‹ Le roman au dix-septième siècleChapitre 6 sur 12 · L'ASTRÉE · texte numérisé non relu

L'ASTRÉE

dans leurs œuvres, la place que lui ont faite les modernes. La femme était traitée chez eux en inférieure, et les sentiments qu'elle inspirait ne semblaient pas d'ordre assez relevé pour que la Muse en eût grand souci. Il est vrai qu'à l'époque de la Renaissance elle était beaucoup plus mêlée à la vie sociale ; mais elle n'y avait encore que le rôle de femme galante. Au lieu de s'affiner à son contact, l'homme achevait de s'y corrompre; et s'il savait à l'occasion mourir pour elle, il ne savait point vivre à ses côtés.

Il semble qu'il y ait mille ans de Brantôme à Honoré d'Urfé. C'est, d'une part, l'amour insouciant , libertin , à fleur d'âme , qui suppose le mépris de la femme et n'est qu'une forme de la sensualité masculine : c'est, de l'autre, l'amour élégant et spiritualisé qui se fonde sur le respect de la femme et la divinise. Il devient un culte, une dévotion de l'homme aux pieds de la femme. La beauté semble désormais, selon une définition de VAstrée, « un rayon émané de Dieu, un reflel, de l'absolue beauté », comme la royauté semble un reflet de la puissance céleste; par droit divin, elle aussi, la femme est reine.

D'Urfé a opposé à dessein Hylas à Céladon. Hylas, l'inconstant Hylas, né sous le soleil de la Camargue, représente la rieuse et gaillarde génération dont le bon roi Henri demeure le type le plus expressif. A coup sûr, c'est une charmante

silhouette que celle de cet Hylas qui n'a pas plus de (( vingt ou vingt et un ans », et s'annonce toujours de loin par son rire ou sa chanson. Il va et vient, reparaît et disparaît au cours de l'interniinable récit, le front un peu chauve, la barbe rousse, le teint frais, l'œil vif, les lèvres épanouies, narguant la mélancolie des autres amoureux du Forez, et leur prêchant de son mieux l'inconstance. La sensibilité n'est pour lui que le droit de changer. Il est le mouvement perpétuel, en effet. Il ne peut tenir en place; et il faut qu'il s'q,muse. Il bâille , si la cérémonie célébrée par Adamas se prolonge- trop : il ose même parodier les lois d'amour inscrites à l'entrée du temple de verdure que Céladon a élevé à sa bergère. Avec sa fraise, ses moustaches relevées, sa tête couverte de poudre de Chypre, libre de cœur, plus libre de langage, il fait dans le livre la figure que devaient faire dans la société nouvelle les derniers survivants du xvi^ siècle, tels que Bassompierre. Sa villanelle sonne comme un refrain de Marot à travers la solennité du grand siècle :

VILLANELLE DE HYLAS sur son inconstance.

Jva belle qui m'arrestera, Beaucoup plus d'honneur en aura.

J'ayme à changer, c'est ma franchise, Et mon humeur m'y va portant :

l'astrêe. 21

Mais quoy, si je suis inconstant, Faut-il pourtant qu'on me méprise?

Tant s'en faut, qui m'arrestera Beaucoup plus d'honneur en aura.

Faire aymer une âme barbare, C'est signe de grande beauté, Et rendre mon cœur arresté.

C'est un effet encor plus rare.

Si bien que qui m'arrestera Beaucoup plus d'honneur en aura.

Arrester un fais immobile,- Qui ne le peut faire aisément?

Mais arrester un raouvehient.

C'est chose bien plus difficile.

C'est pourquoy qui m'arrestera Beaucoup plus d'honneur en aura.

Et pourquoy trouvez-vous estrange Que je change pour avoir mieux?

Il faudroit bien estre sans yeux, Qui ne voudroit ainsi le change.

Mais celle qui m'arrestera Beaucoup plus d'honneur en aura.

On dira bien que celte belle Qui rendra mon cœur arresté.

Surpassera toute beauté, Me rendant constant et fidelle.

Par ainsi qui m'arrestera Beaucoup plus d'honneur en aura.

Le Breton. — Le romaa au xvii" siècle.

Venez donques, chères maistresscs, Qui de beauté voulez le prix, Al rester mes légers esprits, Par des faveurs et des caresses.

Car celle qui m'arrestera, Beaucoup plus d'honneur en aura.

Mais Hylas est une exception dans VAstrée : il est le passé, l'ancienne France. Il ne sert qu'à mieux marquer le progrès accompli , le sérieux et la pureté des passions au milieu desquelles ii passe en chantant sa chanson.

Observez, au contraire, tel autre berger de VAstrée qu'il vous plaira. Vous le trouverez, sinon austère et triste, du moins grave et fidèle. Il a l'air de ne rien espérer, de ne rien attendre, que la permission de chérir humblement sa Philis ou son Aminthe. Il l'exalte, il la place sur une sorte de piédestal; il a foi en elle et n'admet pas qu'elle puisse avoir l'ombre d'une imperfection. Les moindres caprices de celle qu'il aime lui deviennent des arrêts souverains : si elle lui dit de ne point reparaître à sa vue « sans son commandement », il s'éloigne, il languit durant des mois, des années peut-être, plutôt que de désobéir aux ordres d'une si belle bouche. Il a toujours présents à l'esprit les préceptes de la loi qu'a promulguée Céladon :

Page 1