police sur le Parnasse, et chacun sait qu'il a la main rude. .
Le genre romanesque devait, tout naturellement, avoir, lui aussi, sa théorie. Il est assez plaisant qu'elle soit une apologie du roman, et soit signée du nom d'un homme qui devait porter la mitre. Il s'en faut de beaucoup, il est vrai, que le clergé tout entier fût alors aussi indulgent aux belles-lettres. Nous savons de quel ton Bossuet vieilli a fait le procès des comédiens et de l'art dramatique. Le « père de l'Église », qui, sur la fin de sa vie, trouvait « un si grand creux » à la lecture des plus beaux livres de l'antiquité, n'aurait sans doute pas témoigné beaucoup de tendresse aux romanciers de son temps, s'il leur avait fait l'honneur de parler d'eux. Le futur évêque d'Avranches ne se fit, au contraire, nul scrupule de chanter leurs louanges. II était, en 1670, et fut toute sa vie un humaniste et un mondain. Voyez comme il apprécie, en un passage de sa docte épitre, le rôle des femmes dans la société du xvii'' siècle. Le morceau est galant et joli comme un billet de Voiture; il évoque en lous le souvenir d'an temps où les soutanes vio-
lettes frôlaient, au château de Versailles, les fal- Lalas des grandes dames; il nous fait revoir ces tableaux d'autrefois qui représentent une soirée de gala au petit théâtre de la cour, et qui montrent, entre les coiffures poudrées des duchesses, la barrette rouge des cardinaux.
(( La politesse de notre galanterie... vient, à mon avis, de la grande liberté dans laquelle les hommes vivent en France avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et en Espagne, et sont séparées des hommes par tant d'obstacles qu'on les voit peu, et qu'on ne leur parle presque jamais; de sorte que l'on a négligé Vart de les cajoler agréablement, parce que les occasions en étaient rares; l'on s'applique seulement à surmonter les difficultés de les aborder; et cela fait, on profite du temps sans s'amuser aux formes; mais, en France, les dames vivant sur leur bonne foi, et n'ayant point d'autres défenses que leur propre cœur, elles s'en sont fait un rempart plus fort et plus sûr que toutes les clefs, que toutes les grilles, et que toute la vigilance des duègnes. Les hommes ont donc été obligés d'assiéger ce rempart par les formes, et ont employé tant de soin et d'adresse pour le réduire, qu'ils s'en sont fait un art presque inconnu aux autres peuples. »
Il commence d'un air modeste qui a bien sa coquetterie, déclarant qu'il est fort incapable do satisfaire à la requête de Segi-ais, et d'écrire une
lettre-préface sur l'origine des romans : « Je suis sans livres... ». Il n'y paraît guère. Nous nous plaindrions plutôt qu'il ait fait un trop grand étalage de science. A peine engagé dans son sujet, il énumère les principaux romanciers de l'antiquité :
« Gléarque, qui avait fait des livres d'amour, était de Gilicie, province .voisine de Syrie; Jamblique, qui a écrit les aventures de Rhodanès et de Sidonis, était né de parents syriens, et fut élevé à Babylone; Héliodore, auteur du roman de Théagène et CharicUe, était d'Émèse, ville de Phénicie; Lucien, qui a écrit la métamorphose de Lucius en âne, était de Samosate, capitale de Gomagène, province de Syrie; Achillès-Tatius, qui nous a appris les amours de Glitophon et de Leucippe, était d'Alexandrie d'Egypte. L'histoire fabuleuse de Barlaam et de Josaphat a été composée par saint Jean, de Damas, capitale de Syrie. Damascius.... » Eh! mon Dieu, que serait-ce s'il avait là ses livres, et si sa tète n'était pas « remplie de toute autre chose »?
Au reste, il est très vrai que la partie historique de son étude contient plus d'une erreur, bien qu'elle témoigne d'une érudition qu'il était seul alors à posséder sur cette matière. Mais c'est sa thèse qui nous intéresse.
Il y a, dit-il, des romans réguliers, les seuls qui comptent. Un roman régulier est un roman moral. Qu'entend-il par là? « La fin principale des romans. . . est l'instruction des lecteurs, à qui il faut toujours faire voir la vertu couronnée et le vice châtié. Mais, comme l'esprit de l'homme est naturellement ennemi des enseignements, et que son amourpropre le révolte contre les instructions, il le faut tromper par l'appât du plaisir, et adoucir la sévérité des préceptes par l'agrément des exemples, et corriger ses défauts en les condamnant dans un autre. Ainsi, le divertissement du lecteur, que le romancier habile semble se proposer pour but, n'est qu'une fin subordonnée à la principale qui est Vinstruction de l'esprit et la correction des mœurs; et les romans sont plus ou moins réguliers, selon qu'ils s'éloignent plus ou moins de cette définition et de cette fin. »
Est-il bien sûr que le triomphe de la vertu et le châtiment du vice à la fin d'un livre suffisent à en rendre la lecture salutaire? La belle affaire qu'un dénouement vertueux, si l'auteur nous a fait au préalable assister aux plus séduisantes scènes de corruption ! Mais laissons de côté, s'il vous plaît la question de la moralité dans l'art. A quoi bon
Le Breton. — Le roman au xvii« siècle. 17
discuter avec un causeur aimable qui tranche le problème en disant : ce Tout est sain aux sains »? Maxime suspecte, et qui d'ailleurs se retournerait contre lui : si rien n'est dangereux à un bon esprit, l'écrivain n'a point à se préoccuper de la morale. Il n'a plus — et telle est, en effet, sa mission — qu'à chercher le Beau, c'est-à-dire le Vrai.
Ce qui me frappe davantage dans la thèse de Huet, c'est combien elle est exclusive. Elle relègue au rang d'œuvres négligeables des romans comme celui de Longus, que Huet se repent d'avoir jadis aimé, celui de Rabelais qu'il ne cite même pas. Il les condamne et doit les condamner, s'il est vrai que le devoir du romancier est de « dérouiller l'esprit, de le façonner, de le rendre propre an monde ». Le monde! voilà le mot qui revient sans cesse sous sa plume. Huet n'admet que les romans qui mettent en scène « des princes ou des conquérants », qui peignent la vie de cour et la vie de salon, et qui peuvent initier à cette vie un jeune gentilhomme, ou une jeune personne bien née. « Les bons romans sont des précepteurs muets qui succèdent à ceux du collège, et qui apprennent à parler et à vivre d'une méthode bien plus instructive et bien plus persuasive que la leur, et de qui on peut dire ce qu'Horace disait de VIliade d'Homère, qu'elle enseigne la morale plus fortement et mieux que les philosophes les plus habiles ».
Voilà le domaine de l'art bien rétréci, réduit aux dimensions de l'Hôtel de Rambouillet ou du Château de Versailles. Où Huet trouve-t-il un roman qui réponde à ses exigences? Il n'en trouve en réalité aucun jusqu'au règne de Henri IV : depuis lors ont paru VAstrée, le Cyrus et la Clélie, qui apprenaient au lecteur le ton de la galanterie à la mode. Huet les en loue; il glorifie d'Urfé, il glorifie Mlle de Scudéry. Mais quoi, leurs ouvrages sont-ils l'idéal qu'il rêve? Allons au fond de sa pensée, nous verrons bien qu'à son goût, la Clélie^ le Cyrus, VAstrée ne sont pas encore des romans parfaits. Ils ne sont point ces « précepteurs muets » qu'il réclame. Ils n'enseignent que l'art d'aimer. Or l'amour n'absorbe point toute la vie d'un jeune homme de haute naissance ; il y a l'ambition, l'intérêt, les devoirs envers Dieu, envers le roi, et un bon roman doit nous édifier là-dessus; il faut, qu'après l'avoir lu, les gens bien nés sachent « parler et vivre ».
La doctrine de Huet, qui semblait très étroite, puisqu'elle n'approuve que « les grands romans », devient ainsi singulièrement exigeante, puisqu'elle leur demande de contenir tout un cours d'éducation princière. L'œuvre qu'il avait définie de la sorte n'existait pas encore; elle se produisit, et nous pouvons apprécier ce que valait la formule en voyant ce que vaut le Télémaque. « Car enfin, dit un personnage de la Critique de VÉcole des
femmes, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. »
Le Télémaque est un roman didactique. Publié en 1699, il avait été rédigé avant cette date. Fénelon l'avait composé tandis qu'il était précepteur du duc de Bourgogne. Saint-Simon nous a dit ce qu'était le jeune prince, ce né dur et colère jusqu'aux derniers des emportements, et jusque contre les choses inanimées ; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps,... passionné pour toute espèce de volupté,... souvent farouche, naturellement porté à la cruauté; barbare en railleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait ». Il y avait fort à faire pour métamorphoser l'enfant terrible en un Dauphin de France, en un digne héritier de la couronne; la tâche était belle, mais difficile. Fénelon s'y dévoua; il y apporta toute la douceur et toute la tendresse de son âme, toutes les ressources de son talent. Ce qu'il
fit pour son élève, ce qu'il déploya de ruses ingénieuses pour s'emparer de lui, nous le savons. Nous pouvons assister aux entretiens du maître et du disciple, entendre les leçons du mystique rêveur qui s'efforçait d'instruire en amusant, d'enseigner à la façon des sages de la Grèce, le front couronné de roses et les lèvres humides de miel. Ses leçons ne se sont point perdues : le Télémaque en est le résumé. En l'écrivant, Fénelon n'avait d'autre espérance que de servir, suivant le vœu de Huet, à « l'instruction du lecteur », d'un lecteur de rang royal. Le Télémaque est donc un roman « régulier »; Fénelon avait toutes les qualités requises, il était plus que personne le génie à la fois très romanesque et très moral que Huet souhaitait de découvrir. Le Télémaque doit échapper à toute critique.
Eh bien! non. Il a un défaut. Peut-être n'a-t-il que celui-là; il est vrai que c'est un défaut sans remède, un vice de constitution qui tue. Le Télémaque contient en réalité deux oeuvres : un roman et un traité de morale, dont la juxtaposition nous est intolérable. Voici une statuette de forme exquise, le Narcisse du musée de Naples, la tête gracieusement inclinée, la main gauche sur la hanche, la main droite levée, l'index et le pouce en l'air; et voici d'autre part une excellente pendule dont le cadran marque les heures, les jours, les mois; vient un maladroit qui s'avise d'adapter le cadran
au ventre de la statuette pour concilier « l'utile et l'agréable ». Ce maladroit estFénelon; ce Narcissehorloge est le Télémaque. Réunis, le roman et le traité font un mélange que notre esprit se refuse à admettre. Pour goûter les grâces du roman, l'élévation du traité, il faudrait les isoler l'un de l'autre. Il n'y a point sacrilège à essayer une telle analyse; elle ne peut être que favorable à Fénelon.
Le roman, contenu aux pages du Télémaque et seulement esquissé, est un roman mythologique. Nul écrivain du xvii* siècle n'y était plus propre que l'auteur de la Lettre à VAcadémie. Certes, Fénelon est profondément chrétien; il est tout pénétré de l'esprit de l'évangile qui est amour plutôt qu'autorité; il fait songer à Jean, le doux apôtre. Mais il se trouve être aussi l'homme de son époque qui a le plus aimé l'art du paganisme et qui en a le mieux compris les beautés. Faut-il en conclure, comme l'ont fait quelques-uns de ses commentateurs, qu'il est plein de contradictions? J'en conclus plutôt qu'il avait l'âme très compréhensive et très large, ouverte à tout ce qui est grand, pur et beau ; et par là je le trouve supérieur à la plupart de ses contemporains qui ont eu si souvent d'étroits partis pris. Si nous admirons Bos-
suet, pour qui rien n'est beau en dehors du christianisme, et Boileau pour qui rien n'est beau en dehors de l'art antique, comment ne pas admirer davantage, en ce xix*" siècle si fier de son dilettantisme, Fénelon qui a su comprendre le beau sous toutes les formes, en une page de saint Augustin comme en un vers d'Homère ou de Virgile, en une statue de Phidias comme en un tableau du Poussin, en une parabole de l'Évangile comme en une fable de la mythologie?
Oui, il connaissait bîen l'antiquité païenne, et son instinct le ramenait sans cesse vers cet âge d'or de l'humanité, vers ce « monde naissant » dont il a si bien parlé. A peine ordonné prêtre, lorsqu'il aspirait aux dévouements d'une vie de missionnaire, il nous a dit où l'emportait son rêve :
« La Grèce entière s'ouvre à moi; le sultan effrayé recule; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'église de Corinthe va refleurir ; la voix de l'apôtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir avec les plus curieux monuments l'esprit même de l'antiquité. Je cherche cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu. Mais le profane vient après le sacré; et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée,où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au double sommet du Parnasse; je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de
Tempe. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie?
Arva, beata Petamus arva, divites et insulas!... »
Quel accent, et comme il est rempli déjà des souvenirs qui, à la fin de sa vie, se pressaient encore sous sa plume! Ce jour où il intervient dans la Querelle et écrit son incomparable lettre à Dacier, il faut voir avec quel naturel, quelle aisance les citations grecques et latines coulent de ses lèvres. Il pourrait dire, avec plus de sincérité que Huet, qu'il est ce sans livres » ; nous sentons bien qu'il n'a pas besoin de recourir au texte, et que tous ces beaux vers chantent dans sa mémoire.
Aussi son roman, son ébauche de roman grec contient des pages charmantes, des pages où respirent la douceur et la simplicité antiques. Celle-ci, par exemple, n'est-elle pas un gracieux fragment d'idylle : (( Apollon montra à tous ces bergers les arts qui peuvent rendre la vie agréable. Il chantait les fleurs dont le printemps se couronne, les parfums qu'il répand, et la verdure qui naît sous ses pas. Puis il chantait les délicieuses nuits de l'été où les zéphirs rafraîchissent les hommes, et où la rosée désaltère la terre. Il mêlait aussi
dans ses chansons les fruits dorés dont l'automne récompense les travaux des laboureurs, et le repos de l'hiver, pendant lequel la jeunesse folâtre danse auprès du feu. Enfin il représentait les forêts sombres qui couvrent les montagnes et les creux vallons où les rivières, par mille détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit ainsi aux bergers quels sont les charmes de la vie champêtre, quand on sait goûter ce que la simple nature a de merveilleux. Bientôt les bergers, avec leurs flûtes, se virent plus heureux que les rois; et leurs cabanes attiraient en foule les plaisirs purs qui fuient les palais dorés. Les jeux, les ris, les grâces suivaient partout les innocentes bergères. Tous les jours étaient des jours de fête : on n'entendait plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine des zéphirs qui se jouaient dans les rameaux des arbres, ou le murmure d'une onde claire qui tombait de quelque rocher, ou les chansons que les Muses inspiraient aux bergers qui suivaient Apollon. Ce dieu enseignait à remporter le prix de la course, et à percer de flèches les daims et les cerfs. Les dieux mêmes devinrent jaloux des bergers : cette vie leur parut plus douce que toute leur gloire; et ils rappelèrent Apollon dans l'Olympe. »
Il y a beaucoup d'autres morceaux d'une aussi belle venue. Faut-il les qualifier de centons, de pastiches? Alors, le mot s'applique aussi aux plus
beaux vers de la Légende des siècles, à l'épisode de Ruth et Booz, à celui de Lazare, à celui du Satyre, où Hugo a su rendre, non seulement l'âme mystérieuse du passé, mais la phrase même de la Bible, de l'Évangile, de l'épopée homérique. Il n'y a que les grands artistes qui retrouvent ainsi sur leur palette les couleurs des maîtres qu'ils copient.
Le cadre est ici d'une exquise poésie et d'une vérité qui étonne. Fénelon ne connaissait pas les beaux lieux que hantait son rêve, et vers lesquels avant lui Virgile avait jeté son cri de désir nostalgique :
0 ubi campi Speixhiusque, et virginibus bacchata Lacœnis Taygeta !
Son rêve hantait les vallons, les montagnes, les côtes de la Grèce; et une sorte d'intuition amoureuse lui avait révélé ce qu'il n'avait pu voir. La plus vraie, la plus intelligente description que le xvii^ siècle nous ait laissée des temples grecs, est de ce rêveur qui n'avait pourtant point quitté le sol de la France. Le « voyage en Orient » que sa jeunesse avait tant souhaité d'entreprendre, il l'a fait dans son âge mûr en écrivant le Télémaque. C'est son Itinéraire, et deux siècles avant René il nous a promenés à travers le pays où soupirent tant d'immortels échos; son imagination s'y est envolée en une sorte de pieux pèlerinage. Et à
chaque étape, à Lacédémone, en Sicile, en Egypte, à Tyr, à Chypre, en Crête, il évoque tout l'enchantement des souvenirs que garde encore pour nous la patrie des Muses.
Mais, il faut l'avouer, l'intrigue qu'il conduit à travers ce beau décor antique, s'écarte singulièrement des traditions de l'antiquité. Il nous offre sans cesse des paysages d'Homère ou de Virgile; il nous rappelle les fables du polythéisme, il prend grand soin de conserver aux fleuves leurs Nymphes, aux forêts leurs Dryades, à la mer ses Tritons, ses Néréides, au ciel ses divins hôtes abreuvés de nectar, et en même temps nous croyons lire un récit d'aventures dans le goût de VAstrée ou dans le goût espagnol. Télémaque part à la recherche de son père; la tempête le jette dans l'île de Calypso, soit; jusqu'ici Fénelon suit à peu près la donnée archaïque et les indications de ïOdyssée. Mais voici que le jeune homme va périr sous les coups du roi de Tyr, et c'est la maîtresse du tyran, c'est Astarbé qui sauve le captif, en lui substituant un Lydien « dont les mépris l'ont irritée ». Il continue sa route, il arrive en une île dont le roi vient d'être exilé; il est sur le point d'y recevoir la couronne. Il aime, il est aimé; Eucharis se trouble à sa vue; Antiope chante pour le retenir auprès d'elle; à la chasse, elle tombe de cheval, elle va périr, foulée aux pieds d'un sanglier qui la menace : l'amoureux se trouve là, fort à propos
2o0 LE ROMAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
pour la sauver. Ce n'est pas tout : il devient une manière de chevalier errant, il combat sous les drapeaux d'Idoménée, il tue Hippias, il tue Phalante. N'aurait-il pas quelque parenté avec ces princes que nous avons tant de fois rencontrés dans le roman du xvii^ siècle, que des corsaires emmenaient en Afrique, qui s'en échappaient à la faveur d'une intrigue de sérail, et revenaient incognito, à Naples ou à Séville, triompher en un tournoi sous les yeux de leur belle? La mise en scène était si grandiose, si grecque! Pourquoi faut-il que l'action qui s'y déroule soit toute moderne et d'ailleurs si écourtée? Pourquoi? Nous l'avons dit : le roman que renferme le TéUmaque n'est pas fait, ne pouvait l'être. Il n'est qu'une moitié du livre. L'autre moitié est un traité de morale qui se trouve également tronqué.
A cette œuvre-là, aussi, Fénelon était propre. Il aimait, il goûtait le bien avec le même enthousiasme, la même intelligence que le beau. Gomme son esprit, son cœur a devancé son siècle; il lui est arrivé souvent de rêver l'avenir, de même qu'il lui était arrivé de rêver le passé.
Nous qui vénérons Rousseau, qui saluons en lui un ancêtre, sommes-nous bien logiques en raillant
Fénelon? L'état de nature, auquel l'un proposait de ramener les hommes, a bien, ce me semble, quelque analogie avec cet âge d'or qui séduisait l'autre. La vie sans artifices que vante le lauréat de l'académie de Dijon, est-ce autre chose que la vie pastorale que célèbre le peintre du pays de Bétique et de Salente? Combien d'idées chères au xviii^ et au XIX'' siècle, dont le germe est là, caché sous les fleurs?
Certes, la conception de Fénelon est souvent mêlée d'utopies. Il n'y en a pas moins, j'imagine, dans la conception de Rabelais, fondateur de l'abbaye de Thélème. Comme lui, Fénelon prétend modifier à la fois la vie intellectuelle et la vie physique de l'homme. Il règle l'habillement, la nourriture, la forme et l'ameublement des maisons selon la condition de chacun. Il retranche « la musique molle et efféminée »; il ne permet plus que les hymnes qui rappellent la vertu des héros, et les cantiques qui s'élèvent vers le ciel. Il donne des modèles d'une architecture « simple et gracieuse », et ordonne que tout logis comprenne « un salon, un péristyle, de petites chambres ». Il ne va pas aussi loin que Rousseau qui maudit les arts et les sciences; au moins veut-il restreindre le nombre de ceux qui s'en occupent. Il établit « une école où président des maîtres d'un goût exquis », une sorte de Conservatoire et d'École des beaux-arts. Il réduit les élégances du mobilier et de la toilette.
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Il croit remédier aux crises industrielles et agricoles en peuplant la campagne avec les pauvres de la ville. Il propose d'arracher en partie les vignes pour assurer la tempérance.... "Voilà, j'en conviens volontiers, bien des réformes hasardeuses ; encore attestent-elles la pureté et la bonté de celui qui les réclame. La vie des Thélémites est autrement voluptueuse et sensuelle que celle des Salentins. A tout prendre, l'humanité laborieuse, chaste, pacifique que décrit Fénelon, c'est l'humanité du phalanstère : Fourier, que la génération mille huit cent trentiste a un moment aimé, n'était que le continuateur de Fénelon.
Oui, il y a bien de l'indécision encore et du vague dans un tel idéal social. A Salente, c'est la naissance qui règle les conditions; en d'autres termes, l'inégalité des classes subsiste. Ailleurs, Fénelon est plus hardi. Au pays bienheureux qu'arrose le fleuve Bétis, les hommes ce vivent tous ensemble sans partager les terres ; chaque famille est gouvernée par son chef, qui en est le véritable roi ; . . . ils sont tous libres et égaux ; . . . tous les biens sont en commun;... les guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle et empestée, dans ce pays chéri des dieux;... quand on parle à ces peuples des batailles sanglantes, des rapides conquêtes, des renversements d'États qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez s'étonner ».
Osez donc rire de ces fictions dont nous avons
fait depuis nos plus chères croyances, nos vœux les plus fervents. La paix perpétuelle? L'abbé de Saint-Pierre n'est pas le seul qui en ait reparlé depuis Fénelon; nous avons vu de nos jours se fonder une ligue qui s'efforce de substituer à la brutalité des armes l'arbitrage international ; et le désarmement de l'Europe qui se ruine à vivre sur le pied de guerre, nous apparaît à présent comme une nécessité, une certitude de l'avenir. — La liberté, l'égalité, la fraternité des citoyens? Ne sont-ce pas les trois mots qui résument les principes de 89, la grande conquête dont nous sommes fiers? — La mise en commun des biens? Telle est la formule même du socialisme dont les adeptes ne se savent sans doute pas disciples d'un évêque. Il y a, en ce très incomplet et décousu traité, mieux que des billevesées et des chimères ; il y a çà et là de curieux pressentiments, des visions quasi prophétiques; il y a, en outre, la marque d'une bien surprenante indépendance. A-t-on tout dit quand on a répété le mot de bel esprit chimérique, dont Louis XIV croyait définir Fénelon? Un bel esprit, c'est vrai; mais aussi un grand et hardi esprit. Il fallait une fière hardiesse pour traiter les conquérants et les souverains absolus comme il l'a fait, en plein règne, que dis-je? en pleine cour de Louis XIV, et prêcher le respect des humbles, le respect des « droits de l'homme » à l'héritier présomptit du roi Soleil. Nous reconnaissons là celui
qui écrivit cette incroyable, cette admirable lettre où il faisait la leçon au monarque avec lautorité d'un évèque des premiers siècles. Après avoir été condamné à Rome, il se vit disgracié à Versailles. Regretta-t-il alors, rétracta-t-il ses doctrines? Il vécut, en son exil de Cambrai, la tête haute, malgré les foudres de Bossuet, malgré les colères du roi, jusqu'à la mort de ce duc de Bourgogne dont il avait maté la fougueuse nature, dont il avait repétpi l'âme, dont il avait bien réellement fait son élève, et en qui il avait mis toutes ses espérances. Alors seulement, il exhala son lamma Sabactani : ({ Tous mes liens sont rompus, rien ne m'attache plus à la terre ». Il était frappé au cœur et mourut à trois ans de là.
Voilà deux œuvres qui, étudiées séparément, présentent de l'intérêt, ont même du charme. Fénelon les a réunies l'une à l'autre, et le mélange a tout gâté. Ce qui fait tort au roman, c'est moins la péripétie trop moderne et romanesque, que la prédication continuelle qui vient s'y mêler. Par là, il se trouve faux. Fénelon, cependant, connaissait trop bien Homère pour ignorer que les héros de V Odyssée, s'ils bavardent quelquefois, ne montent en revanche jamais en chaire. A peine, de temps à
autre, une maxime de sagesse résignée leur échappe. Quand Nausicaa, par exemple, rencontre auprès des lavoirs d'eau vive Ulysse naufragé : « Zeus, lui dit-elle, distribue le bonheur aux bons et aux méchants, à chacun, selon sa volonté ; c'est lui qui t'a envoyé ces maux; tu dois les accepter sans révolte ». Rien de plus. Combien l'allure du Télémaque est différente !
Les aventures racontées, les sites décrits, tout y est prétexte à une dissertation morale. Fénelon prend ses personnages dans Homère, leur conserve leurs attitudes et leur costume; mais il leur suspend au cou un écriteau : « Victime de l'amour.... Victime de l'ambition. » L'arrière-pensée pédagogique qui se devine partout, dénature les plus belles évocations de l'art grec. Les enfers où descend Télémaque, et où nous revoyons toutes les grandes figures de la mythologie depuis Gharon jusqu'à Minos, sont aussi loin de VOdyssée que de VÉnéide : les damnés y expient leur égoïsme, ou l'abus qu'ils ont. fait de leur pouvoir, et sont en proie au remords qui est leur châtiment. Le remords ! Cherchez-en la trace dans la littérature ancienne. Le Télémaque, c'est l'âme d'un saint François de Sales errant à travers une fiction païenne, et le lecteur n'y comprend plus rien.
Supposez même que la fiction soit autre, que la scène ne soit plus antique, la tentative n'en serait pas moins maladroite. L'enseignement perd son au-
Le Breton. — Le roman au xvn'' siècle. 18
torité, s'il est, comme ici, orné d'histoires galantes. Quelle attention pouvons-nous prêter aux discours de Mentor, après que nous l'avons vu fuir la tentation à la nage, et que nous avons ri, avec Topffer, de son plongeon dans l'eau salée? « Aussitôt le sage Mentor poussant Télémaque, qui était assis sur le bord du rocher, le précipite dans la mer, et s'y jette avec lui. » Il faut avoir toute la gravité pudibonde de M. Ratin pour commenter sérieusement ces choses-là. Ah! Mentor, épouvantail des écoliers. Minerve devenue maître d'école ! Dans quel roman, dites-moi, Mentor eût-il été supportable? Tiberge n'est rien auprès de lui; Tiberge est discret, s'efface quand Manon entre en scène. Mentor ne s'efface jamais; il est toujours là. Télémaque se prépare-t-il à faire sa toilette? Mentor intervient : « Un jeune homme qui aime à se parer vainement, comme une femme, est indigne de la sagesse et de la gloire ». Télémaque est épris d'Eucharis? Mentor l'entraîne en lui expliquant les dangers de la passion et qu'il ne faut aimer « qu'en mariage seulement ». A toute heure, en tout lieu, il réapparaît, calme comme la raison, grave comme la conscience, ennuyeux comme une tirade; et il a une sentence prête pour tous les événements de la vie. En sa compagnie, Télémaque semble un fils de famille qui voyage sous la conduite d'un abbé disert et lettré, chargé de veiller à la fois sur son innocence et sur sa santé : l'abbé lui lit le bréviaire en wagon,
lui rappelle à la vue de Pompéi que « tout est vanité », et cite saint Paul au pied du mont Blanc.
Le Télémaque est une œuvre confuse et composite à laquelle la douceur un peu monotone du style donne seule une apparence d'unité. Il renferme les éléments d'un roman homérique, d'un roman pastoral et d'un roman chevaleresque; les éléments d'un code, d'une constitution et d'un catéchisme. Est-ce tout? Il s'en faut bien. Il dit encore comment un homme bien né doit se nourrir, se vêtir, penser et parler. Il est le parfait précepteur que réclamait Huet. Son seul tort est qu'il ennuie.
Il n'ennuyait, à vrai dire, ni le xvii" ni le xviiF siècle, habitués, faute de liberté, à « romancer )) ainsi la critique et la morale. Le Télémaque appartient au même genre littéraire que les Lettres persanes, VÉmile, la Noiivelle-Héloïse, Candide, genre auquel nous pourrions rattacher même certaines œuvres plus récentes et déjà mortes, telles que le Meunier d'Angibaud, de Mme Sand. Mais ces écrits à deux fins ont fait leur temps, nous semblent aujourd'hui des œuvres bâtardes. Quoi qu'en ait pu dire Huet, le lecteur se délie du romancier qui prêche et dogmatise, comme l'enfant se défie d'un jouet destiné à lui apprendre, aux heures de récréation, la géographie ou le calcul. La muse n'est pas une institutrice, mais une enchanteresse; la vie seule nous enseigne la vie, et ceux-là s'exposeraient à de cruels mécomptes qui voudraient
l'apprendre dans les livres. N'est-ce pas Fénelon qui, condamnant ainsi sa propre entreprise, fait dire à Mentor : « Il faut étudier les hommes pour les connaître; et pour les connaître, il en faut voir souvent et traiter avec eux ». Encore se peut-il qu'un roman, s'il exprime bien la réalité contemporaine, nous en facilite l'intelligence, et, sans suppléer à l'expérience personnelle, ouvre nos cœurs, avive notre sensibilité pour le jour où viendront les épreuves. Mais, à coup sûr, un roman dans lequel un recueil de sermons est intercalé, n'instruit personne, parce qu'il n'est pas une image de la vie. Nous sentons que le conteur ne cherche à nous divertir que pour nous faire avaler en traître quelque médecine très fade ou très amère; et nous détournons la tête en serrant les dents.
La biographie de Mme de la Fayette est bien connue et tient en peu de mots. Née en 1634, élevée sous la direction de Ménage, introduite de bonne heure à l'Hôtel de Rambouillet, liée de 1665 à 1680 avec La Rochefoucauld, elle lui survécut treize années, mais si triste, si maladive, si détachée de tout, qu'elle semble avoir réellement cessé de vivre le même jour que son ami. Une notice consciencieuse ajouterait qu'elle fut la confidente de Madame, qu'elle était mariée au comte de la Fayette et mère de deux fils; puis donnerait la date de publication et le titre de ses œuvres. Voilà toute sa vie extérieure : la teinte en est uniforme, un peu grise. Ses amis l'avaient surnommée le Brouillard. Il n'y eut ni orages ni deuils exceptionnels à son foyer; à la cour, elle se tint à l'écart
de toute aventure retentissante. Sa liaison même avec La Rochefoucauld eut tout le calme et la monotonie d'une habitude.
Nous sentons bien cependant qu'il y a en elle, en l'auteur de Zayde et de la Princesse de Clèves, je ne sais quoi de très particulier que la notice ne nous dit pas. Connaître la vie extérieure des gens, c'est les connaître assez mal ; s'il s'agit d'une femme, c'est ne pas la connaître du tout. Vu du dehors, le destin de la plus distinguée ressemble à celui de la plus commune; elles cheminent sur la même route. Si nous pouvions pénétrer en leur âme, en leur moi, nous verrions comme elles sont différentes, ces voyageuses; comme leurs yeux, errant sur les mêmes scènes, en ont pris une vision autre. L'histoire d'une femme est tout entière dans l'histoire de son existence intime; là se cachent presque toujours des drames que nous pouvons seulement deviner, qui ne changent rien au cours régulier de la vie, qui se trahissent à peine, chez celle-ci, à l'expression du regard, chez celle-là, à l'accent, au timbre de la voix. Est-ce employer un mot trop fort que d'employer ici le mot de drame? N'en est-ce pas un pour toute créature délicate, que l'apprentissage de la réalité? Mme de la Fayette est morte du mal de ceux qui sentent trop vivement, d'une maladie de cœur. C'est en ce cœur, très tendre et très blessé, que nous voudrions, que nous devrions lire, ne fût-ce que pour
comprendre ses écrits. Mais comme il se dérobe, sous une réserve de femme qu'augmente encore une fierté de grande dame! Et puis, n'y aurait-il point chimère à vouloir surprendre, à deux siècles de distance, le secret d'une nature féminine, le secret qu'il est si malaisé, même à un contemporain, même à un familier, de saisir? Qu'avonsnous pour guider notre enquête? Ses livres? Ce qu'elle y a mis d'elle-même, y est, selon la discrète coutume du classicisme, mêlé à des fictions et chastement idéalisé. Des anecdotes, des mots épars dans la correspondance de Mme de Sévigné ou dans les Segraisiana^ Les anecdotes sont en général irrangées ; et les mots qui se répètent, qui circulent, changent de sens à passer de bouche en bouche, deviennent des mots « à effet », où le fond de l'âme n'apparaît plus. Nous sommes, avouons-le, réduits à des conjectures. Dans l'image que nous nous faisons de Mme de la Fayette, nous glissons sans doute les sentiments et les idées que notre siècle a mis en nous. Il en est ainsi, d'ailleurs, chaque fois que nous tentons de nous figurer le passé ; nous le voyons à travers le présent. Mais après tout, peu importe. Le certain est que nous ne pouvons, en lisant Zayde ou la Princesse de Clèves, nous empêcher de rêver à la figure grave, douce, un peu fermée, de Mme de la Fayette. Nous nous demandons : « Que s'est-il passé en elle? Qui était-elle?... » Et voici, ce me semble, ce
qu'à tort ou à raison, partagés entre le désir de la rapprocher de nous, et la crainte de poser cette noble femme, si exempte d'affectation, en incomprise, nous croyons deviner de sa personne morale.
Qu'elle fut très sensible, cela ne fait pas même question. Il est vrai qu'elle ne se permettait ni grands mots ni grands gestes; il y a quelque chose de modeste, de contenu dans son attitude comme dans son style. N'y voyons pas une preuve d'indifférence; défions-nous plutôt des sensibilités trop expansives. Les coeurs les plus silencieux sont les cœurs les plus tendres; ceux qui se répandent volontiers ne sont point ceux qui reçoivent les impressions les plus profondes : ils se vident aussi vite qu'ils se remplissent. Comment la croire sèche, cette âme que la musique de Lulli « alarmait )), que la pensée du prochain départ d'une amie, l'annonce d'une guerre, faisaient presque défaillir? Ce n'est pas même assez de dire qu'elle était sensible : elle fut romanesque, elle fut rêveuse. c( Elle n'aimait pas la prose », nous dit Segrais, et il ajoute que parmi les auteurs latins elle ne lisait que les poètes. L'éducation sentimentale que sa jeunesse avait reçue dans la Chambre Bleue, n'avait pu qu'exalter encore son cœur et sa tète.
Telle, j'imagine, elle entra dans la vie : elle n'y trouva que des déceptions. Elle ne se maria qu'à vingt-deux ans, c'est-à-dire plus tard qu'il n'était coutume au xvii" siècle. Elle avait peu de fortune. Ses amis lui présentèrent Jean-François Motier, comte de la Fayette, qui était riche, mais à qui la première entrevue ne fut pas favorable : il se retira sans avoir dit mot. M. d'Hausson ville cite une chanson qui courut alors :
Toute la compagnie Cria d'un même ton :
La sotte contenance.
Ah! quelle heureuse chance D'avoir un sot et benêt de mari Tel que celui-ci!
La belle, consultée Sur son futur époux, Dit dans cette assemblée Qu'il paraissait si doux El d'un air fort honnête, Quoique peut-être bête; Mais qu'après tout pour elle un tel mari Était un bon parti.
Les premières années de vie conjugale se passèrent en Auvergne, et il est probable que M. de la Fayette dont nous ne savons presque rien, que sa femme a, selon le mot de La Bruyère, « anéanti et enterré », vécut là, même au temps où elle s'était rapprochée de la cour. Elle s'ennuyait à la campagne, quoiqu'elle eût le bon esprit de parler à ses voisins des choses qu'ils savaient, et de rendre
ainsi leur conversation plus aisée. Elle ne les recherchait guère, tâchait de s'intéresser aux soins de sa maison et d'aimer M. de la Fayette qui, ditelle, l'adorait. Y parvint-elle? Il semble bien avoir été, sinon un « sot et un benêt », du moins le plus insignifiant, le plus banal des maris, un homme fait de cette « prose » qu'elle ne goûtait point. Peut-être cet époux d'une femme supérieure n'eutil d'autre défaut que d'être un homme ordinaire : il n'en fallait pas plus pour qu'en sa compagnie elle fût seule.
Y a-t-il illusion à croire qu'elle dut souffrir, souffrir beaucoup, de cet isolement dans le ma-
/ riage dont ses contemporaines étaient si loin de se plaindre? Celles-ci profitaient de leur quasi-liberté pour se donner aux plaisirs de la vie mondaine et des intrigues. Mme de la Fayette ne fit point comme elles. Elle était très droite, très « vraie » — c'est le mot de l'homme qui l'a le mieux connue, — trop vraie pour ne pas rester une honnête
1 femme. Elle ne pouvait être tentée de chercher dans les hasards d'une aventure le bonheur qu'elle
' n'avait point trouvé dans le devoir. Et puis, elle comprit vite qu'il eût été même inutile de le chercher. Elle eut tôt fait de juger le monde; ce qui amusait le cœur des autres femmes n'eût pu remplir le sien. Il faut voir, dans les jolies pages qu'elle a consacrées à l'histoire de Madame, comme sa jeune sagesse reste indifférente aux frivolités de
la vie de cour. Elle regarde, elle observe, et ilj semble qu'elle s'étonne tout bas de voir tant de gens se plaire en une existence si factice, à la fois si agitée et si vide. Là est son originalité, dans le i mélange de ses poétiques, de ses tendres instincts et de sa « divine raison »; là aussi est la source de* sa mélancolie. Elle est altérée d'idéal, et certaine en même temps que son rêve ne saurait se réaliser ; à la fois très inquiète et très clairvoyante. Elle essaye de se duper elle-même, de se consoler avec de beaux songes ; et c'est alors qu'elle écrit Zayde. Mais décidément elle y voit trop clair; elle sait trop bien que la réalité va démentir toutes ses rêveries. Si les délicats sont 'malheureux — et ils le sont tous, — ils le sont surtout lorsqu'ils sont désabusés, lorsqu'ils sont bien sûrs que les joies, longtemps attendues, ne peuvent venir, lorsqu'ils n'espèrent plus rien ; ils savent que la vie ne peut être autre, et ils ne parviennent pourtant pas à l'aimer telle qu'elle est.
Cette heure-là, cette heure où l'âme froissée se replie sur elle-même, ne tarda guère pour Mme de la Fayette. A trente ans, sa physionomie commençait déjà à prendre l'expression sérieuse qu'elle garda jusqu'à son dernier jour; l'étourdie et charmante duchesse d'Orléans s'adressait à elle comme à un directeur de conscience. Peu à peu, sans rompre tout à fait avec le monde, elle s'en écarta. Les lettres devinrent rares. Plus triste peut-être
que René, elle n'étala point sa tristesse; elle ne porta point avec ostentation le deuil de ses rêves. Elle avait horreur de la mise en scène et de la parade; elle avait trop de goût, de tact aristocratique, pour ameuter les curieux autour de sa peine. Un jour seulement , il lui échappe de dire : « C'est assez que de vivre ». Voilà toute sa plainte. Elle était donc bien une blessée de la vie, lorsqu'elle rencontra La Rochefoucauld dont la blessure n'était pas moins profonde. Ils avaient trop souffert du même mal pour ne point se comprendre, pour ne point s'aimer, et ils s'aimèrent, en effet, jusqu'au tombeau. Mais en cette liaison que les affinités de leur nature rendaient si étroite, si forte, si nécessaire, sur laquelle nous voudrions tant être renseignés, et dont le xvir siècle a distraitement parlé, comme d'une insoluble énigme, est-ce le bonheur qu'elle trouva? Ne sont-ce pas plutôt de nouvelles, d'innombrables occasions de souffrance? Elle eut à craindre tout d'abord le jugement du monde. Sainte-Reuve a retrouvé une admirable lettre d'elle à Mme de Sablé, où se trahissent les alarmes de sa pudeur : « Je hais comme la mort, dit-elle à propos du jeune comte de Saint- Paul, que les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries ». Le mot est bien amer et prouve combien il lui en coûtait que sa vie de presque vieille femme pût paraître suspecte; ne lui en coûtait-il pas encore davantage de sentir
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cette demi-vieillesse? Pour nous, à évoquer La Rochefoucauld valétudinaire, impotent, presque aveugle, et à ses côtés son amie, si languissante elle-même, toujours en proie à la « petite fièvre » qui la consumait, l'équivoque ne nous paraît point possible. En revanche, nous songeons au tourment que doit apporter avec lui un amour né, comme celui-là, sur le déclin d'une vie : « Pourquoi s'être rencontrés si tard! Que d'années passées l'un sans l'autre, qui auraient pu être heureuses, et qui sont des années perdues! » Qu'elle est torturante, la vision d'un bonheur manqué!... Sans doute, Mme de la Fayette en soufTrit, et n'y échappa que pour retomber en une autre torture. Non, les années qu'elle avait passées jusque-là n'avaient point été des années perdues : c'étaient elles qui avaient mûri, formé Içurs deux cœurs, et les avaient rendus capables de s'aimer ainsi. Quinze ans plus tôt, Mlle de la Vergne n'eût probablement pas aimé Marsillac, il ne l'eût point aimée avant d'être revenu de ses brillantes erreurs. Elle le comprenait, et là encore quel souci! Oui, pour qu'elle pût l'aimer et lui devenir chère, il avait fallu qu'il traversât d'étranges épreuves, qu'elle eût elle-même éprouvé bien des déceptions. Ils avaient assez de sincérité pour ne rien se cacher de leur passé, l'esprit trop pénétrant lussi pour ignorer que ce passé seul les avait faits tels qu'ils étaient, tels qu'ils s'aimaient; et, quoi que
leur raison pût dire, il y avait bien de la cruauté en une telle certitude.
Ainsi, l'amour, l'amour auquel elle avait si longtemps aspiré pour vivre, l'amour dont son àme était avide, et dont l'absence avait désolé sa jeunesse, lui vint à une heure et dans des conditions où il ne pouvait qu'élargir sa blessure. Il vint, accompagné de tant de regrets, de tant de luttes intérieures, qu'elle y usa ses dernières forces. Il y avait, en certaines pages de Zayde, un peu d'enjouement et de rêve heureux; voyez s'il en reste trace dans la Princesse de Clèves. Relisez les courts billets que traçait la main affaiblie de Mme de la Fayette; et voyez s'il s'y rencontre encore un sourire. Mais aussi remarquez qu'il ne s'y rencontre ni amertume ni colère; voilà par où elle est admirable. Bien rares ceux ou celles qui, après avoir vu s'évanouir un à un tous leurs rêves, savent pardonner à la vie. Mme de la Fayette lui pardonna; elle lui pardonna sa platitude et ses trahisons. Elle avait compris qu'il y a ici-bas plus de malheureux que de coupables. L'expérience qu'elle avait payées! cher, et qui aurait pu la conduire à une révolte, à une misanthropie haineuse, l'achemina doucement à une pitié pleine d'indulgence et de tendresse. Où le philosophe des Maximes n'avait vu que corruption, elle lui apprit à ne voir que misère, infinie et pitoyable misère. C'est en ce sens qu'elle put, selon un mot bien
connu, «. réformer le cœur » de La Rochefoucauld ; c'est ainsi qu'elle métamorphosa le pessimiste âpre et amer en un « patriarche » d'une mélancolique sérénité. Elle ne lui rendit point des illusions qu'elle-même n'avait plus; elle lui enseigna la résignation. La résignation! telle devait bien être, en effet, la dernière étape d'une vie si secrètement douloureuse; là devaient la mener son cœur très aimant et sa très saine raison. A quoi bon se révolter? Se révolter serait une illusion suprême. La vraie douleur est celle qui se sait inévitable, et qui ne se plaint pas, certaine d'avance qu'elle ne peut être consolée, qu'il n'y a pas de remède, ou plutôt qu'il n'y en a qu'un : la mort. Une attente de la mort, les dernières années de Mme de la Fayette ne furent pas autre chose. Sainte-Beuve insinue qu'elle trouva dans la religion la paix et l'oubli. Peut-être.... Qui sait toutefois si ceux dont la vie a toujours trompé l'espérance, peuvent encore espérer, même en Dieu, avec pleine sécurité?
Ai-je trop assombri son portrait? Lui ai-je prêté un air de spleen par trop romantique, qui ne saurait convenir à une femme du xvir siècle? Zayde et la Princesse de Clèves peuvent nous édifier làdessus.
Dès 1660 ou 166^, Mme de la Fayette avait écrit une petite nouvelle élégante et vive, la Princesse \ de Montpensier, qui fut à peine remarquée. Zayde j est de 1670, c'est-à-dire d'une époque où son ima- I gination se plaisait encore à rêver, mais ne croyait ,déjà plus guère à ses rêves. L'ouvrage portait le nom de Segrais, qui en eut d'abord tout l'honneur. Puis le public se ravisa : Huet annonça qu'il avait vu, de ses yeux vu le manuscrit de Mme de la Fayette ; elle-même appelait volontiers Zayde son « enfant » ; et Segrais, un peu confus, déclara qu'il avait seulement joué le rôle de prête-nom. J'estime que son repentir l'entraîna à un désaveu trop catégorique. Qu'il ait çà et là tenu la plume ou n'ait fait que guider celle de Mme de la Fayette, il n'est pas douteux qu'il a joué aussi le rôle de collaborateur. Ce que j'en dis n'est point pour flatter sa jiiéiuoire. Je lui aLtril>ne loiit ce qu'il y a de médiocre, de banal et d'ennuyeux dans Zayde : vC'est, comme on va le voir, lui faire large part.
L'action se passe en Espagne, au temps où la domination des Maures va finir. Le fils du gouverneur de la Castille, Consalve, disgracié à l'im-, proviste, trahi dans son amour et dans son amitié, quitte le royaume de Léon avec l'intention de
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passer en Grèce et d'y vivre en ermite. Tandis qu'il chemine à travers la Catalogne, il rencontre un inconnu aussi triste, aussi las du monde que lui-même. L'inconnu, Alphonse Ximénès, habite au bord de la mer une maison isolée. Cet ce endroit écarté », qui eût bien convenu à la vieillesse d'Alceste, plaît à Consalve. Il y accepte l'hospitalité que lui offre Ximénès, et s'y croit à l'abri des passions qui lui ont fait tant de mal. Des mois se passent en promenades silencieuses sur le rivage. Un jour, en automne, au lendemain d'une tempête, le promeneur y aperçoit, parmi les débris d'un naufrage, une femme étendue sur le sable, une femme magnifiquement habillée et merveilleusement belle. Avec l'aide de son ami, il la transporte, évanouie, jusqu'à leur maisonnette et la confie à des femmes de pêcheurs. La beauté de la jeune naufragée lui cause tant de trouble qu'il passe la nuit sans prendre aucun repos. Vers le matin, il la voit ouvrir les yeux, deux grands yeux noirs, languissants, « faits pour donner tout ensemble du respect et de l'amour », Elle parle; elle parle une langue étrangère, inintelligible à Consalve , et n'entend elle-même ni l'espagnol , ni l'italien, ni l'arabe. Mais, le même jour, Ximénès lui amène une belle personne que des pêcheurs ont également trouvée sans connaissance sur la plage. Sitôt qu'elles se voient, elles s'embrassent. « Celle qui entrait prononça plusieurs fois le mot
Le Breton. — Le roman au xvii« siècle. 19
de Zayde, d'une manière qui fit connaître que s'était le nom de celle à qui elle parlait ; et Zayde prononça aussi tant de fois celui de Félime, que l'on jugea bien que l'étrangère qui arrivait, se nommait ainsi. »
Zayde parvient à faire comprendre à Consalve qu'elle désire être conduite à Tunis. Or les « grands vaisseaux » qui font le trajet ne partent que dans deux mois. Il faut qu'elle attende jusque-là, et l'amour qu'elle a dès l'abord inspiré à Consalve,
I grandit de jour en jour. Bien qu'il ne sache et ne puisse rien savoir d'elle, il croit deviner tout un
! roman dans sa vie. Elle regarde la mer, elle pleure : elle a donc perdu celui qu'elle aimait. Elle regarde Consalve et le montre curieusement à Félime : celui qu'elle aimait ressemblait donc à Consalve. Et celui-ci souffre toutes les tortures de la jalousie. Il passe des « après-dînées entières » à errer dans les bois. Un jour enfin, il la voit occupée à écrire : aux caractères tracés sur le papier, il découvre qu'elle est Grecque. Il va en toute hâte à Tarragone à la recherche d'un interprète; il en trouve un qu'il ramène et qui lui apprend en route à dire en grec : Je vous aime.... Hélas! la chambre de Zayde est déserte. Zayde a disparu ainsi que Félime. Il apprend qu'on les a vues le matin se promener près de la mer : une chaloupe est venue, des hommes ont débarqué; Zayde a embrassé l'un d'eux et les a suivis dans le bateau.
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Plus de doute ! Consalve a un rival. Pour tromper son chagrin il veut sortir d'Espagne, s'enrôler dans les armées de l'empereur. Il arrive à Tortose. Là, comme il se promène au pied d'une terrasse, il entend au-dessus de lui des voix et croit reconnaître celle de Zayde. Le lendemain il l'aperçoit en effet sur une barque fort ornée qui descend le cours de l'Èbre. Au moment oîi il va la rejoindre et se montrer à sa vue, des cavaliers l'entourent et l'entraînent. Ce sont des soldats du roi de Léon. A la cour de Léon, de grands événements se sont passés depuis qu'en est parti Consalve. Sa sœur a épousé dom Garcie, qui vient de monter sur le trône et qui le fait chercher partout.
A peine rentré au pays de Léon, Consalve s'y voit comblé de faveurs. Il est nommé général en chef et marche à la rencontre des Sarrasins. Il les met en fuite à Talavera, fait prisonnier le prince Zuléma qui les commandait , et s'empare d'un château fort où sont réfugiées beaucoup de « dames arabes ». 0 bonheur! Zayde est au milieu d'elles. Il apprend qu'elle est la fille de Zuléma, et qu'elle est aimée d'Alamir, prince de Tarse. Il se bat contre Alamir, qu'il blesse dangereusement. Mais si Alamir aime Zayde, Zayde ne l'aime point; c'est Félime qui s'est éprise de lui et qui meurt de sa mort. Peu à peu l'imbroglio se dénoue; Consalve reconnaît que le rival tant haï n'a jamais été redoutable que dans son imagination. Zayde aime
Consalve depuis longtemps. Le seul obstacle qui les séparait, qui les sépare encore, est un mystérieux portrait que des soldats ont vendu jadis à Zuléma. Le grand astrologue, Albumazar, a prédit à Zayde qu'elle en épouserait l'original; elle l'attend; elle le cherche; elle croit le reconnaître en Consalve, et pourtant n'ose, croire que ce portrai* soit le sien. Telle est la vérité qui se découvre à la fin à la grande surprise de tous les personnages, à la surprise plus grande du lecteur ; et Zayde, désormais libre de si?iivre l'instinct de sa tendresse, épouse Consalve après avoir reçu le baptême.
Prise dans son ensemble, Zayde est une histoire espagnole pareille à toutes les autres. Le canevas en est pour ainsi dire connu d'avance à quiconque a un peu pratiqué la littérature romanesque du I xvii^ siècle. « Les règles de l'art, dit Segrais, y 1 sont observées avec une grande exactitude. » Entendez par là que l'intrigue se déroule à travers toutes les péripéties traditionnelles ; naufrages, , disparitions, rencontres imprévues, batailles, rien , n'y manque. C'est vraiment prodige de voir en quel cercle restreint tourne alors le rêve d'une école de romanciers. N'est-ce pas le triomphe du
pédantisme d'avoir « réglé » jusqu'à la fantaisie, de l'avoir obligée, cette folle, à marcher dans le rang, derrière Héliodore et Cervantes? Il n'y avait pas de genre littéraire où il y eût moins de variété que dans le roman d'aventures. La destinée d'une héroïne comprenait un certain nombre d'épreuves, immuables et bizarres comme celles d'une francmaçonnerie. L'originalité de l'auteur ne pouvait se faire jour que dans le détail de la mise en œuvre. Ce monde imaginaire avait ses usages, ses lois, son étiquette, comme le monde réel. Si Zayde, naufragée sur une côte d'Espagne, pleure en regardant les flots, ni Consalve ni surtout Segrais n'admettent qu'elle puisse pleurer la mort d'un père, d'une mère : elle pleure un amant. Si Consalve songe à poursuivre Zayde fugitive, Ximénès lui fait observer que, à supposer qu'il la retrouve, « ce sera apparemment dans un pays où ce rival aurait tant d'autorité qu'il ne pourra rien entreprendre »; un amant ne saurait être moins que prince. Ce sont là des conventions dont le public ne s'étonnait plus, dont il ne permettait pas même aux auteurs de s'affranchir. « J'ai vu, dit Furetière, des gens qui, pour marquer l'endroit où ils en étoient d'une histoire, disoient : « J'en suis au hui- (( tième enlèvement », au lieu de dire : «c J'en suis « au huitième tome. »
En cet enchevêtrement d'invraisemblances rou-f, tinières, apparaît, ce me semble, la main de Se-'
grais; et, par là, Zayde n'est ni meilleure ni pire que toute autre turquerie du même siècle. Elle est, il est vrai, beaucoup plus courte; beaucoup trop longue encore à notre gré. Si, du moins, cette Espagne était celle du Dernier Ahencérage, c'est-àdire si le décor en était magnifiquement décrit! Mais non. Les cent dernières pages sont interminables; nous y trouvons le même ennui qu'en un feuilleton de l'école de Sue et de Soulié, où les comtesses d'un prétendu faubourg Saint-Germain, les barons millionnaires, les agents de police et les traîtres ont remplacé les princesses turques, les grands seigneurs de Castille, les astrologues et les pirates, où « la croix de ma mère » joue l'office du portrait de Gonsalve.
A vrai dire, en insinuant que je reconnais là la collaboration de Segrais, j'exprime un vœu plutôt qu'une certitude. Mme de la Fayette nous est si chère que nous ne voudrions avoir à lui reprocher rien. Nous voudrions croire à l'existence de cet exemplaire interpaginé dont parle Segrais luimême, croire qu'elle s'est contentée d'ajouter au texte de son ami de fines remarques, de touchants passages, certains morceaux de pénétrante analyse. Ces morceaux, ces remarques existent, en effet, dans Zayde, étincellent au milieu du récit. Mais est-ce bien une preuve qu'elle n'ait point rédigé tout le reste? Bien qu'elle eût déjà beaucoup vécu, beaucoup senti en 1670, elle n'avait
point une conception personnelle de la vie ; elle y vint un peu plus tard, lorsque son union avec La Rochefoucauld eut achevé de lui « donner de l'esprit », comme elle disait, c'est-à-dire d'ouvrir son âme à une intelligence plus complète de la réalité. En 1670, son rêve suivait encore l'itinéraire uni peu commun que lui avaient tracé les auteursj chers à sa jeunesse, se plaisait encore aux bellesV fictions conventionnelles; mais il s'y mêlait déjà, par endroits, des délicatesses qui font pressentir le prochain éveil de son génie.
Ainsi, outre la surcharge d'épisodes qui manquent de nouveauté, il y a dans Zayde comme dans les œuvres de d'Urfé, de Mlle de Scudéry, des dissertations et des histoires qui font hors-d'œuvre. C'est là encore un procédé bien artificiel et qu'elle emprunte à ses devanciers. Mais c'est là aussi qu'elle donne la mesure de son talent, d'un talent supérieur, fait d'observation sur elle-même.
J'y remarque, en premier lieu, le chapitre inti-'i tulé Histoire de Conaalve. Consalve y conte à i Ximénès les déboires qui l'ont déterminé à fuir le royaume de Léon et à se réfugier dans un désert. 11 y a là une peinture de la vie de cour où il est -/.
aisé de reconnaître Versailles et ses hôtes. L'amie de la duchesse d'Orléans avait vu de près le jeu des passions qui mènent une existence de courtisan, les brusques revirements de fortune qui tiennent à un caprice du maître, les élévations subites et les soudaines disgrâces que décide un sourire de la feivorite; elle avait respiré l'atmosphère de mensonge où tant d'autres vivaient à l'aise, et en était sortie avec autant de désenchantement que son héros. Peut-être ne serait-il pas téméraire de chercher un écho de son propre cœur, des inquiétudes qu'y faisait naître sa liaison toute récente avec La Rochefoucauld, dans les pages où elle montre Consalve et dom Garcie discutant sur l'amour. « En amour, se demandent-ils, la beauté est-elle le principal? Est-ce aimer qu'être épris d'un beau visage? Ne faudrait-il pas encore estimer et par conséquent bien connaître ce qu'on aime?... Mais, d'autre part, peut-on devenir amoureux d'une personne avec qui on est accoutumé?. . . » Oui, c'est le cœur de Mme de la Fayette qui se confesse ici, tâchant de voir clair en lui-même, de comprendre ce qu'il éprouve, de savoir aussi quel sentiment il inspire. Elle n'avait point connu la joie de « toucher un cœur qui n'aurait jamais été touché » ; elle avait le courage de faire la différence entre un amour jeune, ardent, et une intimité de l'âge mûr, peu à peu resserrée. De là, des notes si doucement attristées et si justes, éparses çà et
là : « Les passions qui viennent par le temps peuvent-elles s'appeler de véritables passions?... Il n'y a de passions que celles qui nous frappent d'abord et qui nous surprennent; les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur. Les véritables inclinations nous ] l'arrachent malgré nous. » En des mots comme celui-là Zayde annonce la Princesse de Clèves. ]
Mais un chapitre entier se rencontre qu'aucun critique, à ma connaissance, n'a distingué du reste de l'ouvrage et qui cependant présente un intérêt exceptionnel. Les commentateurs de Zayde ont réservé toutes leurs admirations pour la page très charmante où les deux amants qui avaient été séparés quelques mois plus tôt sans savoir la langue l'un de l'autre, se rencontrent à l'improviste dans la citadelle de Talavera, et s'abordent en se parlant chacun dans la langue qui n'est pas la leur, mais qu'ils ont apprise durant leur séparation, puis s'arrêtent tout à coup en rougissant comme d'un mutuel aveu. Un autre épisode me frappe davantage, qui contient en germe une idée plus tard reprise dans la Princesse de Clèves, e peut-être aussi les premiers symptômes d'un maladie morale dont le xix^ siècle croit avoir se\ souffert. Je veux parler de l'histoire d'Alphonse et( de Bélasire. Ximénès, le solitaire qui a quelquei temps donné l'hospitalité à Consalve et à Zayde, y raconte sa vie. Le ton de sa confession est décent,
discret; il faut, comme en une tragédie de Racine, ou comme en Manon Lescaut, lire entre les lignes te que les bienséances du style classique ne permettent point au narrateur de dire en toutes lettres; et voici que nous apparaît une âme toute semblable à celle de l'Enfant du siècle.
« Vous saurez, dit Ximénès, que j'avais éprouvé tout ce que l'infidélité et l'inconstance des femmes peuvent faire souffrir de plus douloureux; aussi étais-je très éloigné d'en vouloir aimer aucune.... La connaissance que j'avais des femmes m'avait fait prendre la résolution de n'en épouser jamais de belle.... J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un jour mon père me dit que Bélasire, fille du comte de Guevarre, était arrivée à la cour; que c'était un parti considérable.... » Ils se rencontrent chez la reine, et, dès la première entrevue, se sentent attirés l'un vers l'autre : Ximénès s'informe; il apprend qu'elle a jadis été aimée du comte de Lare, que celui-ci a été tué à l'armée, ou plutôt qu'il s'y est fait tuer, ce après avoir perdu l'espérance de l'épouser » ; que personne n'a jamais pu lui plaire, et que l'on n'y pense plus, parce que l'on croit impossible d'y réussir. La crainte qu'elle a de l'amour s'accorde bien avec le dégoût qu'en a conçu Ximénès ; ils se parlent avec une pleine franchise et deviennent bien vite amis. Mais qu'une telle amitié est dangereuse ! En peu de jours Ximénès s'aperçoit que son cœur, ce cœur lassé de tout, s'est repris à espérer
et à aimer; il déclare sa tendresse à Bélasire. « Elle avait une défiance naturelle de tous les hommes : quoiqu'elle m'estimât beaucoup plu<=» que tous ceux qu'elle avait jamais vus, et par conséquent plus que je méritais, elle n'ajoutait pas foi à mes paroles. Elle eut néanmoins un procédé avec moi tout différent de celui des autres femmes, et j'y trouvai quelque chose de si noble et de si sincère, que j'en fus surpris. Elle ne demeura pas longtemps sans m'avouer l'inclination qu'elle avait pour moi; elle m'apprit ensuite le progrès que je faisais dans son cœur : mais, comme elle ne me cachait point ce qui m'était avantageux, elle m'apprenait aussi ce qui ne m'était pas favorable. Elle me dit qu'elle ne croyait pas que je l'aimasse véritablement; et que, tant qu'elle ne serait pas mieux persuadée de mon amour, elle ne consentirait jamais à m'épouser.... » Elle y consent toutefois après bien des irrésolutions de part et d'autre.
Mais Ximénès n'est pas heureux. Il sait que son cœur est bien malade ; il craint « l'horreur » d'être un jour jaloux d'elle; il se préoccupe, malgré lui, de savoir tout le passé de celle qu'il aime. Sans comprendre ce qu'il y a de funeste et de malsain dans sa curiosité, il la prie de lui dire tout ce que ses adorateurs précédents ont fait pour elle. (( Elle me nomma tous ceux qui l'avaient aimée; elle me conta tout ce qu'ils avaient fait pour
lui plaire.... » Il remarque surtout ce qu'elle lui dit du long et inutile attachement du comte de Lare; le voilà jaloux, jaloux d'un mort. Il se demande si elle n'a rien caché, si elle a bien dit tous les sentiments qu'elle a eus pour lui. « Il était impossible qu'elle m'eût conté d'abord toutes les circonstances d'une passion qui avait duré plusieurs années. » En effet, elle lui donne une autre fois des détails qui ne lui étaient pas revenus le premier jour à l'esprit; il en conclut qu'elle avait eu le dessein de les lui dissimuler. Il la supplie à genoux d'être sincère. « Mais, quand ce qu'elle me répondait était comme je le pouvais désirer, je croyais qu'elle ne me parlait ainsi que pour me plaire : si elle me disait des choses un peu avantageuses pour le comte de Lare, je croyais qu'elle m'en cachait bien davantage.... Je ne lui donnais plus de repos; je ne pouvais plus lui témoigner ni passion ni tendresse; j'étais incapable de lui parler d'autre chose que du comte de Lare : j'étais pourtant au désespoir de l'en faire souvenir, et de remettre dans sa mémoire tout ce qu'il avait fait pour elle. Je résolvais de ne lui en plus parler; mais je trouvais toujours que j'avais «Dublié de me faire expliquer quelque circonstance ; et sitôt que j'avais commencé ce discours, c'était pour moi un labyrinthe, je n'en sortais plus, et j'étais également désespéré de lui parler du comte de Lare, ou de ne lui en parler pas.... »
Ainsi se passent les jours ; tout le bonheur qu'il goûtait auprès d'elle, est désormais empoisonné. En vain, Bélasire s'arme « d'une patience et d'une douceur admirables »; elle sent que leur amour est à jamais perdu. En vain elle objecte à ce pauvre fou qui la soupçonne d'avoir aimé le comte de Lare : si je l'eusse aimé, qui m'empêchait de l'épouser? « Persuadez-le-moi donc, madame, s'écrie-t-il ; ditesle-moi mille fois de suite, écrivez-le-moi; enfin, redonnez-moi le plaisir de vous aimer comme je faisais, et surtout pardonnez-moi le tourment que je vous donne. Je me fais plus de mal qu'à vous; et, si l'état où je suis pouvait se racheter, je le rachèterais par la perte de ma vie. »
Elle croit, en effet, le guérir en lui remettant une narration écrite des années de sa vie dont la vision le torture. Hélas!... « Je commençai par être en colère contre moi-même d'avoir obligé Bélasire à employer tant de temps à penser au comte de Lare. Les endroits de son récit où elle entrait dans le détail m'étaient insupportables, je trouvais qu'elle avait bien de la mémoire pour les actions d'un homme qui lui avait été indifférent.... Enfin, je fis du poison de tout.... » Et Bélasire désespère de le sauver de lui-même.
Une âme qui a perdu la foi, ne la retrouve plus ' jamais. Comme il a soupçonné Bélasire dans le passé, il faut bien qu'il en arrive à la soupçonner dans le présent. Son ami, dom Manrique, qui vou-
drait le voir heureux, fait de fréquentes visites à Bélasire et cherche avec elle un remède à la folie de Ximénès. Celui-ci les voit parler bas ensemble, ne comprend pas qu'ils parlent de lui, et oublie le comte de Lare pour n'être plus jaloux que de dom Manrique. Alors Bélasire perd courage; elle rompt avec lui, renonçant à se battre contre tous les fantômes qu'enfante son cerveau troublé. Il revient chaque nuit sous ses fenêtres. Il y rencontre par hasard, certain soir, dom Manrique ; c'en est assez pour qu'il ne doute plus de sa trahison, l'attaque en furieux et le tue. Voilà l'irréparable. Bélasire entre dans un couvent et y ensevelit sa douleur. « Je vous jure, a dit dom Manrique en expirant, que je n'ai jamais eu pour elle de pensée qui pût vous déplaire. — Je n'aimais que vous, a écrit Bélasire avant de prendre le voile, et je vous aime encore. » Et Ximénés, en la solitude où il s'en va vivre désormais, n'emporte pas seulement le remords de sa faute, mais le regret aussi, l'inconsolable regret du bonheur dont il s'est privé lui-même.
Il faut lire ces quarante feuillets. Ils effacent tout le reste du volume et nous en rendent la lecture presque impossible. Ici, du moins, nous pouvons dire en toute tranquillité que Segrais n'y est pour
rien : il était bien incapable de décomposer avec un art si merveilleux un phénomène moral dont le XVII'' siècle n'offre guère d'exemples. Que nous voilà loin de la carte du Tendre et de l'Honnête Amitié! Avais-je tort d'évoquer à ce propos la Confession de Musset? Il y a une étrange parenté entre la douce Bélasire et la douce Brigitte, entre Ximénès et Octave. Leur jalousie, à tous les deux, a la même origine morbide et les mêmes effets. Tous deux, ils ont été trompés dans leur première tendresse; et la plaie qui ce jour-là s'est ouverte en leur cœur, est incurable. Ce qu'il y a, au fond { de leur démence, c'est le doute, le mépris de la^| femme : ils ne croient plus en elle, et la voix sif franche, si loyale de Bélasire ou de Brigitte, ne peut leur rendre la confiance qu'une voix menteuse leur a jadis enlevée. Ximénès tourmente Bélasire comme Octave martyrise Mme Pierson; l'un est jaloux du comte de Lare, comme l'autre est jaloux de Dalens. Il n'y a entre eux qu'une différence de langage; l'homme d'autrefois, même lorsqu'il! méprisait la femme, savait encore lui parler ave respect.
Segrais nous dit qu'une telle peinture parut invraisemblable. Il y avait, en effet, peu de cœurs aussi maladifs au temps de Mme de la Fayette; et pour la plupart l'amour était chose légère. Parmi les gens de cour, les uns étaient flattés d'avoir des rivaux à vaincre; les autres souriaient
des roueries d'une coquette et trouvaient tout naturel qu'elle ne prît pas plus au sérieux ses serments qu'ils ne prenaient les leurs. A dire vrai, leur légèreté nous semble autrement méprisable que les angoisses et les colères d'un Ximénès. S'il doute de la femme, du moins comme il souffre de douter d'elle! Il voudrait aimer, il voudrait croire. L'amour n'est pas pour lui le ce plaisir d'amour » que chantaient nos pères; c'est la passion qui consume et dont on meurt.
L'histoire d'Alphonse et de Bélasire soulève un autre problème, un problème dont la solution semble avoir bien vivement préoccupé l'esprit de Mme de la Fayette, puisqu'elle y est revenue à trois reprises. C'est Bélasire elle-même qui livre à Ximénès le secret de sa vie passée, et lui donne ainsi, en croyant se mettre à l'abri de tout soupçon, l'occasion de la suspecter. Est-il juste et nécessaire de nous confesser de la sorte à ceux que nous aimons et qui nous aiment, ou n'est-ce pas leur faire mal inutilement? Telle est la question que Mme de la Fayette s'est posée en ses trois principaux écrits qui, par là, se tiennent et se complètent : dans Zayde, où Bélasire conte à son amant d'aMJourd'hui les inutiles empressements de
ses amants d'autrefois ; dans la Princesse de Clèves, où une femme avoue à son mari l'amour très chaste qu'elle porte à un autre que lui ; dans la Comtesse de Tende, enfin, où une femme coupable avoue à son mari la faute commise. Il y a là une gradation; la thèse s'enhardit et se développe d'œuvre en œuvre jusqu'à ses conséquences extrêmes.
Cette thèse, les contemporains ne l'ont remarquée et discutée qu'après la publication de la Princesse de Clèves; j'y reviendrai donc. Je me borne, en attendant, à signaler l'insistance de Mme de la Fayette : il semble qu'elle plaide une cause personnelle. Et vraiment, est-ce faire une hypothèse hasardeuse que de voir là, en effet, une discrète expression de sa vie, de cette vie où nous voudrions tant pénétrer et dont le mystère, à peine soulevé, nous fait tant rêver malgré nous? N'y a-t-il rien d'elle en la très bonne, très sincère Bélasire, n'y a-t-il pas un peu de la Rochefoucauld en Ximénès?
(( Je ne vous saurais exprimer la joie que je trouvais à toucher ce cœur qui n'avait jamais été touché, et à voir l'embarras et le trouble qu'y apportait une passion qui y était inconnue. Quel charme c'était pour moi, de connaître l'étonnement qu'avait Bélasire de n'être plus maîtresse d'ellemême, et de se trouver des sentiments sur lesquels elle n'avait point de pouvoir! Je goûtai des délices dans ces commencements que je n'avais pas ima-
Le Breton. — Le roman au xvu» siècle. 20
ginées ; et qui n'a point senti le plaisir de donner une violente passion à une personne qui n'en a jamais eu, même de médiocre, peut dire qu'il ignore les véritables plaisirs de Tamour. Si j'eus de sensibles joies par la connaissance de l'inclination que Bélasire avait pour moi, j'eus aussi de cruels chagrins par le doute où elle était de ma passion et par l'impossibilité qui me paraissait à l'en persuader. »
N'est-ce point La Rochefoucauld qui a dicté ces lignes aux premiers temps de sa liaison avec Mme de la Fayette, et ne faudrait-il point substituer le nom de son amie à celui de Bélasire? N'est-ce point à eux que s'applique de même la suite du récit? Ils étaient très francs l'un et l'autre : ils ont dû se montrer tout le livre de leur vie : là sans doute fut la source de l'affection, faite de réciproque estime, qui les rapprocha; là peut-être fut aussi pour elle et pour lui la source de secrètes souffrances, comparables à celles de Ximénès. Il y a tant de tristesse à sentir que la vie de l'être cher ne date point de notre amour; qu'il y a dans son cœur des cicatrices à jamais douloureuses! Quoi que puisse dire le poète, le cœur lui-même a ses rides où le regard de ceux qui nous aiment lisent les luttes et les déceptions anciennes. Il y avait beaucoup de ces sillons au cœur de La Rochefoucauld; il y en avait même au cœur de Mme de la Fayette, bien qu'elle eût vécu en honnête et vail-
lante femme. L'un portait en lui le souvenir d'épreuves trop réelles; l'autre, le souvenir de ses rêves défunts. Ils le savaient; ils avaient voulu tout se dire, pour la dignité de leur amour. Qui sait, selon le mot de Ximénès, si « le mérite de leur aveu et leur sincérité les consolèrent toujours de ce qu'ils îj s'avouaient »? Si Mme de la Fayette raconta la confession de la princesse de Glèves, puis de la com- j tesse de Tende après celle de Bélasire, n'était-ce/ point pour essayer de se convaincre elle-même qu'elle avait eu raison d'être toujours « vraie )),| bien que sa franchise eût probablement causé les plus cruelles peines de sa vie?
Une lettre de Mme de Sévigné à sa fille nous prouve que la Princesse de Clèves était déjà en projet, à l'état d'ébauche, en 1672. La publication en fut retardée jusqu'au 16 mars 1678, et se fit chez le fameux libraire Barbin. Segrais servit encore de prête-nom à Mme de la Fayette. S'il en avait pu résulter quelque malentendu à propos de Zayde, si le public avait d'abord attribué à Segrais le premier roman de Mme de la Fayette, conçu en effet dans la manière et peut-être d'après les conseils de Segrais, la Princesse de Clèves ne provoqua aucune méprise du même genre. Elle] était trop supérieure au talent de Segrais pour que personne songeât à lui en faire honneur. Les amis de Mme de la Fayette, du reste, avaient vu celle-ci s'enfermer durant l'hiver de 1677 avec
La Rochefoucauld et travailler avec lui. Chacun sut bien vite que le nouvel ouvrage était sorti de
i ce travail en commun auquel Segrais n'avait point
î eu part.
L'auteur de la Princesse de Clèves est Mme de la Fayette, mais secondée, guidée par La Roche-
1 foucauld. Il est curieux, touchant même, comme le remarquait Sainte-Beuve, de voir dans quelle situation particulière naquirent les personnages, les sentiments d'un tel livre. La Rochefoucauld avait soixante ans, Mme de la Fayette en avait quarante- quatre. Il y en avait treize qu'ils s'aimaient d'une affection infiniment profonde, infiniment pure, sur laquelle la médisance des contemporains n'a jamais trouvé à mordre. C'est cette affection si belle — toute leur vie et tout leur rêve — qu'ils tentèrent ce jour-là de revivre depuis le premier jour en la transcrivant dans la douceur du tète-à-tête. Ils voulurent traduire tout ce qu'ils avaient souffert l'un par l'autre, tout ce qu'ils se devaient aussi l'un à l'autre de joies généreuses et de délicat bonheur. Ils voulurent faire plus encore. Ils s'étaient rencontrés et aimés sur le tard : ils évoquèrent leur passé pour s'en faire une offrande réciproque, pour se restituer en quelque sorte les années de leur vie qu'ils n'avaient point vécues côte à côte, pour se donner au moins le souriant fantôme de leur jeunesse. Ils remontèrent le cours du temps, l'un
se revoyant prince de Marsillac , et prêtant au héros du volume cette « fleur brillante de chevalerie » dont avait rayonné sa propre personne au temps de la Fronde; l'autre se revoyant à l'âge des fraîches illusions et prêtant à l'héroïne les faciles rougeurs, qui avaient été jadis la grâce de Mlle de la Vergue. Elle y mit tout son idéal; il y mit toute son expérience. Ainsi entendu, comme la confession de deux créatures d'élite qui avaient aimé , qui avaient souffert , le livre prend un étrange intérêt, devient un drame de la vie réelle....
L'action se passe à la fm du règne de Henri II, époque brillante, raffinée même, assez semblable aux premières années du règne de Louis XIV. La vie de cour au Louvre des derniers Valois ne différait guère de la vie de cour au château de Versailles. C'est déjà la même atmosphère d'intrigues, de rivalités, de jalousies, un mélange de diplomates amoureux qui réglaient les questions d'État d'après l'état de leur cœur, et d'amoureux diplomates qui apportaient dans leur amour toutes les ruses de la politique; une quintessence de la vie de salon avec sa perpétuelle comédie, sa perpétuelle grimace. En un tel milieu, les natures
droites et franches ont bien de la peine à vivre. C'est dans ce milieu, pourtant, que Mme de la Fayette a fait vivre sa droite, sa franche princesse de Glèves — comme elle y avait elle-même vécu, — rendant ainsi plus frappante la leçon d'héroïsme et de loyauté qu'elle nous donne.
La princesse de Clèves n'est encore qu'une toute jeune fille et s'appelle Mlle de Chartres, quand elle apparaît à la cour. Sa mère l'a élevée de façon à la prémunir un peu contre les périls qui l'attendent au pays du joli mensonge, « lui contant le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leurs infidélités, les malheurs domestiques où plongent les engagements, et lui faisant voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance ». De la naissance, nul n'en a plus que Mlle de Chartres, qui est une des grandes héritières de France; quant à la beauté, « la blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat qu'on n'a jamais vu qu'à elle ». Aussi ne tarde-t-elle point à faire des conquêtes. Le lendemain de son arrivée, elle rencontre chez un joaillier le prince de Clèves qui c( conçoit dès ce moment pour elle une passion et une estime extraordinaires ». Il a bientôt un rival en la personne du chevalier de Guise, mais le cardinal de Lorraine s'oppose au mariage
de celui-ci avec Mlle de Chartres, et M. de Glèves est agréé. Ce n'est pas que Mlle de Chartres l'aime autant qu'elle est aimée de lui. Elle cède aux instances de sa mère en déclarant « qu'elle épousera M. de Clèves avec moins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'a aucune inclination particulière pour sa personne ». Elle parle avec la même sincérité à M. de Clèves lui-même, et celuici a la tristesse en obtenant sa main de sentir qu'il lui reste à gagner son cœur.
Il y a peu de temps qu'ils sont mariés quand le duc de Nemours revient d'un voyage à Bruxelles. Brave, admirablement beau, élégant, spirituel, le duc de Nemours est une manière de don Juan,' auquel aucun cœur ne résiste. Il est à la veille de devenir le mari de la reine d'Angleterre qui s'est éprise de lui. Il reparaît au Louvre, un soir de bal, à l'occasion des noces de Mme Claude de France, seconde fille du roi, avec le duc de Lorraine; et le hasard le met aussitôt en présence de Mme de Clèves, qui a souvent entendu parler de lui chez la dauphine :
« Le bal commença; et, comme elle dansait avec M. de Guise, il se lit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à qui on faisait place. Mme de Clèves acheva de danser, et, pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle
se tourna et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que M. de Nemours, qui passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce prince était fait d'une sorte qu'il était difficile de n'être pas surprise de le voir, quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore Fair brillant qui était dans sa personne; mais il était difficile aussi de voir Mme de Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement. M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges.... »
Dès cette première entrevue , M. de Nemours ressent pour elle une inclination violente. De son côté, Mme de Clèves est troublée. Les obligations de la vie de cour les ramènent sans cesse l'un près de l'autre, si bien que M. de Nemours rompt avec toutes les femmes qu'il aimait pour s'absorber dans sa nouvelle passion. Sa vie change; il oublie même qu'il est attendu à Londres; et Mme de Clèves, malgré le soin qu'il met à cacher sa tendresse, n'en peut plus douter. Pour la première fois, elle n'ose tout dire à sa mère. Mais plusieurs petits faits viennent confirmer le soupçon que Mme de Chartres a déjà conçu.
C'est d'abord le refus de Mme de Clèves d'aller à une fête que donne le maréchal de Saint- André, et où M. de Nemours ne doit point être. Quelqu'un a répété devant elle un propos de M. de Nemours qui l'a laissée tout inquiète : « Il n'y a point, disait-il, de souffrance pareille à celle de voir la femme qu'on aime au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de n'y être pas ! » — Elle renonce à paraître au bal du maréchal de Saint- André.... Sa mère la met alors à l'épreuve. Elle lui raconte que M. de Nemours a été et passe pour être encore amoureux de la dauphine. L'émoi de Mme de Clèves est si visible, que le soupçon de Mme de Chartres se change en une certitude. Par malheur, elle tombe malade, au moment où sa présence devenait si nécessaire à sa fille. Elle ne peut plus que lui adresser, à son lit de mort, quelques belles paroles qui l'aideront à demeurer une honnête femme. Mme de Clèves pleure et se désespère au pied du lit de sa mère morte. Mais l'amour est{' égoïste, l'amour rapporte tout à lui. Ce qu'ellef pleure, c'est la perte de son soutien, la perte de celle dont elle avait si grand besoin pour se défendre contre son propre cœur.
Elle fuit à la campagne.... Il lui faut bien vite revenir prendre sa place à la cour, c'est-à-dire se retrouver chaque jour en face de celui qu'elle aime et qu'elle n'a pas le droit d'aimer, qu'elle ne veut pas aimer. Il vient lui-même lui faire
visite, et sans oser un aveu, il ne lui dit pas un mot qui ne soit un hommage trop clair de son amour. Et leur passion grandit en silence, en dépit de l'effort qu'ils font pour la vaincre. Lorsqu'ils essayent de s'éviter, des propos rapportés, mille indices leur prouvent qu'ils s'aiment. En vain, elle quitte de nouveau Paris; en vain, elle se retire de la chambre de M. de Clèves, quand M. de Nemours y vient. Elle voit celui-ci dérober un portrait d'elle, et n'a pas le courage de le réclamer; elle est sans appui, sans force, et pour la première fois elle songe à demander conseil à son mari.
Une circonstance fortuite l'y détermine. Une lettre d'amour est tombée, au Jeu de Paume, de la poche du vidame de Chartres. Quelqu'un l'a ramassée, qui la croit tombée de la poche de M. de Nemours, et la remet à la dauphine. Mme de Clèves lit cette lettre, et passe une nuit affolée en proie à toutes les angoisses de la jalousie. La joie qu'elle éprouve ensuite, en apprenant l'innocence de M. de Nemours, lui montre combien /^sa passion est profonde. Elle en est effrayée. Elle se réfugie dans ses terres, à Coulommiers, et là, épuisée, à bout de force, elle confesse sa torture à M. de Clèves. Elle lui dit tout, ses combats, sa lassitude, sa détresse, et, au sortir d'une telle scène, ils restent tous deux mortellement tristes, s'estimant davantage, mais comprenant bien que
toute joie est désormais morte pour eux. M. de Glèves lui laisse toute liberté : il sait bien que c'est lui donner des bornes plus étroites qu'il ne pourrait lui en prescrire. Et M. de Nemours n'a plus d'autre preuve de sa tendresse que sa profonde mélancolie. Un hasard lui a d'ailleurs fait entendre l'entretien qu'elle a eu avec son mari. Et s'il a la douceur de se savoir aimé, il a l'amère certitude qu'un cœur si noble ne s'avouera jamais vaincu devant son vainqueur.
M. de Glèves est plus à plaindre encore, lui qui n'a point cessé de chérir ardemment sa femme, de la chérir comme au premier jour de leur union, qui la sait éprise d'un autre, et qui a surpris enfin le nom de cet autre. Sa vie n'est plus qu'une fièvre, un tourment de toutes les heures. II l'a laissée à Goulommiers pour suivre le roi à Ghambord, où se trouve aussi M. de Nemours. II voit ce dernier partir à l'improviste ; il devine son dessein ; il charge un gentilhomme de ses amis de le suivre. M. de Nemours s'en vient, en effet, à Goulommiers; il pénètre dans le parc, il arrive jusqu'à un pavillon où se tient Mme de Glèves. A travers la croisée, il la voit accoudée, toute rêveuse , devant un tableau du siège de Metz où il est représenté. Il est comme honteux de la surprendre de la sorte; il veut fuir. Elle l'entend, le reconnaît, et rejoint ses femmes. Il revient le lendemain soir : il trouve le pavillon
désert, et n'a d'autre joie que d'errer longtemps par ces allées où elle promène chaque jour sa rêverie. Et il s'en revient à la cour, sans avoir pu obtenir d'elle un accueil moins froid, moins digne....
Mais le gentilhomme que M. de Glèves avait chargé d'observer sa conduite, rapporte au prince ce qu'il a vu : les deux visites que M. de Nemours a faites en pleine nuit dans le parc de Goulommiers. M. de Clèves est frappé au cœur; une fièvre mortelle s'empare de lui; il expire, après avoir entendu sa femme qui adoucit son agonie en lui révélant la vérité et en dissipant, mais trop tard, la méprise dont il meurt.
Rien ne saurait peindre le désespoir de Mme de Clèves qui s'accuse d'avoir tué son mari. Après plusieurs mois d'une violente affliction, elle tombe en un état de langueur. Pourtant son amour demeure plus fort que ses remords et que sa volonté. Elle se cache au fond d'un couvent : elle aperçoit M. de Nemours à la fenêtre d'une maison voisine où il vient rêver et pleurer. Elle sort de Paris; elle va errer à travers les bois de la banlieue : c'est encore M. de Nemours qu'elle aperçoit, si accablé, si enfoncé dans sa songerie qu'il ne la voit point. Malgré elle, une faiblesse lui vient. Elle songe que tous les obstacles sont levés entre eux, que son amour a cessé d'être criminel, depuis qu'elle est veuve.... Hélas! l'obstacle, le
seul obstacle qui subsiste, c'est ce veuvage luimême. Son amour reste criminel, puisqu'il a tué j M. de Clèves. '
« Quand elle se souvint que ce même homme qu'elle regardait comme pouvant l'épouser, était celui qu'elle avait aimé du vivant de son mari, et qui était la cause de sa mort; que même en mourant il lui avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu était si blessée de cette imagination qu'elle ne trouvait guère moins de crime à épouser M. de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari. »
Aussi, le jour où elle consent à recevoir enfin M. de Nemours, c'est avec la sérénité que donne une immuable résolution. Elle est sûre d'ellemême; elle sait qu'elle ne cédera point aux prières. Pour la première fois, elle ne craint pas de le regarder doucement, tendrement, avec des yeux qui disent sa longue souffrance, qui disent aussi le sacrifice consommé. Pour la première fois, elle lui avoue son amour. Elle parle d'une voix grave, un peu lassée, une voix qui semble venir de par delà la tombe :
« Ne vous excusez point, reprit-elle, il y a longtemps que je vous ai pardonné.... Je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étaient inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais même si peu d'idée, qu'ils me
donnèrent d'abord une surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes sentiments. »
Et de la même voix qu'elle vient de lui dire :
je vous aime, — elle lui dit pourquoi elle ne sera
' jamais sa femme. Son devoir n'est pas fini à
! l'égard de M. de Glèves. Il la sépare encore de
celui qu'elle aime , puisqu'il est mort de leur
amour; il les sépare autant que s'il était mort
en duel de la main de M. de Nemours. Et puis,
ajoute-t-elle, vous cesseriez de m'aimer le jour
' où je vous appartiendrais. Les obstacles ont fait
votre constance. Un bonheur calme vous lasserait
vite. Il me faudrait souffrir encore, et je ne m'en
sens plus la force. Des amours comme les nôtres
usent le cœur. Je ne puis plus;... laissez-moi
chercher le repos.
Le repos! Elle ne doit le trouver que dans la tombe. Elle s'en va aux Pyrénées. Sa santé s'affaiblit chaque jour. Elle demeure languissante, retirée en une maison religieuse l'hiver, dans ses terres l'été , se détachant de plus en plus du monde, essayant de voir la vie d'un autre œil qu'elle n'avait fait jusqu'alors. Avec les années, la passion de M. de Nemours s'éteignit. Mme de Glèves avait eu raison de douter du cœur de
l'homme, et de chercher la paix, le bonheur qui ne trompe pas, plus haut, hors de la réalité humaine. « Sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.... d
Telle est l'œuvre qu'il m'en coûte d'abréger, tant les moindres phrases y ont de prix, tant déjà tout y est simple et sobre. Il en est de la Princesse de Clèves comme de beaucoup de livres du xvir siècle : le style, avec ses couleurs un peu passées , ses termes généraux , sa parfaite décence , nous empêche de remarquer tout ce qu'il y a de hardi dans la donnée de l'ouvrage. Cette donnée, je viens de la rappeler. Mme de la Fayette nous montre une femme — la femme de M. de Cléves, — lui avouant qu'elle aime un autre homme que lui. Ce fut, bien entendu, le point sur lequel portèrent et s'échauffèrent tout d'abord les discussions du xvii" siècle. Dans le {( murmure de louanges qui s'éleva » — ce sont les expressions mêmes de Mme de Sévigné, — percèrent quelques coups de sifflet. « L'aveu de }ilme de Clèves est extravagant », écrivait Bussy- Piabutin. Il ajoutait, il est vrai : « Il n'est pas admissible qu'une passion d'amour soit longtemps dans un cœur de même force que la vertu », —
Le Breton. — Le roman au xvii« siècle. 21
impertinence qui ôte bien de l'autorité à sa critique. Il est sûr, toutefois, qu'aucun romancier, aucun auteur dramatique n'a osé depuis reprendre une situation si audacieuse ; et c'est le poli , solennel, correct xvn^ siècle qui donne ici une leçon de hardiesse à notre époque. Nos écrivains nous ont bien fait entrevoir — dans Froufrou, dans Francillon, par exemple — des femmes qui se sentent près de perdre la tête et de perdre pied, et qui appellent leur mari à leur secours; mais leur appel est si vague, si confus, sent tellement la fièvre, que le mari hausse les épaules et leur répond : ce Vous avez mal aux nerfs ; allez vous coucher, ma chère ». Nous voilà loin de la confession si complète, presque calme, au moins en apparence, que M. de Glèves reçoit de sa femme.
Personne ne songe plus aujourd'hui à traiter cette scène a d'extravagante », comme faisait Bussy, et à en méconnaître la beauté morale. Oui, il y a. quelque chose d'héroïque, de sublime peutêtre, en cette franchise d'un cœur qui livre tout son secret. De tels récits faits la tête haute transportent nos âmes. Ce n'est point chez Racine — malgré les rapports que son talent peut avoir avec celui de Mme de la Fayette — que nous trouverions rien d'analogue. Il faut se reporter à Corneille, à ce vieux Corneille qui avait enchanté la jeunesse de Mme de la Fayette comme aussi
de Mme de Sévigné, et dont elle s'est nourrie, dont elle s'est pénétrée, dont elle a fait passer le souffle en elle-même. II faut se reporter à Pauline pour trouver la sœur de la princesse de Clèves; à la Pauline de Polyeucte qui s'est mariée avec lui malgré son cœur, malgré l'amour qu'elle portait à Sévère, et qui n'a point caché cet amour à Polyeucte, qui ne l'a point caché à Sévère luimême; à Pauline qui a cependant assez de vertu pour conserver ainsi toute l'estime, toute la respectueuse adoration de l'un comme de l'autre. — Encore une fois, une telle conception fait honneur à l'humanité. Mais, malgré tout, il faut bien avouer enfin qu'elle est et sera toujours un divin mensonge, un rêve décevant de nos imaginations et de nos cœurs.
Tous ceux qui aiment, rêvent ainsi de connaître les plus secrètes pensées de celle qu'ils aiment, de pénétrer au plus profond de sa vie intérieure, de lire dans le présent et dans le passé de son âme. Il leur semble que cette prise de possession leur sera douce, qu'elle leur fera chérir davantage la femme assez sincère pour leur montrer même la place que d'autres tiennent ou ont tenue dans la vie de son cœur. Ils vont au-devant
de si amères découvertes, et c'est M. de Glèves lui-même qui, voyant sa femme inquiète, préoccupée, la supplie de tout dire. « Si je savais, lui dit-il, une femme telle que vous éprise d'un autre que moi , je quitterais le personnage d'amant et d'époux pour la conseiller et la plaindre. »
Voyez-le ensuite, après cette belle profession de foi cornélienne, à l'heure où sa femme lui confie, en effet, son cher et douloureux secret. Il l'a provoquée, la confidence dont il va mourir. Car nous sommes ainsi faits ; nous voulons savoir, tout savoir, dût la révélation faite nous laisser une inguérissable blessure. M. de Glèves — bien digne d'être le confident d'une telle femme — parvient à retenir le cri de douleur, le cri de rage qui monte à ses lèvres, et les premières paroles qu'il lui adresse, sont des paroles de tendre pitié. Il lui voue tout le respect, toute l'admiration à laquelle elle a droit. Mais, malgré lui, voici une mortelle inquiétude éveillée en lui; malgré lui, et comme pour élargir la plaie, il presse Mme de Glèves de questions; il veut savoir comment cet amour est né, il veut savoir qui elle aime. Puis, une honte lui vient de se sentir si faible : « Refusez-moi , lui dit-il , toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses ; ne vous offensez pourtant pas si je vous les demande.... » Car, s'il sait que tout soupçon est indigne d'elle, indigne
de lui, il sait aussi qu'il est homme, et que c'en est fait d'un cœur où pour la première fois le doute a germé. Il sait que quelque chose est mort, qui ne saurait plus renaître pour lui : la douceur des affections sûres d'elles-mêmes ; qu'il ne pourra pas empêcher son cœur de se soulever et de battre, qu'il ne pourra plus échapper au martyre de la jalousie, et vaincre cette curiosité fiévreuse qui le force à sonder son mal.
Ainsi, le défaut de la conception de Mme de, la Fayette est d'être trop haute, trop belle, trop au-dessus de nos forces, à la façon des conceptions de Corneille qui ne croit pas à l'irrémédiable bassesse humaine. A croire l'aveu que fait Mme de Glèves, possible — et il l'est en effet, et Mme de Clèves existe dans la réalité, — son aveu est une cruauté inutile. Puisqu'elle veut rester une honnête femme, elle n'a que faire d'un conseiller. A quoi bon gâter à tout jamais la vie de celui qu'elle va prendre pour confesseur? Il l'aimera, il l'estimera , certes , plus encore qu'il ne faisait , en raison même de l'effort fait sur elle-même, de l'immense sacrifice qu'elle a accompli. Mais comme il va souffrir!... Voici que l'angoisse qu'il avait de n'être pas aimé ou de n'avoir pas été seul aimé d'elle, devient une certitude; voici qu'une figure se précise, lui apparaît, la figure de Vautre. Au lieu des vagues malaises sans consistance, sans durée, qui traversent toujours un cœur aimant,
au lieu d'une indécise et timide jalousie — sans laquelle il n'y a pas d'amour, — une évocation nette, cruellement nette, va hanter sa pensée, sa veille et son sommeil. A la tendresse confiante, presque ingénue, va succéder une tendresse — pleine de respects sans doute, — mais mêlée aussi de combien de larmes, une tendresse plus noble et plus forte, soit, mais combien moins heureuse! Il y aura toujours entre ces deux êtres qui souffrent et qui souffrent de la souffrance l'un de l'autre, une image ineffaçable, un spectre plus vivant que toutes les réalités.
S'il en fallait une preuve, ce serait Mme de la Fayette elle-même qui nous la fournirait, ce serait la vie de M. de Glèves après l'aveu de sa femme, ses questions qui sont presque des insultes, ses éternels pourquoi, ses doutes qu'il n'arrive plus toujours à dissimuler. Il ne croit plus; — et une heure vient, où il reproche à la pauvre femme l'admirable franchise avec laquelle elle a agi. c( Que ne me laissiez- vous, lui dit-il, dans cet aveuglement tranquille dont jouissent tant de maris? » Cruel reproche, à coup sûr, qui paye bien mal Mme de Glèves, mais reproche essentiellement humain. Après l'avoir écrit, Mme de la Fayette n'avait plus le droit de reprendre sa thèse et de la soutenir à nouveau, comme elle le fit, quelques années plus tard, dans la Comtesse do Tende.
Voilà donc une œuvre aussi saine, aussi généreuse, aussi grandiose qu'une tragédie de Corneille; et néanmoins, elle est profondément triste, presque désolante. Elle est triste d'abord de la tristesse commune à tous les livres d'amour où l'amour ne triomphe pas, où le dénouement ne rapproche pas deux cœurs qui se cherchent depuis les premières pages ; triste comme Roméo et Juliette, comme Paul et Virginie. Mais il y a en la Princesse de Clèves une autre source de mélancolie à laquelle ont bu bien des âmes. La mélancolie vient de l'aveu que Mme de la Fayette est sans cesse obligée de faire que notre volonté est impuissante à régir notre cœur, que nous ne faisons point notre vie à notre guise. De la volonté ? Qui en aura jamais plus que ces deux amants qui se broient le cœur plutôt que de s'avouer leur tendresse, et dont la tendresse ne cesse pourtant pas de croître en raison même de la contrainte?
A ceux qui disent : Le bonheur est dans le devoir ; voici un livre qui répond : Il n'y a pas de ' bonheur, même dans le devoir, puisque M. de Clèves, Mme de Clèves, irréprochables tous deux, meurent victimes d'un mal dont la responsabilité ne leur incombe pas. Si bien qu'après avoir refermé le volume, la seule chose à souhaiter
semble-t-il, c'est « une vie assez courte », comme \ l'auteur a fait celle de la princesse de Glèves. Le ' même ouvrage , qui affirme si haut la volonté humaine, avoue en même temps son insuffisance ; et il n'en est aucun où nous prenions mieux conscience de ce qu'il y a d'involontairement malheureux en notre destinée. La plus belle scène, peut-être, est celle où Mme de Glèves en larmes embrasse son mari à qui elle a tout confessé et qui pleure lui-même. Ils ne pleurent pas sur une faute commise; ils n'ont nulle défaillance à regretter, nul blâme à s'adresser; ils pleurent sur un mal qu'il n'a pas dépendu d'eux de fuir, dont ils ont su ne pas se faire une honte, mais qui reste cruel et sans remède. C'est ainsi qu'à travers le beau roman cornélien nous croyons par instants entendre ce cri de : Fatalité! avec lequel les anciens exhalaient toutes leurs plaintes.
Il y a là une quasi-contradiction qui m'a toujours frappé en lisant la Princesse de Clèves, comme le mélange de deux philosophies contraires, la réunion de deux pensées, de deux intelligences très différentes et pourtant fondues l'une avec l'autre, l'une qui croit au vouloir de l'homme, l'autre qui se résigne à une sorte de fatalisme. Peut-être serait-il facile d'expliquer l'apparente contradiction. On a souvent dit qu'il était impossible de démêler à travers la Princesse de Clèves la part de chacun des deux collabora-
teurs, c'est-à-dire de Mme de la Fayette et de La Rochefoucauld. Il semble qu'à suivre le double courant que nous y reconnaissons, il ne serait pas si malaisé de déterminer ce qui revient à chacun d'eux. C'est à Mme de la Fayette que revient l'honneur d'avoir si généreusement cru à notre force et si fièrement prêché la religion du devoir. Élevée au temps où paraissaient le Cid, Horace^ Polyeucte, n'avait-elle pas été toute sa vie une héroïne du devoir, et son amour pour La Rochefoucauld lui-même, cet amour si pur, si droit, n'est-il pas le plus beau commentaire de son livre? C'est elle qui a rêvé et conté l'histoire de Mme de Clèves, sa vie sans tache, sa mort qui la trouve encore fidèle à son amour. M. de la Rochefoucauld, l'ironique hérœ de tant d'aventures de cœur, le sceptique auteur des Maximes, a conté l'histoire du brillant duc de Nemours qui finit par oublier, l'épisode de Sancerre et de d'Estouteville, bien d'autres épisodes où perce comme un sourire un peu amer. Et à lire le cher volume, nous nous figurons les voir tous deux à l'œuvre, au fond de quelque élégant hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, durant cet hiver de 1677 où fut écrite la Princesse de Clèves : Mme de la Fayette, vieillie, ayant toujours ce beau regard franc et profond que nous ont conservé ses portraits, assise à sa table, la plume entre les doigts ; et près d'elle La Rochefoucauld, plus vieux encore, goutteux, malade, cloué
sur sa chaise, les yeux voilés, les lèvres un peu pincées, soufflant de temps à autre son scepticisme sur les belles chimères de son amie, lui dictant les morceaux d'analyse subtile sans lui fournir l'inspiration d'ensemble, mettant une restriction à ses enthousiasmes, un correctif à ses fières illusions. « C'est à son devoir, au souvenir de son mari mort par elle, écrivait Mme de la Fayette, que Mme de Clèves sacrifia son amour. — Oui, ajoutait La Rochefoucauld, à son devoir, mais aussi à son repos. — Mme de Clèves voulait rester une honnête femme, disait Mme de la Fayette, et elle resta une honnête femme. — Oui, répondait La Rochefoucauld, mais elle ne put faire qu'elle n'eût un cœur et qu'elle ne souffrit. »
Il y aurait encore une remarque à faire, qui, ce me semble, n'a pas été jusqu'ici exprimée. A la fin de la première partie du Roman bourgeois, après avoir conduit Lucrèce et Bédout jusqu'au jour de leurs noces, Furetière concluait : « S'ils vécurent bien ou mal ensemble, vous le pourrez voir quelque jour, si la mode vient d'écrire la vie des femmes mariées ». Cette mode, dont la venue lui semblait improbable, est si bien établie maintenant que nous la croyons vieille comme le monde
LA PRINCESSE DE CLEVES. iJl^
et la littérature. Elle ne date, en réalité, que dela^ Princesse de Clèves. Jusque-là, les auteurs dramatiques eux-mêmes n'avaient guère rais à la scène que des jeunes premiers. « Se marieront-ils, ou ne se marieront-ils pas? » Tel est le problème qui se pose en presque toutes nos comédies et tragédies classiques. A part Polyeucte et Phèdre, les épouses, les mères n'y tiennent point le principal rôle. Quant g,ux romanciers — qu'ils appartinssent à l'école de Sorel ou de d'Urfé, — ils ne racontaient que les péripéties de la vie antérieures au mariage et dont le mariage est la conclusion.
Voici, pour la première fois, un livre qui expose* un drame de la vie conjugale, de cette vie dont les lettres françaises n'avaient encore parlé qu'incidemment et pour en tourner en dérision les catastrophes. De même que les gens de lettres du xvii^ siècle trouvaient peu de poésie dans la religion chrétienne et s'en tenaient à l'emploi du merveilleux païen, de même la vie conjugale leur semblait peu poétique. Heureuse, elle n'avait point d'histoire; irrégulière et troublée, elle prêtait à rire aux dépens des Georges Dandin et des Sganarelle. A nos yeux, une existence féminine ne compte presque qu'à partir de l'entrée en ménage, et c'est, au gré du public d'autrefois, ce jour-là que finissait le roman d'une femme : « En venir de but en blanc à l'union conjugale, s'écriait Madelon,... prendre justement le roman par la
queue,... il ne se peut rien de plus marchand que ce procédé ». Mme de la Fayetta osa s'affranchir du préjugé de son siècle; et sans doute plus d'une lectrice, surprise, charmée, se répéta, en refermant son livre, la jolie phrase étonnée que la représentation de Polyeucte avait arrachée à Mme la Dauphine : « Voilà pourtant une très honnête ' femme qui n'aime pas son mari ». Une très honinête femme, en effet, qui n'aime point son mari.
f un mari malheureux qui n'est point ridicule, tels sont les deux personnages principaux de la Princesse de Clèves; et par là encore l'œuvre a une bien grande portée, une originalité qui en double le prix.
Ai-je tout dit?... Qui pourrait tout dire à propos d'un livre où chaque phrase donne à sentir et à penser, dont l'art exquis consiste dans les nuances, où toutes les contradictions de l'amour sont si finement notées, si finement traduites? Ce sont sans cesse de nouvelles surprises, des traits d'observation qui nous frappent en plein cœur, des réflexions où chacun de nous trouve un peu de lui-même. Qui a jamais mieux exprimé lamour, avec l'embarras, le trouble, la gaucherie des premières heures, avec les perpétuelles méprises qu'il
nous fait commettre sur le motif de nos joies et de nos tristesses, avec ses brusques passages du sourire aux larmes? Que de gens ont tressailli en retrouvant là des douleurs qu'ils croyaient avoir seuls souffertes, des paroles qu'ils croyaient seuls avoir dites !
Il n'y a pas jusqu'à cette évocation d'une société si différente de la nôtre qui ne nous charme. Je ne sais quel parfum d'antan se dégage de la vieille histoire où passent des silhouettes en pourpoint à crevés de velours, où les danses lentes et rythmées font onduler sur les parquets du Louvre la grande traîne des jupes de satin cramoisi, où les princesses appellent leur mari : monsieur, et leur mère : madame. Tout y est noble et fin, pur et relevé. C'est pourquoi, sans doute, la Princesse de élèves est un livre cher à toutes les femmes. Elle est la plus parfaite expression de l'amour tel que tout cœur de femme le rêve : de l'amour qui absorbe et remplit l'âme, sans avoir jamais à rougir de lui-même.
Les autres romans du xviie siècle n'étaient que les ébauches d'où devait enfin sortir le chefd'œuvre. Nous avons, à les feuilleter, l'impression que nous exhumons des momies, momies enruban-
nées, mais à jamais froides. Ils dorment au fond des bibliothèques, sous leur couverture de cuir épais ou de parchemin, avec cet air vieillot, ratatiné, frippé, qu'aurait un habit à la française pendu au clou de quelque musée rétrospectif. Ils ont passé, ils sont morts avec les modes dont ils étaient le journal.
Certes, la Princesse de Clèves garde, elle aussi, l'empreinte de son temps. Mais, du bout de sa plume délicate, Mme de la Fayette y a parfois touché le fond même, le fond éternellement douloureux de l'âme humaine. Par là, son œuvre est demeurée vivante au milieu d'une nécropole de bouquins. Si changeant que soit le décor de la vie, il y reste toujours ce qu'y a vu Mme de la Fayette : des passions en lutte avec des devoirs, c'est-à-dire, en fm de compte, la souffrance.