‹ Le roman au dix-septième siècleChapitre 5 sur 12 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

curiosité attendrie, avec laquelle nous évoquons la silhouette, en habits surannés, de nos grands-parents. Que l'école actuelle leur témoigne quelques égards, comrne à des ancêtres : ils ont été les Primitifs du roman moderne.

L'ASTREE

Honoré d'Urfé, marquis de Verrome, comte de Ghâteauneuf, baron de Château-Morand, chevalier de l'ordre de Savoie, était né à Marseille en 1568, puis avait été élevé dans le Forez. Il a trouvé des accents poétiques pour chanter le pays ce où passa sa jeunesse ». Au commencement du livre III de VAstrée, il s'adresse en ces termes à la « belle et agréable rivière de Lignon » :

« Quelque paiement que ma plume ayt pu te faire, j'advoue que je te suis encore redevable, pour tant de contentemens que j'ay reçeus le long de ton rivage, à l'ombre de tes arbres feuillus, et à

2 LE ROMAN AU DIX-SLr ^ xi:.i,xi:. cn:-,.i.c.

la fraîcheur de tes belles eaux, quand l'innocence de mon âge me laissoit jouir de moy mesme, et me permettoit de gouster en repos les bon-heurs et les félicitez que le Ciel d'une main libérale respandoit sur ce bienheureux pays que tu arroses de tes claires et vives ondes ».

Il appartenait à une famille très ancienne que ses admirateurs faisaient remonter jusqu'au règne de Théodoric. Il avait cinq frères et six sœurs. L'aîné de ses frères, marié à Diane de Château- Morand, divorça pour entrer dans les ordres, et Honoré épousa Diane. Elle était plus âgée que lui, et vivait entourée d'une meute de chiens. Il s'attacha au service du duc de Savoie, son parent, et passa près de lui les vingt-deux dernières années de sa vie. Il mourut en 1625 en faisant la guerre dans le Piémont. Il avait publié des Épitres morales et un petit poème intitulé Sireine; mais c'est VAstrée qui a fait vivre son nom jusqu'à nous.

Le titre complet de l'ouvrage est : VAstrée, où par plusieurs histoires et sous personnes de hergerh et d'autres sont déduits les divers effects de l'Honneste Amitié. La première partie a paru en 1607, la seconde en 1612, la troisième en 1619; les deux dernières n'ont été publiées qu'en 1(327, deux ans après la mort de l'auteur, par les soins de son secrétaire, Théodore Baro. Nous sommes un peu étonnés aujourd'hui que le public ne se

l'astrée. 3

soit pas désintéressé d'une publication ainsi traînée en longueur. 11 attendit avec patience de savoir si Céladon épouserait Astrée, de même que Montausier attendit quatorze ans le oui de Mlle de Rambouillet, La vie d'alors ne ressemblait pas à notre vie hâtive et fiévreuse. On était moins pressé d'arriver aux dénouements. Les romans de La Calprenède ont les uns dix, les autres douze volumes ; ceux de Mlle de Scudéry ne sont pas plus courts.

Le tome I de ÏAstrée est dédijé à Henri IV : (( Recevez cette œuvre, comme une œuvre de vos mains, car véritablement on vous en peut dire l'Autheur, puisque c'est un enfant que la paix a fait naistre, et que c'est à V. M. que toute l'Europe doit son repos et sa tranquillité ». Jolie dédicace, au reste, qui sent bien son gentilhomme, et que d'Urfé termine sur le vœu de servir un jour le roi d'une autre manière : « au prix de son sang et de sa vie ».

Le tome III est dédié à Louis XIII. Le quatrième, encore signé du nom d'Honoré d'Urfé, est dédié « à la Reyne Marie de Médicis, mère du Roy très chrestien, Louis le Juste », et, dans un Avertissement au lecteur, Baro explique pourquoi il s'est décidé à publier le manuscrit de son maître. Des suites apocryphes de V Astrée venaient d'être mises en vente ; il s'agissait de défendre l'honneur de l'écrivain en donnant au livre la conclusion

4 Le roman au DIX-âEPTiÊME SIÈCLE.

qu'il lui avait lui-même destinée. Toutefois le tome V ne porte que le nom de Baro, et si d'Urfé avait laissé quelques notes, au moins est-ce Baro qui les a rédigées.

Je l'ai là sous les yeux, cette Astrée qui compte 5500 pages, pauvres vieux bouquins tout iaunis qui ont sur leur couverture la poussière de deux siècles de dédain et d'oubli. Ils nous font à présent un peu pitié, avec leur frontispice qui représente à gauche un berger, houlette en main, besace à la ceinture, à droite une bergère, et en haut deux Amours fort laids, ayant deux petites ailes au dos, et versant l'un des flammes sur Céladon, l'autre des cœurs sur Astrée. Cette jeune femme décolletée, un collier de perles au cou, les cheveux tirés en arrière et frisés de chaque côté de la tête à la mode de l'hôtel de Rambouillet, c'est Astrée, ,Get homme, couronné de lauriers, la poitrine deminue, une peau de lion sur l'épaule, moustache retroussée et barbiche en pointe, c'est d'Urfé luimême. Qui dira jamais combien de rêveries se sont accoudées jadis sur ces gros livres, combien de jeunes cœurs en ont été enivrés? « La mémoire m'en est douce comme l'épanchement d'un parfum », écrivait l'évèque de Belley , l'auteur de Palombe ou la Femme honorable. Saint François de Sales partageait son enthousiasme . Bossuet emprunta à VAstrée des phrases de son panégyrique de saint Bernard, comme Corneille y avait

L ASTRÉË. 5

pris des vers du Cid. La Fontaine, qui l'avait lue (( étant petit garçon », la relisait « ayant la barbe grise ». Boileau lui-même en avouait le charme. Les frères Parfaict attestent que , durant une trentaine d'années, les auteurs dramatiques y puisèrent le sujet de presque toutes leurs pièces; et peut-être ne serait-il pas très malaisé de montrer qu'il y a encore du Céladon dans les jeunes premiers de Racine. Quant aux contemporains, selon le mot de l'un d'eux, VAstrée était a. leur bréviaire ». Ils se posaient des questions sur les épisodes ou la topographie du roman. Le Forez fut pour quelques-uns mi lieu de pèlerinage. En Allemagne, l'Académie des Vrais Amants comprenait quarante-huit princes ou princesses qui avaient pris le nom des héros de d'Urfé, et savaient les trois premières parties, c'est-à-dire 3 500 pages de prose, à peu près par cœur. Enfin, le Poussin reproduisit les plus beaux paysages du Lignon. Quelque ennuyeuse que nous puisse ê!:re aujourd'hui VAstrée, il faut respecter en elle une reine de la mode devenue toute vieille et ridée.

Le Breton. — Le rcman au xvii'" siècle.

LE ROMAN AU DlX-SEiTlEBIE SIECLE.

Si elle est fort longue à lire, elle n'est pas, en revanche, bien longue à résumer, à condition de supprimer les innombrables historiettes qui interrompent sans cesse l'action principale. L'auteur a essayé lui-même ce sommaire dans les trois premières pages de son oeuvre; mais il n'y a pas mieux réussi que Corneille essayant d'analyser sa Mélite. Le sommaire est si confus qu'il faut, pour s'y débrouiller, avoir déjà parcouru l'ouvrage. Il nous prouve, du moins, que, dès le premier jour, le plan définitif de VAstrée était conçu, arrêté dans la pensée de l'auteur.

La scène est dans le Forez, sur les bords du Lignon, au v° siècle. Le Forez a échappé, grâce à la protection de Diane, aux invasions, et se trouve peuplé de bergers. Ces bergers ne sont point des paysans grossiers; ils sont gens de grande naissance qui ont adopté les mœurs pastorales pour mener plus douce vie. Ils seraient, en elïet, heureux, si Vamour ne troublait leur repos : ils sont tous amoureux. Le pouvoir est aux mains des femmes ; la reine est Amasis, dont la cour est formée de jeunes fils et de jeunes filles des druides et des chevaliers.

Les deux héros sont Astrée et Céladon, une bergère et un berger : Céladon aime Astrée ; Astrée aime Céladon. Elle avait douze ans, lui quatorze,

LASTREE. 7

quand ils ont commencé de s'aimer. Ils se sont vus à une fête au temple de Vénus; on y célébrait un jugement de Paris où les bergères se décernaient entre elles le prix de beauté. Céladon s'est déguisé en bergère pour se rapprocher d'Astrée et s'est mêlé à la fête, au risque de sa vie. Après une séparation de trois ans, il lui est revenu fidèle. Mais leurs familles sont ennemies. Une ancienne rivalité d'amour a brouillé à jamais Alcippe , père de Céladon, avec Alcé, père d'Astrée; si bien que les deux jeunes gens sont obligés de cacher leur amour. Pour donner le change à leurs parents, Astrée a exigé de Céladon qu'il feignit d'aimer toutes les bergères. Puis elle s'est prise à son propre piège : en l'entendant réciter son rôle d'amoureux imaginaire auprès d'Amynthe, elle est devenue jalouse et le soupçonne d'infidélité. Les vers que Céladon adresse à Amynte sont pourtant si froids qu'ils devraient rassurer l'âme d'Astrée :

Je puis bien dire que nos cœurs Sont tous deux faits de roche dure, Le mien résistant aux rigueurs, Et le vostre, puisqu'il endure Les coups d'amour et de mes pleurs.

Mais considérant les douleurs Dont j'éternise ma souffrance.

Je dis en celte extrémité, Je suis un rocher en constance, Et vous Testes en cruauté.

Voici que, le matin où l'action commence, Céladon, la conscience tranquille et le cœur tout joyeux,

s'en vient, dès le lever du soleil, rêver à son «cher Astre » sur les bords du Lignon. Il attend Astrée qui ne tarde guère. Mais elle semble triste ; elle est suivie de son chien Mèlampe et de ses brebis qui ne sont, ce jour-là, ornées d'aucun ruban ; elle passe sans parler, et va s'asseoir plus loin, sur un vieux tronc d'arbre, le coude appuyé au genou, la joue sur la main. A son attitude désolée, Céladon devine son erreur. Astrée éclate, en effet, en reproches, l'accuse de trahison, et lui défend de jamais reparaître à sa vue sans son commandement. Désespéré, il veut la retenir. Elle s'en va, lui laissant entre les doigts un ruban de sa robe qu'il avait saisie. Alors, il s'attache le cher ruban au bras et se précipite dans le Lignon. Le courant l'emporte....

Astrée accourt, tombe évanouie et glisse à son tour dans l'eau. Des bergers surviennent qui la retirent du Lignon et la portent dans la cabane de sa cousine Philis, où elle recouvre ses sens pour fondre en larmes. A la nouvelle que Céladon a péri, les bergers s'assemblent sur la rive et cherchent son corps. Ils ne retrouvent que son chapeau, arrêté entre les branchages qui trempaient dans la rivière.

^ Cependant Céladon n'est pas mort. Le flot l'a jeté sur le bord opposé. Trois nymphes de la cour d'Amasis viennent à passer par là, en brodequins dorés jusqu'à mi-jambes, les cheveux épars.

l'astrée. 9

les bras parés de bracelets, la tête chargée de guirlandes de perles, le sein découvert, les manches retroussées, la robe relevée sur la hanche, les mains armées d'un arc d'ivoire. Un oracle avait prédit à l'une.d'elles qu'elle trouverait à cet endroit de la berge un mari. Elle n'y trouve qu'un naufragé, presque un noyé.

(( Il avoit encore les jambes en l'eau, le bras droit mollement étendu par-dessus la teste;... la bouche à demy entre-ouverte, et presque pleine de sablon degoutoit encore de tous costés : le visage en quelques lieux esgratigné et souillé, les yeux à moitié clos : et les cheveux, qu'il portoit assez longs, si mouillés que l'eau en couloit comme de deux sources le long de ses joues, dont la vive couleur estoit si effacée qu'un mort ne l'a point d'autre sorte : le milieu des reins estoit tellement avancé, qu'il sembloit rompu, et cela faisoit paroistre le ventre enflé, quoy que remply de tant d'eau qu'il le fust assez de luy-mesme. »

Au même moment, sur l'autre rive du Lignon, Astrée rouvrait les yeux. Elle raconte à tous l'infidélité dont elle croit Céladon coupable et qui a été cause de sa mort. Les bergers protestent, et Lycidas, frère de l'accusé, raconte que deux jours auparavant celui-ci écrivait encore des vers amoureux en l'honneur d' Astrée, sur l'écorce d'un arbre.

Je pourray bien dessus moy-mêsme Quoy que mon amour soit extresme,

Obtenir encore ce poinct De dire que je n'ayme point.

Mais feindre d'en aymer un'aulre, Et d'en adorer l'œil vainqueur, Comme en effet je say le vostre, Je n'en sçaurois avoir le cœur.

Et s'il le faut ou que je meure, Faites moy mourir de bonne heure.

Astrée commence à comprendre son injustice. Elle regarde le chapeau de Céladon, se souvenant que ce chapeau contient dans sa doublure une cachette et servait de boîte aux lettres à leur tendre correspondance. Elle y trouve un billet où Céladon se lamentait une ibis de plus d'être forcé de feindre et l'assurait de son amour. Alors, elle est au désespoir d'avoir causé la perte d'un si parfait amant ; ce ne sont plus que « ruisseaux de larmes, cent pitoyables hélas! interrompant le repos de son estomac ». A force de pleurer, elle s'endort,.., imprudent, contagieux exemple, auquel le lecteur serait tenté de céder. Il est vrai qu'Astrée a bien lieu de pleurer. Non seulement elle croit Céladon mort; mais, en outre, elle se trouve orpheline. Elle a perdu le même jour son père et sa mère : sa mère, de la peur éprouvée à la nouvelle qu' Astrée était tombée dans le Lignon ; son père, du chagrin d'être veuf.

De son côté, Céladon a une convalescence très douce, grâce aux bons soins de ses trois gardesmalades, les nymphes Silvie, Galathée et Léonide. Elles veillent auprès de lui; elles savent qui il

l'astrée. 11

est, et deux d'entre elles s'éprennent de lui. Céladon, prenant des mines intéressantes, les écoute raconter l'histoire d'Amasis : il leur explique à son tour ce qu'il sait des légendes locales; bref, le temps passe le plus agréablement du monde, en apparence. Au fond du cœur, le jeune berger reste inconsolable des rigueurs d'Astrée. Il résiste à toutes les coquetteries de Léonide et de Galathée. Dès qu'il est à peu près rétabli, il demande à s'en aller, comme jadis Ulysse chez Calypso. Galathée s'y oppose; et lui de s'évanouir deux ou trois fois entre les bras des nymphes. Elles se décident à c( consulter ». Léonide part à la recherche de son oncle, le vieux et vénérable druide, Adamas, qui connaît le moyen de guérir tous les maux et possède de vrais remèdes de bonne femme. Elle ne le trouve pas sans peine. En route, elle rencontre Astrée avec d'autres bergères, et s'attarde à causer, sans apprendre toutefois à Astrée que Céladon a survécu. Enfin elle ramène Adamas, et la première chose que Céladon lui demande, c'est la clé des champs. Adamas, qui voit sa nièce Léonide et Galathée amoureuses du berger, est tout disposé à favoriser l'évasion d'un si dangereux captif. Il imagine de le déguiser en nymphe pour qu'il puisse s'écliapper incognito ; et Céladon se sauve. Le voilà sur les bords du Lignon : il aperçoit sur l'autre rive la prairie où il allait, en compagnie d'Astrée, paître ses troupeaux. Il n'ose y

revenir : ne lui a-t-elle pas défendu de reparaître devant elle « sans son commandement ))? Il va un peu plus loin se loger dans une caverne et passe ses journées à soupirer des vers ou à graver sur l'écorce des arbres le chiffre d'Astrée mêlé au sien. Durant deux mois, il vit de la sorte, se nourrissant de cresson. Aussi dépérit-il beaucoup à ce régime d'ascète amoureux.

Un jour, à bout de résignation, il écrit quelques vers sur un papier au haut duquel il a mis cette dédicace : « A la plus belle et plus aimée bergère de l'univers » ; puis il met le papier entre les mains d'un berger endormi. Le berger montre le papier à Astrée, qui se sent toute troublée en croyant reconnaître l'écriture de Céladon. Elle veut aller au lieu où le berger a recueilli ce papier. Elle y trouve un temple de verdure avec des vers et une inscription : « à la Déesse Astrée ». La nuit vient; elle s'endort. Céladon, qui erre par là, dormant peu, l'aperçoit. Il s'approche sans bruit, effleure sa main d'un baiser, et dépose une lettre dans son sein. Astrée s'éveille; elle va le reconnaître. Par bonheur, le soleil l'éblouit, et au moment oîi elle veut lever la tête pour suivre des yeux l'indiscret, ses cheveux, pris dans les ronces, l'en empêchent. Elle s'obstine à croire Céladon mort; elle pense que c'est son âme qui vient ainsi rôder autour d'elle et, pour attester ses regrets, elle lui élève dans la forêt un tombeau vide. Céladon voit le

„'astrée. 13

tombeau; il est touché de cette preuve d'amour. Il voudrait bien parler, se montrer. Mais il ne peut enfreindre l'ordre d'Astrée. Le druide Adamas qui l'a pris en affection — peut-être avec le secret espoir de lui faire un jour épouser sa nièce Léonide — invente un expédient qui fait honneur à sa subtilité. Adamas est le premier des casuistes et Pascal aurait pu lui donner une petite place dans ses Provinciales. Il conseille à Céladon de prendre les habits et le nom de sa fille Alexis qui est en pension chez les druides; s'il s'appelle Alexis, il n'est plus Céladon : il pourra donc se présenter aux yeux d'Astrée sous ce costume sans lui désobéir. Le raisonnement est faible; mais

... la raison n'est pas ce qui règle l'amour.

Céladon, trop amoureux pour discuter un cas de conscience, se métamorphose. Par bonheur, il n'avait point encore de barbe, et il n'est bruit dans tout le pays que de la beauté de la jeune Alexis.

Astrée entend parler d'elle. On lui dit que la jeune druidesse ressemble à Céladon. Elle veut la voir; elle lui rend visite au temple de la Bonne Déesse, et dès la première entrevue elle éprouve pour elle une irrésistible sympathie. Ils s'en reviennent, avec toutes les bergères et Adamas, faire un sacrifice au hameau; et Céladon continue à profiter de son déguisement pour vivre dans l'intimité

de sa chère Astrée, dont il ne se sépare pas une minute.

Ici se termine la partie du récit publiée du vivant de l'auteur. Les deux derniers volumes dénouent toutes les intrigues entrelacées et emb.'ouillées jusque-là.

De graves événements ont éclaté à la cour. d'Amasis. Le gouverneur de la province, Polémas, n'ayant pu obtenir la main de Galathée, a pris les armes et mis le siège devant la ville de Marcilly . Adamas , homme de ressources , vrai Figaro de la religion druidique, organise la défense. Polémas, furieux, ordonne à ses soldats de s'emparer de la fille du druide; ils enlèvent Céladon, et Astrée qui porte les mêmes vêtements que lui, et les exposent tous deux aux traits des assiégés. Mais Sémire — qui a jadis causé toutes leurs infortunes en faisant croire à Astrée que Céladon était infidèle, — Sémire, revenu à des sentiments meilleurs, les délivre. Astrée retourne à Marcilly, et Céladon jette enfin sa jupe pour se battre en héros. Il est blessé; et la ville n'aurait plus qu'à se rendre, sans l'arrivée de Lindamor, le fiancé de Galathée, qui tue Polémas et met son armée en fuite.

C'est alors que Céladon croit pouvoir se montrer à Astrée. Hélas! elle le repousse, parce qu'il n'a pas attendu son ordre. Cette fois, il est décidé à se noyer pour de bon. Il se dirige vers la Fontaine

de Vérité. Cette fontaine, située dans le parc du palais d'Isaure, avait des propriétés miraculeuses : l'amant qui s'y regardait voyait dans l'eau l'image de celle qu'il aimait et à côté sa propre image, s'il était aimé; une autre image, si la traîtresse en aimait un autre. La fontaine était gardée par des lions et des licornes, prompts à dévorer les amants perfides. Céladon s'en approche, en compagnie de tous les personnages qui figurent dans le roman. A son aspect, les lions et les licornes, au lieu de se jeter sur lui, sont changés en statues. Adamas, qui a réponse à tout, déclare qu'un tel prodige est dû à la vertu des assistants, que tous les couples réunis là peuvent se mirer dans la Fontaine de Vérité, qu'il n'y a parmi eux ni un cœur faux, ni un cœur léger. Ils tentent l'épreuve; elle réussit, et le livre s'achève sur un mariage universel.

En dehors des aventures de Céladon et d'Astrée, le roman de d'Urfé renferme soixante-dix ou quatrevingts histoires dans=le goût espagnol, qui se greffent les unes sur les autres et forment de multiples intermèdes. A vrai dire, que le personnage en scène s'appelle Carilas, Alcippe, Calidon, Mélandre ou Bélinde, la donnée est toujours la même : berger ou chevalier, il est un amoureux qu'une

haine domestique ou une injuste méprise sépare de sa bien-aimée. De là, une série de courses, de chevauchées, de traversées, depuis Londres jusqu'à Byzance, des escalades de balcon, des travestissements, des tournois, jusqu'au jour où le héros ' et l'héroïne s'aperçoivent qu'ils s'aiment, qu'ils n'ont pas cessé de s'aimer. La fatigue de la lecture vient, en partie, de cette multitude de noms d'églogue qui se croisent; nous nous perdons au milieu des Gélidée, des Thamyre, des Lydias, des Célion, des Ligdamon et des Damon. C'est un peu le même embarras que nous éprouvons à lire les romans russes, où tous les noms, terminés en witch, se ressemblent et se brouillent dans notre tête.

Toutefois, si nombreuses que soient les historiettes, elles ne sont que l'accessoire du volumineux ouvrage, une distraction çà et là offerte à l'esprit. Pour une page de récit il y en a cinquante de dissertation amoureuse. Telle est, ce me semble, l'originalité, tel est l'intérêt documentaire de l'^strée.

Quelques critiques ont de nos jours vivement reproché à Honoré d'Urfé d'avoir peint sous de riantes couleurs la Gaule barbare du v^ siècle. Ce

l'astrée. 47

reproche l'eût, j'imagine, fort surpris. Ses lecteurs savaient bien qu'il s'agissait d'eux, d'eux seuls, en son œuvre ; leur erreur fut d'en fabriquer, malgré lui, des clés. Il n'avait point voulu faire le portrait de celui-ci ou de celui-là, mais peindre la vie sentimentale de son temps, formuler la nouvelle philosophie de l'amour que la vie de salon, en s'inaugurant, avait fait éclore.

Il a déclaré lui-même, aux premiers feuillets du troisième volume, qu'il avait mis dans son livre beaucoup de son propre cœur.

(c Je te voue et consacre, ô mon cher Lignon, toutes les douces pensées, tous les amoureux soupirs et tous les désirs plus ardents qui, durant une saison si heureuse, ont nourri mon âme de si doux entretiens qu'à jamais le souvenir en vivra dans mon cœur.... Je m'asseure que tu reconnoistras aisément qu'à ce coup je ne te donne n'y ne t'offre rien de nouveau et qui ne te soit desjà acquis, depuis la naissance de la passion que tu as vue commencer, augmenter et parvenir à sa perfection le long de ton agréable rivage, et que ces feux... sont les mesmes que la Beauté qui te rendoit tant estimé par dessus toutes les Rivières de l'Europe, fit naistre en moy durant le temps que je fréquentois tes bords, et que, libre de toute autre passion, toutes mes pensées commençoient et fmissoient en elle, et tous mes desseins, et tous mes désirs se limitoient à sa volonté. »

Il y a donc là l'écho d'une tendresse réelle. Certes, l'écho est bien voilé, la confession bien discrète. L'écrivain du xvii" siècle ne livre pas volontiers son moi au public, comme l'ont fait nos prosateurs et nos poètes depuis Chateaubriand. Ses passions revêtent la forme de quelque créature idéale, s'exhalent en une tragédie comme Polyeucte, en une comédie comme le Misanthrope, en un roman comme VAstrée. Mais, si nous savons lire entre les lignes, nous retrouvons l'humanité d'une certaine époque sous la figure poétique, un peu immatérielle , du personnage. Nous entendons le mari d'Armande Béjart se plaindre doucement, tristement par la bouche d'Alceste. De même, l'amour de Céladon pour sa bergère nous révèle la façon dont aima Honoré d'Urfé , dont aimaient les hommes d'il y a bientôt trois cents ans; façon qui était alors toute neuve et qui reste encore jolie, aimable au souvenir.

C'est un vieux dicton que « chacun aime comme il est ». L'amour, qui semble le sentiment humain par excellence, a bien varié à travers les âges. Chaque époque en a modifié l'expression, y a mis sa marque. Les anciens, Grecs ou Romains, étaient bien loin de lui donner, soit dans leur vie, soit

Page 1