‹ Le roman au dix-septième siècleChapitre 9 sur 12 · STANCES SUR LA MORT D'UNE BELLE · texte numérisé non relu

STANCES SUR LA MORT D'UNE BELLE

La beauté que la mort en cendre a fait résoudre La despouillant si tost de son humanité, Passa comme un esclair, et brusla comme un foudre, Tant elle eut peu de vie et beaucoup de beauté.

Ces yeux, jadis auteurs des douces entreprises, Des plus chères Amours, sont à jamais fermez, Beaux yeux qui furent pleins de tant de mignardises Qu'on ne les vit jamais sans qu'ils fussent aimés.

S'il est vray, la beauté d'entre nous est ravie; Amour pleure vaincu, qui fut toujours vainqueur; Et celle qui donnoit à mile cœurs la vie, Est morte, si ce n'est qu'elle vive en mon cœur.

Et quel bien désormais peut estre désirable, Puisque le plus parfait est le plus tost ravy? Et qu'ainsi que du corps l'ombre est inséparable. Il faut qu'un bien toujours soit d'un malheur suivy.

11 semble, ma Cléon, que vostre destinée Ayt dès son Orient vostre jour achevé.

Et que vostre beauté, morte aussi tost que née, Au lieu de son berceau son cercueil ait trouvé.

Non, vous ne mourez pas, mais c'est plus tost moy-mênie, Puisque vivant je fus de vous seule animé, Et, si l'Amant a vie en la chose qu'il ayme. Vous revivez en moy, m'ayant toujours aymé....

Ce style tout chargé de traits, d'antithèses, de mièvreries, ce style qui roucoule et fait la bouche en cœur, reste la grâce encore fraîche des œuvres de Voiture; il est la grâce aussi, la grâce durable, de VAstrée. Avec la douceur de ses mots, l'excès de ses politesses, il évoque un monde disparu. Tout y est un peu artificiel, je l'avoue; ces bergers enrubannés, qui ne s'abordent qu'avec des saluts et des révérences, seraient mieux à leur place dans un tableautin de Watteau que sur les bords du Lignon. C'est par là, pourtant, c'est par ce je ne sais quoi de factice que VAstrée se trouve être une peinture vraie. Tout était voulu aussi, coquettement apprêté, dans la vie de la Chambre bleue, dans cette école récemment ouverte d'exquise et délicate galanterie dont d'Urfé a rédigé le manuel.

D'Urfé avait eu bien des disciples. Le moins oublié est Gomberville, l'étonnant académicien qui voulait abolir le mot Car, et qui avait composé à quatorze ans un Éloge de la Vieillesse en cent dix quatrains ; il avait publié , pêle-mêle avec des traités philosophiques , des recueils de poésie et des ouvrages d'histoire, trois romans : la Caritie, Polexandre, la Cythérée.

A travers l'enthousiasme universel qu'avait provoqué VAstrée , sonne cependant un narquois éclat de rire. L'ironie ne meurt jamais en France. Un Gaulois avait survécu, un petit-neveu de Rabelais, un de ces incrédules qui se plaisent à narguer les préjugés et les engouements de la foule. Celui-là s'appelait Charles Sorel.

Charles Sorel, sieur de Souvigny, était né en 1602 et mourut en 1674. Son parent, Gliarles Ber-

nard, historiographe de France, atteint en 1635 d'une paralysie générale, lui légua sa charge, qui lui fut plus tard enlevée, et le manuscrit de divers travaux historiques qu'il acheva. Sorel n'avait d'autre passion que les lettres. Assez pauvre, surtout quand il eut perdu son emploi , il vécut modestement chez son beau-frère, substitut du procureur général. Il ne se maria pas. Il n'écrivit pas de dédicace. Sa vie resta indépendante. Le fameux et spirituel médecin, Guy Patin, était à peu près son seul ami, ou du moins son seul confident : « Il n'y a guère que moi, écrit-il, qui le fasse parler et avec qui il aime à s'entretenir ».

« C'est, dit-il en une autre lettre, un petit homme grasset, avec un grand nez aigu, qui regarde de près, âgé de cinquante-quatre ans, qui paraît fort mélancolique et ne l'est point.... Il a encore plus de vingt volumes à faire, et voudrait bien que cela fût fait avant que de mourir.... Il est fort délicat, et je l'ai vu souvent malade. Néanmoins, il vit commodément, parce qu'il est fort sobre. Il est homme de fort bon sens et taciturne, point bigot ni Mazarin. » Un homme qui regarde de près, voilà le mot caractéristique. On a plus d'une fois remarqué que les romanciers réalistes, ceux qui ont le plus minutieusement observé les choses et les gens, étaient presque tous des myopes, comme Sorel.

Nous trouvons, non plus son portrait, mais sa

caricature dans le Roman bourgeois . Furetière qui l'avait autrefois qualifié, en sa Nouvelle allégorique, d'auteur « d'excellents livres », le ridiculise sous le pseudonyme de Gharroselles : « Ce nez, qu'on pouvoit à bon droit appeler Son Éminence, et qui étoit toujours vêtu de rouge, avoit été fait en apparence pour un colosse; néanmoins, il avoit été donné à un homme de taille assez courte. Ce n'est pas que la nature eût rien fait perdre à ce petit homme ; car ce qu'elle lui avoit ôté en hauteur, elle le lui avoit rendu en grosseur.... Sa chevelure étoit la plus désagréable du monde.... Aussi ne se peignoit-il jamais qu'avec ses doigts, et dans toutes les compagnies c'étoit sa contenance ordinaire.... En général, il avoit une vraie mine de satyre.... Ses yeux, gros et bouffis, avoient quelque chose de plus que d'être à fleur de tête. Il y en a qui ont cru que, comme on se met sur des balcons en saillie hors des fenêtres pour découvrir de plus loin, ainsi la nature lui avoit mis des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses voisins. Jamais il n'y eut un homme plus médisant ni plus envieux. »

Voilà bien des malices, dont le témoignage de Gui Patin nous semble un juste correctif. Peutêtre, au fond, Furetière ne haïssait-il en Sorel qu'un rival de sa gloire ; leur œuvre, en effet, présente plus d'une analogie.

Parmi les nombreux ouvrages de Sorel, figurent

le Francion et le Berger extravagant. Ce dernier, signé du faux nom de La Lande, et imprimé de 1627 à 1628, est le manifeste d'une nouvelle école qui vient s'opposer à celle de d'Urfé. Le tiire exact est : le Berger extravagant, où parmy des Fantaisies amoureuses on void les impertinences des romanis et de la poésie. Sorel explique dans sa préface qu'il en veut à la poésie et aux romans de nous donner une idée fausse de la vie et en particulier de l'amour. A première vue, pourtant, son récit semble de tout point conforme à ceux des « conteurs de mensonges » qu'il déteste. Mais ne nous fions pas aux apparences : si les aventures de son berger sont les mêmes à peu près que celles d'un Céladon, Sorel procède de façon que le lecteur en sente cette fois le ridicule. Montrer toutes les déconvenues dont serait victime un homme assez fou pour prendre au pied de la lettre les fictions, les métaphores des romanciers à la mode, et pour se conduire dans la réalité comme leurs personnages , tel est son but ; c'est dire que le Berger extravagant a quelque rapport avec le Don Quichotte.

L'action se passe, non plus sur les bords du Lignonau temps de Mérovée, mais sur les bords

de la Seine, près de Saint-Cloud, en plein règne de Louis XIII. Aux premières pages, nous apercevons une douzaine de brebis galeuses, et un berger, aussi élégant que son troupeau est malpropre; un berger qui a « un chapeau de paille, un haut-dechausse de tabis blanc, des bas de soie gris de perle, des souliers blancs avec des nœuds de taffetas vert ». Il a, d'ailleurs, l'air un peu bête, le nez pointu et les yeux à demi retournés. Ce berger est un fou : c'est le berger extravagant, Lysis.

Un Parisien en promenade, Anselme, vient à passer par là et l'entend qui se lamente et invoque le nom de Charité. Anselme s'approche et le tait causer. Lysis confesse qu'il s'est fait berger par amour, dans l'espérance de se rapprocher de Charité rencontrée jadis à Paris et récemment établie à Saint-Cloud. Au reste, son vrai nom est Louis; le vrai nom de Charité est Catherine, elle est la servante d'Angélique. Lysis a fait l'anagramme de son nom pour lui en trouver un plus noble, et comme il veut aimer à la feçon des parfaits bergers, il passe ses journées à contempler tout ce qui lui vient de Charité : un œillet et un morceau de semelle, conservés en manière de reliques.

Mais voici venir son cousin Adrian qui lui sert de tuteur et qui est à sa recherche. Il apprend à Anselme que Lysis est fils d'un marchand de soie de la rue Saint-Denis ; qu'il a fait ses études au collège de Navarre, puis travaillé pour devenir

conseiller. L'écolier est entré dans une institution, comme il en existe encore de nos jours, « où un jeune homme apprend en un mois tout ce qu'il doit répondre à l'examen, comme un sansonnet apprend une chanson ». Hélas! il s'y est mis à lire les bergeries; il a vécu au milieu d'une compagnie où les garçons et les filles prenaient le nom des personnages de VAstrée; et sa tète s'est brouillée. Il s'est habillé en berger, ne sort plus qu'une houlette à la main, et imite les poses des comédiens qui jouent la Sylvanire de d'Urfé à l'hôtel de Bourgogne.

La vie de Lysis est, comme celle du héros de Cervantes, une continuelle et trompeuse hallucination. Tout concourt à augmenter sa folie. Anselme s'attache à ses pas pour s'égayer à ses dépens. Au lieu de le tirer de son erreur, il l'y affermit et s'en amuse ensuite avec quelques bons compagnons. Lysis interroge-t-il l'écho? Chose prodigieuse et bien faite pour troubler une pauvre cervelle, non seulement l'écho lui renvoie la fin de ses phrases, mais l'écho improvise des phrases entières, car l'écho est Anselme caché derrière un rocher :

ce Lysis poursuivant toujours son chemin arriva vers un costé de la montagne et se souvenant que dans les livres qu'il avoit leus, les Bergers interrogeaient l'Echo en de pareils lieux que cestui-cy, il fut d'avis de les imiter, et de consulter cet oracle qu'il croyoit aussi infaillible que celuy de Delphe.

Nymphe langoureuse, ce dit-il d'une voix éclatante, j'ay conté tantost mon tourment à tous ces déserts; l'as-tu bien ouy? — Et tout aussi tost il y eut un Echo qui respondit : Ouy. — Il fut si ravy d'entendre cette voix, qu'il continua ainsi de parler : Que feray-je pour alléger mon mal? Dy le moy, maintenant que je l'ay mis en évidence. — L'Echo respondit : Danse. — Chante donc, ou siffle, ou joue du tambour, si tu veux que je danse, reprit le Berger; mais ne raillons point, Nymphe ma mie. De quelle sorte faut-il que je prenne ma maîtresse pour faire que ma flame diminue? — Echo : Demy nue. — Je m'en vay donc la voir vistement, afin que mon mal trouve du secours. — Echo : Cours. — Adieu donc, ma fidelle, jusqu'au revoir; je m'en vais chercher Charité dans sa demeure. — Echo : Demeure. — Hé pourquoy? Tu dis que je m'en aille, et tu me promets de grans allegemens. — £"0/10 : Je mens. — Je pense que tu es folle ; tu m'as asseuré de mon bien par un propos asseye fréquent. — Echo : Quand? — Tout à cette heure, bouffonne; Tas-tu oublié, et ne crois-tu plus que le cœur de Charité et le mien doivent estre estreints d'un mesme chaisnon? — Echo : Non. — Ta. prophétie est fausse; ma maistresse te fera mentir, et se moquera de toy. — Echo : De toy. — De moy, je ne le pense pas; quoy! elle me mesprisera, que feray-je donc pour vaincre de si mauvaises humeurs? — Echo : Meurs. — Quel genre de mort choi-

Le Breton. — Le roman au xvn'' siècle. 4

siray-je, ne trouvant point de secour, si sa douceur lie me l'accorde? — Echo : La corde. — Hé! rigourause, tu te gausses, ou possible tu veux parler de la corde de l'Arc de Gupidon, qui m'envoyra une flesche qui ne me fera souffrir qu'une douce mort : n'est-ce pas là ta pensée? — Echo : Non, je dy un licol pour te pendre!

(( Cette réponse qui fut fort brusque surprit merveilleusement Lysis. Hé! quelle plaisante Echo est-ce icy? dit-il aussi tost : elle ne répette pas mes dernières syllabes, elle en dit d'autres!... »

Il devient de plus en plus fou. A l'hôtel, où l'a conduit Anselme, ayant appris que le rouge est la couleur de Charité, il ne veut manger de mets qui ne soient rouges, et se commande un dîner fait de saumons, écrevisses, betteraves, carottes, cerises ou pommes de Calville; si bien qu'un petit garçon de taverne, la serviette sur le bras, la calotte sur l'oreille, lui dit : « Monsieur, ne voulez-vous point aussi avoir le nez rouge? Nous avons céans de )jon . vin pour le peindre. » Sans se déconcerter, Lysis mange ses écrevisses, en ayant soin de laisser l'intérieur qui n'est pas rouge, et de ne manger que la carapace.

En se promenant dans la rue, il aperçoit Charité qui cause tendrement avec un paysan. Ce doit être un satyre ! Lysis lui saute à la gorge et reçoit une volée de coups de bâton. Anselme le console en lui donnant un portrait de Cha-

rite qu'il vient de faire à son intention. Ce portrait n'est pas un portrait ordinaire; il réalise toutes les hyperboles du style figuré. Le teint est blanc comme la neige; deux branches de corail s'étalent à l'ouverture de la bouche : à chaque joue, un lis et une rose sont croisés l'un sur l'autre; deux soleils remplacent les yeux; les sourcils sont deux arcs; et les cheveux pendent comme des lignes avec l'hameçon au bout, ce où il y avoit quantité de cœurs pris à l'amorce », Ivre de joie, Lysis veut à tout prix se rapprocher de sa bergère. Il escalade un balcon pour y placer une lettre d'amour : l'échelle tombe, il reçoit un pot à l'eau sur la tète, et se voit finalement arrêté pour tapage nocturne. En des marchands qui passent il croit voir des corsaires; il veut allumer une chandelle aux yeux de Charité, tant il y voit de flammes : il se persuade que le feu de ses yeux a brûlé le chapeau qu'il a sur la tête et qu'un laquais s'amu:se à roussir avec un miroir ardent. Puis, convaincu qu'il est lui-même et httéraleraent enflammé d amour, il se jette dans un bassin afin de s'éteindre. Au théâtre, il prend la pièce pour une réalité et fait rire toute la salle. Anselme remmène dans la Brie en lui disant qu il l'emmène dans le Forez.

Là, rencontre-t-il un ermite? c'est un druide. Une fille, nommée Synope? c'est une nymphe des eaux. Un jour, il s'estime métamorphosé en femme

et met une jupe; un autre jour, étant tombé dans le creux d'un saule, il se déclare changé en arbre, comme un héros d'Ovide.

{( Hircan allant tout doucement par-derrière le Berger pour luy faire peur, luy voulut faire tourner son chapeau, mais il luy donna une telle secousse, qu'il l'envoya contre les branches d'un saule qui estoit tout contre, où il s'arresta. Lysis s'estant retourné voulut ravoir son chapeau; de mauvaise fortune, Clarimond et Hircan n'avoient point de baston pour luy servir à l'abattre, et Garmelin avoit emporté sa houlette pour mener le troupeau. Le saule estoit fort haut; néantmoins il y monta bien en mettant son pied sur des ouvertures que la pourriture y avoit faites : mais comme il allongeoit le bras pour atteindre à son chapeau, il glissa tout d'un coup et tomba dedans le creux de l'arbre, que la vieillesse avait si bien rongé, qu'il y avoit place pour un homme. On ne lui voyoit plus que la teste et les bras qu'il estendit d'un costé et d'autre pour empoigner deux grosses branches, et estant en cette posture il commença à s'escrier ainsi : « Il n'y faut plus Songer, Clarimond; la chose est faite; en vain vous délibérerez de quelle sorte je seray métamorphosé. Mon destin a voulu que je fusse changé en arbre. Ha Dieu, je sens mes jambes qui s'allongent et se changeant en racine se prennent dedans la terre. Mes bras sont maintenant des branches, et mes doigts des rameaux. Je

voy desjà les feuilles qui en sortent. Mes os et ma chair se changent en bois et ma peau se durcit et se change en écorce. 0 anciens Amans qui avez été métamorphosés, je seray désormais de vostre nombre, et ma mémoire vivra éternellement avec la vostre dedans les ouvrages des Poètes. 0 vous chers amis qui estes icy, recevez mes derniers adieux : je ne suis plus au rang des hommes. »

En vain, ses chers amis le supplient de sortir de là; il répète qu'il est un arbre, un arbre sacré auquel il n'est pas permis de toucher, si ce n'est aux Dieux et à Charité : ce C'est principalement au service de cette belle que je suis voué. Qu'elle vienne graver ses chiffres dessus mon tronc; je le souffriray sans gémissement. » — Ils essayent d'employer la force; Lysis crie si haut que son chien Musidore en aboie; (( il se tint toujours si fort à l'arbre que l'on vti bien que l'on luy arrachéroit plustot les bras que de l'oster de là ». Ils allument alors un fagot au pied du saule; Lysis se laisse enfumer. « Clarimond, ayant appelle un Buscheron, luy dit qu'il coupast le saule.... Au premier coup de coignée, le Berger fit un cry que je croy que l'on pouvoit entendre de trois lieues à la ronde, et il parla ainsi après : « Ha! impie, que fay-tu? Je suis un arbre consacré à Diane. Jamais le fer ne m'avoit entamé. J'estois aussi vierge que ma déesse. Ne crains-tu point que la foudre ne t'accable? Laisse vivre un pauvre Berger sous cette

escorce. » Il faut lui donner à boire avec un entonnoir. Glarimond lui fait avaler de la même manière un potage à la citrouille, « et quand les soupes ne pou voient entrer, l'on les poussoit avec un baston, comme si l'on eust chargé une canonnière ». La nuit venue, il voit arriver trois hamadryades, qui sont tout simplement des servantes d'Anselme et qui le consolent. Mais il ne consent à redevenir homme et à quitter son arbre que sur l'ordre d'Anselme lui-même déguisé en magicien.

Il est entouré d'une dizaine de mauvais plaisants qui se costument en bergers pour lui plaire. Il a un valet, nommé Garmelin, qui joue un peu le rôle de Sancho : « Il avoit l'esprit fait d'une telle sorte qu'il sembloit n'estre venu au monde que pour faire rire les autres, et hormis dix ou douze sentences de lieux communs qu'il avoit apprises comme un oyseau en cage, il ne sçavoit rien que des plaisanteries rustiques ». — Garmelin, que la folie de- son maître a fini par gagner, se figure de son côté que sa bien -aimée, Lisette, a été transformée en rocher. Lysis en vient à penser que toutes les maisons sont des châteaux enchantés. Il procède à l'enlèvement d'un manche à balai surmonté d'un bonnet, dans lequel il reconnaît Charité. Tantôt il est empoisonné et fait le mort; tantôt un regard de son amante le ressuscite. Il plonge dans les rivières sous prétexte de rendre visite aux dieux marins.

Alors, Anselme et ses amis ont pitié de lui et veulent essayer de lui rendre la raison. Ils se repentent d'avoir si longtemps joué avec cette cervelle malade. Ils font venir le vieil ermite qui lui parle doucement. Puis, ils avouent à Lysis comment ils ont été les complices de ses infortunes, comment ils ont favorisé la perpétuelle méprise de ses yeux et de sa pensée.

Et Lysis quitte son habit de berger. Il le quitte à regret, comme ce pauvre fou dont Horace a conté l'histoire, que trois grains d'hellébore guérirent, et qui ne se consola plus de la perte de ses chimères. Il s'éveille, triste, de son long rêve. Il se marie, tandis que Garmelin épouse sa Lisette. Devenu sage, devenu vieux, il s'égare encore volontiers dans ces bois où il a goûté jadis la douceur d'un bonheur illusoire; il revient volontiers à ses moutons. Peut-être trouve-t-il qu'après tout la réalité ne vaut pas son ancien songe, son idéal si cruellement bafoué. Qui sait s'il ne vaudrait pas mieux, en effet, fermer les yeux et rêver, que les ouvrir et vivre?

Bien que le malentendu se prolonge outre mesure, et que nous ne puissions lire sans quelque malaise les écrits où une infirmité de la nature

humaine, fût-ce la monomanie d'un Lysis ou d'un Perrin Dandin, est impitoyablement gouaillée, l'œuvre de Sorel est toute pleine de verve. La langue en est franche; çà et là, un peu verte. Certains épisodes sont amusants, entre autres celui de Saint- Gloud, qui peut se résumer en peu de mots. Lysis a rencontré un berger, un vrai berger, celui-là ; il lui a annoncé que a Charité noieroit le monde dans les larmes et mettroit l'humanité en flammes ». Le paysan terrifié s'imagine que Charité est une sorcière et que le jour du jugement dernier approche. Il colporte la nouvelle et la panique est générale. Là-dessus, un orage éclate : c'est la prédiction qui s'accomplit! Les villageois perdent la tête. Un enfant monte sur un toit avec une grande jatte pour s'y embarquer quand l'eau du déluge envahira la maison. Un tison roule aux pieds d'une bonne vieille qui ne le voit pas, mais qui se sent brûlée : voilà l'embrasement prédit qui commence! Elle jette des cris, des cris tels que l'enfant tressaute et tombe avec sa jatte sur un tas de fumier. Les rustres se jugent perdus, et s'empressent de boire, avant de mourir, tout le vin qu'ils ont dans leurs caves.

Le Berger extravagant a la gaieté bouffonne d'une parodie. Est-il sûr, en revanche, que le trait n'y porte pas souvent à faux? Nous serions assez tentés de dire que de Lysis et de Sorel, le plus Don Quichotte n'est pas Lysis; que Sorel s'est singulière-

ment exagéré le danger de certaines lectures ; qu'il y a disproportion entre le ridicule qu'il attaque et les moyens qu'il y emploie, et que lancer deux in-octavo contre les jolies créatures fardées de la pastorale, autant vaudrait prendre un pavé pour écraser une petite mouche verte ou bleue.

Encore s'il se bornait à critiquer VAstrée et les imitations qui en avaient été faites ! Il suffirait de lui répondre que tout n'y était pas fictif, qu'elles représentaient, sous la mascarade idyllique, l'esprit et les mœurs d'un monde très réel, quoique différent du sien; après quoi, il n'y aurait qu'à le louer d'avoir le premier mis la bourgeoisie, à laquelle il appartenait, en garde contre cet esprit et ces moeurs dont elle n'avait que faire. Mais ce n'est pas seulement aux bergeries qu'il en a.

C'est au merveilleux, à la fantaisie, à l'imagination qu'il déclare la guerre. Les cinquante premières pages de son livre ne laissent là-dessus aucun doute. Il y juge les plus grands poètes, depuis ceux de la Grèce et de Rome, jusqu'au Tasse : il n'en est aucun qui trouve grâce devant lui. Il ne leur pardonne pas leurs inexactitudes, leurs anachronismes. a Ce sont les Troyens qui ont été vainqueurs », — et il en conclut que l'Iliade ne vaut rien. Il ne traite pas mieux V Enéide.

Il est assez piquant d'entendre, au sortir du Moyen Age qui avait tant aimé « l'enchanteur » Virgile, de la Renaissance qui s'était enivrée d'PIo-

mère, un lettré, presque un érudit, s'exprimer si librement sur leur compte, préludant, pour ainsi dire, dès le règne de Louis XIII, à la grande querelle des Anciens et des Modernes. A dire vrai, la huée gamine qu'il jette au milieu des Olympes et des cours d'amour, n'est pas restée sans écho; d'autres que l'auteur du Virgile travesti l'ont entendue, et Sorel n'est pas un enfant perdu dans le xvii'= siècle. Les maîtres du classicisme ont tous aimé, écouté la raison et subordonné l'inspiration à la recherche du vrai. Mais ils savaient qu'il est possible d'orner la vérité sans l'amoindrir et qu'il est bon de la rendre charmante aux yeux de l'homme ; qu'il est sage même d'y mêler un peu de rêve et de ne point nous ôter le plaisir de nous tromper quelquefois. En même temps que des observateurs et des philosophes, ils ont été des poètes et des artistes, sensibles aux belles légendes de l'antiquité.

Sorel est un esprit positif, et n'admet pas que nous puissions avoir l'humeur rêveuse. Il se croit un moraliste et ne se soucie que de nous enseigner la vie, même en ce qu'elle a d'humiliant et de bas. « J'ai fait, dit-il, des farces des anciennes fables des dieux. Mon livre est le tombeau des romans et des absurdités de la poésie. » Entendez par là qu'il y ensevelit ce qui est peut-être notre meilleure joie : nos illusions. Quand Lysis croit ^ oir des dieux ou des nymphes, l'auteur a soin de nous montrer la

duperie, nous fait toucher du doigt la fausse barbe des dieux et reconnaître quelques soubrettes sous le voile flottant des nymphes. Nous sommes, il est vrai, naturellement curieux d'apprendre le mot de toute énigme; mais n'est-il pas bon de ne point toujours le connaître? Faut-il remercier ceux qui nous expliquent toute chose et nous arrêtent à la plus belle page du volume, à la plus belle scène du drame pour nous dire : « Tout ceci n'est qu'artifice ; ne pleurez pas, vous seriez dupes »? Dupes? Eh! tant mieux! Tant mieux si nous pouvons, comme dit Molière, être « pris aux entrailles », oublier un instant que l'apparition d'Hamlet cache un comparse quelconque, que la statue est un marbre inanimé, que le tableau est fait d'un peu de couleur écrasée sur un morceau de toile. Heureux ceux-là qui croient!

Sorel parle au nom du sens commun qui a, en effet, ses droits. Mais nos cœurs ont, eux aussi, leurs droits et leurs besoins. L'âme a feim et soif comme le corps, et la mission de l'art est moins de former notre jugement que de rassasier nos désirs d'infini.

LA

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