‹ Le roman au dix-septième siècleChapitre 11 sur 12 · LES MEMOIRES · texte numérisé non relu

LES MEMOIRES

Antoine d'Hamilton, né en 1646, mort en 1720, était de famille écossaise. Il vint, tout jeune, en France et y commença ses études. Il n'avait que quatorze ans lorsque Charles II monta sur le trône. Le jeune homme repassa en Angleterre, et y trouva une cour brillante, voluptueuse, presque française d'humeur, où il ne manqua point d'avoir quelque succès. Mais sa qualité de catholique le tenait à l'écart de tout emploi. C'est alors que survint le comte de Grammont qui épousa sa sœur. Hamilton fit plus d'une visite aux jeunes époux, lorsqu'ils se furent installés à Versailles, il y fut bien reçu, et nous savons qu'il dansa dans le ballet du Triomphe de l'Amour. Sous le règne de Jacques II, il commandait un régiment d'infanterie en Ecosse, et avait le gouvernement de Limerick. Il suivit le roi dans son exil à Saint-Ger-

main. Il y composa, déjà vieux, des contes. Fleur d'Épine, le Bélier, les Quatre Facardins; il les écrivit pour divertir sa sœur, sous l'influence de la publication récente des Mille et une Nuits. Il voulait ridiculiser par là les grands romans auxquels Sorel, Scarron et Furetière s'étaient les premiers attaqués ; il les discrédita bien davantage en rédigeant les Mémoires de son beau-frère. Sans doute, le comte de Grammont, très « fin de siècle », comme nous disons, prenait en dédaigneuse pitié la génération honnête et sentimentale qui avait précédé la sienne. Hamilton fit partager ce dédain à ses lecteurs.

Au reste, il se souciait surtout d'amuser. Il aurait eu mauvaise grâce à se donner pour un moraliste; il ne se posait pas même en historien scrupuleux. « Il m'est arrivé, dit-il dans sa préface, d'altérer les faits ou d'en intervertir l'ordre » ; et c'est ainsi que son œuvre mérite d'être classée parmi les romans, plutôt que parmi les mémoires. Au moins n'est-elle pas un roman imaginaire. « Il est question de représenter un homme, dont le caractère inimitable efface les défauts qu'on ne prétend point déguiser, un homme illustre par un mélange de vices et de vertus, qui semblent se soutenir dans un enchaînement nécessaire, rares dans leur parfait accord. »

Grammont est d'une illustre maison. Il est le petit-fils de cette belle Corisande qui, restée veuve à vingt-six ans, fut aimée de Henri IV et l'aima elle-même assez pour lui envoyer une armée de vingt mille Gascons enrôlés à ses frais. Il a dans les veines quelques gouttes du sang du Béarnais. Il a fait ses études au collège de Pau, où sa famille l'a envoyé « dans la vue de le faire d'Église ». Mais l'Église ne l'attire point. Rappelé à Paris, il s'y dégourdit vite et n'a bientôt plus rien en lui qui sente l'écolier. Le jour où il doit être présenté à Richelieu, il vient à l'audience, une soutane passée à la hâte par-dessus son habit de cavalier. Contraint de choisir, en sa qualité de cadet, entre la robe du prêtre et l'uniforme du soldat, il n'hésite pas : il adopte la carrière des armes avec la secrète espérance de faire, malgré la pauvreté, son chemin dans le grand monde. Il apprend l'escrime et l'équitation; il apprend à manier les dés et les cartes. Enfin, il va faire sa première campagne en Piémont.

Il est parti les yeux secs et la bourse plate. Sa mère lui a adressé de touchantes recommandations, comme autrefois celle de Bayard exhortait le gentil page du duc de Savoie. A peine l'a-t-il écoutée; i^

avait déjà aux lèvres, tandis qu'elle lui prêchait la crainte de Dieu et l'amour du prochain, un demi-sourire d'ironie qui ne s'elïacera plus. Il est accompagné d'un vieux valet fidèle, Brinon, qui a charge de veiller à la fois sur sa conduite et sur sa vie. Dès qu'il est en route, il oblige Brinon à lui remettre l'argent dont celui-ci avait reçu le dépôt. Arrivé à Lyon, il se loge en une hôtellerie qui est une véritable maison de jeu. Le patron, « gros comme un muid, Suisse de nation, empoisonneur de profession et voleur par habitude », l'engage à prendre son repas dans la salle commune où se trouvent assemblées (( des figures extraordinaires ». Grammont remarque sur-le-champ un bonhomme grassouillet et rond comme une boule, qui porte une fraise avec un chapeau pointu haut d'une aune. On lui dit que ce bonhomme est un maquignon de Bâle, riche et gros joueur; et il médite de lui gagner une centaine de pistoles. La conversation s'engage entre eux; le marchand bavarde, s'excuse à^ tout propos de « la liberté grande », perd les premières parties; puis, avec son air benêt, son parler humble, ne laisse pas de dévaliser le jeune homme qui croyait avoir aisément raison de lui, et qui a trouvé son maître. Le voilà tout déconcerté et fort en peine. Brinon fait de grands signes de croix, lève les bras au ciel et répète d'une voix dolente : ce Que dira madame? » Par bonheur, le prudent écuyer, qui tient de

Sancho, a conservé un en-cas de cinquante louis qui permet à Grammont de rejoindre l'armée au siège de Turin.

Beau, bien portant et gai, il est le roi de la tranchée. Il s'est lié avec un jeune homme de qualité, Matta, chez lequel il s'installe, et qui devient le compagnon de sa joyeuse existence. Ils font bourse commune, et donnent des soupers délicats, si délicats que la bourse se trouve bientôt vide. Matta se désespère; Grammont le rassure. Il lui raconte l'école qu'il a récemment faite à Lyon, lui prouve qu'il n'est pas un novice, et qu'il saurait au besoin corriger au jeu les injustices de la fortune. Puisqu'il a été la dupe d'un lourdaud, pourquoi ne ferait- il pas des dupes à son tour? Il propose d'inviter le comte de Gameran, de jouer avec lui et de le dépouiller au quinze. Le convive volé s'avisera peut-être de se fâcher, d'appeler ses gens? Quelques soldats de la compagnie que Matta commande, seront là, embusqués derrière le logis, prêts à mettre le holà. Le comte tombe en un vrai guetapens. Tout s'y passe le mieux du monde. Matta boit cinq ou six grands coups « pour étouffer un reste de délicatesse qui l'inquiétait ». Quant à Grammont, il n'éprouve nul malaise : il cause, il badine, il rit. C'est lui qui tient les cartes et il s'acquitte avec une aisance parfaite de son rôle de tricheur. Il gagne à Gameran tout l'or que celui-ci avait apporté; il lui gagne encore quinze cents

pistoles sur parole, mais montre tant d'esprit, tant de bonne grâce, que le comte se retire volé et content.

Les deux compères se trouvent plus riches que jamais. Du moins, Grammont n'est point un voleur vulgaire. Il reste trop gentilhomme pour ne point mépriser l'argent. Il a trompé parce que tromper l'amuse. La somme qu'il a malhonnêtement acquise, lui sert à faire le généreux, à venir en aide à tous les malheureux qu'il rencontre, officiers ruinés, soldats blessés. Son logis, qui était un tripot, se transforme en un bureau de bienfaisance. Il se fait adorer de toute l'armée; il jouit du plaisir d'être charitable, après avoir goûté le plaisir d'être un adroit fripon. Pour apaiser un tardif remords, il associe Gameran à toutes ses fredaines, à toutes ses fêtes; il s'imagine qu'il est de la sorte quitte avec lui et qu'il lui fait « restitution ».

Le siège de Turin s'achève. Grammont part avec Matta en quête d'amoureuses aventures. A Turin, où les mœurs de France ont pénétré et où toutes les dames sont tenues d'avoir un chevalier servant, il devient celui de Mlle de Saint-Germain dont Hamilton a tracé, d'un crayon un peu sensuel, un souriant portrait : « Dans le premier printemps de son âge, elle avait les yeux petits, mais fort brillants et for éveillés. Ils étaient noirs comme ses cheveux Elle avait le teint vif et frais, quoiqu'il ne fût pas éclatant par sa blancheur. Elle avait les

bras bien formés, une beauté singulière dans le coude, qui ne lui servait pas de grand'chose; ses mains étaient passablement grandes; et la belle se consolait de ce que le temps de les avoir blanches n'était pas encore venu. Ses pieds n'étaient pas des plus petits, mais ils étaient bien tournés. Elle laissait aller cela tout comme il plaisait au Seigneur, sans employer l'art pour faire valoir ce qu'elle tenait de la nature; mais malgré cette nonchalance pour ses attraits, sa figure avait quelque chose de si piquant que le chevalier de Grammont s'y laissa prendre d'abord. Son esprit et son humeur étaient faits pour assortir le reste. Tout y était naturel, et tout en était agréable. C'était de l'enjouement, de la vivacité, de la complaisance et de la politesse. Tout cela coulait de source; point d'inégalité. »

Mais Gram.mont ne tarde guère à la délaisser. Une occasion de tromperie se présente; il ne la laisse pas échapper. Matta, qui faisait sa cour à la blonde Mme de Sénantes, s'y est si mal pris qu'il l'a froissée dès le premier abord. Grammont n'hésite pas à profiter de la maladresse de son ami, et à porter ses hommages, peu respectueux, à Mme de Sénantes, plus accessible que Mlle de Saint-Germain. Il n'entend point en rester aux préliminaires de l'amour dont se contentaient les héros de l'Astrée ou du Cyrus ; et Mme de Sénantes semble ellemême assez disposée à écourter les préambules.

Quelle joie pour lui, de berner à la fois M. de Sénantes et Matta , l'époux et l'ami, de faire coup double! Sa joie est d'autant plus vive qu'il ne peut triompher qu'à force d'invention et de diplomatie, qu'il lui faut, pour réussir, posséder le génie de l'intrigue; et il aime à prendre conscience de son génie. Il s'y prend si bien que M. de Sénantes et Matta sont, un beau soir, prisonniers chez eux, une sentinelle à la porte, tandis qu'il va lui-même recueillir « le prix de sa fidélité ».

Ainsi, il est le même en amour qu'au jeu : séduisant et déloyal. Hamilton avoue que « Grammont était plus heureux au jeu qu'en amour ». C'est qu'il y avait — nous l'avons vu, — en 1650, peu de femmes capables de faire cas d'un grand seigneur qui avait l'inconstance d'Hylas et les ruses de Scapin.

Revenu en France, il attache sa fortune à celle de Condé : il le suit sans scrupules dans ses écarts de frondeur. Puis, comme il n'y trouve pas son avantage, il le quitte et se réconcilie avec la cour. La politique, plus adroite qu'honnête, de Mazarin l'intéresse; Mazarin lui-même, souple et félin, lui inspire quelque sympathie. Ils s'entendent à merveille; ils jouent ensemble, et c'est à qui fera le mieux sauter la coupe; ils se volent à tour de rôle en s'admirant l'un l'autre. Envoyé au siège d'Arras, Grammont sait, tout en se battant bien, se faire adorer dans le camp espagnol que commande

Condé, comme dans le camp français que commande Turenne. Il avertit Condé de l'attaque qui doit avoir lieu; et après une indiscrétion fanfaronne, qui est en somme une trahison, il fait merveilles à l'heure du combat. Il donne des ordres, qu'il feint d'avoir reçus du général, et si à propos que Turenne l'en remercie. Il est chargé de porter à la cour la nouvelle d'une victoire qu'à vrai dire il a d'abord compromise, qu'il a rétablie ensuite. Les Gravattes l'aperçoivent : il veut fuir, son cheval s'embourbe. C'est encore à l'industrie de son esprit qu'il doit son salut; il y a de la fourberie jusque dans sa bravoure. Les cavaliers qui le poursuivent vont l'atteindre, le couchent en joue, lui crient de se rendre : il fait mine de se rendre, en eifet; il attend un peu, laisse à son cheval le temps de reprendre haleine , puis baisse la main , part comme un éclair.... Il évite quelques autres embuscades, et arrive auprès de la Reine qui l'embrasse. Mazarin, choqué de son air important, le reçoit assez mal ; Grammont tient tête à ses impertinences et fait si bien que le ministre, séduit à son tour, le garde à souper.

Une lacune interrompt ici les Mémoires, qui reprennent aux premières années du règne de

Louis XIV. Grammont a conquis la faveur du roi; son audace ne connaît plus de bornes. Il ose se poser en rival de son maître; il ose élever les yeux jusqu'à Mlle de la Mothe-Houdancourt dont le roi même est épris. Au lieu de s'elïacer, i) s'obstine dans une lutte si inégale. Cette fois, c'en est trop; il s'attire une éclatante disgrâce et se voit banni de la cour.

Il passe en Angleterre, auprès de Charles II. Les deux tiers des Mémoires forment une histoire amoureuse de la cour des Stuarts; l'auteur a conté, avec grâce, les aventures de Germain, de Buckingham, de milord Rochester et des favorites. Cette cour voluptueuse, qui voulait imiter celle de Versailles, n'en avait ni la solennité ni la décence; elle offrait le spectacle d'une corruption plus avancée et comme un avant-goût du règne de Louis XV. Grammont, autant par ses vices que par ses qualités, en devient le héros. Il est là dans le milieu qui lui convient. Ce roué de 1720 égaré dans le xvii^ siècle, se trouve chez lui à Londres. « Familier avec tout le monde », il plaît à ses hôtes « en s'accommodant à leurs coutumes, en mangeant de tout ». Il est tous les jours convié à quelque fête; il faut l'inviter huit ou dix jours d'avance, tant les salons se le disputent. Il donne lui-même à souper; il a pour convive un exilé comme lui, Saint-Évremond, qui lui prêche sa morale d'égoïste et de sceptique. Il

fait l'empressé auprès des plus grandes dames qu'il comble de cadeaux, « gants parfumés, miroirs de poche , étuis garnis , pâtes d'abricots , essences venues de Paris, etc. ». Enfin, il fait la connaissance de Mlle d'Hamilton.

Nous savons qu'il doit l'épouser un jour; nous nous attendons à rencontrer ici quelques traits d'une forte et sincère passion, d'une de ces passions qui saisissent parfois, aux approches de la quarantaine, les viveurs sur le retour, et leur refont une jeunesse de cœur. Mais non; il est incapable d'aimer. Il s'occupe de Mlle d'Hamilton parce qu'elle est jolie , et surtout parce qu'elle traîne à sa suite tout un cortège d'amoureux. Supplanter des rivaux, voilà pour lui la grande affaire. Il courtise celle dont il fera sa femme, du même air qu'il courtisait celles dont il a fait ses maîtresses. Son amour-propre est en jeu; il veut vaincre, dût-il payer sa victoire d'une signature au bas d'un contrat. Hamilton ne cherche point à nous donner le change là-dessus. Il sait que son beau-frère est un libertin ; il n'est pas homme, lui-même, à s'en fâcher. Il n'est pas plus capable de comprendre que Grammont d'éprouver un sérieux amour. Goûtez, je vous prie, les derniers mots du portrait de Mlle d'Hamilton : ce A son port, à toutes les grâces répandues sur sa personne entière, le chevalier de Grammont ne douta point qu'il n'y eût de quoi former des pré-

jugés avantageux sur tout le reste ». C'est de sa propre sœur qu'Hamilton parle sur ce ton. II aurait eu mauvaise grâce à s'étonner ensuite des légèretés de Grammont. Ils vivent, l'un et l'autre, en un pays et en un temps où l'esprit tient lieu de cœur et où le sentimentalisme a fait place à la sensualité.

A cette époque de la vie de Grammont appartient la fameuse histoire de son habit, de ce bel habit brodé qu'il attendait de Paris, qu'il devait mettre à un grand bal de cour, et que son valet Termes avait mission de lui rapporter.

« Le jour du bal venu, la cour, plus brillante que jamais, étala toute sa magnificence dans cette mascarade. Ceux qui la devaient composer étaient assemblés, à la réserve du chevalier de Grammont. On s'étonna qu'il arrivât des derniers dans cette occasion, lui dont l'empressement était si remarquable dans les plus frivoles : mais on s'étonna bien plus de le voir enfin paraître en habit de ville qui avait déjà paru. La chose était monstrueuse pour la conjoncture et nouvelle pour lui. Vainement portait-il le plus beau point, la perruque la plus vaste et la mieux poudrée qu'on pût voir. Son habit, d'ailleurs magnifique, ne convenait point à la fête. Le roi, qui s'en aperçut d'abord : « Chevalier de Grammont, lui dit-il, (c Termes n'est donc point arrivé? — Pardonnez- « moi. Sire, dit-il. Dieu merci! — Comment! Dieu

« merci ! dit le roi , lui serait-il arrivé quelque « chose par les chemins? — Sire, dit le chevalier « de Grammont, voici l'histoire de mon habit, et « de M. Termes, mon courrier. » A ces mots, le bal, tout prêt à commencer, fut suspendu. Tous ceux qui devaient danser faisaient un cercle autour du chevalier de Grammont. Il poursuivit ainsi son récit :

(( Il y a deux jours que ce coquin devrait être ici, suivant mes ordres et ses serments. On peut juger de mon impatience tout aujourd'hui, voyant qu'il n'arrivait pas. Enfin, après l'avoir bien maudit, il n'y a qu'une heure qu'il est arrivé, crotté depuis la tête jusqu'aux pieds, botté jusqu'à la ceinture, fait enfin comme un excommunié. « Eh ((bien! monsieur le faquin, lui dis-je, voilà de « vos façons de faire; vous vous faites attendre « jusqu'à l'extrémité, encore est-ce un miracle que « vous soyez arrivé. — Oui, mor..., dit-il, c'est un « miracle. Vous êtes toujours à gronder. Je vous (( ai fait faire le plus bel habit du monde, que (( monsieur le duc de Guise lui-même a pris la (( peine de commander. — Donne-le donc, bour- (( reau, lui dis-je. — Monsieur, dit-il, si je n'ai « mis douze brodeurs après, qui n'ont fait que « travailler jour et nuit, tenez-moi pour un infâme. (( Je ne les ai pas quittés d'un moment. — Et où (( est-il, dis-je, traître, qui ne fais que raisonner « dans le temps que je devrais être habillé? — Je

Le Breton. — Le roiuau au xva' siècle. 16

« l'avais, dit-il, empaqueté, serré, ployé, que toute « la pluie du monde n'en eût point approché. Me « voilà, poursuivit-il, à courir jour et nuit, con- (( naissant votre impatience, et qu'il ne faut pas « lanterner avec vous.... — Mais où est-il, m'écriai- « je, cet habit si bien empaqueté? — Péri, mon- « sieur, me dit-il enjoignant les mains! — Com- « ment! péri, lui dis-je en sursaut? — Oui, péri, (( perdu, abîmé. Que vous dirai-je de plus? — (( Quoi! le paquebot a fait naufrage? lui dis-je. — « Oh! vraiment, c'est bien pis, comme vous allez « voir, me répondit-il. J'étais à une demi-lieue de « Calais hier au matin, et je voulus prendre le « long de la mer pour faire plus de diligence; « mais, ma foi, l'on dit bien vrai, qu'il n'est rien (( tel que le grand chemin; car je donnai tout au « travers d'un sable mouvant , où j'enfonçai juste ques au menton. — Un sable mouvant près de « Calais? lui dis-je. — Oui, monsieur , me dit-il, « et si bien sable mouvant, que je me donne au « diable, si on me voyait autre chose que le haut « de la Léte, quand on m'en a tiré. Pour mon cheval, « il a fallu plus de quinze hommes pour l'en sor- «tir; mais pour mon porte-manteau, où malheu- (( reusement j'avais mis votre habit, jamais on no « l'a pu trouver. Il faut qu'il soit pour le moins « une lieue sous terre. »

« Voilà, Sire, poursuivit le chevalier de Gramniûiit, l'aventure et le récit que m'en a fait cet

honnête homme. Je l'aurais infailliblement tué, si je n'avais eu peur de faire attendre mademoiselle d'Hamilton, et si je n'avais été pressé de vous donner avis du sable mouvant, afin que vos courriers prennent soin de l'éviter. »

Une lettre, venue de France, sur ces entrefaites, donne à croire à Grammont que Louis XIV lui a pardonné et qu'il est temps de reparaître à Versailles. Mlle d'Hamilton, elle-même, l'engage à profiter d'un retour de la fortune. Il part, et son odyssée de Londres à Paris est assez plaisante. Il se trouve dans une auberge d'Abbeville en même temps que la noce d'un gentilhomme campagnard, noce qu'Hamilton a su peindre en maître. Nous voyons l'arrivée de ce cortège, précédé de violons et de hautbois, suivi de tous les « galopins » de la ville ; ces trois grands « corbillards » comblés de laquais grands comme des Suisses; ces livrées tranchantes, ce clinquant rouillé, ces passements ternis, ce taffetas rayé, ces « petits yeux » et ces « grosses gorges t> qui brillaient partout. Grammont retrouve son habit sur les épaules du marié qui l'avait acheté à l'infidèle Termes; mais il se contente de sourire, « ayant pour habitude de se laisser voler par ses domestiques ». Il accepte de

souper avec les mariés; et lorsqu'il se retire, toute la noce le reconduit. Étonnante noce qui évolue à la façon d'un chœur antique, va, vient, se lève et s'assied d'un seul mouvement, comme des soldats à la parade ou comme la noce du Chapeau de paille d'Italie.

A peine arrivé, Grammont s'aperçoit que la nouvelle de sa rentrée en grâce était au moins prématurée. Le roi lui ordonne de reprendre le chemin de l'exil. Grammont obtient seulement la permission de résider quelques jours à Vaugirard pour mettre ordre à ses affaires , trouve moyen d'accomplir là de nouvelles prouesses, de faire parler de lui, et s'en retourne à Londres.

Plus avide que jamais de plaisirs et d'excentricités, il monte en courses, parie aux combats de coqs, aux jeux de boule, et court les cabarets « où se vendent toutes sortes de liqueurs à l'anglaise )). Il s'y attable avec les Rouques, « gens qui portent toujours de l'argent pour offrir à ceux qui perdent au jeu,' moyennant une rétribution qui n'est rien pour les joueurs, et qui ne va qu a deux pour cent à payer le lendemain ». C'est parmi eux, parmi des usuriers et des ivrognes que Grammont s'en vient, en pourpoint brodé, la plume au feutre, souper dans la fumée des pipes et dans le bruit des voix avinées; c'est avec ces filous qu'il joue aux dés, et il gagne. Quel triomphe, et comme il s'en pare le lendemain de^'ant le roi

lui-même! « D'une bagatelle il a l'art de faire quelque chose », et ses récits amusent les plus dédaigneuses oreilles. Il est fier de son adresse qui lui a permis de duper les Rouques eux-mêmes ; il en est fier, comme ses ancêtres l'étaient de leur vaillance. Et à la cour de Charles II, ce Français exilé se trouve l'homme le plus « fashionnable » de toute l'Angleterre.

Enfin, il épouse Mlle d'Hamilton. « Ce fut, dit son biographe qui borne là son histoire, le prix d'une constance qu'il n'avait jamais connue devant et qu'il n'a jamais pratiquée depuis. »

Les Mémoires de Grammont ont survécu, ce me semble, pour deux raisons. La première, c'est qu'ils sont écrits dans ce français irréprochable, aisé, naturellement correct, que parlaient, qu'écrivaient tous les gens bien nés de l'époque. La seconde, c'est que Grammont a eu une nombreuse postérité.

L'ancienne France l'eût méprisé comme un fourbe. Il ferait bon relire, après l'œuvre d'Hamilton, le récit du Loyal serviteur. Loyal, Bavard ne l'était pas moins que son écuyer. Nous n'aurions guère à lui reprocher que l'innocent tour

joué à son oncle, l'abbé d'Esnay; encore est-ce Bellabre qui mène le petit complot, et, selon le mot de ce dernier, « ce qu'on desrobe à moynes est pain beneist ». En toute autre circonstance, quelle franchise, quelle simplesse, quelle ingénue bonté d'enfant, soit qu'il reçoive, les larmes aux yeux, les adieux de sa « bonne dame de mère », soit qu'il prenne sous sa protection ses jolies gardes-malades de Brescia.

Dans la première moitié du xviF siècle Grammont eût passé pour un homme de mauvaise compagnie. Il était si loin des Céladon et des Artamène ! Comparez aux douze lois de VAstrée le code de galanterie que lui dicte Mme de Sénantes :

Mettez-vous bien dans la mémoire Et retenez ces documents, Vous qui vous piquez de la gloire De réussir en faits galants Ou qui voulez le faire croire.

En équipage, en airs bruyants, En lieux communs, en faux serments, En habits, bijoux, dents d'ivoire, Mettez-vous bien.

Ayez pour plaire aux vieux parents Toujours en main nouvelle histoire, Pour les valets force présents :

Mais, eût-il l'humeur sombre et noire, Avec l'époux, malgré ses dents, Mettez-vous bien.

Feindre, voilà la devise de toute sa vie. C'est que les années ont passé. A mesure que nous avançons vers la fin du siècle, nous sentons, à

d'imperceptibles indices, que les mœurs se gâtent et que le sens moral dévie. La corruption n'éclate pas encore; mais elle s'infiltre peu à peu dans les cœurs. Les « honnêtes gens » font place aux intrigants qui vont à leur tour faire place aux chevaliers d'industrie; c'est le résultat de l'enseignement des casuistes et de la vie de cour. La vie de courl Quel dissolvant comparable à celui-là? Nous parlons aujourd'hui avec amertume de la « lutte pour la vie » qui nous emporte et nous rend ou vils ou cruels. Quand donc a-t-elle été aussi ardente que sous l'ancien régime? A vrai dire, au lieu de s'étendre à toute la nation, elle se limitait au château de Versailles; et quel champ de bataille ouvert aux passions que cette antichambre du roi où était pour ainsi dire concentrée la vie de tout un siècle, où des centaines de créatures, avides et vaniteuses, se disputaient une faveur, un regard du maître? Que pouvait devenir le sentiment de l'honneur en une société où l'emploi de favorite était le plus envié, où le frère destinait sa sœur, le mari sa femme à l'alcôve royale, et où les brevets de colonel, les croix de Saint-Louis ne s'achetaient guère qu'au prix de quelque basse complaisance? L'honneur n'était plus que l'orgueil des rangs et des titres, ce misérable « honneur du monde », que Bossuet a si éloquemment et si inutilement flétin. La raison du plus fort l'emportait sur les droits du plus digne. Mais le

plus fort lui-même risquait d'être la dupe du plus fin, — et la nécessité de jouer au plus fin conduisait bien vite les gens de cour à piper les dés. Déjà Molière avait mis à la scène, dans le Bourgeois gentilhomme, ce Dorante, adroit, souple et faux, qui régale sa maîtresse aux frais de son rival, et joue avec tant de désinvolture son rôle de gentilhomme fripon. Dorante allait reparaître vingt fois dans le théâtre de Regnard et de Lesage, soit sous les traits d'un joueur, soit sous les traits d'un parasite ou d'un sigisbée.

Grammont est frère de Dorante. Il appartient à cette indécise période de transition où la noblesse française avait encore grand air, mais reniait tout bas ses antiques maximes et se faisait une morale commode ; où une vie d'oisiveté et de parade jetait le courtisan de Louis XIV en des embarras de finances, le réduisait aux expédients, aux fâcheux compromis, et préparait sa métamorphose en roué du Régent. Il s'est trouvé un peu en avance sur ses contemporains. Il avait le cynisme des vices dont ils étaient encore les Tartufe. Mais ils l'admiraient , et leur admiration prouve qu'ils ne valaient, au fond, guère mieux que lui. Son élégance et son esprit, son charme en un mot les rendait indulgents à ses indélicatesses et à ses fraudes. Ce joueur qui triche, ce soldat qui trahit, cet amoureux qui trompe, demeurait malgré tout, aux yeux d'une société

déjà pervertie, le type du galant homme, l'irrésistible séducteur. Ne s'appliquent-ils pas à lui, ces vers de Naynouna :

Que dis-je? tel qu'il est, le monde l'aime encore; Il n'a perdu chez lui ni ses biens, ni son rang; Devant Dieu, devant tous, il s'assied à son banc; Ce qu'il a fait de mal. personne ne l'ignore; On connaît son génie, on l'admire, on l'honore : Seulement, voyez-vous, cet homme, c'est don Juan.

Oui, don Juan, non pas le chercheur d'idéal que Musset a rêvé, mais Lovelace. En lui naissait le xviii" siècle, le siècle de l'immoralité séduisante et des perversités jolies. Si Grammont avait eu de son vivant peu d'émulés, il en eut d'innombrables après sa mort, quand Louis XIV, pauvre maître de vertu, mais savant maître de bienséances, ne fut plus là pour imposer le respect de l'étiquette et le souci du décorum; c'est après sa mort qu'il faut chercher des existences pareilles à la sienne, des œuvres pareilles à celle d'Hamilton, qui, publiée en 1711, trouva d'avides lecteurs. Le journal de sa vie peut servir de prologue aux Mémoires de Lauzun et de Tilly, aux aventures de Faublas et de Valmont.

Page 1