‹ Le roman au dix-septième siècleChapitre 10 sur 12 · VRAIE HISTOIRE COMIQUE · texte numérisé non relu

VRAIE HISTOIRE COMIQUE

DE FRANGION

Avant de formuler sa théorie, Sorel l'avait déjà iiiise en œuvre dans le Francion qu'il fit paraître en 1622, sous le nom de Nicolas de Moulinet, sieur du Parc , gentilhomme lorrain. Il en a toujours désavoué la paternité, notamment dans sa Bibliothèque française . Le passage , assez entortillé , ferait croire que cette œuvre est le fruit d'une collaboration, et il semble, en effet, qu'il y ait deux esprits très divers dans le Francion, l'un jovial, libre à l'excès, l'autre un peu sermonneur et doctoral. Les chapitres les plus gaillards y ont une « moralité ». — Voilà, nous dit-il de temps à autre, ce que fit Francion; vous voyez qu'il en fut puni; gardez de l'imiter. — Le conseil est si tardif, si imprévu, qu'il nous touche peu. Que dirions-

nous de Scapin s'interrompantdebâtonner Géronte pour s'écrier : Vanitas vanitatum^ Ainsi procède l'auteur du Francion. Mais le même mélange de prédication et de bouffonnerie existe dans le Berger extravagant. Les deux livres sont bien de la même main. Le témoignage des contemporains , d'ailleurs, est unanime et formel.

Il est assez surprenant que Serai ait persisté à garder l'incognito. Le Francion^ traduit en allemand, en anglais, eut soixante éditions en France, soit à Paris, soit à Rouen, soit à Troyes; il s'était doublé dans l'intervalle et comptait finalement douze livres après n'en avoir compris que sept. Mais ce grand succès de librairie n'amena point Sorel à en revendiquer l'honneur. L'honneur , sans doute, ne lui paraissait point compenser les risques qu'il eût pu courir en signant de son nom une histoire comique qui était aussi une histoire vraie.

Vhistoire comique commence de la façon la plus folle. Elle nous mène en un château de Bourgogne qui appartient à un certain Valentin, mari de dame Laurette. Francion s'est déguisé en pèlerin pour parvenir jusqu'à Laurette, dont il est fort amoureux. Son habit lui a gagné le respect de

Valentin. Celui-ci, très vieux et très laid, voudrait embellir et rajeunir pour mieux plaire à sa femme; il a demandé une consultation au digne pèlerin. Le digne pèlerin lui ordonne de se plonger dans une grande cuve en prononçant deux ou trois phrases mystérieuses dont il lui communique le texte; et tandis que Valentin trempe dans sa cuve, en plein air, Francion essaye de se rapprocher de Laurette. Mais des voleurs ont envahi la maison, dont quelques-uns vêtus en femmes. Laurette prend l'un d'eux pour Francion ; Francion en prend un autre, qui s'est affublé d'une jupe, pour Laurette. La confusion devient vite indescriptible, et le malentendu entraîne de scabreuses conséquences. En fin de compte, quand le jour arrive, Valentin se trouve attaché à un arbre, deux des bandits sont ficelés aux barreaux d'une fenêtre, et Francion gît évanoui au fond de la cuve qu'il destinait à sa dupe. « Voilà, conclut le narrateur, comment ceux qui ont rinclination portée au mal ne réussissent jamais bien dans leurs desseins, et reçoivent le salaire tel qu'ils le méritent, w Amen ! Francion s'est blessé à la tête en tombant dans la cuve. Il reçoit les premiers soins en une hôtellerie voisine. Puis, apprenant que Valentin est en colère et a juré de se venger de lui, il décampe, couché sur une charrette. A la tombée de la nuit, il fait halte dans un petit village où il n'y a qu'une ntéchante auberge. L'auberge est déjà pleine de

voyageurs. Mais l'un d'entre eux, un gentilhomme, consent à partager sa chambre avec le nouveau venu, et après un bel assaut de politesses, après mille protestations courtoises, Francion accepte son hospitalité. Une fois au lit, il lui raconte ce qui vient de lui arriver et pour quelle raison il se trouve en Bourgogne. Il a rencontré Laurette à Paris, comme elle entrait chez un orfèvre; il l'a suivie, il s'est épris d'elle. Laurette ayant épousé Valentin et s'étant retirée avec lui en Bourgogne, Francion s'est hâté de la rejoindre , travesti en pèlerin de Notre-Dame de Montferrat.

Le gentilhomme a fréquenté jadis Francion et reconnaît son nom. Mais il garde l'incognito. Dans la chambre voisine se trouvait une vieille femme, nommée Agathe, qui connaît le nom de Laurette et qui a prêté l'oreille. Elle veut savoir quel est l'homme qui parle ainsi de Laurette, et lorsque tout dort dans la maison, elle survient à pas de loup, une chandelle à la main, curieuse de voir les traits de Francion. Il se réveille en sursaut, la chandelle s'éteint, et il s'ensuit dans les ténèbres une grande bataille à coups de poing, entre Francion qui croit à une attaque de voleurs, et la vieille qui se défend de son mieux. Par bonheur, le gentilhomme intervient et apaise les combattants.

La paix est faite, et Agathe raconte à son tour son histoire, puis l'histoire de Laurette. Laurette est

une enfant trouvée; Agathe l'a recueillie et s'est chargée de son éducation. Pauvre éducation, d'ailleurs; car Agathe est une parfaite coquine qui vit de ses vols et de ses ruses, associée à une bande de chenapans, grands détrousseurs de badauds parisiens. Elle promet à Francien de plaider la cause de son amour auprès de Laurette. Francion, un peu consolé, se résigne à prendre patience; il s'installe dans la maison du gentilhomme qui le traite de son mieux, et à qui il conte alors sa vie. Francion est fds d'un très noble châtelain de Bretagne, nommé La Porte. Il fut mis en nourrice chez une paysanne. « Il faut que je vous conte, en passant, une petite chose qui m'arriva après que je fus sevré : j'aimois tant la bouillie que l'on ne laissoit pas de m'en feiire encore tous les jours. Comme la servante tenoit le poêlon dessus le feu dedans ma chambre, pendant que j'étois encore couché, l'on l'appela de la cour : elle laissa son poêlon à l'âtre, et s'en alla voir ce qu'on lui vouloit. Tandis un maître singe, que nourrissoit secrètement depuis peu un de nos voisins , sortit de dessous un lit où il étoit caché, et ayant vu, pensez, autrefois donner de la bouillie aux enfants, il prit un peu de la mienne et m'en vint barbouiller tout le visage. Après , il vint m'apporter tous mes habits, et me les vêtit à la mode nouvelle, faisant entrer mes pieds dans les manches de ma cotte, et les bras dedans mes chausses : je crioi beau-

Le Breton. — Le roman au xva» siècle. 3

coup , à cause que cet animal si laid me faisoit peur : mais la servante, étant empêchée, ne se hâtoit point pour cela, d'autant que mon père et ma mère étoient à la messe. Enfin le singe, ayant accompli son bel ouvrage, sauta de la fenêtre sur un arbre, et de là s'en retourna chez lui. La servante, revenue peu après, et me trouvant en l'état où il m'avoit laissé, fit plus de cent fois le signe de la croix, en écarquillant les yeux et donnant des signes de son étonnement; elle me demanda, avec des caresses, qui m'avoit accommodé ainsi; et, parce que j'avois déjà ouï appeler du nom de diable quelque chose laide, je dis que c'étoit un petit garçon laid comme un diable; car je prenois le singe qui avoit une casaque verte, pour un garçon. Et j'étois bien en cela aussi raisonnable que ce Suisse qui, trouvant un singe sur la porte d'une taverne, lui avoit donné un teston à changer, et voyant qu'il ne le payoit qu'en grimaces , ne cessoit de lui dire : ce Parli, petite garçon, volevous pas me donner la monnoie de mon pièce? » Et c'est de là possible que vient le proverbe quand l'on dit que les grimaces , les gambades ou les moqueries sont monnoie de singe. Ce Suisse n'a pas été seul trompé. Un paysan, apportant un panier de poires à un seigneur, trouva deux gros singes sur la montée , qui se jetèrent sur son panier pour avoir du fruit. Ils avoient de belles casaques de toile d'or et la dague au côté, ce qui

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les rendoit vénérables, tellement que le paysan, fort respectueux, leur ôta courtoisement son chapeau; car il n'avoit jamais vu de tels animaux. Quand il eut fait son présent, le maître de la maison lui demanda pourquoi il ne lui avoit pas apporté un panier tout plein. « Il étoit tout plein, monsieur , dit le paysan , mais messieurs vos enfants m'en ont pris la moitié. » La rencontre étoit d'autant plus excellente, que ce seigneur étoit si laid qu'un rustique pouvoit bien penser que ces singes fussent de sa race. »

Dès qu'il fut en âge de travailler, il fut envoyé au collège de Lisieux, rue Saint-Étienne des Grès, à Paris. Il y lut les romans de chevalerie et devint très batailleur. Enfin, après de longues et tristes années, il sortit de sa geôle et fit son éducation de gentilhomme, c'est-à-dire qu'il apprit a à jouer du luth, à faire des armes et à danser ». Mais il était sans fortune ; son père venait de mourir, l'instituant légataire universel de ses dettes. Francien mena donc d'abord l'existence du gentilhomme pauvre, en un temps où l'habit faisait le moine, et où un manteau râpé ne pouvait obtenir que des mépris. Querellé à chaque pas , injurié des valets, éclaboussé par les carrosses, il essaya de se consoler avec la poésie. Il fréquenta la rue Saint-Jacques et les boutiques de libraires où les rimeurs à la mode se donnaient rendez-vous. Il acquit en leur compagnie assez de savoir-faire

pour rimer les vers d'un divertissement qui se dansait à la cour. Mais tant d'industrie et tant d'ingéniosité eussent été peine perdue, si sa famille n'avait pu enfin lui envoyer de quoi se vêtir. Dès lors, bien habillé, l'épée au côté. Francien était capable de faire son chemin. Cher aux uns, odieux aux autres, toujours prompt au madrigal comme au cartel, la patience courte et l'épée longue, il erra d'intrigue en intrigue sans jamais rien perdre de sa verve et de sa belle humeur entreprenante, jusqu'au jour où le hasard lui fit rencontrer Laurette.

Le récit de Francion à peine achevé, le gentilhomme se fait reconnaître de lui. Il est un ancien ami de sa jeunesse, et la principale cause de tous ses malheurs. C'est lui, c'est ce Raymond qui a jadis dépouillé Francion des quelques écus d'or péniblement amassés pour s'acheter des habits et faire figure à la cour, à l'époque où Francion quittait l'Université et entrait dans la vie. Raymond voudrait aujourd'hui racheter sa faute. Il organise des fêtes magnifiques en l'honneur de Francion, et il y invite Laurette. Mais déjà le cœur de Francion n'est plus à Laurette. Il s'est épris d'une Italienne, nommée Nais, dont il a vu le portrait chez Raymond. Ce portrait est l'œuvre du peintre Dorini. Et Francion part avec Dorini à la recherche de Nais. En route, il se fait passer pour un charlatan, s'égayant aux dépens de la sottise humaine.

consolant celui-ci, dupant celui-là.... Je renonce à conter après quelles péripéties , combien de coups d'épée donnés, de portes enfoncées, d'échelles de corde escaladées, combien de tromperies et d'artifices, il parvient à trouver Nais qu'il épouse.

Francien est un frère aîné de Gil Blas et de Figaro; un de ces spirituels aventuriers que le roman ou la comédie ont promenés par le monde, qui incarnent en eux les qualités de notre race, bon sens pratique, souplesse d'esprit, bravoure, malicieuse gaieté. Il est une figure aussi vivante que le héros de Lesage ou de Beaumarchais qui se sont, à coup sûr, souvenus de lui. Il est l'Ulysse moderne ; mais les obstacles qu'il rencontre et surmonte n'appartiennent plus à la mythologie, ne sont plus d'ordre surnaturel. Il n'a pas à braver les enchantements de Galypso ou de Gircé , les colères de Neptune ou de Polyphème : il tient tête à des ennemis plus redoutables, bretteurs, jeunes ou vieilles intrigantes, hommes de loi et pédants de l'Université.

Là est l'intérêt très vif du Francion, le premier des romans pris dans la réalité vulgaire et sans transposition de costume. A la suite du vagabond.

d'étape en étape , le conteur explore la vieille France. Les rivaux de Sorel n'en avaient noté qu'un seul aspect , visité qu'un très séduisant , mais très petit coin; ils nous mettaient sous les yeux la fine fleur de la société, les mœurs toutes nouvelles de ces salons qui étaient comme des serres de plantes rares. Mais la réforme intellectuelle et morale qui en avait si joliment purifié le langage et les manières, n'avait pas atteint le fond de la nation. Les peuples ne changent pas si vite ; l'influence des grands esprits ef des beaux livres n'agit que sur les délicats; derrière eux, il reste la foule, où les intérêts, les passions, la façon de sentir et de vivre ne se modifient qu'avec lenteur. C'est à cette foule demeurée gauloise , c'est aux roturiers, aux humbles, aux misérables même, que la curiosité, sans dédains ni préjugés, de Charles Sorel s'intéresse. Grâce à lui, toute une humanité morte ressuscite qu'il nous est rarement donné d'entrevoir à travers l'art aristocratique du xvii^ siècle. Les divers compartiments du tableau que contient la vraie histoire de Francien nous présentent tour à tour le peuple, les écoliers, les robins, les gens de lettres, et de bien étonnantes figures sortent de l'ombre.

Qui songeait alors à observer et à peindre les paysans? Dans la seconde moitié du siècle seulement, La Fontaine leur a consacré quelques-unes de ses fables, et Molière deux ou trois scènes de Don Juan et de Monsieur de Pourceaiignac où il s'amuse de leurs patois; enfin La Bruyère a écrit sa fameuse phrase : « L'on voit certains animaux farouches — des mâles et des femelles — répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine : et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manger le pain qu'ils ont semé. »

Beau cri de sombre pitié qui sonne étrangement au milieu des ballets de Versailles et des opéras de Lulli, que le xviii^ siècle a entendu, mais qui reste presque isolé au xyii^. Comment cette jolie chose qui est un marquis, ce parfait objet d'art, fait de satin, de velours et de dentelles, se plairait-il aux champs? Que deviendraient

ses grandes plumes, les boucles blondes de sa perruque, les flots de son rabat, ses canons empesés et ses rubans frais, au grand air de la plaine? Qu'irait-il faire là, lui qui ne traverse même pas la rue à pied, de peur « d'imprimer en boue », comme Mascarille, ses talons rouges de danseur de menuet? Ce serait encanailler sa pensée que de l'arrêter sur les hôtes d'une ferme ou d'une bassecour; et il s'en tient aux Tircis, aux Tityre que les écrivains en vogue lui montrent dans un coquet décor de ruisseaux murmurants, de gazons verts, d'allées soigneusement ratissées.

Molière et La Fontaine eux-mêmes n'ont pas, peut-être, attrapé aussi bien que Sorel la physionomie du vilain. Aux premières pages de son livre, devant le château où deux voleurs restent accrochés aux grilles d'une croisée, il a ameuté les gens du village. Ils se sont levés de bonne heure pour aller à la messe; car ils sont pieux, quoique volontiers goguenards. A la vue de ces hommes à demi nus, suspendus là-haut, ils éclatent de rire, d'un rire « qui leur fait joindre les mains, leur courbe le corps en cent postures, et les heurte les uns contre les autres ». Plus gaies encore, les commères, le verbe haut, la langue déliée. Vient aussi le curé, levé un peu plus tard que ses paroissiens. Ce sont tous les personnages de nos vieux fabliaux qui nous réapparaissent ; ils n'ont pas changé. Ils sont toujours moqueurs à,

la fois et naïfs, si superstitieux qu'ils croient voir partout le diable et ont grand'peur des sorciers ; mais ils cachent sous leur enveloppe de lourdauds un esprit fm qui saisit promptement les ridicules. L'impression que nous laissent les peintures champêtres de Sorel, est que La Bruyère a noirci à l'excès la sienne. L'entrain , la verve joviale éclatent ici à chaque page. Certaine description de noce villageoise serait amusante à comparer avec la célèbre description de Madame Bovary. Après le souper , les deux époux se mettent devant une table chargée d'un beau bassin de cuivre : « A chaque pièce que l'on leur apportoit comme offrande, ils faisoient une belle révérence pour remerciement, en penchant la tête de côté. La bourgeoise présenta une couple de fourchettes d'argent ; une certaine femme du village en présenta de fer; une autre, des pincettes et des tenailles. Il fut là avec son épouse un quart d'heure après qu'on lui eut fait tous les dons, pour attendre s'il n'y en avoit point encore à faire. S'étant retirés, ils comptèrent ce qu'ils avoient dépensé ; et voyant qu'ils perdoient beaucoup à leur noce , ils se mirent à pleurer. » Puis le seigneur du lieu accorde que toute la compagnie vienne danser au château, et les mariés marchent en tête, derrière le violon. Francion, qui s'est improvisé ménétrier, joue des gaillardes et des courantes. Tout autour de !a

table, sont les vieilles qui médisent de chacun, reprochant aux parents des mariés d'être avares, de n'avoir pris qu'un violon, et patati, et patata. « Quand je marioi ma grande fille Jacquette, disoit l'une, il y avoit tant de viande de reste que, le lendemain , il fallut prier notre curé de nous venir aider à la manger de peur qu'elle ne se gâtât. » De leur côté, les jeunes gens font des compliments à leur danseuse , en lui tirant la main : « Vous êtes la parle du pays en humidité et en doux maintien ». Puis ils dansent « en haussant les pieds, en démenant les bras et tout le corps de telle façon qu'il sembloit qu'ils fussent démoniaques ».

Tout le tableau n'est-il pas vrai, vrai de nos jours encore, car les types se conservent longtemps au village ? Ne sont-ils pas vrais , ces ménages où l'on s'aime tout en se donnant des soufflets? Ceux qui ont voulu récemment peindre la vie du laboureur, le dur combat de l'homme avec la terre, ont-ils vu plus juste que le vieux romancier?

L'image qu'il nous offre du bas peuple parisien est moins aimable. Nous y trouverions de quoi commenter et compléter la satire de Boileau sur

les embarras de Paris. Les voleurs forment de véritables corporations , qui ont un uniforme , manteaux rouges, collets bas, ou chapeaux à bords retroussés, ornés d'une plume; ils sont beaucoup mieux organisés que la police, et ils ont la complicité de la police, partageant leur proie avec le commissaire. Ils sont pour la plupart des valets qui ne veulent plus servir, des ouvriers qui refusent de travailler. Mais, s'il y a parmi eux des spadassins qui mettent leur rapière au service du mieux payant, il y a aussi des seigneurs que tente une vie de périls ou que la pauvreté pousse au vol, ayant soin toutefois de n'arrêter que les personnes de qualité pour gagner leur butin à la pointe de l'épée. Ceux-ci se nomment tire-soiœ; les autres , tire-laines ou plumets. Ils ont des sobriquets bizarres, comme nos rôdeurs de barrière : ils s'appellent Grisou ou Rouget. Des femmes vivent dans leur compagnie. Ainsi qu'aujourd'hui , l'armée du crime est composée de tous les naufragés de l'existence. Ils exploitent la race des badauds ; ils assemblent la foule sous un prétexte quelconque et se sauvent en volant les manteaux. Matlieur au niais, au a coquefredouille », qui tombe entre leurs mains! Les étrangers sont leurs ordinaires victimes : il y a dans le Francion une plaisante silhouette d'Anglais en détresse dont la bande a fait sa proie. Et dans ce monde des gueux, ce sont sans cesse des rixes où l'on s'égra-

tigne, où l'on se mord, d'où l'on sort « les yeux pochés au beurre noir, tout le reste du visage comme du taffetas de Chine, rouge, bleu et jaune ». Sorel a fouillé ces bas-fonds, et des vues, des portraits qu'il dessine à la plume, se dégage la vision d'un Paris oublié, d'un Paris à peine éclairé de quelques lanternes, sillonné de ruelles, hérissé de maisons qui surplombent la rue et dont le vaste porche peut abriter des embuscades; un Paris loqueteux, immoral, bruyant et remuant, qui ressemble un peu à une cour des Miracles, et où, malgré tout, circule la bonne humeur française, où il y a des flâneurs, des donneurs de sérénades, des marchands d'oubliés — des oublieux, — le corbillon au côté; et, au coin des ponts, des Savoyards qui chantent, des vielleux qui jouent de vieux airs.

Sorel a employé près de cent pages à relater les années que Francion, encore enfant, passe au collège de Lisieux. C'est beaucoup plus qu'un épisode amusant; c'est une protestation généreuse, un coup d'audace, un appel aux petites Écoles et à Rollin. Avant lui, Rabelais et Montaigne avaient porté les premiers coups à la vieille Université gothique qui, durant tout notre Moyen Age, forme

un État dans l'État, et dont les collèges, entourés de fossés, de murailles, semblaient des forteresses. Avec sa multitude de disciples, groupés en nations et en tribus, avec son titre de fille aînée de France, son blason — une main qui sort d'un nuage et tient un livre entouré de trois lis, — avec ses privilèges, ses fêtes, ses processions si longues que le recteur était aux Mathurins quand la tète de la colonne arrivait à Saint-Denis, elle était bien puissante; elle comprenait le « pays Latin », et elle avait toute liberté de déformer l'intelligence humaine. — Rabelais et Montaigne lui firent . bravement la guerre. L'un, avec sa verve aristophanesque, l'autre, avec sa fine ironie, ils tournèrent en dérision les « modalités, les entités, les quiddités, les hocceités, les ampliations, les réduplications, les exponibles et les insolubles » dont elle prétendait nourrir l'esprit de la jeunesse. Ils raillèrent les niaiseries de la scolastique; ils en maudirent aussi les brutalités, les lycées, comme celui de Montaigu où grandit Érasme, et d'où il ne rapporta, dit-il, que « des humeurs froides et des poux », où le corps de l'écolier végétait et souffrait autant que son âme.

A l'époque de Sorel, la situation ne s'était guère améliorée. En 1600, l'Université s'était trouvée très compromise ; les guerres de la Ligue et la concurrence des jésuites avaient fait le vide dans ses établissements. Henri IV lui avait donné de

nouveaux statuts; mais les règlements restaient rigoureux et les martinets infatigables : surtout, le latin demeurait la seule langue que l'écolier eût le droit d'employer. Le collège d'alors est comme une ville romaine qui se serait conservée sous la poussière des manuscrits , à la façon de Pompéi sous la cendre du Vésuve ; il est hanté de quasi-revenants qui vivent dans le passé et ne parlent que la langue du passé. Aristote , et quel Aristote ! y est toujours la base des études. Il faut arriver aux premières années du xviii« siècle, pour y sentir, dans le Traité des Études de Rollin, le tardif contre-coup des réformes de Port-Royal. Alors l'Université se rajeunit; alors disparut cet animal indecrotahile qu'évoque une jolie page du Francion.

« Il me demanda après si je sçavois bien la définition d'un pédant. « Oui-da, monsieur, lui réa pondis-je, est animal indecrotahile. — Vous avez « raison, certes, me dit-il; aussi ai-je ouï conter « que le recteur de l'Université avec les procureurs « de la nation et ses autres suppôts, allant à la « veille de la Chandeleur (suivant leur coutume) (( porter un cierge au roi défunt, l'on lui vint dire : « Sire, voilà votre fille l'Université qui s'en vient « vous faire la révérence. — Mon Dieu, ce dit-il, « que ma fille est crottée ! » Toutefois ils ne lais- « sèrent pas de s'approcher, et le recteur lui coma mença une harangue qu'il entendoit avec beau-

Cl coup d'impatience, parce qu'elle étoit pleine de « similitudes, pèchées dedans les Propriétés des « pierres de Pline, et d'exemples tirés des Hommes (( illustres de Plutarque; tellement que, comme il c( alloit commencer un discours qui sembloit être « bien long, et qu'il disoit : « Alexandre le Grand, « sire, allant à la conquête de l'Asie... », le roi lui « dit : « Ventre-saint-gris, il avort diné, celui-là, et « moi je n'ai pas diné ! » La harangue, qui alloit « encore durer une bonne heure, fut là tronquée « et accourcie. t>

Voilà le monde barbare que Sorel , devenu l'avocat de l'enfance, bafoue sans pitié; et comme il est romancier, en même temps que satirique, il le tait revivre à nos yeux avec ses bizarres habitants.

Il y a plaisir à voir le petit Francion en son collège. Il est si rare de rencontrer un enfant dans un livre du xvii^ siècle! Il regrette fort sa douce liberté perdue; il songe aux belles journées qu'il passait à cueillir du raisin et abattre les noix « sans craindre les messieurs », c'est-àdire les gardes champêtres. Une vie bien rude commence pour lui, une vie réglée au son de la cloche qui annonce la messe, les leçons, les repas. Et le voici en son costume d' « escholier » : toque plate, pourpoint toujours sans boutons, la robe toute délabrée, le collet noir et les souliers blancs. Sa mine change bien vite; la bonne grâce ingénue

6B LE romak au dix-septième siècle.

des douze ans s'en va; il reste à Francion un air défiant, humble et sournois de chien souvent battu. V Sa première torture est de ne plus parler français. Il ne doit converser, soit avec ses maîtres, soit avec ses condisciples qu'en latin, vrai latin de cuisine dont la Cérémonie du Malade imaginaire nous peut donner l'idée ; il lui faut apprendre en latin jusqu'aux règles de la grammaire française. En vain Rabelais avait écrit son piquant chapitre de l'écolier limousin et moqué les rhétoriqueurs. Seul, au xvii« siècle, l'élève des Petites Écoles était dispensé de ce jargon. Encore, si le supplice intellectuel de Francion se bornait là! Mais non ; autour de lui le savoir n'est que pédanterie. Il n'apprend qu'à composer des centons, à mettre Horace et Virgile en pièces dans ses vers; , il n'apprend que des étymologies, des étymologies comme celles qu'enseignait Ménage, dérivant haricot de faba. Sa philosophie se réduit à l'étude du syllogisme. Il en devait être de même en France jusqu'au jour où le public vit passer sur la scène le bonnet pointu et la robe grotesque de Marphurius et du docteur Pancrace.

« Nous nous demandions des questions l'un à l'autre : mais quelles questions pensez-vous? — Quelle est l'étymologie de Lunaf — et il falloit répondre que ce mot se dit : quasi luce lucens aliéna; — comme qui diroit, en françois, que chemise se dit quasi sur chair mise. N'est-ce pas

là une belle doctrine pour abreuver un jeune àne? Cependant nous passions les journées sur de semblables badineries, et celui qui répondoit le mieux là-dessus portoit la qualité de l'empereur.... Quelle vilenie de voir qu'il n'y a plus quasi que des barbares dans les Universités pour enseigner la jeunesse! Ne devroient-ils pas considérer qu'il faut de bonne heure apprendre aux enfants à inventer quelque chose d'eux-mêmes, non pas les renvoyer à des recueils, à quoi ils s'attendent, et s'engourdissent tandis? On ne sçait point de là ce que c'est que de pureté de langage, ni de belles dictions, ni de sentences, ni d'histoires citées bien à propos, ni de similitudes bien rapportées. Mon Dieu! que les pères sont trompés, pensant avoir donné leurs fils à des hommes qui les rempliront d'une bonne et profitable science ! Les précepteurs sont des gens qui viennent presque de la charrue à la chaire, et sont en peu de temps des cuistres , pendant lequel ils dérobent quelques heures de classe , qu'ils doivent au service de leur maître, pour étudier en passant. Tandis que leur morue est dessus le feu, ils consultent quelque peu leurs livres, et se font à la fin passer maîtres es arts; ils lisent seulement les commentaires et les scholiastes des auteurs, afin de les expliquer à leurs disciples, et leur donner des annotations là-dessus. Au reste, ils ne sçavent ce que c'est que de civilité, et faut avoir un bon naturel, et

Le Breton. — Le roman au xvii" siècle. 6

bien noble, pour n'être point corrompu, étant sous leur charge; car ils vous laissent accoutumer à toutes sortes de vicieuses habitudes sans vous en reprendre. »

De tels maîtres ne se contentent pas de déformer l'esprit, ils martyrisent le corps de l'écolier. Gomme Érasme et plus souvent que Montaigne, Francion a "entendu siffler les cruelles lanières. Lui aussi, il mange de ces œufs pourris, il boit de ce vin moisi dont Érasme avait gardé la nausée. Il est nourri de « regardeaux », c'est-à-dire que le repas se passe à se regarder l'un l'autre, ou à regarder manger les autres. Des devises dignes d'Harpagon — ne quid 7iimis! — sont inscrites sur la porte du réfectoire, et durant tout le déjeuner, tandis que le régent mange un chapon, il prononce, la bouche pleine, un discours, avec maintes citations, sur l'abstinence. « Il faut manger pour vivre, et non pas.... » Les punitions profitent à la caisse du collège : elles consistent souvent en privations de dîner. Il y a là, au collège de Lisieux, de «. petits Parisiens » délicats et frêles à qui un tel régime suffit. Mais les alfamés, et Francion est de ceux-là, se trouvent réduits aux expédients. Ils n'ont que la ressource d'acheter des oc bises », petits pains de deux liards que le boulanger apporte au sortir de la messe, — ou de réciter des vers au principal qui leur donne en remerciement quelques gâteaux.

Ainsi torturé , sans feu , presque sans pain , meurtri de coups, accablé d'injures... en latin, l'écolier devient un franc vaurien qui ne songe plus qu'à duper et voler autrui. Francion rêve tout le jour à quelque filouterie; il imagine d'ouvrir un pâté, offert à son maître, d'en enlever le contenu et d'y substituer un « chausse-pied ». Le maître a invité à déjeuner un vieux collègue renfrogné, son « compagnon de bouteille », et lui a promis de lui faire goûter d'un bon pâté de lièvre à charge d'apporter deux pintes de vin nouveau. Francion qui, en compagnie de ses camarades, a mangé le lièvre , assiste à l'ouverture du pâté. « Ses yeux ne pouvant pas discerner ce qui étoit dedans la croûte, le vieux pédant mit ses lunettes, et, voyant le chausse-pied au lieu d'un lièvre, il crut qu'Hortensius s'étoit voulu moquer de lui; c'est pourquoi, ne supportant pas volontiers un tel affront, il reprit sa quarte de vin sous sa robe de chambre et s'en alla en grommelant. » Et les écoliers de rire. Mais le châtiment ne se fait pas attendre : ils sont, le soir même, privés de souper.

Leur seule distraction, en une vie si misérable, ce sont les représentations tragiques.

Nous savons que les tragédies de Jodelle et de Garnier, à la fm du xvF siècle, étaient presque toutes jouées dans les collèges ; au temps de Louis XIII, l'Université n'avait point renoncé à ce divertissement qui était en faveur chez les Jésuites.

Francion joue un rôle : son maître tient lieu de régisseur, et apprend aux écoliers à tenir un mouchoir à la main pour se donner une contenance.

« Notre régent, avec toutes ses belles qualités, ne laissa pas de nous vouloir faire jouer des jeux en françois de sa façon, car il tranchoit également du poète.... Je voulus aussi être le dieu Apollon en une moralité latine qui se jouoit par intermèdes. Jamais vous ne vîtes rien de si mal ordonné que notre théâtre. Pour représenter une fontaine, on avoit mis celle de la cuisine, sans la cacher de toile ni de branche, et l'on avoit attaché les arbres au ciel parmi les nues. Nos habits étoient très mal assortis ; car il y avoit le sacrificateur d'un temple de païens, qui étoit vêtu, comme un prêtre chrétien, d'une aube blanche, et avoit par-dessus la chape dont l'on se servoit à dire la messe en notre chapelle. »

Ce régent, Hortensius, déguenillé, mal peigné, brutal et avare, est une inoubliable figure, .le ne sais si Tallemant a raison qui veut y reconnaître un malveillant portrait de Balzac. Hortensius ne ressemble guère au grand épistolier. Il est, dans notre littérature, deux cent cinquante ans avant la publication de Jacques Vingtras et du Petit Chose, le premier type du pion. A dire le vrai, beaucoup des traits dont Sorel a composé son personnage, appartiennent aux précepteurs de Gargantua; mais il y en a de nouveaux et la mise en

LA VRAIE HISTOIRE COMIQUE DE FRANCION. io

œuvre est des plus heureuses. Il était facile et tentant de pousser les choses au noir, Hortensius étant une sorte de bourreau. Sorel a mieux aimé rester un grand rieur; le chapitre qu'il lui consacre et qui a toute la portée d'un pamphlet, demeure un r;hapitre de roman joyeux.

Cet Hortensius, dont Francion ne peut fléchir les rigueurs qu'en lui ofl'rant des « landis », c'est-àdire quelques écus introduits dans un citron et présentés en un verre de cristal au mois de juillet, à l'époque de la foire du Landit, est amoureux. Il s'est échauffé à lire des romans de chevaleiie qu'il a soustraits à son élève ; et voici qu'une métamorphose s'accomplit en lui. Il change de linge, ô prodige, tous les quinze jours! Il retrousse sa moustache, il fait mettre des manches neuves à sa soutane, il achète un miroir de six sous, il s'adonise pour plaire à la fille de l'avocat qui est le correspondant de Francion. Les madrigaux qu'il adresse à la jeune Frémonde font penser aux compliments que Thomas Diafoirus, immortel modèle de galanterie universitaire, récite à sa future bellemère et à sa fiancée.

« La première fois qu'il vit sa maîtresse, il lui fit cette docte harangue : Gomme ainsi soit que vos attraits prodigieux aient dépréhendé mon esprit, qui avoit auparavant blasphémé contre les empanons des flèches de Cupidon, je dois non seulement implorer les autels de votre douceur, ains

encore essayer de transplanter cette incomparable influence du ciel, où séjourne votre divinité, en la terre caduque où m'attachent mes défauts. Partant, ne pouvant qu'injustement adresser mon cœur qu'à vous, dès l'instant que je devins merveilleusement amoureux de si amoureuses merveilles que vous êtes, je résolus de le faire sortir de sa place, et l'ofl'rir à vos pieds.... Maintenant, vous avez fait de si fortes, visibles et puissantes impressions sur mon âme, que jamais aucun imprimeur n'a mieux imprimé feuille que vous l'avez imprimée d'un caractère indélébile; et ma volonté, y recevant l'idole de vos monstrueuses beautés, y fait grandement les honneurs de la maison. »

Certes, l'esprit de Sorel n'est qu'une bien fruste ébauche de l'esprit de Molière. Il n'est cependant pas dépourvu d'agrément. Le banquet auquel Hortensius invite Frémonde, et où il mange, où il boit comme quatre « pour rentrer dans son argent », est une jolie scène de comédie. « Oh! qu'il faisoit bon le voir ronger artificieusement une cuisse de poulet, en tournant la tête du côté de Frémonde, et retournant les yeux sens dessus dessous pour lui jeter des regards amoureux ! » Il envoie chercher un vielleux, prend lui-même une viole, propose à ses convives de danser un ballet. En fin de compte, il se fait avocat pour plaire à la jeune fille qui persiste à lui rire au nez.

Aussi juste, aussi sensée est la satire qu'il nous a laissée du Palais. Là encore, il continue, mais avec plus de timidité, Rabelais, qui a fait la charge des juges en la personne de Bridoie, et des huissiers en la personne des Ghicanous; enfin, qui a décrit l'île des Chats fourrés dont Grippeminaud est archiduc. « Les chats-fourrés sont bestes moult horribles et espouvantables ; ils mangent les petits enfants et paissent sur des pierres de marbre (c'est la grande table du Palais),... ils portent pour leur symbole une gibecière ouverte. Ont aussi les gryphes tant fortes et acérées que rien ne leur eschappe, depuis qu'une fois l'ont mis entre leurs serres.... Ils grippent tout, dévorent tout, pendent, bruslent, escartelent, décapitent, meurtrissent, emprisonnent et ruinent sans discrétion du bien et du mal. Et le tout font avec souveraine et irréfragable autorité. » Grippeminaud a les mains pleines de sang, « les gryphes comme de harpye ». En un chapitre, Rabelais énumére tous les moyens de corruption, depuis l'or jusqu'aux mets délicats, qu'il fallait employer pour désarmer de tels monstres. Si bien que Jean des Entomeurs propose de tuer les bourreaux et de renverser les potences de l'infâme île de Condamnation.

Au temps de Sorel, la justice n'avait point cessé

d'être lente, corruptible, sanguinaire même, puisque le procès d'Urbain Grandier est postérieur de quinze ans au Francion. Mais il n'en a guère montré que la vénalité. Il conte l'histoire du père de Francion obligé d'offrir une pièce de satin au bailli pour gagner un procès qu'il perd tout de même. Il nous mène au Palais, parmi les juges « vêtus de longues robes noires à parements de velours et d'une soutane de satin » ; parmi les greffiers, « hommes qui jouent de la griffe ». Ce ne sont plus de puissantes allégories qu'il nous offre; ce sont les magistrats de son siècle, peints d'après nature. Le matin, ils se promènent dans les salles du Palais qu'ils emplissent de leur importance; il en coûterait cher à qui leur manquerait de respect. L'après-midi, ils mettent manteau de velours amarante, haut-de-chausses de velours assorti, pourpoint de satin blanc; ils ceignent l'épée et montent à cheval pour parader dans les rues de Paris, en quête d'une femme riche qu'ils puissent épouser. Ils sont devenus, en effet, de beaux partis et de grands peronnages, à dater du jour où ils ont acheté leur charge . (c Tellement, s'écrie Francion avec colère, que le plus abject du monde aura une telle qualité et se fera ainsi respecter, moyennant qu'il ait de l'argent! Ah! bon Dieu, quelle vilenie! Comment est-ce donc que l'on reconnoît maintenant la vertu? »

C'est peu, et c'est beaucoup. Qui osei-a, au

XVII® siècle, en dire plus que Sorel? Qui même en dira autant? Ce n'est point Racine dont la comédie est une aimable plaisanterie de salon. Molière luimême a manqué de courage. Il a flétri, en deux jolies tirades des Fourberies de Scapin, la procédure embrouillée et friponne. Mais de véritables crimes se commettaient alors au nom des lois. Celui qui avait démasqué Tartufe, aurait pu démasquer aussi le bourreau.

Ailleurs, Sorel nous conduit dans les librairies de la rue Saint-Jacques, où les auteurs se réunissent. Telle, la boutique de l'éditeur Lemerre aux beaux jours du Parnasse. Nous y voyons combien grande était la misère des hommes de lettres en ce brillant xvii" siècle qui semble avoir tant aimé, tant protégé les lettres. Ils se donnent rendez-vous chez quelque libraire, lui empruntent ses livres qu'ils ne rapportent pas, mais lui fournissent de la copie à imprimer et lui attirent un peu de renom. « Il y en avoit quelques-uns qui sortoient du collège, après y avoir été pédans; d'autres venoient de je ne sçais où, vêtus comme des cuistres, et, quelque temps après, trouvoient moyen de s'habiller en gentilhomme : mais ils retournoient incontinent à leur premier état, soit que leurs beaux vêtements eussent été empruntés ou

qu'ils les eussent revendus pour avoir de quoi vivre. Quelques-uns ne montoient ni ne descendoient, et ne paroissoient point plus en un jour qu'en l'autre; les uns vivoient de ce qu'on leur donnoit pour quelques copies, et les autres dépensoient le peu de bien qu'ils avoient, en attendant qu'ils eussent rencontré quelque seigneur qui les voulût prendre à son service, ou qui leur fit bailler pension du roi. »

L'écrivain, en effet, n'avait alofs d'autre ressource que les pensions ou les gratifications du roi, du ministre, des grands et des financiers. Il tendait humblement la main dans des dédicaces auxquelles la fierté de Corneille lui-même dut se soumettre. Une pièce ne rapportait bien souvent que quelques pistoles, et n'était éditée que deux ou trois ans après la représentation pour que les comédiens en pussent tirer plus de profit. Il n'y avait point de réclame, point de journaux. L'auteur en était réduit à chanter ses propres louanges à qui voulait bien l'entendre; tant pis pour ceux qui n'avaient point l'appui des salons ou de la cour! Le plus habile fut Chapelain qui sut mettre trente années à son épopée de la Pucelle, en parler beaucoup dans le grand monde, se faire une réputation de génie inédit et transformer ainsi en une sorte de rente viagère les deux mille livres que le duc de Longueville avait promis de lui servir chaque année jusqu'au jour de l'impression.

Sorel a bien spirituellement peint ces cercles littéraires, ces étroites coteries, où de médiocres plu mitifs échangent d'hyperboliques éloges sans parvenir à convaincre le public de leurs mérites. Ils se communiquent leurs vers ; ils se régalent de la lecture de leurs épîtres, et semblent sur le point de pâmer d'aise :

« On lut alors, non pas cette lettre, mais cette merveille, qui étoit la plus extravagante et la plus nn pertinente que l'on puisse trouver. Celui qui la lisoit, proféroit les mots avec un ton de comédie, et il sembloit qu'il mordit à la grappe. Les auditeurs étoient à l'entour, qui allongeoient un col de grue les uns par-dessus les autres; et à tous coups, avec une stupéfaction et un ravissement intrinsèque, rouloient les yeux en la tête comme un mouton qui est en colère; et le plus apparent d'eux, à chaque période, disoit d'un ton admiratif : que voilà qui est bien ! Aussitôt un autre redisoit la même parole, et puis un autre, jusques à moi, qui étois contraint de faire le même, autant par moquerie que par complaisance; si bien que, n'entendant presque dire autre chose que ces mots : que voilà qui est bien ! je m'imaginois être à cet écho de Gharenton qui répète sept fois ce que l'on a dit. Après cela, il y eut un poète qui récita de ses vers, et je pris beaucoup de plaisir à voir sa contenance; car à la fin de chaque stance, il tournoit ses yeux à la dérobée vers les assistans pour

connaître, par leur mine, quel jugement ils en faisoient en leur intérieur. »

Sorel a personnifié, pour ainsi dire, leur détresse en Musidore, qui représente, dit-on. Porchères l'Augier, logé dans une mansarde, se servant de ses jarretières pour accrocher son épée, et vivant aux gages des musiciens du Pont-Neuf qui payent six sous une chanson. Il n'a pour coiffure qu'un caleçon enroulé en turban, pour mobilier qu'une escabelle à trois pieds et un coffre à bois qui sert de table, de buffet, de siège; d'ailleurs, vaniteux comme s'il était le roi du monde.

Il ne serait pas bien malaisé de trouver des ressemblances entre de tels littérateurs et la bohème de Murger, voire même avec tel de nos poètes d'aujourd'hui. Le chapitre de Sorel — un des plus fins de son livre — prouve une fois de plus que les mœurs ne varient pas autant qu'il semble à première vue. L'homme de lettres était à peu près ce qu'il est resté de nos jours : capricieux, fantasque, parce qu'il vit d'une vie cérébrale et nerveuse; ami peu sûr, qu'un rien indispose; donneur de compliments hypocrites, qu'il tourne en raillerie, une fois que le visiteur s'est retiré; jaloux, défiant, et, par-dessus tout, malheureux. Son malheur est d'être un rêveur et de demander à la vie plus qu'elle ne peut donner. Du moins a-t-il en lui « quelque chose de meilleur que le vulgaire » : ce quelque chose qui le distingue, c'est sa sensibilité

vive. S'il faut peu de chose pour le blesser, il est prompt aussi à l'enthousiasme, et capable de généreux coups de cœur.

Nous voyons en ce cinquième livre du Francion^ défiler sous des pseudonymes Malherbe, Balzac, Racan, Théophile et combien d'autres! Nous y voyons quelle fièvre de réforme s'était emparée de tous les esprits. Cette réforme, à dire vrai, Sorel n'en a pas toujours compris la portée. Il n'approuve guère l'immense travail prosodique et grammatical qui s'accomplit sous la direction de Malherbe, et d'où va naître l'art classique. Il est de la vieille femille gauloise, comme Régnier qui disait avant lui :

... Leur savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement.

« Ils émurent de grosses disputes pour beaucoup de choses de néant, où ils s'attachoient et laissoient en arrière celles d'importance. Leurs contentions étoient s'il falloit dire : il eût été mieux, ou il eût mieux été; de sçavans hommes, ou des sçavans hommes ; s'il falloit mettre en rime main avec chemin, saint Cosme avec royaume, traits avec le mot près. »

Était-ce des discussions si stériles? Sorel raille ceux qui voulaient que l'on rimât pour les yeux comme pour les oreilles, qui proscrivaient les mots du vieux français, et retranchaient de l'ortho-

82 LE ROMAN Al) DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

graphe les lettres superflues. Mais ce sont ces patients travailleurs, ces disciples de Malherbe, ce sont les Gonrart, les Vaugelas, les Chapelain, et vingt grammairiens pédantesques, qui, à force d'exigences et de scrupules, ont façonné la langue parfaite du règne de Louis' XIV. Sorel a assisté à la période un peu ingrate de l'élaboration. De là sortit une génération de puristes, une génération qui savait écrire et causer, comme aucune autre ne l'a su depuis. Quarante ans plus tard, la langue française était à son point de perfection. Ce qui différencie alors l'œuvre d'un Quinault, d'un Pradon et d'un Racine, ce sont les qualités d'observation morale, c'est l'analyse plus ou moins pénétrante des sentiments : le style est à peu près le même, la versification quasi identique.

Tels sont les principaux croquis de Sorel. Il y a bien d'autres traits épars. Il nous a entr'ouverl des intérieurs bourgeois, montré les femmes qui vivent sur leur porte, commérant et se querellant, dépensières, envieuses du luxe des grandes dames, promptes à les singer, à courir les boutiques de drapier et d'orfèvre, à gourmander leurs maris s'ils se refusent à des fantaisies coûteuses; promptes, selon le mot de Sorel, a à faire le pot à deux anses »,

c'est-à-dire à mettre les poings sur les hanches et à crier comme des harengères. Le niari se résigne, se tait, prend son manteau et s'en va dîner hors de chez lui. Sorel nous a fait voir la ménagère aux prises avec ses domestiques ; car il y a en ce tempslà aussi une « question des domestiques ». Il nous l'a fait voir endimanchée, les cheveux bien tirés, une chaîne au cou, en robe de satin jaune un peu grasse, une robe « à l'ange », dont les manches larges s'arrêtent au coude, et dont le collet est très haut. Il l'a conduite à la promenade, ayant à, ses côtés la nourrice qui tient son enfant, et qui porte « un beau bavolet à queue de morue », tant il est vrai qu'il n'y a rien de nouveau sous notre soleil, même le bonnet à grands rubans des nourrices!

Ce qu'il y a de plus incomplet dans son œuvre, c'est la description de la vie de cour. Il n'a guère peint que le gentilhomme déclassé, le gentilhomme pauvre que son indigence expose à mille affronts, qui sert de risée aux laquais, et se voit repoussé même à l'église où l'inégalité des conditions s'affirme en ce temps-là comme partout; le gentilhomme sans véritable noblesse qui a peur de se battre, tout en essayant de passer pour un duelliste de profession. Ne jugeons pas d'après Sorel l'aristocratie qu'il n'avait point fréquentée; il n'en avait connu que le rebut, que les naufragés, gentilhommes devenus des brigands, grandes dames réduites à vivre d'intrigues, le demi-monde de 1620,

84 LE ROMAN AU DIX-SEPTIÈME SlÈCLli.

Au reste, son originalité vient précisément de ce qu'il ignorait la vie des « honnêtes gens » et avait observé de près les gens de moyenne ou de basse condition. Son Francion comble une lacune en évoquant, à côté du Louvre ou de l'Hôtel de Rambouillet, le tiers état laborieux, industrieux, opprimé, tourmenté par le collège, par le Palais, par la cour, mais gai, en dépit de tout, actif, ironique, comme s'il se souvenait de son passé et avait foi en son avenir.

Scarron appartient à la même familleJntelleÇ: \ tuelle que Sorel. S'il est plus célèbre, c'est surtout \ a^~^5ïûi^^^trde ses souffrances et de sa persistante gaieté qu'il le cbit; c'est aussi à son mariage. Il est resté pour nous le mari de sa veuve.

IljtaiUiéen 1610 ou 1611, d'un conseiller au Parlement qûTavâîrënviron vingt mille livres de rentes, et dont la famille, originaire d'Italie, était assez ancienne. La vie semblait lui sourire. Ni la santé, ni la fortune, ni les hautes protections ne lui manquaient. IMais son père se remaria, et sa belle-mère le fit exiler à quinze ans chez un parent qui habitait Charleville. 11 en sortit pour prendre le petit collet. Il n'avait point, d'ailleurs, prononcé de vœux, et c'est dans le salon de Majion Delorme qu'il apprit à connaîtr^,le.jnûnda. Il y rencontra

Le Breton. — Le roman au xvii» siècle. '

Saint-Évremont, Bacliaumûnt^.GhajDelJi!^ jtpusjhes «libertins » de l'époque. Il y aurait une curieuse étude à faire sur ce petit groupe d'hommes d'esprit, froidement épicuriens, malicieusement athées qui sont si peu de leur siècle, du dévot et orthodoxe XVII'' siècle, qui vécurent entre les jansénistes et les jésuites sans prendre parti, philosophes en avance de cent ans dont la raillerie un peu pincée semble annoncer Grimm et Galiani. C'est à leur école que Scarron commença à ne plus croire à rien, à tourner tout en dérision.

Tel il vécut jusqu'à vingt-quatre ans; puis il fit un voyage en Italie. Est-ce là qu'il contracta le germe de sa maladie, dont l'origine reste mystérieuse, sans doute parce qu'elle était inavouable? Quoi qu'il en soit, à dater de 1638^ son existence / ^' ne fut plus qu'une agonie, entrecoupée de bavardages qui savaient rester joyeux, et de travaux où l'esprit le plus sain se révèle. Personne n'a mieux supporté les douleurs du corps, plus tolérables à coup sûr que celles de l'âme, et néanmoins si lassantes, si décourageantes à la longue. — « Je ne hais personne, disait-il ; Dieu veuille qu'on me traite de même. Je suis bien aise quand j'ai de l'argent, et serais encore plus aise si j'avais la santé. Je me réjouis assez en compagnie; je suis assez content quand je suis seul. Je supporte mes maux assez patiemment. » Le portrait qu'il trace ainsi de luimême, ce portrait tout plein de ré&ignation, exempt

de révolte, d'amertume, ne fait-il pas plus d'honneur à la nature humaine que la prière extatique d'un Pascal offrant à Dieu ce qu'il souffre et se réjouissant de souffrir? La prière de Pascal est la généreuse folie du martyr et de l'ascète. Scarron n'avait point la consolation d'une foi exaltée qui anéantit la chair et en étouffe le cri : il n'est rien qu'un homme, soumis à la grande loi de la vie : à la nécessité du mal.

Il a dit ce que le mal avait fait de son corps : « J'ai trente-huit ans passés. ... Si je vais jusqu'à quarante, j'ajouterai bien des maux à ceux que j'ai déjà soufferts depuis huit ou neuf ans. J'ai eu la taille bien faite, quoique petite. La maladie l'a raccourcie d'un bon pied. Ma tête est un peu grosse pour ma taille. J'ai le visage assez plein, pour avoir le corps décharné. Des cheveux assez pour ne porter point perruque. J'en ai beaucoup de blancs.... J'ai la vue assez bonne, quoique les yeux assez gros. Je les ai bleus. J'en ai un plus foncé que l'autre, du côté où je penche la tête. J'ai le nez d'assez bonne prise. Mes dents, autrefois perles carrées, sont maintenant de couleurjleJiiiiSj et seront bientôt de couleur d'ardoise. J'en ai perdu une et demie du côté gauche, et deux et demie du côté droit, et deux un peu égrignées. Mes jambes et mes cuisses ont fait d'abord un angle obtus, et puis un angle égal, et enfin un aigu. Mes cuisses et mon corps en font un autre, et, ma tête se penchant sur mon estomac,

je ressemble pas mal à un Z. J'ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi bien que les bras. Enfin^je suis un__raçcourci de la misère humaine. »

Il avait, en outre, des embarras de fortune. Depuis la mort de son père, il était engagé en un procès avec sa belle-mère, « la plus plaidoyante personne du monde ». Comme il aimait à s'entourer de gais convives, il se trouvait obligé de soutenir un train de maison convenable. Son hôtel de la rue de la Tixeranderie, qu'il avait surnommé l'Hôtel de rimpécuniosité, était, au dire de Segrais, « fort prôprè~))7garni d'un ameublement de damas jaune « qui pouvait bien valoir cinq à six mille livres, avec ce qui l'accompagnait ». Il recevait là, tantôt couché comme une précieuse en son alcôve, tantôt dans un fauteuil ; et pour suffire aux frais de quotidiennes réceptions il lui fallait de l'argent. Il avait son marquisat Quinet, c'est-à-dire le produit de la vente de ses ouvrages, son canonicat du Mans, ses pensions; mais il n'aurait pu se tirer d'affaire sans ses dédicaces qui lui étaient en général bien payées. « Personne, dit Segrais, n'en a fait plus que lui. » Puis il s'ingéniait, se faisait spéculateur. Il entreprit un jour d'enrégimenter les commissionnaires.

Dans ce corps condamné à l'inaction, la pensée ne restait jamais en repos. Sans cesse des projets chimériques traversaient sa cervelle. Gomme les

gens qui ont un mauvais estomac rêvent de repas fabuleux, l'impotent, en ses longues heures d'immobilité, projetait de lointains voyages. Il songea presque sérieusement à partir pour l'Amérique, tt Ce qui avait donné lieu à Scarron, raconte Segrais, d'aller aux îles d'Amérique, c'était l'espérance d'y guérir ses infirmités.... A cette occasion, Scarron songeait à former une compagnie dont — voyant que j'étais plus sage qu'on n'a coutume de l'être à l'âge où j'étais alors (je n'avais que vingt-six ans) — il me proposait la direction .... » Il se mit en route, en effet, après avoir fait ses adieux à Paris, en octobre 1650.11 alla jusqu'à Tours, et revint le mois suivant.

La plus bizarre aventure de sa vie fut son mariage. L'abbé Giraud, le factotum de Ménage, lui amena un jour une jeune fille de quinze ans, en robe trop courte, laquelle se mit à pleurer d'aller en visite avec un si pauvre accoutrement : c'était Mlle Françoise d'Aubigné. Elle habitait, elle aussi, rue de la Tixeranderie, presque en face, chez une parente, Mme de Neuillant. Elle arrivait des îles, et avait reçu (comme plus tard la femme de Maurice de Guérin) le surnom de la ce Jeunelndienne»^ Petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, elle était belle et aussi réservée que le milieu nouveau où elle entrait, était cynique. Tout de suite sa grâce enchanta le pauvre Scarron : ce Je ne sais, lui écrivait-il, si je n'aurais point mieux fait de me

défier de vous la première fois que je vous vis. Je le devais faire, à en juger par l'événement; mais aussi quelle apparence y avait-il qu'une jeune fille dût troubler l'esprit d'un vieux garçon? La malepeste! que je vous aime et que c'est une sottise de vous aimer tant! Comment! vertu de ma vie, il me prend à tout moment l'envie d'aller en Poitou et par le froid qu'il fait ! Vous êtes aussi diablesse que vous êtes blanche! »

Singulier billet doux, où perce, ce me semble, sous les gros mots et les jurons, une tendresse dont il est honteux et qu'il n'ose pas s'avouer franchement à lui-même. Sa mère morte, Françoise d'Aubigné agréa la proposition de mariage que lui fit Scarron. Au jour du contrat, il déclara que sa femme apportait en dot quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, une paire de belles mains et beaucoup d'esprit. Quant à lui-même, il lui apportait, disait-il, l'immortalité : « Le nom des femmes de rois meurent avec elles, celui de la femme de Scarron vivra éternellement ». Il ne prévoyait guère que la femme de Scarron dût être aussi la femme d'un roi. La jeune femme répondit aux curieux « qu'elle aimait mieux épouser^carron que le couvent »; mot d'une si brutale ou si ingénue franchise qu'il étonne un peu sur les lèvres de cette grande comédienne.

Les anecdotiers ont prêté à Scarron bien des propos égrillards ou grossiers à l'occasion de ses

noces. Il est possible que même à cette heure-là il ait persisté dans son rôle d'impertinent et impitoyable bouffon. Permis à nous, toutefois, de supposer que son cœur n'était point d'accord avec son langage, que ce cœur douloureux, au fond très sensible, mais habitué à dissimuler ses émotions vraies, avait senti tout le charme de la belle, sage et calme jeune femme. Est-il vrai qu'il lui ait « appris beaucoup de sottises »? Je croirais plutôt qu'elle adoucit et purifia un peu l'âme de ce pitre moribond, lui faisant comprendre qu'il y a plus de joie réelle à respecter quelque chose ou quelqu'un qu'à tourner tout en moquerie, même son propre cœur. Le fait est que Mme Scarron transforma peu à peu le ton du logis, et le maître dr logis lui-même. L'honnêteté de sa parole, la décence de sa tenue effacèrent ce que le salon du poète avait gardé de trop libre et de trop gaulois. « Au bout de trois ans de mariage, dit Segrais, elle l'avait corrigé de bien des choses. » Le marquis de Beuvron ajoute : « Par ses manières honnêtes et modestes, elle inspirait tant de respect qu'aucun des jeunes gens qui l'environnaient n'osa jamais prononcer devant elle une parole à double entente )). Ces années-là doivent être comptées à l'illustre parvenue qui fut Mme de Maintenon. En répandant de la so rte.. autour d'elle l'influence de sa grâce et de sa pudeur, elle ne cédait qu'à l'instinct de son âme; nous ne pouvons la soupçonner

alors d'une hypocrisie, d'un calcul. Elle entra dans la maison de Scarron pour y porter un peu de paix et de vertu, et c'est chose touchante de voir les visiteurs ordinaires de l'hôtel d'Impécuniosité changer d'allure, baisser la voix, retenir leurs gestes, retenir leur langue, comme les chansons I et les gros mots d'une cour de détenus s'arrêtent à l'approche de la cornette blanche de la sœur, ir est très sûr que Scarron la consultait sur ses ouvrages, et tenait compte de ses critiques. La seconde partie du Roman comique porte l'empreinte d'un goût plus délicat; la plaisanterie s'y affine; Mme Scarron tenait peut-être la plume, tandis que Scarron dictait.

Enfin, la mort arriva. Loin de la saluer comme une délivrance, Scarron la vit venir avec angoisse. Il s'affligeait — et ceci prouve encore quelle place la jeune épouse, la douce garde-malade avait prise dans son cœur — d'abandonner sa femme « sans avoir assuré son sort ». — a Le seul regret, écrivait-il, c'est de ne pas laisser de bien à ma femme qui a tant de mérite et de qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer. » Voilà les citations qu'il faut opposer aux prétendues impertinences de Scarron sur le compte de Françoise d'Aubigné. Et vraiment, il y a de ces mots échappés à la plume ou aux lèvres du malheureux qui nous obligent bien à sentir les battements d'un cœur sous cette lamentable enveloppe, à rêver d'une

affection profonde, chaste, reconnaissante, à peine cachée derrière un effort d'ironie, d'une afîection allant de son lit de souffrance à sa très dévouée, très fine consolatrice. Il s'appliqua, toutefois, à mourir en riant comme il avait vécu ; il narguait même le râle, ce hoquet qui l'étouffait, et contre lequel il voulait « faire une belle satire ». A peine une parole mélancolique : « S'il y a un enfer, je n'ai plus à le redouter, l'ayant subi sur cette terre ». Mais l'épitaphe qu'il s'était composée est^ d'un accent inoubliable; c'est sa seule plainte, elle est bien pénétrante. Mort, il pouvait poser le masque, avouer tout ce qu'il avait silencieusement souffert.

Celui qui cy maintenant dort Fit plus de pitié que d'envie, Et souffrit mille fois la mort Avant que de perdre la vie.

Passant, ne fais ici de bruit, Garde bien que tu ne l'éveille; Car voici la première nuit Que le pauvre Scarron sommeille.

Il mourut en octobre 1660. « Il mourut, écrit Segrais, pendant que j'étais au voyage du roi pour son mariage, et je n'en avais rien su, La première chose que je fis à mon retour, ce fut de l'aller voir. Mais quand j'arrivai devant sa porte, je vis qu'on emportait de chez lui la chaise sur laquelle il était toujours assis, que l'on venait de vendre à son inventaire. Cette chaise était à bras, avec d'autres

bras de fer qui se tiraient en avant pour mettre devant lui une table sur laquelle il écrivait et mangeait. »

Le corps caricatural de Scarron est l'image visible de son talent. Il avait beaucoup produit : des comédies imitées de l'Espagne, dont la plus connue est Don Japhet d'Arménie; des chansons contre Mazarin ; le Virgile travesti, le Typhon ou la Gigamjtomachie, en cinq chants, etc. Tous ces écrits-là présentent le même caractère, appartiennent au genre burlesque. Il n'eût été que le Triboulet de la littérature monarchique, s'il n'avait publié son roman.

La Fronde littéraire que Sorel avait engagée contre l'école de .d'-Urfé, s'était continuée dans le Roman satyrique, de Lannel; dans le Chevalier hypocondriaque, de Du Verdier; dans le Gascon extravagant, de Glerville; dans le Page disgracié, de Tristan l'Hermite; dans V Histoire comique de la lune et du soleil, de Cyrano de Bergerac. Mais n'était-ce pas rompre d'une- façon^plus éclatante encore avec les peintres de la vie mondaine, que d'écrire un roman dont les personnages sont des comédiens?

Les comédiens d'aujourd'hui sont des bourgeois assez semblables aux autres; quelques-uns d'entre eux sont bacheliers, ont fait leur médecine ou leur droit. Ils sont bien rentes, décorés, propriétaires de jolis cottages à Boulogne ou à Passy, maires de petites communes de la banlieue. Quoiqu'il leur reste quelques gouttes de sang bohème dans les veines et que l'instinct du cabotinage se réveille de temps à autre en eux, ils ont la considération du public et se prennent surtout très au sérieux eux-mêmes. Au siècle de Scarron, ils étaient fort mal famés. Le théâtre passait pour « un, lieu de -damnation ». Les jeunes gentilshommes y venaient chercher des plaisirs faciles, et envahissaient les coulisses. Dans la Comédie des comédiens, où Scudéry, en 1634, nous introduit un instant, comme Molière dans VImpromptu de Versailles, de l'autre côté de la rampe, derrière le rideau, la Beau-Soleil expose les ennuis et les périls de sa situation : ce II ne s'en trouve pas un qui ne croye avoir droit de nous faire souffrir l'importunité de ses demandes.... Gomme nos chambres tiennent des temples en ce qu'elles sont ouvertes à chacun, pour un honnête homme qui y visite, il nous faut endurer les impertinences de mille qui ne le sont pas. L'un viendra branler les jambes toute une après dînée, sur un coffre, sans dire mot, seulement pour nous monstrer qu'il a des moustaches et qu'il les sçait relever; l'autre.

un peu moins rêveur que celui-cy, mais non yràà plus habile homme,... tranchant de l'officieux, voudra tenir le miroir, attacher un nœud, mettre de la poudre, et, prenant sujet de parler de toutes choses, il le faict avec des pointes aussi nouvelles que la Guimbarde ou Lanturlu.... Une erreur où tombe presque tout le monde pour ce qui regarde les femmes de notre profession, c'est de penser que la farce est l'image vivante de notre vie, et que nous ne faisons que représenter ce que nous pratiquons en effet. »

Rotrou nous a conservé, lui aussi, l'aspect d'une loge de comédienne vers 1645, dans un acte de son Saint-Genest, où Marcelle se plaint de se voir envahie par les désœuvrés et les galants. En vain, quelques hommes de bonne tenue, tels que Mondory qui était reçu chez les plus grands seigneurs, s'efforçaient de réhabiliter le métier. En vain, un édit du roi Louis XIII avait décidé qu'il ne « dérogeait » pas. Le préjugé restait plus fort que tous les édits; la corporation était méprisée, comme une troupe de bouffons et de courtisanes. L'heure n'était pas loin (le premier tome du Roman comique parut en 1651, le second en 1657) où le Tartuffe allait compromettre encore la position des acteurs, les brouiller avec l'Église qui avait abrité jadis les premiers essais de notre art dramatique, leur ôter jusqu'au droit de sépulture chrétienne, attirer sur eux l'excommunication et les mettre, pour ainsi

dire, hors de la société. Certes, ils comptaient dans leur rang un homme qui leur fait un éternel honneur, ce Molière dont ils se parent et dont ils se disent, de nos jours encore, les héritiers. Mais si le génie de Molière est au-dessus de toute contestation, il n'en va pas tout à fait de même de sa vie privée. L'histoire de son union avec Armande Béjard n'a jamais été tirée absolument au clair, quoi qu'en disent les Moliéristes. En tout cas, sa jeunesse reste peu connue et semble avoir été assez aventureuse. Si nous la devinons à peu près, c'est surtout grâce au Roman comique, écrit au temps même où Molière courait la province de Pezenas à Rouen. Ce sont ses camarades, nous dirions aujourd'hui ses confrères, dont Scarron fait ici l'his- toire ; et il y avait bien de la hardiesse à offrir la biographie de gais vagabonds aux ordinaires lecteurs de VAsU'ée ou de Polexandre.

Si jamais sujet fut de nature à plaire à un romancier, pourtant, n'est-ce pas celui-là? Il avait l'attrait d'une réalité. Il y a eu, il y avait, à la date de 1650, de ces existences en dehors de la loi commune, promenées aux quatre coins de la France sans but et sans contrainte, cahotées aux ornières de tous les chemins, égayées au feu de toutes les auberges, des existences libres, en plein vent, exposées à la pluie, aux mauvaises rencontres, aux embuscades de bandits, mais baignées aussi des premiers rayons du soleil^ grisées de

l'odeur des foins et des bois, entraînées joyeusement vers quelque perpétuel mirage de gloire et de fortune, abandonnées aux ironies et aussi aux faveurs du hasard. Oui, c'était là une réalité, mais une réalité si pleine d'imprévu et de fantaisie, une ^''\ réalité si voisine du rêve!... Bien des gens ont souhaité d'errer ainsi, dans la maringote où le saltimbanque naît, vit, aime et meurt. A la voir passer, bizarrement peinte, au pas de quelque haridelle, dans la splendeur d'un coucher de soleil, Gautier a imaginé son Capitaine Fracasse, Edmond de Concourt a écrit ses Zemgano. Mais aucun écrivain ne l'a peuplée de créatures plus vivantes que celles de Scarron ; aucun n'a mieux exprimé l'indépendance et le caprice de cette vie errante, avec ses déboires et ses heureuses surprises. 1 Jl a rédigé son livre sans plan arrêté, ni idées î préconçues. Son œuvre n'est pas plus combinée ; que la vie de ses héros. Il ne se doutait pas, en finissant un chapitre, de ce qu'il mettrait dans le suivant : « Un chapitre attire l'autre ». A la fin du premier, il ajoute : « L'auteur se reposa quelque temps, et se mit à songer à ce qu'il diroit dans le second chapitre ». De même ses héros, en se levant le matin, ne savent guère où ils coucheront le soir : sera-ce dans quelque château seigneurial, en prison, ou à la belle étoile? Ils ne le savent guère et ne se soucient pas de le savoir, ni Scarron de le pressentir. « Je ne fais bien souvent ce que je donne

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à l'imprimeur, dit-il dans son Avis, que la veille du jour que l'on l'imprime. » N'est-ce pas le procédé de rédaction qui convenait au récit d'une de ces hasardeuses odyssées? Il faut suivre Scarron comme il nous mène, au petit bonheur, à la découverte à travers le pays de Bohème.

Un soir, vers six heures, une charrette entre dans les halles du Mans. « Cette charette estoit attellée de quatre bœufs fort maigres, conduits par une jument poullinière dont le poulain alloit et venoit à l'entour de la charette, comme un petit fou qu'il estoit. La charette estoit pleine de coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes, qui faisaient comme une pyramide, au haut de laquelle paroissoit une demoiselle, habillée moitié ville, moitié campagne. Un jeune homme, aussi pauvre d'habits que riche de mine, marchoit à costé de la charette ; il avoit un grand emplastre sur le visage, qui luy couvroit un œil et la moitié de la joue, et portoit un grand fuzil sur son épaule, dont il avoit assassiné plusieurs pies, geais et corneilles, qui luy faisoient comme une bandoûillière, au bas de laquelle pendoient par les pieds une poulie et un oison, qui avoient bien la mine d'avoir esté pris à la petite guerre. Au lieu de chapeau il n'avoit qu'un bonnet

de nuit, entortillé de jarretières de différentes couleurs; et cet habillement de teste estoit une manière de turban qui n'estoit encore qu'ébauché et auquel on n'avoit pas encore donné la dernière main. Son pourpoint estoit une casaque de grisette, ceinte avec une courroye, laquelle luy servoit aussi à soustenir une épée, qui estoit si longue qu'on ne s'en pouvoit aider adroitement sans fourchette. Il portoit des chausses troussées à bas d'attache, comme celles des comédiens quand ils représentent un héros de l'antiquité, et il avoit, au lieu de soulliers, des brodequins à l'antique que les boues avoient gastez jusqu'à la cheville du pied. Un vieillard, vestu plus régulièrement, quoy que très mal, marchoit à costé de luy. Il portoit sur ses épaules une basse de viole, et, parce qu'il se courboit un peu en marchant, on l'eust pris de loin pour une grosse tortue qui marchoit sur les jambes de derrière. »

La charrette fait halte devant le tripot de la Biche. Le lieutenant de prévôt, la Rappinière, qui se \ trouve là parmi les curieux, demande qui sont ces \ gens. (( Français de naissance, comédiens de profession », répondent-ils. Le jeune homme s'appelle le Destin; le vieux s'appelle la Rancune; la demqiseiie « juchée comme une poule au haut de leur bagage », la Caverne. Mais un grand bruit de jurons et de claques arrête l'entretien; le charretier et le valet du tripot se sont pris de querelle.

LE ROMAN COMIQUE. iOl

Le chapitre finit ainsi, et ainsi fmissent-ils presque tous. C'est, à travers tout le livre, un merveilleux bruit de soufflets, soufflets à poings fermés ou à mains ouvertes, de perpétuels pugilats, des bagarres dans les ténèbres. Or, le bruit d'un soufflet, de même que la vue de quelqu'un qui tombe, fait toujours rire; témoin les clowns dont tout l'esprit consiste en une succession de culbutes et en un échange de gifles retentissantes.

La Rappinière fait causer le Destin, et apprend que la troupe n'est pas là tout entière. A la suite d'une rixe, à Tours — rixe où le portier de la troupe a tué un valet de l'intendant de la province, — il a fallu se sauver « un pied chaussé et l'autre nu ». Voilà l'hôtelière, la tripotière, comme dit Scarron, désolée de la nouvelle; elle aurait bien voulu voir jouer la comédie, mais les acteurs ne sont plus que trois. N'importe, réplique la Rancune : « J'ay joué une pièce moy seul, et ay fait en mesme temps le roy, la reyne et l'ambassadeur. Je parlois en fausset quand je faisois la reyne, je parlois du nez pour l'ambassadeur, et me tournois vers ma couronne, que je posois sur une chaise; et pour le roy, je reprenois mon siège, ma couronne et ma gravité, et grossissois ma voix. t> — Ils joueront donc, à condition d'être hébergés gratis.

Ils s'habillent avec les vêtements de deux clientsi de l'hôtellerie qui sont allés jouer à la paume, et ils représentent la Marianne de Mairet. Mais cette

Le Breton. — Le roman au xvii» siècle. 8

Ifois encore tout finit par « mille coups de poings, I autant de soufflets, un nombre incroyable de coups { de pieds et des jurements qui ne se peuvent j compter ». Les deux joueurs de paume survien- 1 nent, en caleçons, raquette à la main; ils aperçoivent leurs habits sur les épaules d'Hérode et de Phérore. Leur fureur éclate en une fusée d'injures rabelaisiennes, et une belle bataille s'engage. La Rappinière reçoit sur l'oreille un premier et {( démesuré » coup de raquette. « Il fut si surpris d'estre prévenu d'un coup, luy qui avoit accoutumé d'en user ainsi, qu'il demeura comme immobile, ou d'admiration, ou parce qu'il n'estoit pas encore assez en colère, et qu'il luy en falloit beaucoup pour se résoudre à se battre, ne fût-ce qu'à coups de poings ; et peut-estre que la chose en fust demeurée là si son valet, qui avoit plus de colère que luy, ne se fust jette sur l'agresseur, en luy donnant dans le beau milieu du visage un coup de poing avec toutes ses circonstances, et en suitte une grande quantité d'autres, où ils purent aller. La Rappinière le prit en queue et se mit à travailler sur luy en coups de poings, comme un homme qui a esté offencé le premier; un parent de son adversaire prit la Rappinière de la mesme façon ; ce parent fut investy par un amy de la Rappinière pour faire diversion; celui-cy le fut d'un autre et celuy-là d'un autre. Enfin tout le monde prit parti dans la chambre : fun juroit, l'autre

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injurioit, tous s'entrebattoient; la trippotière, qui voyoit rompre ses meubles, eraplissoit l'air de cris pitoyables. Vray-semblablement ils dévoient tous périr par coups d'escabeaux, de pieds et de poings, si quelques-uns des magistrats de la ville, qui se promenoient sous les halles avec le seneschal du Mayne, ne fussent accourus à la rumeur. Quelques-uns furent d'avis de jetter deux ou trois seaux d'eau sur les combattants, et le remède eust peut-estre réussi; mais ils se séparèrent de lassitude.... »

A la sortie, les deux joueurs de paume attendent la Rappinière, l'épée à la main. Le Destin met flamberge au vent, se bat comme un preux de la Chanson de Roland, ouvre deux ou trois tètes, et disperse les agresseurs. La Rappinière, touché de sa belle conduite, l'emmène, ainsi que ses compagnons, loger chez lui. Il le présente à sa femme « si maigre et si sèche qu'elle n'avoit jamais mouché de chandelle avec les doigts que le feu n'y prit ». On soupe; on se couche. La Rappinière, tout à fait gris, rencontre en traversant le corridor une chèvre qui était dans la maison pour allaiter des petits chiens; il se bat avec la chèvre, crie : au meurtre! et tout le monde accourt en simple costume. A la lueur des flambeaux, il reconnaît sa méprise; on se rendort; et l'auteur profite d'un moment de calme pour nous tracer le portrait de la Rancune.

La Rancune a quelque parenté avec le type que nous appelons actuellement u^iDelabelle.; c'est le vieux cabotin tout plein de lui-même, jaloux des succès d'autrui. « Il trouvoit Bellerose trop affecté; Mondory rude, Floridor froid. )) Il a joué jadis en fausset, sous le masque, les rôles de nourrice, puis il a joué les confidents, les valets, les recors; il était « un de ceux qui accompagnent les rois.... C'est, ajoute Scarron, sur ces beaux talents là qu'il avoit fondé une vanité insupportable. » Il y a dans un roman de Ludovic Halévy un vieil acteur en retraite, devenu directeur d'agence théâtrale, le père Lemuche, qui me paraît ressembler beaucoup à la Rancune. Le père Lemuche dit volontiers en parlant de lui : « Quand on a créé trois rôles au Théâtre Français..., Quand on a donné la réplique à Talma.... » II se vante d'avoir « joué avec Frédéric », parce que dans une pièce, il paraissait à ses côtés pour dire : « Madame est servie )>. Il va de soi que Ludovic Halévy n'a pas copié Scarron; il a assez d'esprit pour ne copier personne, et peindre tout simplement d'après nature. Mais les Delobelle et les père Lemuche ont sans doute existé de tous les temps. Ce n'est pas une des moindres bizarreries de la vie de théâtre qu'elle développe au plus haut point le moi dp l'acteur en dehors de la scène, tandis qu'elle l'oblige à la scène à dépouiller sa personnalité pour entrer dans le rôle. Cette exubérance d'orgueil, ce

besoin de parade et de réclame qui est commun à tous les comédiens, mais qui, à dire le vrai, ne leur est pas toujours exclusivement réservé, Scarron le premier Fa su peindre, et de main de maître.

La Rancune — qui mérite bien son nom et porte envie à tous ses camarades, railleur à froid et quelque peu fripon — raconte à la Rappinière ce qu'il sait du Destin; c'est assez peu de chose. (( Il y a fort peu de temps qu'il est comédien; il est fier et fait l'entendu, sans dire d'oia il est, ni qui il est, non plus qu'une certaine personne qui l'accompagne et qu'il appelle sa sœur. » Voilà tout ce que peut rapporter le vieil histrion médisant, et il enrage de n'avoir rien de plus net à dire.

A peu de jours de là, les trois comédiens apprennent que le reste de la troupe arrive, à l'exception de Mlle de l'Estûille — la prétendue sœur du Destin, — qui s'est démis un pied à trois lieues du Mans. Le Destin s'en va au-devant d'elle avec un brancard. En route, il apprend qu'elle a trouvé des secours et qu'elle est déjà en chemin vers le Mans. Il revient sur ses pas; et voilà toute la troupe désormais réunie. Elle se compose du Destin, de la Rancune, de l'Olive, qui ont chacun un valet, apprenti et aspirant comédien ; de Mlle de l'Estoille, de la Caverne et de sa fille Angélique; enfin, d'un p^ogte^. Celui-ci compose au fur et à mesure les pièces qui doivent être représentées; il est auteur et metteur en scène ambulant^ comme le furent

Hardy et Molière lui-même. Il est fou de son art, ne demande aucun salaire et, au besoin, remplace un acteur : il est amoureux d'une des jeunes comédiennes, mais « si discrètement qu'on ne sçavoit de laquelle ».

La chambre de Mlle de l'Estoille devient bien vite le rendez- vous de tous les élégants et de tous les beaux esprits de la ville; on y discute les comédies nouvelles, les romans, les poèmes en vogue. Le plus empressé est un petit homme « veuf, avocat de profession, qui avoit une petite charge dans une petite juridiction voisine. Depuis la mort de sa petite femme, il avoit menacé les femmes de la ville de se remarier et le clergé de la province de se faire prestre, et même de se faire prélat à beaux sermons comptans. G'estoit le plus grand petit fou qui ait couru les champs depuis Roland. » — Ce petit homme « menteur comme un valet, présomptueux et opiniastre comme un pédant », se nomme Ragotin. Il est le souffre-douleur de toute la compagnie, et ses mésaventures viennent sans cesse égayer la narration. Elles commencent dès le premier jour qu'il apparaît. Il vient de raconter une jolie histoire, et sollicite des compliments :

(( Un jeune homme, dont j'ay oublié le nom, luy répondit qu'elle n'estoit pas à luy plustost qu'à un autre, puisqu'il l'avoit prise dans un livre; et, en disant cela, il en fit voir un qui sortoit à demy hors de la pochette de Ragotin, et s'en saisit brus-

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quement. Ragotin luy égratigna toutes les mains pour le ravoir; mais, malgré Ragotin, il le mit entre les mains d'un autre, que Ragotin saisit aussi vainement que le premier, le livre ayant desja convolé en troisième main. Il passa de la mesme façon en cinq ou six mains différentes, auxquelles Ragotin ne put atteindre, parce qu'il estoit le plus petit de la compagnie. Enfin, s'estant allongé cinq ou six fois fort inutilement, ayant déchiré autant de manchettes et égratigné autant de mains, et le livre se promenant tousjours dans la moyenne région de la chambre, le pauvre Ragotin, qui vit que tout le monde s'éclatoit de rire à ses despens, se jetta tout furieux sur le premier autheur de sa confusion, et luy donna quelques coups de poing dans le ventre et dans les cuisses, ne pouvant pas aller plus haut. Les mains de l'autre, qui avoit l'avantage du lieu, tombèrent à plomb cinq ou six fois sur le haut de sa teste, et si pesamment qu'elle entra dans son chapeau jusques au menton, dont le pauvre petit homme eut le siège de la raison si ébranlé qu'il ne sçavoit plus où il en estoit. Pour dernier accablement, son adversaire, en le quittant, luy donna un coup de pied en haut de la teste qui le fit aller choir... aux pieds des comédiennes, après une rétrogradation fort précipitée. Représentez-vous, je vous prie, quelle doit estre la fureur d'un petit homme, plus glorieux luy seul que tous les barbiers du royaume, en un temps où il se fai-

soit tout blanc de son épée, c'est-à-dire de son histoire, et devant des comédiennes dont il vouloit devenir amoureux.... En vérité, son petit corps... témoigna si bien la fureur de son âme par les divers mouvements de ses bras et de ses jambes, qu'encore que l'on ne pust voir son visage à cause que sa teste estoit emboîtée dans son chapeau, tous ceux de la compagnie jugèrent à propos de se joindre ensemble et de faire comme une barrière entre Ragotin et celuy qui l'avoit offensé, que l'on fit sauver, tandis que les charitables comédiennes relevèrent le petit homme, qui hurloit cependant, comme un taureau, dans son chapeau, parcequ'il luy bouchoit les yeux et la bouche et luy empeschoit la respiration. La difficulté fut de le luy oster. Il estoit en forme de pot de heure, et, l'entrée en estant plus étroitte que le ventre, Dieu sçait si une teste qui y estoit entrée de force, et dont le nez estoit très-grand, en pouvoit sortir comme elle y estoit entrée!... Il ne pria point qu'on le secourust, car il ne pouvoit parler; mais, quand on vit qu'il portoit vainement ses mains tremblantes à sa teste pour se la mettre en liberté, et qu'il frappoit des pieds contre le plancher, de rage qu'il avoit de se rompre inutilement les ongles, on ne songea plus qu'à le secourir. Les premiers efforts que l'on fit pour le descoiffer furent si violents qu'il crut qu'on luy vouloit arracher la teste. Enfin, n'en pouvant plus, il fit signe

avec les doits que l'on coupast son habillement de teste avec des ciseaux. Mlle de la Caverne destacha ceux de sa ceinture, et la Rancune, qui fut l'opérateur de cette belle cure, après avoir fait semblant de lui faire l'incision vis-à-vis du visage (ce qui ne luy fit pas une petite peur) fendit le feustre par derrière la teste depuis le bas jusqu'en haut. »

La Rancune, qui aime les mystifications et qui est « homme à s'éborgner pour faire perdre un œil à un autre », fait du naïf „Eagûiitt~sa- proie. Il le flatte, l'invite ou plutôt se fait inviter à dîner, et obtient de lui une confession complète dont il s'amuse in petto. Ragotin est amoureux; Ragotin avoue qu'une des comédiennes lui plaît infiniment. « Et laquelle? » lui demande la Rancune, a Le petit homme estoit si troublé d'en avoir tant dit qu'il répondit : « Je ne sçais. — Ny moi non plus », réplique la Rancune. Pourtant il vient à bout de lui persuader que c'est Mlle de l'Estoille. Gris tous les deux, ils s'endorment.

Tandis qu'ils buvaient, le reste de la troupe était demeuré à l'hôtellerie. Le Destin et Mlle de l'Estoille se sont retrouvés avec joie. Ils passent la soirée auprès de la Caverne et de sa fille. Quoiqu'ils se disent frère et sœur, leurs compagnons sentent bien qu'ils sont « plus grands amis que proches parents ». Mais il y a en eux un mystère que nul ne peut éclaircir. En retrouvant l'Estoille, le Destin lui annonce qu'il a quelque inquiétude; qu'il a cru

reconnaître à Tours « leur persécuteur ». La Caverne le sollicite de ne pas taire plus longtemps son secret. Il commence son histoire et celle de l'Estoille.

Ce n'est pas une destinée simple et banale que la sienne. Son vrai nom est Garigues; il est né près de Paris, de deux villageois. Son père était prodigieusement avare : « II a l'honneur d'avoir le premier retenu son haleine en se faisant prendre la mesure d'un habit, afin qu'il y entrast moins d'estofie ». Le parrain de l'enfant l'a emmené loin du logis paternel. Remarqué du baron d'Arqués, il a été élevé avec ses deux fils, Verville et Saint- Far. Le premier l'avait pris en amitié; le second en haine. Tous trois sont partis pour guerroyer en Italie : le jeune Garigues, malade, a dû s'arrêter à Rome. Un jour, il aperçoit dans la rue deux femmes qu'un gentilhomme français, nommé Saldagne, veut contraindre à lever leur voile. Il intervient et se fait de la sorte un ennemi mortel, en même temps qu'il s'éprend d'une des deux inconnues, la jeune Léonore. Ayant à quelques jours de là rencontré de nouveau Saldagne, il reçoit de lui trois coups d'épée, mais est recueilli et soigné dans la maison où Léonore vit avec sa mère. Il

apprend leur nom et leurs aventures : Mlle de la Boissière — la mère de Léonore, — venue à Rome avec l'ambassadeur de France, y avait épousé secrètement un homme de condition, et avait eu de ce mariage clandestin la belle Léonore. — Sur ces entrefaites, reviennent Verville et Saint-Far; nouvelles complications dans les amours du jeune -homme. Saint-Far, jaloux de son beau roman, va chez Mlle de la Boissière, et raconte que Garigues est son valet. Mais s'il obtient par là que Mlle de la Boissière tienne un peu à distance le pauvre amoureux, il ne peut changer le cœur de Léonore.

Au reste, Garigues n'est pas au bout de ses épreuves. Il doit quitter Rome, faire campagne, retourner à Paris.... Il y retrouve Verville, épris d'une jeune fille de grande naissance, et veut le servir dans son intrigue. Cette jeune fille est la sœur de Saldagne. Après bien des péripéties, des rendez-vous nocturnes, de grands coups d'épée, après des déguisements sans nombre et des enlèvements sans succès où Garigues se trompe et enlève une femme au lieu d'une autre, Verville épouse l'aînée des sœurs de Saldagne et Saint-Far la cadette.

Garigues se remet en route pour l'Italie où il espère retrouver Léonore. En passant à Lyon, il la découvre, par hasard, avec sa mère. Elles ont été victimes d'un vol qui les a laissées sans ressources, comme elles revenaient en France chercher le père

de Léonore. Garigues se met à leur service, les ramène à Paris, où il fait la connaissance de la Rancune. A Saint-Cloud il se retrouve en face de Saldagne, et échange avec lui de nouveaux coups d'épée. Il tombe dans une embuscade de tire-laine où il périrait sans l'intervention de la Rancune qui se bat en brave. Ils apprennent que le père de Léonore est à la Haye : ils repartent. Mais Mlle de la Boissièîe succombe de fatigue et de désespoir. En même temps, un voleur leur dérobe les quel- ,ques pistoles qui faisaient toute leur richesse....

C'est alors que Garigues a changé de nom, est devenu le Destin, tandis que Léonore devenait Mlle de l'Estoille; et ils se sont enrôlés dans la troupe des comédiens à laquelle appartenait la Rancune. Et si le Destin porte un bandeau qui lui cache à moitié la figure, c'est que Saldagne est encore à leur poursuite, essayant sans cesse de tuer le Destin, d'enlever Mlle de l'Estoille. A chaque pas, nouveau guet-apens; à chaque coin de bois, il y a des hommes masqués qui se jettent sur toute femme inconnue, dans l'espoir de s'emparer de la jeune comédienne. Ils ont même, croyant arrêter sa litière, arrêté celle où voyageait le curé de Domfront.

Telle est la vie du Destin, une vie d'alertes perpétuelles, l'épée au poing, avec l'obligation de jouer et de parader le soir sur une scène improvisée....

A tant d'inquiétudes et de drames, Ragotin, devenu l'inséparable des comédiens, mêle la gaieté de ses infortunes. Il donne une sérénade à l'Estoille avec le concours d'un organiste qui vient chanter le Magnificat sous les fenêtres de la jeune fille, à minuit, en s'accompagnant sur son orgue. Il s'est fait le cavalier servant des comédiennes, et il ne s'acquitte pas de sa tâche sans essuyer bien des disgrâces :

« Ragotin, s'estant trouvé auprès de Mlle de la Caverne dans le temps qu'elle sortoit du jeu de peaujnej oiLl'.Qji avoit joué, luy présenta la main pour la ramener , quoy qu'il eust mieux aimé rendre ce service-là à sa chère l'Estoille. Il en fit autant à Mlle Angélique, tellement qu'il se trouva escuyer à droite et à gauche. Cette double civilité fuL cause d'une incommodité triple : car la Caverne, qui avoit le haut de la rue, comme de raison, estoit pressée par Ragotin, afin qu'Angélique ne marchast point dans le ruisseau. De plus, le petit homiTfô, qui ne leur venoit qu'à la ceinture, tiroit si fort leurs mains en bas qu'elles avoient bien de la peine à s'empescher de tomber sur luy.... Elles le prièrent cent fois de ne prendre pas tant de peine il leur répondoit seulement : « Serviteur, serviteur » (c'estoit son compliment ordinaire), et leur

serra les mains encore plus fort. Il fallut donc prendre patience jusqu'à l'escalier de leur chambre, où elles espérèrent d'estre remises en liberté; mais Ragotin n'estoit pas homme à cela. En disant toujours : (( Serviteur, serviteur », à tout ce qu'elles luy purent dire, il essaya premièrement de monter de front avec les deux comédiennes, ce qui s'estant trouvé impossible parce que l'escalier estoit trop estroit, la Caverne se mit le dos contre la muraille, et monta la première, tirant après soy Ragotin, qui tiroit après soy Angélique, qui ne tiroit rien et qui doit comme une folle. Pour nouvelle incommodité, à quatre ou cinq degrez de leur chambre, ils trouvèrent un vallet de l'hoste chargé d'un sac d'avoine d'une pesanteur excessive, qui leur dit à grand peine, tant il estoit accablé de son fardeau, qu'ils eussent à descendre, parce qu'il ne pouvoit remonter, chargé comme il estoit. Ragotin voulut répliquer; le valet jura tout net qu'il laisseroit tomber son sac sur eux. Ils défirent donc avec précipitation ce qu'ils avoient fait fort posément, sans que Ragotin voulût encore quitter les mains des comédiennes. Le valet chargé d'avoine les pressoit estrangement, ce qui fut cause que Ragotin fit un faux pas, qui ne l'eust pas pourtant fait tomber, se tenant comme il faisoit aux mains des comédiennes ; mais il s'attira sur le corps la Caverne, laquelle le soutenoit davantage que sa fille, à cause de l'avan tage de lieu. Elle tomba donc sur luy, et lui mar-

cha sur l'estomach et sur le ventre, se donnant de la teste contre celle de sa fille si rudement qu'elles en tombèrent et l'une et l'autre. Le valet, qui crut que tant de monde ne se releveroit pas si tost, et qui ne pouvoit plus supporter la pesanteur de son sac d'avoine, le déchargea enfin sur les degrez, jurant comme un valet d'hostellerie. Le sac se délia ou se rompit par mal-heur. ...»

Les comédiens sont conviés à jouer, hors de la ville, à une noce; et Ragotin est encore victime d'un nouvel accident. Il est parti en avant-garde, et se promet de recevoir la troupe en cavalcadant sur un cheval qu'il a loué :

« A peine se mettoit-il à table pour disner, qu'on l'advertit que les carosses approchoient. Il vola à son cheval sur les ailes de son amour, une grande épée à son costé, et une carabine en bandoûillière. Il n'a jamais voulu déclarer pourquoy il alloit à une nopce avec une si grande munition d'armes offensives.... Quand il eut détaché la bride de son cheval, les carosses se trouvèrent si près de luy qu'il n'eut pas le temps de chercher de l'avantage pour s'ériger en petit sainct George. Comme il n'estoit pas fort bon escuyer et qu'il ne s'estoit pas préparé à montrer sa disposition devant tant de monde, il s'en acquitta de fort mauvaise grâce, le cheval estant aussi haut de jambes qu'il en estoit court. Il se guinda pourtant vaillamment sur l'étrier, et porta la jambe droitte de l'autre costé

de la selle; mais les sangles, qui estoient un peu lasches, nuisirent beaucoup au petit homme : car la selle tourna sur le cheval quand il pensa monter dessus. Tout alloit pourtant assez bien jusques-là; mais la maudite carabine qu'il portoit en bandoùillière et qui luy pendoit au col comme un collier, s'estoit mise malheureusement entre ses jambes sans qu'il s'en apperceust, tellement qu'il s'en falloit beaucoup qu'il ne touchast au siège de la selle, qui n'estoit pas fort raze, et que la carabine traversoit depuis le pommeau jusqu'à la croupière. Ainsi il ne se trouva pas à son aise et ne pût pas seulement toucher les étriers du bout des pieds. Làdessus, les espérons qui armoient ses jambes courtes se firent sentir au cheval en un endroit où jamais esperon n'avoit touché. Cela le fit partir plus gayement qu'il n'estoit nécessaire à un petit homme qui ne posoit que sur une carabine. Il serra les jambes; le cheval leva le derrière, et Ragotin, suivant la pente naturelle des corps pesans, se trouva sur le col du cheval et s'y froissa le nez, le cheval ayant levé la teste pour une furieuse saccade que l'imprudent luy donna; mais, pensant réparer sa faute, il luy rendit la bride. Le cheval en sauta, ce qui fit franchir au... patient toute l'étendue de la selle et le mit sur la croupe, tousjours la carabine entre les jambes. Le cheval, qui n'estoit pas accoutumé d'y porter quelque chose, fit une croupade qui remit Ragotin en selle. Le méchant escuyer

resserra les jambes, et le cheval releva la croupe encore plus fort, et alors le malheureux se trouva (( à cheval » sur le pommeau, où nous le laisserons comme sur un pivot pour nous reposer un peu.... »

Au reste, la représentation n'a pas lieu. La Caverne survient, tout en larmes, annonçant que sa fille a été enlevée ; elle aoiuse.Léan.dre, valet du Destin, qui semblait amoureux d'Angélique et a disparu en même temps qu'elle. Le Destin part à sa recherche et le trouve blessé. Non seulement Léandre n'est pas coupable, mais c'est en poursuivant les ravisseurs qu'il a reçu un coup d'épée. Entre temps, il conte au Destin son histoire; il est lui-même gentilhomme et s'est fait comédien par amour. Il confie au Destin que les ravisseurs ont paru fort déçus en reconnaissant Angélique, et qu'en réalité c'est à l'Estoille qu'ils en veulent.

Le Destin est fort inquiet ; il devine quelque nouvelle perfidie de Saldagne. La nuit se passe, fort orageuse. L'hôtelier vient de mourir. La Rancune fait une plaisanterie macabre ; il s'installe dans le lit du mort pour y dormir à l'aise et porte le corps dans le lit où dormait Ragotin. Au réveil, épouvante de Ragotin qui jette les hauts cris; tout le personnel de l'hôtellerie accourt et il s'ensuit une belle mêlée dans l'obscurité. La Rancune s'y couvre de gloire : « Il donna tel soufflet qui, ne donnant pas à plomb sur la première joue qu'il rencontroit, et ne faisant que glisser, s'il faut ainsi dire, âlloit

Le Breton. — Le roman au xvii« siècle. 9

jusqu'à la seconde, mesme troisième joue, parce qu'il donnoit la pluspart de ses coups en faisant la demie pirouette, et tel soufflet tira trois sons différens de trois différentes mâchoires. » La bataille finie, on découvre le mort sous un lit et Ragotin dans un coffre où l'a poussé une servante.

Après bien des peines, Léandre ramène Angélique, et presque aussitôt l'Estoille disparaît à son tour. Par bonheur, le Destin retrouve Verville, l'ami de sa jeunesse; à l'aide de leurs valets qui enivrent les valets de Saldagne, ils réussissent à reconquérir l'Estoille que Saldagne voulait conduire en Bretagne. Mais, dans cette poursuite, un nouveau malheur est survenu à Ragotin. Il a été, durant son sommeil, dépouillé de ses vêtements par un fou. Au réveil, il est stupéfait, cherche une maison hospitalière, tombe au milieu d'une troupe de religieuses que sa nudité scandalise fort, veut fuir, roule dans une mare en y entraînant le père Giflot, directeur de l'abbaye d'Estival, et son cocher avec lui; le cocher le poursuit à coups de fouet; Ragotin se jette dans un moulin, se heurte à un gros chien qui le mord en pleine chair, accroche des ruches, attire sur lui une nuée d'abeilles, et ne doit son salut qu'à l'intervention du meunier qui lui donne asile.

Cependant, le marquis d'Orsé retient les comédiens au Mans, pour assister à la représentation de Nicomède et de Dom Japhet d'Arménie. Ragotin

se trouve placé derrière un gentilhomme, appelé la Baguenodière, si grand et si gros qu'il lui masque la scène. Ragotin croit que ce colosse est resté debout, et lui crie de s'asseoir. Les voisins éclatent de rire; la Baguenodière se fâche, les traite de grands sots, reçoit un soufflet à droite, un soufflet à gauche, perd l'équilibre et tombe « à la renverse sur un homme qui estoit derrière luy, et le renversa, luy et son siège, sur le malheureux Ragotin, qui fut renversé sur un autre, qui fut renversé sur un autre, qui fut aussi renversé sur un autre, et ainsi de mesme jusqu'où finissoient les sièges, dont une file entière fut renversée comme des quilles ». Finalement, Ragotin se trouve dans un égout sur l'ouverture duquel sa chaise était placée.

Là se terminent les deux premières parties du Roman comique. La troisième n'est pas de Scarron : elle porte le nom de Suite d'Offray, bien qu'Offray en ait seulement été l'éditeur. Elle ne mérite pas une aussi longue analyse. Elle n'est que le dénouement de toutes les intrigues enchevêtrées dans les deux autres volumes. La troupe s'est transportée à Paris, suivie de Ragotin qui y a pris la place de poète. Saldagne meurt; Léandre épouse Angélique, le Destin épouse l'Estoille. Mais n'est-ce pas un véritable contresens que nous avons le droit de reprocher au continuateur anonyme du Roman comique, d'avoir fait mourir à la fm du récit ce Ragotin dont la falote personne ne devrait point,

i20 LE ROMAN AU DIX-SEPTIEME SIÈCLE.

ce me semble, disparaître ainsi dans quelque tragique aventure? Scarron n'eût pas, sans doute, tué le petit homme à la dernière page de son livre, s'il avait eu le temps et la force d'écrire cette dernière page.

Scarron a ce qui ne s'imite pas : la gaieté, qu'il ne faudrait point confondre avec l'esprit. L'esprir voit juste, et par suite est souvent amer ou triste. Scarron est gai comme Rabelais et Regnard. Les mésaventures de Ragotin prouvent qu'il lui faut peu de chose pour provoquer le rire. Il sait évoquer d'un mot des figures, des attitudes irrésistiblement plaisantes. Il y a, certes, du comique plus fin dans son livre que celui qui naît à la vue d'un homme tombé les jambes en l'air, coiffé jusqu'aux yeux dans son chapeau, ou souffleté d'une gifle sonore. Mais encore ne faut-il point dédaigner ses jovialités et ses gaillardises. Une telle bonne humeur chez un malheureux qui souffrait tout le jour et ne dormait qu'avec le secours de l'opium, est quelque chose d'assez prodigieux. C'est là un don de la nature, comme si elle avait voulu le préserver du désespoir, en lui mettant au cœur cette source jaillissante de gaieté.

Et pourtant, quelle sensibilité(iêîicate, tendre,

dans quelques-unes des historiettes espagnoles qui suspendent de temps en temps le récit, et que débitent Ragotin, Inésilleou Roquebrune! Ce romanesque de l'Espagne avait enchanté le xvii'' siècle; il me parait avoir encore pour nous quelque charme, lorsque nous le rencontrons servi de la sorte, à petites doses. Des péripéties étranges, qui n'étaient point alors dépourvues de toute réalité, s'y mêlent à de très mystérieuses, très chastes amours. Les romantiques en ont si bien senti l'attrait, qu'ils ont essayé, eux aussi, de ressusciter la vieille Espagne de Cervantes, de Calderon, de Lesage. Le joli conte de Mérimée, les Ames du Purgatoire, vaut-il l'histoire de V Amante invisible qu'a si discrètement narrée Scarron entre deux chapitres de son roman drolatique?

Don Carlos d'Aragon est venu à Naples, prendre part à des tournois où il s'est montré dans toute la grâce de sa jeunesse et de sa beauté robuste; une dame voilée l'aborde à l'église et lui laisse entendre qu'elle l'aime, puis s'échappe. A peu de temps de là, comme il passe un soir dans une rue , une voix l'appelle à travers une fenêtre grillée : c'est elle! En vain Carlos la supplie de se démasquer, de se nommer; il se prend au charme de son esprit, à la douceur de sa voix, à la délicatesse de son langage, sans savoir qui elle est. Il revient toutes les nuits s'accouder devant le fâcheux grillage ; et voici que des hommes

inconnus, embusqués dans l'ombre, le saisissent, le portent dans un carrosse. Il fait noir; le carrosse roule vite. Carlos est introduit dans un merveilleux palais, où vont et viennent d'innombrables valets , le visage couvert d'un loup de velours; enfin paraît la princesse de céans, plus belle qu'une reine. Elle se nomme; elle est la princesse Porcia ; elle déclare à Carlos qu'elle s'est éprise de lui.... Mais, malgré son trouble, Carlos se souvient de sa chère et invisible amante; il refuse l'amour de Porcia, et Porcia le congédie avec hauteur. Qu'importe à Carlos? Il retourne à cette croisée où une voix si douce lui a pris le cœur; et sa fidélité trouve bien vite sa récompense. Son enlèvement au palais de Porcia n'était qu'une épreuve. L'amante invisible et Porcia ne sont qu'une seule et même femme, belle en effet ce comme le jour », et Carlos épouse celle qu'il a si fidèlement aimée sans la connaître. — Ainsi résumé, le récit de Scarron perd sa grâce; il faut le lire pour goûter cette fantaisie aimable qui a la chasteté d'une idylle et l'agrément d'un conte de fées.

Il y a bien de la souplesse et de la variété dans son talent de romancier. Sans revenir sur la vérité

générale de sa peinture, sur l'évocation si réelle de destinées qui furent effectivement celles de toute une catégorie d'individus, que de traits curieux notés çà et là! C'est ce juge qui dîne aux frais d'un accusé, et qui habille ses amis avec les vêtements des voleurs roués la veille ; ce sont ces rixes continuelles en pleine rue, ces bastonnades par des laquais, ces coups d'épée qui s'échangent sur les grandes routes ou sur les places du vieux Paris coupe-gorge de 1650; c'est cette résurrection d'un temps où il y avait encore des corsaires et de maudites galères emmenant les captifs « en Alger ». Certes, nous sommes loin, avec Scarron, du roman à la Balzac. Sa psychologie est rudimentaire, et il n'a pas senti ou pas daigné rendre tout le pittoresque de son époque. Ses héros vivent néanmoins, quoique informes et contrefaits comme lui-même. Il avait ce que peu d'écrivains possèdent : la faculté créatrice. Gautier a cru nécessaire de compléter son œuvre en publiant le Capitaine Fracasse, où il a, pour ainsi dire, illustré le Roman comique et qui est un recueil de merveilleuses gravures. Il est très vrai que le sens du beau objectif, le sens artiste, a manqué à presque tous les écrivains du xvii* siècle, et ne s'est guère éveillé chez nous qu'avec le romantisme qui fut surtout la révolution des ateliers. Mais l'âme fait défaut aux personnages de Gautier qui a si bien su peindre leur personne, leur costume, a avec

le fond obligé de paysage et d'architecture ». Il nous produit l'impression d'un amateur qui nous promènerait à travers ses collections d'antiques étoffes, d'antiques bijoux, nous arrêtant à cliaque vitrine, nous faisant tâter chaque pièce de velours, admirer chaque collier, grain à grain; nos yeux se troublent, nos jambes se lassent, et nous nous prenons à regretter Scarron qui nous montrait des vivants, au lieu de leur défroque sur des mannequins.

La vie de Furetière est moins connue et semble moins attachante que celle de Scarron. Il est né à Paris en 1620; mais nous ne connaissons guère l'homme, son existence privée, qu'à travers les pamphlets de ses ennemis. Quelques-uns ont prétendu qu'il était fils de la veuve d'un apothicaire, mariée en secondes noces à un ancien laquais devenu clerc de conseiller. Certaines anecdotes que Tallemant a recueillies, prouvent au moins qu'il était de petite extraction. Sa jeunesse fut aussi laborieuse que son âge mûr; il étudia le droit, il étudia surtout les langues, celles même de l'Orient, assez pour laisser bien loin derrière lui tous les faux érudits d'alors. Puis il acheta la charge de procureur fiscal de Saint-Germain des Prés qu'il paya six mille livres. Les calomniateurs ont encore brodé là-dessus, insinuant qu'il avait

volé les six mille livres à sa mère, et « vendu la justice aux demoiselles et aux filous ». Il obtint plus tard un bénéfice, l'abbaye de Ghalivoy. Admis à l'Académie en 1662, il était le commensal de Racine, Boileau, Molière et La Fontaine au dîner du Mouton Blanc, ce dîner de Magny du classicisme, et collabora, en causant après boire, aux Plaideurs comme au Chapelain décoiffé.

Le grand événement de sa vie — et c'en est un aussi dans l'histoire des lettres, — ce fut la publication de son Dictionnaire, dictionnaire universel où il avait adopté l'ordre alphabétique. Depuis 1633 les quarante préparaient le leur où les mots sont disposés d'après leur étymologie, qui fait une place énorme à la langue du blason, et reste fermé aux langues spéciales des industries, des métiers. Ils avaient perdu leur temps à discuter a si la lettre A devait être qualifiée simplement voyelle , ou si c'était un substantif féminin »; à examiner « ce que c'était qu'avoir la puce à l'oreille », et déjà Boisrobert s'était moqué de leurs lenteurs :

Depuis six mois, dessus l'F on travaille

Et le destin m'aurait fort obligé,

S'il m'avait dit : Tu vivras jusqu'au G.

A peine Furetière eut-il publié, en 1684, la première partie de son travail, que ses confrères le traduisirent devant le conseil privé du roi, pour

leur avoir fait concurrence et avoir ainsi contrevenu à leurs prérogatives. Il se défendit, et ses Factums ont comme un avant-goût des Mémoires de Beaumarchais; sa verve s'y échauffe, et l'éloquence lui vient. Mais une telle défense n'était point de nature à calmer les ressentiments, et il fut exclu le 22 janvier 1685. Il mourut à trois ans de là, usé de travail et paralytique, à l'archevêché de Paris, chez François de Harlay,

De même que Beaumarchais — dont il a l'humeur batailleuse sans avoir sa légèreté de main — a composé, dans les entr'actes de ses polémiques, le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro, Furetière a eu son heure de détente. Il a fait paraître, tout en compulsant de gros in-folio, son Roman bourgeois, en 1666; et il faut bien avouer que si les pièces de Beaumarchais, conçues entre deux batailles, sentent la poudre, le roman du lexicographe sent un peu la poussière des bibliothèques.

« Je vous raconteroi sincèrement et avec fidélité, dit-il à la première page du livre, plusieurs historiettes ou galanteries arrivées entre des personnes qui ne seront ni héros ni héroïnes, qui ne dresseront point d'armées, ni ne renverseront

point de royaumes, mais qui seront de ces bonnes gens de médiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots; et ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre. Cela n'empêchera pas que quelques gens de la plus haute volée ne s'y puissent reconnaître, et ne profitent de l'exemple de plusieurs ridicules dont ils pensent être fort éloignés. Pour éviter encore davantage le chemin battu des autres, je veux que la scène de mon roman soit mobile, c'est-à-dire tantôt en un quartier et tantôt en un autre de la ville; et je commenceroi par celui qui est le plus bourgeois, qu'on appelle communément la place Maubert. »

Là se rencontrent les « demoiselles à fleur de corde », les quasi-demoiselles, filles de notables qui contrefont les gentilshommes ; là viennent aussi les « muguets », qui les suivent jusque dans l'église des Carmes. Le jour où le récit commence, l'église leur offrait le double attrait d'un concert que donnaient vingt-quatre violons, et d'un sermon que prononçait un abbé à la mode :

a C'étoit un jeune abbé sans abbaye, c'est-à-dire un tonsuré de bonne famille, où l'un des enfants est toujours abbé de son nom. Il avoit un surplis ou rochet bordé de dentelle, bien plissé et bien empesé; il avoit la barbe bien retroussée, ses cheveux étoient fort frisés, afin qu'ils parussent plus

Le roman bourgeois. 129

courts, et il affectoit de parler un peu gras, pour avoir le langage plus mignard. Il vouloit que l'on jugeât de l'excellence de son sermon par les chaises, qui y étoient louées deux sous marqués. Aussi avoit-il fait tout son possible pour mendier des auditeurs, et particulièrement des gens à carrosse. »

En outre, une belle fille devait quêter, une tasse à la main, et tous « les polis » étaient venus pour la voir. « Elle étoit de la riche taille, avoit les yeux bleus et bien fendus, les cheveux blonds. » Elle avait emprunté des diamants et un laquais qui lui portait la queue de sa robe; elle n'était que la fille d'un procureur , et le jeune homme qui lui donnait la main, son « meneur », était le maître clerc de son père. Gomme les quêteuses de tous les temps se ressemblent et que l'amourpropre se glisse jusque dans les œuvres de charité, la grande préoccupation de Javotte était de recueillir une aussi riche offrande que son amie, Mlle Henriette , qui « avoit fait dernièrement quatre-vingt-dix livres, en quêtant , il est vrai, tout le long des prières des quarante heures ».

Parmi les assistants se trouve « un homme a „;«' amphibie », avocat le matin, courtisan le soir, un de ces jeunes bourgeois qui veulent passer pour gens de condition. Au premier coup d'œil , il s'éprend de Javotte. Son nom : Nicodème. Il l'aborde à la sortie , et lui débite un madrigal

auquel, étant un peu niaise, elle ne comprend d'abord pas grand'chose. Elle n'a point d'amoureux, et déclare que sa mère « lui a bien défendu d'en avoir ». Enfin, elle répond : ce Si vous voulez m'épouser, adressez- vous à mon papa ».

Son papa , Vollichon , est « un petit homme trapu, grisonnant,... du même âge que sa calotte. Il avoit vieilli avec elle sous un bonnet gras et enfoncé qui avoit plus couvert de méchancetés qu'il n'en auroit pu tenir dans cent autres têtes et sous cent autres bonnets ; car la chicane s'étoit emparée du corps de ce petit homme, de la même manière que le démon se saisit du corps d'un possédé.... Il avoit la bouche bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage pour un homme qui gagne sa vie à clabauder, et dont une des bonnes qualités , c'est d'être fort en gueule. Ses yeux étoient fins et éveillés, son oreille étoit excellente, car elle entendoit le son d'un quart d'écu de cinq cents pas, et son esprit prompt pourvu qu'il ne le fallût pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut ardeur pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir ses parties comme à les voler. Il regardoit le bien d'autrui comme les chats regardent un oiseau dans une cage, à qui ils tâchent, en sautant autour , de donner quelque coup de griffe.... On peut juger qu'avec ces belles qualités il n'avoit pas manqué de devenir riche, et en même temps d'être tout à fait décrié : ce qui avoit

tait dire à un galant homme fort à propos, en parlant de ce chicaneur, que c'étoit un homme dont tout le bien étoit mal acquis, à la réserve de sa réputation. »

Nicodème, qui le connaît de vue, lui porte un exploit chez lui , puis lui envoie deux lapins en annonçant qu'il viendra les manger à sa table. Mais Javotte reste invisible. Il imagine de jouer à la boule avec le bonhomme ; le jeu de boule était fort en faveur ; Boileau y excellait. Les deux joueurs deviennent amis, Nicodème ayant eu soin de perdre plusieurs parties. L'enjeu est un chapon : quand le jeune homme gagne, il dîne chez Vollichon. Au cinquième chapon, il aperçoit un instant aa belle; mais elle se retire au dessert, en jeune fille sévèrement élevée.

Après s'être appliqué à séduire le procureur , soit en plaidant pour lui, soit en lui donnant à dîner, il se décide à lui demander la main de Javotte, et obtient le droit de la voir en présence de sa mère. Les bans sont publiés, il touche au bonheur, quand survient une catastrophe imprévue.

La catastrophe s'appelle Lucrèce, fille d'un référendaire à la chancellerie. Elle a été élevée chez un oncle, avocat de troisième ordre, dans un milieu pauvre et vicieux. L'avocate était très joueuse, et les cartes occupaient tous les aprèsdînées. Quand la chance la fiavorisait, elle faisait

venir une tourte et un gâteau, un « poupelain », et donnait collation. De nombreux jeunes gens accouraient. La position devenait dangereuse pour Lucrèce. Elle aspirait au mariage, et aurait voulu épouser un auditeur des comptes, en vertu du tarif que Furetière a dressé pour l'assortiment des partis :

Pour une fille qui a deux mille livres en mariage ou environ, jusqu'à six mille livres.

Pour celle qui a six mille livres et au-dessus, jusqu'à douze mille livres.

Pour celle qui a douze mille livres et au-dessus, jusqu'à vingt mille livres.

Pour celle qui a vingt mille livres et au-dessus, jusqu'à trente mille livres.

Pour celle qui a depuis trente mille livres jusqu'à quarante-cinq mille livres.

Pour celle qui a depuis quinze mille jusqu'à vingtcinq mille écus.

Pour celle qui a depuis vingt-cinq jusqu'à cinquante mille écus.

Pour celle qui a depuis cinquante jusqu'à cent mille écus.

Pour celle qui a depuis cent mille écus jusqu'à deux cent mille écus.

Il lui faut un marchand du Palais, ou un petit commis , sergent ou solliciteur de procès.

Un marchand de soie, dra pier, mouleur de bois, procureur du Chàtelet, maître d'hôtel, et secrétaire de grand seigneur.

Un procureur au parlement, huissier, notaire ou greffier.

Un avocat, conseiller du trésor ou des eaux et forêts, substitut du parquet et général des monnaies.

Un auditeur des comptes, trésorier de France ou payeur des rentes.

Un conseiller de la cour des aides ou conseiller du grand conseil.

Un conseiller au parlement ou un maître des comptes.

Un maître des requêtes, intendant des finances, greffier et secrétaire du conseil, président aux enquêtes.

Un président au mortier, vrai marquis, surintendant, duc et pair.

En attendant qu'elle eût rencontré l'auditeur des comptes auquel elle avait droit, Lucrèce vivait des bénéfices du jeu, et s'habillait des « discrétions » qu'elle gagnait à ses amoureux. L'un d'eux était un jeune marquis fort riche. Elle lui avait fait signer une promesse de mariage, et, pour plus de sûreté, en avait obtenu une autre du jeune Nicodème. Un de ses amis, le procureur Villeflatin, se trouve lire ce papier. Il en parle à Vollichon qui s'indigne, et voilà les projets d'union rompus entre Nicodème et Javotte. Enchanté de rencontrer une si belle cause, Villefïatin conseille à Lucrèce d'intenter un procès à Nicodème pour le contraindre à l'hyménée; et le marquis ayant battu en retraite, force est à Lucrèce de se rattacher à Nicodème comme à une dernière chance de salut.

Celui-ci ne sait rien du complot qui se trame contre lui. Il arrive le soir chez Javotte, en chaise, avec des canons blancs, les cheveux frisés et poudrés, fort gai, retroussant sa moustache et ft gringottant » un air nouveau, appelant déjà Mme Vollichon : bonne maman. Le réveil est si brusque qu'il reste stupéfait et fait une sortie des plus malheureuses :

« Il ne fut pas assez hardi pour saluer, en sortant, sa maîtresse de la manière qu'il est permis aux amants déclarés. Pour Javotte, elle se contenta de lui faire une révérence muette; mais en se

Le Breton. — Le roman au xvii" siècle. dO

levant elle laissa tomber un peloton de fil et ses ciseaux qui étoient sur sa jupe. Nicodème se jette aussitôt avec précipitation à ses pieds pour les relever ; Javotte se baisse de son côté pour le prévenir; et, se relevant tous deux en même temps, leurs deux fronts se heurtèrent avec telle violence, qu'ils se firent chacun une bosse. Nicodème, au désespoir de ce malheur, voulut se retirer promptement; mais il ne prit pas garde à un buffet boiteux qui étoit derrière lui, qu'il choqua si rudement qu'il en fit tomber une belle porcelaine, qui étoit une fille unique fort estimée dans la maison. Là-dessus, la mère éclate en injures contre lui. Il fait mille excuses, et en veut ramasser les morceaux pour en renvoyer une pareille; mais en marchant brusquement avec des souliers neufs sur un plancher bien frotté et tel qu'il devoit être pour les fiançailles, le pied lui glissa, et comme en ces occasions on tâche à se retenir à ce qu'on trouve, il se prit aux houppes des cordons qui tenoient le miroir attaché; or, le poids de son corps les ayant rompus, Nicodème et le miroir tombèrent en même temps. Le plus blessé des deux, néanmoins, ce fut le miroir, car il se cassa en mille pièces. Nicodème en fut quitte pour deux contusions assez légères. La procureuse, s'écriant plus fort qu'auparavant, lui dit : « Qui m'amène ici « ce ruine-maison, ce brise-tout? »... et se met en état de le chasser avec le manche à balai. Nicodème,

tout honteux, gagne la porte de la salle; mais, étant en colère, il l'ouvrit avec tant de violence, qu'elle alla donner contre un théorbe qu'un voisin avoit laissé contre la muraille, qui fut entièrement brisé. Bien lui en prit qu'il étoit tard, car en plein jour, au bruit que faisoit la procureuse, la huée auroit fait courir les petits enfants après lui. Il s'en alla donc également rouge de honte et de colère. »

Tout semble s'arranger avec de l'argent. Nicodème paye deux mille écus de dommages-intérêts à l'oncle de Lucrèce pour l'avoir compromise, et se croit de nouveau à la veille d'épouser Javotte. Mais Vollichon hésite. Un autre candidat à la main de sa fille s'est déclaré; un avocat sans causes, fils d'un bonnetier « qui étoit devenu riche à force d'épargner ses écus et fort barbu à force d'épargner sa barbe ». L'avocat s'appelle Jean Bedout, « gros et trapu, un peu camus et fort large des épaules »; c'est le premier type du collectionneur passionné d'antiquailles, d'armes qui se rouillent, de vieux meubles qui boitent; au demeurant, très honnête, plus chaste qu'une vierge, rougissant à la vue d'une fenniie : « Ses habits étoient aussi ridicules que sa mine; c'étoient des mémorians ou répertoires des anciennes modes qui avoient régné en France ».

Le voilà présenté aux parents de Javotte, comme un mari qui ne mangerait pas la dot de sa femme. Mais il est si timide qu'il refuse toutes les occasions

de voir la jeune fille, disant « qu'il ne prenoit pas une femme pour sa beauté, et qu'il seroit assez temps de la voir quand l'affaire seroit conclue ». Un jour pourtant, ils se rencontrent; il lui pèle une poire qui tombe par terre; il la ramasse, souffle dessus, la ratisse un peu et la lui offre avec un million d'excuses. Jean Bedout est amoureux, et il s'applique à écrire à la jeune fille une lettre d'amour :

c( Mademoiselle, comme j'agis sous l'aveu et l'autorisation de messieurs vos parents, qui m'ont permis d'espérer d'entrer en leur alliance, je ne crois pas qu'il soit hors des limites de la bienséance de vous tracer ces lignes et vous faire là-dessus ma déclaration qui est que je vous offre un cœur tout neuf, tout pur et tout net, et qui est comme un parchemin vierge où votre image se pourra peindre à son aise, n'ayant jamais été brouillé par aucun autre crayon ou portrait qu'il ait reçu. Mais que dis-je? c'est plutôt une planche d'airain sur laquelle, par le burin el. les pointes de aos regards, votre I^elle figure a été desseignée; et puis, y ayant versé l'eau forte de vos rigueurs, elle y a été gravée si profondément, que vous pouvez désormais en tirer autant d'épreuves qu'il vous plaira. Je voudrois, en revanche, que je me pusse voir sur le vôtre gravé en taille-douce; et pour ne pas pousser plus loin mon allégorie, je voudrois que nos deux cœurs, passant sous la presse du mariage, reçus-

sent de si belles impressions, qu'ils pussent êlre après reliés ensemble avec des nerfs indissolubles, pour venir tous deux habiter dans une étude où nous apprendrions à jouir des bonheurs d'une vie privée et tranquille ; bonheurs que vous souhaite dès aujourd'hui et pour toujours votre très humble et très affectionné futur époux. »

Vollichon se décide à marier sa fille à Bedout. Mais il veut achever l'éducation de Javotte, lui donne un maître à danser, et l'envoie dans le monde, chez des précieuses. Pancrace, gentilhomme de leur société, lui prête des romans. Elle sent s'éveiller son cœur; elle s'éprend de Pancrace. Nicodème est congédié. Lorsqu'arrive le jour du contrat entre Bedout et Javotte, elle refuse de signer. Grand scandale; scène de famille. Javotte est mise au couvent. Pancrace s'y introduit, lui propose un enlèvement : elle accepte et ils se sauvent hors de France.

L'auteur nous ramène à Lucrèce. Elle a pris des allures de dévote et fait grand étalage de sa piété. Laurence, cousine de Bedout, désireux de s'établir à tout prix, entend parler de Lucrèce et la lui fait épouser. Quant à Nicodème, il n'en est plus question....

-lo8 LE ROMAN AU DIX-SEPTIÈMt SIECLE.

Il n'y a aucune liaison entre le premier et le second livre du Roman bourgeois. L'unique désir du romancier est de « peindre l'esprit bourgeois » en une succession de tableaux ou de saynètes.

Le second livre expose les amours de Charles Sorel, devenu Charroselles, avec la fille d'un sergent. Ils sont tous les deux des plaideurs enragés. Le hasard veut qu'ils fassent connaissance. Charroselles, qui ne trouve point d'éditeur et va promenant en tout lieu ses innombrables manuscrits, invite Collantine à souper au cabaret de la Pissote, près de Vincennes. A peine assis, il sort de sa poche un de ses ouvrages ; sans l'écouter, elle lui raconte les procès qu'elle a. Ils en viennent à se quereller. Leur amour, c'est le roman de Chicaneau et de la comtesse Pimbêche. Ils s'aiment et plaident l'un contre l'autre; Charroselles gagne, et l'amour de Collantine s'en accroît : elle se croyait invincible et elle a trouvé son maître. Charroselles a un rival, l'inepte magistrat Belâtre, qui a jadis cojinu Collantine au tribunal. II parvient néanmoins à épouser Collantine; et, dès le lendemain des noces, ils recommencent à s'envoyer des exploits.

« Dans le pays des fées, il y avoit deux animaux privilégiés : l'un étoit un chien-fée, qui avoit

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obtenu le don qu'il attraperoit toutes les bétes sur lesquelles on le lâcheroit; l'autre étoit un lièvrefée, qui de son côté avoit eu le don de n'être jamais pris par quelque chien qui le poursuivit. Le hasard voulut qu'un jour le chien-fée fut lâché sur le liévre-fée. On demanda là-dessus quel seroit le don qui prévaudroit, si le chien prendroit le lièvre ou si le lièvre échapperoit du chien, comme il étoit écrit dans la destinée de chacun. La résolution de cette difficulté est qu'ils courent encore. Il en est de même du procès de Collantine et de Charroselles : ils ont toujours plaidé et plaident encore, et plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser vivre. »

Furetière avait toute qualité pour dépeindre ce monde de la chicane dans lequel il avait vécu et qu'il avait attaqué déjà, en 1658, dans son Histoire des derniers troubles arrivés au rotjaume d'Éloquence. Sa satire a le défaut d'être longue et de trop s'attacher au petit côté des choses. Belâtre est bien loin de Bridoie et de Brid'oison ; ses pataquès nous ennuient. Il y avait plus et mieux à dire que les niaiseries des juges, ou les bourdes des procureurs; il y avait mieux à faire qu'un recueil de sottises, à la façon de Bouvard et Pécuchet.

Parmi les chicaneurs, Furetière a mêlé plusieurs écrivains, et il prend texte de leurs aventures pour dauber sur l'école de d'Urfé. En une page assez plaisante, il a dressé l'inventaire des œuvres de

l'un d'eux, Mythophilacte. J'y relève ce titre : « La Vis sans fin, ou le projet et dessein d'un roman universel, divisé en autant de volumes que le libraire en voudra payer ». Puis vient un « État et Rôle des sommes auxquelles ont été modérément taxées les places d'illustres et de demi-illustres dans tous les ouvrages de vers ou de prose », c'està-dire une critique des poèmes et des romans où figuraient, sous des noms d'emprunt, et sous des couleurs flatteuses, les gens de cour ou les beaux esprits. C'est un malicieux commentaire des procédés de fabrication du Grand Cyrus et de la Clélie.

ce Pour un principal héros d'un roman de dix volumes : 000 liv. parisis.

« Pour une héroïne et maîtresse du héros : 00 liv. parisis.

« Pour une place de son premier écuyer ou confident : 0 liv. parisis.

ce Pour une place de demoiselle suivante et confidente : 3 liv. parisis.

ce Pour ceux de cinq volumes et au-dessous, ils seront taxés à proportion.

« Pour un rival malheureux et qui est prince ou héros....

ce Pour le héros d'un épisode ou d'une histoire incidente....

ce Pour la commémoration d'une autre personne faite d'une manière incidente....

« Pour un portrait ou caractère d'un personnage introduit : 20 liv. tournois.

« Nota : Que selon qu'on y met de beauté, de valeur et d'esprit, il faut augmenter la taxe.

« Pour la description d'une maison de campagne qu'on déguise en palais enchanté, pour la façon seulement sera payé....

(( Pour la louange qu'on donne par occasion à des poèmes et à des ouvrages d'autrui : néant.... Et n'est ici couché que pour mémoire, attendu qu'on les donne à charge d'autant.

« Pour l'anagramme du nom du personnage dépeint : 40 sous.

(( Pour le fard dont on l'aura embelli : à discrétion.

« Pour faire qu'un amant ait avantage sur son rival et qu'il soit heureux dans les combats et intrigues : à discrétion. »

De toutes ces sommes, de tous ces impôts prélevés sur la vanité humaine, Mythophilacte propose de « faire un fonds pour la subsistance des pauvres auteurs ». L'idée est originale : le Grand Cyrus à lui seul, si tous les Illustres qui s'y reconnaissaient avaient payé le prix de leur place, leur droit d'entrée, eût pu suffire à fonder la caisse d'une Société des gens de lettres.

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La seconde partie du Roman bourgeois ne vaut pas la première. L'intérêt vient surtout de l'imitation qu'en a faite Racine : les Plaideurs sont postérieurs de deux ans. Il s'y est souvenu de Charroselles, de Collantine, de tous les monomanes du Palais que Furetière avait mis en scène. Il lui doit bien des traits heureux. Auiii® acte de sa comédie, Dandin que la vue d'Isabelle rend tout guilleret, lui dit :

N'avez-vous jamais vu donner la question?... Venez, je vous en veux faire passer l'envie.

De même, Belâtre avait soin de a. bailler place commode à Collantine dans les lieux publics pour voir les pendus et les roués qu'il faisoit exécuter ». Il ne serait pas difficile de trouver dans le Roman bourgeois d'autres preuves de l'estime où les grands écrivains classiques tenaient Furetière. S'il a luimême fait plus d'un emprunt aux rôles de Gathos et de Madelon pour peindre la ruelle d'Angélique et d'Hippolyte; si Javotte, avant de s'être déniaisée, semble bien souvent sœur d'Agnès, en revanche, en 1672, l'auteur des Femmes savantes, lorsqu'il nous parle du vieux Plutarque où Ghrysale serre ses rabats, n'avait point oublié cette jolie scène du roman de son ami :

« Belâtre étoit au Palais avec quelques officiers d'armée qui achetoient des livres à la boutique de Rocolet; par vanité, il en voulut aussi acheter, et en effet il en demanda un au marchand. Rocolefc lui demanda quel livre il cherchoit, et s'il en vouloit un in-folio ou un in-quarto. Belàtre, ignorant de ces termes, n'auroit pas compris ce que cela vouloit dire, si ce n'est qu'en même temps on lui montroit du doigt le volume. II répondit donc qu'il vouloit un grand livre. Rocolet lui demanda encore s'il vouloit un livre d'histoire, de philosophie ou de quelque autre science. Belâtre lui répondit qu'il ne s'en soucioit pas, et qu'il vouloit seulement qu'il lui vendît un livre. Mais encore, insista le marchand, afin que je vous en donne un qui puisse vous être plus utile, dites-moi à quoi vous vous en voulez servir. Belâtre lui répondit brusquement : C'est à mettre en presse mes rabats. »

Sans s'arrêter à des analogies de détail, il est curieux de constater la communauté d'idées et de principes qui existent entre tous les convives du Mouton Blanc. Boileau a écrit son Art poétique pour détourner de la poésie les amateurs à la façon de Mascarille et d'Oronte; c'est un métier, disait-il, que d'être poète, un métier dont il faut faire patiemment l'apprentissage, auquel il faut consacrer toute sa vie : sinon « soyez plutôt maçon ».... Gharroselles avait, avant lui et presque dans les mêmes termes, exprimé la même doctrine : « Qu'en-

tendez-YOus par ces vers à la cavalière?... Belâtre se hasarda de répondre que c'étoient des vers faits par des gentilshommes qui n'en sa voient point les règles, qui les faisoient par pure galanterie, sans avoir lu de livres et sans que ce fût leur métier. — Hé ! par la mort, non pas de ma vie, reprit chaudement Gharroselles, pourquoi diable s'en mèlent-ils, si ce n'est pas leur métier? Un maçon seroit-il excusé d'avoir fait une méchante marmite, ou un forgeron une pantoufle mal faite, en disant que ce n'est pas son métier d'en faire? Ne se moqueroiton pas d'un bon bourgeois qui ne feroit point profession de valeur, si, pour faire le galant, il alloit monter à la brèche et montrer là sa poltronnerie?. . . Cependant il se coule mille millions de méchants vers sous ce titre spécieux de vers à la cavalière, qui effacent tous les bons, et qui prennent leur place. Combien voyons-nous de femmes bien faites mépriser des vers tendres et excellents qu'aura faits pour elles un honnête homme avec tout le soin imaginable, pour admirer deux méchants quatrains que leur aura donnés un plumet, aussi polis que ceux de Nostradamus? 0 Muses! si tant est que votre secours soit nécessaire aux amants, pourquoi souffrez-vous que ceux qui vous barbouillent et qui vous défigurent soient favorisés par votre entremise, et que vos plus chers nourrissons soient d'ordinaire si mal reçus? » De même, Furetière se rencontre avec Molière

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dans la leçon qu'il donne aux bourgeoises de son temps. S'il souhaite que l'homme de cour ne se mêle plus de singer l'homme de lettres, il souhaite aussi vivement que le tiers état n'essaye point de contrefaire la cour; telle est la véritable signification de son livre. En ce livre ironique, dont il a dit : « on ne joue pas ici la grande pièce des machines », où l'auteur se moque sans cesse de luimême et dont il est le premier à railler les défauts, l'absence de composition, le décousu de l'intrigue, il a voulu peindre les deux aspects de la bourgeoisie, montrer ce qu'elle avait été jusqu'alors, et ce qu'elle risquait de devenir.

Aux premiers chapitres, la maison de Vollichon est une de celles où le « mauvais air » n'a pas encore pénétré. Javotte y vit aux côtés de sa mère, à peu près comme vivent les jeunes filles d'aujourd'hui. Y a-t-il un étranger invité à dîner? Durant tout le repas, elle ne profère pas un mot, ne lève presque pas les yeux ; puis retourne à sa dentelle ou à sa tapisserie. Mme Vollichon n'a que du mépris pour les filles « qui ont toujours un livre à la main, et ne savent pas ficher un point d'aiguille ». Elle n'a donné aucune instruction à Javotte, et se réjouit de ses réparties d'innocence. Elle raccom-

pagne toujours dans la rue. Qu'un désœuvré s'avise de remarquer la beauté de Javotte et de la suivre jusqu'à son logis, Mme Vollichon, qui a bon bec, se retourne et demande : « Qu'est-ce que vous avez à dire à ma fille? » Un visiteur qui survient les trouve (( toutes deux occupées à ourler quelque linge ». Les bébés vivent auprès d'elles : « c'est la coutume de ces bons bourgeois d'avoir toujours leurs enfants devant leurs yeux, d'en faire le principal sujet de leur entretien, d'en admirer les sottises.... Ils quittent la meilleure compagnie du monde pour jouer et badiner avec eux. — Mme Vollichon ne parla plus que des belles qualités de son fils, de ses mièvretés et postiqueries (gambades).... Elle ne se contenta pas de parler de celui-là : elle en loua encore un autre, qui étoit encore à la mamelle, disant de lui qu'il parloit tout seul, qu'il avoit la plus belle éloquence du monde, et qu'il savoit déjà huit ou dix mots. Toinon rentra peu de temps après dans la salle en équipage de cavalier, c'est-à-dire avec un bâton entre les jambes, qu'il appeloit son dada. Vollichon prit aussitôt un manche de balai qu'il mit entre les siennes, et, courant après son fils, ils firent ensemble trois tours autour de la table. » J'aime assez à voir le terrible procureur redevenir ainsi par instants un bon homme de père. Ailleui-s, nous voyons apparaître cinq marmots « qui, étant rangés au bout de la table, comme les tuyaux d'un sifflet de

chaudronnier, vinrent crier de toutes leurs forces : Laus Deo! Pax vivis! et firent un piaillement semblable à celui des canes ou des oisons qu'on effarouche.... La mère prit le plus petit sur ses genoux pour l'amignoter (le caresser). » Il n'est pas habituel à l'art classique de nous offrir de ces esquisses de la vie familiale, de représenter une ménagère qui appelle son mari : « mouton », que son mari appelle : « moutonne », et qui, le soir, met la clé de la maison sous son chevet.

Ah ! les bonnes commères ! Elles sont fort occupées des petites nouvelles du quartier, se fâchent si une voisine manque à leur envoyer du « cousin », qui est une pâtisserie délicate, quand elle « fait le pain bénit », ou bien oublie de les visiter au jour de leurs couches. Gomme la maternité tient la grande place dans leur existence, elles attachent beaucoup de prix à ces visites où s'échangeaient de joyeux devis, conservés dans le « Recueil général des caquets de l'accouchée ». Mais la médisance ne les absorbe pas; elles causent surtout de leur intérieur, de leurs tracas domestiques : « Elle lui avoit déjà fait des plaintes de l'embarras et des soins que donnent les enfants; de la difficulté d'avoir de bonnes servantes; et elle lui avoit demandé si elle n'en savoit point quelqu'une parce qu'elle vouloit chasser la sienne, non sans lui raconter tous les défauts de celle-ci et sans regretter les bonnes qualités de celles qu'elle avoit eues

auparavant. Elle lui avoit aussi fait plainte de la dépense de la maison et de la cherté des vivres, disant toujours pour refrain qu'un ménage avoit la gueule bien grande.... »

Elles avaient leurs plaisirs : les voisins soupaient ensemble les fêtes et les dimanches, « à condition que chacun feroit apporter son souper de son logis », ou bien ils s'invitaient à tour de rôle, (( se rendoient le bouquet ». Il y avait beaucoup de gaieté en ces réunions de greffiers et de marchands qui avaient tous quelque peu d'esprit gaulois; le moindre incident provoquait un mot drôle : « Un barbier étuviste qui étoit de la fête, se piquant de faire des sauces, se mit en devoir de faire un salmigondis; mais, ayant mis chauffer le plat sur les cendres auprès du feu qui étoit trop ardent, un des bords du plat se fendit, et il s'y lit une échancrure pareille à celle des bassins à faire la barbe. Comme il le servit chaudement sur la table, un galant homme, qui se trouva par hasard dans la troupe, dit assez plaisamment : « Je savois bien que ce barbier maladroit nous donneroit ici un plat de son métier. »

Le mari est d'ordinaire tout occupé à sa besogne et ne prend que de rares distractions. Parfois, s'il est assez heureux pour gagner le procès de son client, celui-ci l'emmène au cabaret et de là à la comédie. Il n'y entend pas grand'chose, n'ayant jamais lu que ses grimoires, et voici comme il rend

compte, au retour, à sa femme, d'une représentation de Cinna : « Un particulier, nommé Ginna, s'avise de vouloir tuer un empereur; il fait ligue offensive et défensive avec un autre appelé Maxime. Mais il arrive qu'un certain quidam va découvrir le pot aux roses. Il y a là une demoiselle qui est cause de toute cette manigance, et qui dit les plus belles pointes du monde.... Et la pièce est toute pleine d'accidents qui vous ravissent. Pour conclusions, l'empereur leur donne des lettres de rémission, et ils se trouvent à la fin camarades comme cochons. » Il aime à rire quand il en a le temps. Dans sa bouche, ces pointes qui lui plaisent si fort au théâtre, ces concetti dont est faite la conversation du grand monde, sont devenus des calembours, en général égrillards. Il joue avec les mots; il dit : « Je n'entends pas le latin; mais du grès (du grec) je vous en casse ». Il dit d'un époux trompé « qu'il a sa provision de bois sans aller la chercher sur le port », et ainsi de suite. S'il est intelligent ou rentier, il va, l'après-dînée, aux conférences du bureau d'adresse, où se racontent les nouvelles du jour, où se parle, en quelque sorte, la gazette quotidienne, aux harangues qui se font par les professeurs dans les collèges, aux sermons, aux musiques des églises, et sur le Pont-Neuf où sont les tréteaux des charlatans. Il aime les bibelots, les vieilleries, et court les boutiques d'antiquaires; ou bien, il se fait admettre dans des cercles com-

Le Breton. — Le roman au xvii" siècle. l\

posés d'hommes « où, comme on discute de plusieurs matières, il y a à faire un grand profit », dont le droit d'entrée n'est que d'un quart d'écu a pour quelques menues nécessités, et pour donner à un pauvre homme qui a soin de nettoyer la salle ». Là se réunissent les gens qui portent « du linge uni et des vêtements de moire lisse », les gens du tiers.

Parmi ceux-là, que la contagion des belles manières n'a pas atteints, le mariage n'est pas un chapitre de roman, et l'amour ne badine pas. « Les filles de cette condition veulent qu'un homme soit amoureux d'elles, sitôt qu'il leur a dit une petite douceur, et que, sitôt qu'il en est amoureux, il aille chez des notaires ou devant un curé pour rendre les témoignages de sa passion plus assurés. Elles ne savent ce que c'est que de lier de ces douces amitiés et intelligences qui font passer si agréablement une partie de la jeunesse.... Elles ne se soucient point de connaître pleinement les bonnes ou les mauvaises qualités de ceux qui leur font des offres de service, ni de commencer par l'estime pour aller ensuite à l'amitié ou à l'amour. La peur qu'elles ont de demeurer filles, les fait aussitôt aller au solide, et prendre aveuglément celui qui a le premier conclu.... Les gens du commun... ne font jamais l'amour qu'en passant et dans une posture forcée, n'ayant autre but que de se mettre vitement en ménage. » — « J 'a vois

dessein de me marier de la façon que je vois faire à quantité de bons bourgeois, qui se contentent qu'on leur fasse voir leur maîtresse à certain banc ou à certain pilier d'une église, et qui lui rendent là une visite muette, pour voir si elle n'est ni tortue ni bossue : encore n'est-ce qu'après être d'accord avec les parents de tous les articles du contrat; toutes les autres cérémonies sont purement inutiles. »

Telle était la bourgeoisie française, jusqu'à la venue de Philaminthe et de M. Jourdain. Mais les temps sont changés : « Le monde est bien perverti », s'écrie Mme Vollichon. Il s'est perverti le jour où les habitants de la place Maubert et du Marais ont voulu frayer avec « les gens poudrés et à grands canons ».

Voici que des femmes qui « vont le matin au marché avec une écharpe (nous dirions : en négligé) et des souliers de vache retournée », ayant mis dans l'aprés-midi « leurs souliers brodés et leur belle jupe », ne veulent plus recevoir un homme qui apporterait « la moindre irrégularité en l'ajustement ». Elles ne se réunissent plus pour causer de leur ménage, mais pour parler chiffons; elles déclarent que le rabat est « la première

marque à laquelle on connoit si un homme est bien mis et qu'on n'y peut employer trop de temps et de soins,... que Mme la présidente est une heure entière à mettre ses manchettes.... Ensuite on vint à parler du bas de soie, et alors on traita une question fort grande et fort nouvelle, n'étant encore décidée par aucun auteur : si le bas de soie est mieux mis quand on le tire tout droit que quand il est plié sur le gras de la jambe. »

Les journaux de modes n'existaient pas encore,et elles en sont inconsolables ; en province, elles sont réduites à se régler d'après la grande et la petite Pandore, ces deux poupées sur lesquelles les hôtes de Mlle Scudéry essayaient les modes nouvelles, et qui étaient ensuite expédiées aux quatre coins de la France ou à l'étranger. Toute leur ambition est d'avoir rang d'illustres, de précieuses. Par malheur, outre qu'elles ne peuvent jamais être que de maladroites copies des femmes du bel air, elles ne sont pas assez riches pour rivaliser avec elles. Leur pauvreté, dont elles enragent, leur est vite mauvaise conseillère. Elles jouent, elles jouent avec l'espoir d'amener au trictrac un « sonnez » qui leur permette d'acheter quelques dentelles ; leur maison s'ouvre à des marquis en quête de bonnes fortunes, et qui se laissent gagner quelques écus en échange d'une promesse de rendez-vous. Elles consentent à souper à Saint-Cloud, chez la Durier, ou ail Petit-Maure, à Yaugirard, s'y font régaler

de petits pois et de fraises, toutes fières d'être en la compagnie d'un homme de qualité qu'elles ^ comptent bien retenir en leurs filets. Mais l'homme de qualité capable de se risquer en de tels milieux, n'est qu'un fripon ou un débauché qui ne se fait nul scrupule de promettre le mariage, et disparaît après avoir déshonoré sa dupe. C'en est fait; la pecque est à jamais perdue, à moins qu'elle ne trouve à épouser quelque naïf rentier de la ville.

Ah! la tentation chimérique d'avoir un grand seigneur pour gendre ou pour mari, comme elle a tourné les tètes les plus sages ! Il a suffi à la fille de Vollichon de passer quelques heures dans le salon d'Angélique, parmi des filles ou des femmes de receveur et d'avocat qui miment les grandes dames, pour qu'elle rêve d'avoir « un carrosse, -■ des laquais et robe de velours ». Ne peut-elle pas citer, en effet, jusqu'à trois ou quatre filles « qui ont fait fortune par leur beauté et épousé des personnes de condition »? Ses nouvelles amies lui ont donné à lire les billevesées dont elles nourrissent leur esprit. Elle dévore en cachette VAstrée qu'elle cache, quand elle entend venir sa mère, dans la paillasse de son lit. Elle en perd le boire et le. manger, refuse de travailler à sa besogne ordinaire ; c'est un « poison » qu'elle a pris.

En vain ses parents essayent de réparer la faute qu'ils ont faite, le jour où ils l'ont mise en contact avec ces « glorieux et glorieuses »; ils l'en-

ferment au couvent : le beau remède! « Elle tomba, comme on dit, de fièvre en chaud-mal : car, quoique ces bonnes sœurs vécussent entre elles avec toute la vertu imaginable, elles avoient ce malheur de ne pouvoir subsister que par les grosses pensions qu'on leur donnoit pour entrer chez elles. C'est ce qui leur faisoit recevoir indifféremment toutes sortes de pensionnaires. Toutes les femmes qui vouloient plaider contre leurs maris ou cacher le désordre de leur vie ou leurs escapades, y étoient reçues, de même que toutes les filles qui vouloient éviter les poursuites d'un galant, ou en attendre et en attraper quelqu'un. Celles-là, qui étoient expérimentées, et qui savoient toutes les ruses et les adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes que leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient un noviciat de coquetterie, en même temps qu'on croyoit leur en faire faire un de religion.... Douze parloirs qu'il y avoit au couvent, étoient pleins tout le jour : encore il les falloit retenir de bonne heure pour y avoir place, comme on auroit fait les chaises au sermon d'un prédicateur épiscopisant. » — A la porte, stationnent les chaises des amoureux ; la sœur tourière laisse entrer les livres qu'ils envoient à leur belle et sortir les billets qu'elle leur écrit. Puis un jour vient oîi une échelle, appliquée aux murs du jardin qui sont fort bas, permet à la belle elle-même de fuir sous

LE ROMAN BOURGEOIS. iôo

galante escorte. Ainsi l'honneur bourgeois « va à Versaillles », ce qui signifie dans le vocabulaire d'alors courir à sa perte.

Ce qui manque à Furetière, il faut bien le dire, c'est le charme; il n'a pas, comme Molière ou Scarron, le don de faire vivant, bien qu'il soit vrai, vrai jusqu'au cynisme, et que, par exemple, en la première partie de son livre, certaine conversation chez une blanchisseuse, autour du linge sale des clientes, fasse penser à une scène toute semblable d'un roman d'Emile Zola. Quelle liberté de langage en ce grand siècle que nous nous figurons volontiers comme un siècle de bégueules! Mais, en dépit de ses hardiesses, et quoiqu'il appelle un chat un chat, Furetière garde les habitudes d'esprit que lui ont données ses savants travaux et son emploi de procureur fiscal. Il se sert des termes techniques, cite Vitruve, s'attarde à noter des expressions d'argot, à proposer des étymologies. Ce railleur du Palais de Justice en a encore les routines, et ses discussions n'en finissent plus. A tout propos, qu'il s'agisse de la pluie ou du beau temps, de la boue dans les rues de Paris et des avantages de la chaise, il bavarde comme un érudit et comme un avocat. Son ou-

vrage n'est pas de ceux dont le xvir siècle disait : « Cela ne sent point son pédant ».

Il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, mais sans gaieté communicative et sans bonté; ses antipathies dégénèrent en haine, et son sarcasme est trop souvent diffamatoire. La lecture finie, nous sommes moins étonnés, moins choqués, qu'en ses démêlés avec l'Académie, vingt ans plus tard, il ait trouvé de si rares défenseurs : il avait eu les premiers tofts; il avait frappé le premier et quelquefois plus fort que juste. Faut-il dire que la vie lui avait été difficile, que des injustices avaient aigri son caractère? Il ne semble pas qu'il eût eii 1666 à se plaindre du sort ni des hommes. La vérité est qu'il avait la langue mauvaise, et il le fit bien voir. Le portrait qu'il a tracé de Sorel, sous uii indiscret pseudonyme, est purement odieux. Sorel, qui avait le droit de ne pas se sentir atteint, ne lui opposa qu'un tranquille mépris, en insérant l'année suivante dans sa Bibliothèque française ce simple Avis au lecteur : « Voilà qu'on nous donne un livre appelé le Roman bourgeois, dont il y a déjà quelque temps qu'on a ouï parler et qui doit être fort divertissant selon l'opinion de diverses personnes ».

Il y a tout un épisode du volume où Furetièrè donne libre cours à sa bile : c'est l'historiette de l'Amour égaré. Le même homme qui reprochait à Sorel d'écrire des romans à clés, a écrit là une page de chronique scandaleuse où il n'est que trop

aisé de reconnaître Benserade, le surintendant Fouquet, Mlle de Scudéry, Ninon de Lenclos. Que lui avait-elle fait, la très charmante Ninon, pour qu'il prît ainsi plaisir à répéter les propos les plus grossiers qui eussent couru sur son compte? Il est probable qu'il n'avait aucun grief particulier contre elle, ni contre Fouquet, ni contre beaucoup d'autres qu'il a singulièrement drapés. Mais il fallait que son humeur médisante s'épanchât; et par là encore, par cet esprit de commérage, son roman est bien un roman bourgeois.

Il est naturel que les contemporains aient témoigné peu de sympathie à un satirique qui avait la dent si dure. Son livre n'a eu que cinq éditions jusqu'au xix^ siècle. Il en a eu trois de nos jours. Il nous est précieux, en effet, malgré certaines vilenies que nous en voudrions retrancher. Plus dégagé encore que les ouvrages de Scarron et de Sorel des imbroglios dans le goût espagnol, il reste égaré au milieu de la littérature classique, comme un franc bourgeois au château de Versailles.

LE GRAND GYRUS

La famille des Scudéry était originaire de Provence. Georges, né en 1601, au Havre, avait pris le métier des armes, et servi sur terre comme sur mer. Quand il eut quitté le service, en 1630, pour se consacrer aux lettres, il conserva dans sa nouvelle profession le ton d'un capitan toujours prêt à mettre l'épée au clair. Son père lui avait légué toutes les ardeurs et toutes les intempérances du sang gascon. On connaît ses préfaces pareilles à des cartels, où il jette le défi à quiconque douterait de son génie. Doué d'une facilité désolante, il avait fait jouer un grand nombre de pièces qui ne lui ont pas survécu, et dédié en 1653 à Christine de Suède le poème d'Alaric en onze mille vers, dont une raillerie de Boileau a sauvé le souvenir. Il mourut à soixante-six ans; c'avait été une des personnalités les plus bruyantes de son siècle. Il

n'est plus pour nous que le matamore du classicisme.

Sa sœur Madeleine était, au contraire, modeste, calme et réfléchie. Très instruite, elle avait é|é associée à quelques-uns de ses travaux. Tallemant lui attribue l'entière responsabilité d'Ibrahim ou Villustre Bassa, roman en quatre gros volumes que Scudéry signa et qui parut en 1641. Elle y contait l'histoire d'un certain Justinian, contemporain de Charles-Quint, qui, épris d'une noble Italienne, Isabelle, tombe au pouvoir des Turcs, est vendu à Constantinople, devient le favori du sultan, prend le nom d'Ibrahim et le turban, tout en continuant de pratiquer en secret la religion chrétienne, et après avoir remporté cent victoires, déjoué cent ténébreux complots de sérail, réussit à retrouver, à épouser Isabelle.

Le Cyrus et la Clélie furent également publiés sous le nom de Georges de Scudéry. Mais il ne passait que pour avoir fourni la fabulation des deux œuvres, c'est-à-dire ce -qu'elles ont de plus mauvais. Le public fit honneur de tout le reste à sa sœur. Elle avait beaucoup d'amis qui prenaient soin de sa gloire; ses ennemis mêmes ont toujours gardé avec elle quelques ménagements. Tant qu'elle vécut, et elle n'est morte qu'en 1701, presque centenaire, Boileau ne laissa point imprhïier le fameux Dialogue où il avait parodié ses héros. Ceux qui goûtaient le moins son s«tyle, ren-

daient justice à sa vertu et à sa bonté. Quoiqu'elle nous apparaisse aujourd'hui sous les traits revêches d'une femme savante, d'un bas-bleu, il y avait en elle un cœur aimant, un cœur féminin. Elle inspira même une passion au docte Pellisson, qu'elle aima de son côté, à la façon des héroïnes de ses livres, d'une affection exaltée, quoique très chaste. Ils étaient aussi laids l'un quel'aure, laids, selon le mot de Guilleragues, jusqu'à l'abus. « Chacun aime son semblable », chantonnait Sarrazin. N'y a-t-il pas, au fond, quelque chose de touchant en l'amour de ces deux disgraciés? Mis à la Bastille, le célèbre charmeur d'araignées conserva toute l'amitié de Mlle de Scudéry.

Le Cijrus même atteste qu'elle était capable de dévouement. Il est dédié à Mme de Longueville dont le portrait orne la première page du tome I : assez joli portrait, entouré d'une couronne de fleurs que soutiennent deux Amours, et gravé par Regnesson, beau-frère de Santeuil. La duchesse y est représentée en belle blonde grasse, avec des yeux très doux, peut-être un peu niais, une bouche toute petite, des cheveux plats et bien lisses sur le haut de la tête, qui retombent en boucles le long des joues. La dédicace est vraisemblablement de la plume de Georges, qui n'y emploie pas moins de trente pages à comparer Mme de Longueville au soleil.

« II ne me sera pas difficile de faire voir que ma

comparaison est juste : que le mesme éclat que ce grand Astre a dans les cieux, vous l'avez dans cette cour, et que vous estes comme luy toute couverte de rayons et toute brillante de lumière. En efïect, si l'on regarde la haute naissance de Votre Altesse »... et la démonstration continue de la sorte avec des en efïect, des de mesme que, tout l'attirail pédantesque d'un compliment à la Diafoirus. Mais oublions la rhétorique de Scudéry et rappelons-nous à quelles dates parurent les volumes du Cyrus : les tomes I et II en 1649 ; III et IV en 1650; V, VI et VII en 1651; VIII en 1652; IX et X en 1653. Dans l'intervalle, la situation de Mme de Longueville et de Gondé avait bien changé; ils étaient des vaincus. Néanmoins, chaque volume s'ouvre sur un hommage de dévoué respect ; chaque volume leur était envoyé dans leur prison ou dans leur exil. Mazarin se vengea : il ôta à Scudéry son gouvernement de Notre-Dame de la Garde, qui lui fut, il est vrai, bientôt rendu, grâce à l'entremise de Montausier. Mais Georges dut quitter Paris, et sa sœur s'y trouva seule, un moment même réduite à la gêne. Voilà un exemple de fidélité assez chevaleresque. Les auteurs du Cyrus auraient eu, du reste, mauvaise grâce à trahir leurs amitiés, en même temps qu'ils donnaient dans leur livre de si belles leçons de constance.

LE GltAND CYRUS. 163

Le premier chapitre d'Artamène ou le Grand Cyrus nous montre Sinope en flammes. Le prince d'Assyrie y a conduit Mandane, la fille de Gyaxare, roi des Mèdes, qu'il aime et qu'il a récemment enlevée. Artamène, mystérieux héros qui commande l'armée médique, survient pour délivrer Mandane qu'il adore, lui aussi, et dont il est aimé, à l'insu de Gyaxare. Il écarte ou tue les ennemis qui essayent de lui tenir tête; il éteint l'incendie à l'aide de son bouclier rempli d'eau; enfin, il arrive jusqu'à une tour où il espère trouver la captive. Il n'y trouve que son rival, en proie au désespoir. Mazare, autre prince amoureux de Mandane, l'a ravie à son premier ravisseur, et l'emmène sur un vaisseau qui déjà disparait à l'horizon. Artamène se sent si triste qu'il n'a plus la force de châtier le prince d'Assyrie et se borne à garder son prisonnier. Le prisonnier s'évade, et lui écrit une lettre où il lui propose de faire trêve à leur haine jalouse et d'unir leurs efforts pour arracher Mandane à Mazare : s'ils y réussissent, ils redeviendront rivaux, et un combat singulier décidera de leur destin. Artamène répond qu'il accepte et qu'il « observera inviolablement les choses dont ils sont convenus ».

d64 LE ROMAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Le lendemain, errant au bord de la mer, il y voit les débris d'un naufrage. La tempête a brisé la galère de Mazare qu'Artamène trouve à demi mort sur le sable. Le naufragé raconte que Mandane a roulé dans les flots et qu'il n'a pu saisir d'elle que son écharpe. Artamène éperdu parcourt le rivage, interroge les pêcheurs : personne ne peut lui dire ce qu'est devenue Mandane; personne n'a retrouvé ses malheureux restes.

Telle est la nouvelle qu'il rapporte à Cyaxare. En même temps celui-ci reçoit d'un traître le billet qu'Artamène a envoyé au prince d'Assyrie, et où il est parlé d'une convention passée entre eux. Cyaxare accuse Artamène de trahison. Artamène pourrait se justifier, en avouant qu'il aime Mandane ; mais ce serait manquer de respect à Mandane elle-même , et peut-être irriter le roi d'une autre manière. Il se laisse emprisonner comme conspirateur.

C'est alors que ses deux écuyers, Chrisante et Féraulas, après avoir rassemblé quelques rois qui lui sont dévoués, leur révèlent son secret pour les intéresser davantage à son salut. Artamène n'est autre que Cyrus, petit-fils d'Astyage. Astyage, roi de Médie, effrayé par des oracles qui annonçaient la venue prochaine d'un conquérant issu de sa propre maison, a jadis écarté de lui son fils Cyaxare, et sa fille qu'il a mariée à Cambyse. roi des Perses. Celle-ci est devenue mère. Astyage lui

a pris son enfant, et a ordonné qu'il fût exposé dans une forêt peuplée de bêtes féroces. Le serviteur, chargé d'exécuter ses ordres, mais touché de compassion, a confié le nouveau-né à un berger; et c'est ainsi que Cyrus a vécu, malgré la volonté de son aïeul. Devenu grand, il s'est réfugié auprès de sa mère; puis, las de mener une vie sans gloire, il est parti à dix-neuf ans en quête de glorieuses aventures , sous le pseudonyme d'Artamène, n'emmenant avec lui que Chrisante et Féraulas. Le bruit de sa mort s'est bien tôt répandu; et Gyaxare, qui a succédé à Astyage, croit n'avoir plus à craindre l'apparition de ce vainqueur de toute l'Asie dont les devins ont jadis menacé le royaume des Mèdes.

Cependant, Artamène a couru le monde. Il a visité l'Asie, la Grèce, brave et invincible déjà comme un demi-dieu. Son vaisseau a erré sur les mers et lutté contre toute la flotte du pirate Thrasybule, osant même rechercher l'abordage.

« Il arriva, en cette occasion, ce qui n'arrivera peut-être jamais. Car, comme nous ne songions qu a suivre Artamène, tout se lança avec lui, tout se pressa pour le suivre, et tout passa dans le Vaisseau du Corsaire, excepté quelques-uns qui tombèrent dans la Mer ou qui furent tuez par ceux qui d'abord les repoussèrent. D'autre part, les soldats du Corsaire ayant feit même chose que nous, et ayant suivy leur Capitaine, avec mesme

Le Breion. — T^e roman au xvii» siècle. i~

impétuosité que nous avions suivy le nostre, dans ce désordre et dans cette confusion, il se trouva qu'Artamène fut Maistre du Vaisseau du fameux Corsaire et que le fameux Corsaire aussi fut Maistre du Vaisseau d'Artamène. D'abord, ils eurent tous deux de la joye; mais venant à considérer qu'ils n'a voient fait que changer de Navire, et que comme Artaméne par des menaces faisoit obéir les Mariniers de l'illustre Pyrate, l'illustre Pyrate aussi faisoit suivre ses ordres à ceux d'Artamène, ils recommencèrent le combat, et chacun, voulant rentrer dans son Vaisseau, combattit avec une ardeur qui n'est pas imaginable. »

Voilà un mouvement aussi bien réglé qu'en une pantomime. Le Cyrus est rempli de ces gasconnades qui révèlent l'intervention de Scudéry. Voyez la suite du combat naval ; Artaméne y continue ses prouesses.

« Estant venu aux prises avec un vaillant Grec qui s'estoit signalé en ce combat , ils tombèrent tous deux dans la Mer, sans que d'abord l'on n'y prit garde. Un moment après, l'absence d'Artamène ayant fait quitter les armes au petit nombre des siens qui ne les avoient pas abandonnées, tant qu'ils l'avoient veu combattre, le fameux Corsaire n'ayant plus d'Ennemis qui luy résistassent, vit à trente pas de son Vaisseau l'invincible Artaméne qui, nageant d'une main et tenant son espée de raiitre, cojubaLtoit encore ce généreux Grec qu'il

avoit entraîné dans la Mer, lorsqu'il y estoit tombé, qui, estant en mesme posture que luy, faisoit voir une chose qui n'avoit jamais été veue, Artamène s'élançoit toujours vers son Ennemy avec un courage incroyable : mais comme ce Grec estoit plus avancé en âge que luy, beaucoup plus fort et moins blessé, il résistoit mieux à la violence des vagues, qui tantost les séparant, tantost les rejoignant, et tantost semblant les engloutir, et terminer leurs différents, en triomphant de tous les deux , faisoient voir un spectacle au milieu des flots qui n'avoit jamais eu de pareil sur la terre. »

Enfin, les hasards de ses pérégrinations ont conduit Artamène en Gappadoce. Il est entré dans le temple de Mars : Gyaxare y venait avec toute la cour remercier les dieux de la mort de Gyrus. Artamène aperçoit Mandane; c'en est fait, il l'aime et l'aimera toujours. Mais que d'obstacles entre eux! S'il reprend son vrai nom, il risque d'attirer sur lui la haine de Gyaxare; sous le nom d'Artamène, il n'est qu'un aventurier et ne doit pas aspirer à la main de Mandane. Peut-être toutefois pourrait-il assez illustrer ce nom d'emprunt pour mériter son estime : telle est dès lors son ambition. Il met son épée au service de Gyaxare, lui sauve la vie, lui conquiert des provinces, lui gagne cent batailles. A lui seul, il tient tête à quarante chevaliers ligués contre lui. II lui faut

vaincre à la fois les ennemis du père, et les adorateurs, plus nombreux encore, de la fille. Il bat le roi de Pont qui voulait épouser Mandane ; il blesse en duel un inconnu qui semble épris d'elle et qui se fait appeler Philidaspe.

Là s'arrête la narration de Ghrisante qui a parlé durant six cents pages sans reprendre haleine. Féraulas prend la parole à son tour.

Jusqu'alors, Artamène n'avait osé se déclarer à Mandane. Il apprend qu'une nouvelle guerre va éclater; il lui en coûte de retourner au combat, de mourir peut-être, sans que Mandane ait lu dans son cœur. Il lui écrit une lettre qui lui sera remise, s'il succombe, et où il lui apprend, d'abord, qu'il l'aime, ensuite, qu'il est le fils d'un grand roi. La bataille s'engage; après avoir capturé le roi de Pont, Artamène disparait. Ses serviteurs ne retrouvent que son casque et le cadavre de son cheval au bord d'une rivière où sans doute il s'est noyé. Trop certain de sa mort, Féraulas porte sa lettre à Mandane. Mais non, Artamène n'a point péri. Il en est, il est vrai, à sa dix-huitième blessure, au commencement du tom.e II. Il s'est traîne jusqu'à un château , où une noble dame a cru reconnaître en lui son fils Spitridate, prince dépossédé de Bithynie, et l'a soigné de son mieux. Il parvient à lui démontrer qu'il n'est pas son fils et s'en revient à Sinope. Mandane, qui a pleuré sa mort, le revoit avec joie, mais cache

LE GRAND GYRUS. 169

autant qu'elle le peut une émotion indigne d'elle : son scrupuleux honneur exige même qu'elle n'entende point d'Artamène un seul mot d'amour. Artamène admire tant de vertu et ne sait plus de quels termes se servir auprès d'elle. Il croit la fléchir en lui confessant qu'il est Cyrus. Elle lui accorde trois mois pour déclarer à Gyaxare son titre et aussi la tendresse qu'il nourrit en son cœur : si Gyaxare persiste à haïr Cyrus, en dépit des services qu'il a reçus d'Artamène, celui-ci devra s'éloigner sans espoir de retour.

Avant qu'il ait trouvé l'occasion d'un si périlleux entretien, il reçoit l'ordre d'aller en am.bassade auprès de Thomiris, reine des Massagètes, que Gyaxare songe à épouser, bien qu'elle ait un fds de quinze ans. II part; mais tel est son prestige que Thomiris s'éprend de lui, au lieu d'écouter la demande qu'il lui fait au nom de son roi. Il est forcé tout à la fois de résister aux déclarations brûlantes de Thomiris , et de se battre contre deux princes, amoureux d'elle, c'est-à-dire jaloux de l'amour qu'elle lui témoigne. Fidèle à Gyaxare, fidèle à Mandane , Artamène prend le meilleur parti, qui est de s'enfuir.... Hélas! A peine revenu à Sinope, il apprend que Mandane a disparu. L'inconnu, caché sous le nom de Philidaspe, était le prince d'Assyrie qui l'a enlevée en l'absence d'Artamène. Gyaxare rassemble son armée, et la confie au héros. Celui-ci met le siège devant Babylone;

il y pénètre : Mandane en est déjà sortie. Le prince d'Assyrie l'a entraînée à travers la campagne couverte de neige, après avoir revêtu et fait revêtir à sa suite des casaques toutes blanches qui se confondent avec la couleur de la plaine. Elle est à Ptérie; Artamène y vole. Elle est à Sinope; il y accourt. Sinope s'embrase et Mandane disparaît encore.

Nous voici ramenés aux événements que nous ont appris les premiers chapitres. Artamène, soupçonné de conspirer avec le prince d'Assyrie contre Cyaxare, et arrêté sur l'ordre de celui-ci, croit que Mandane est morte dans le naufrage du vaisseau de Mazare et s'abandonne à sa douleur. Tout à coup, la nouvelle se répand que Mandane est vivante; un soldat a trouvé des tablettes où elle annonce qu'elle est au pouvoir du roi de Pont et qu'il la conduit en Arménie. Mais en même temps l'infâme Métrobate révèle à Cyaxare l'amour qui unit Artamène à Mandane. La confusion devient inextricable et Cyaxare n'y comprend plus rien.

Là-dessus, les amis d'Artamène s'en vont trouver le roi et lui disent : Artamène est Gyrus. Étrange moyen de sauver l'accusé!... Cyaxare ordonne la mort du prisonnier. Aussitôt l'armée se soulève, force les portes du château et délivre Artamène qui, toujours généreux, arrête la fureur des soldats et protège Cyaxare. Le roi, charmé de tant

de magnanimité, chasse l'infàme Métrobate, et, confiant désormais dans la loyauté d'Artamène- Cyrus, le charge de nouveau de rattraper Mandane.

J'abrège. Nous n'en finirions pas s'il fallait, comme Cyrus, poursuivre de ville en ville l'infortunée princesse que se disputent et se dérobent les uns aux autres d'innombrables amants, d'ailleurs tous aussi respectueux. Batailles, assauts, combats singuliers se renouvellent avec une désespérante régularité. Toujours Cyrus est sur le point d'atteindre sa princesse, et toujours elle lui est soustraite. Il soumet l'Arménie , s'attaque à Crésus qu'il bat à Thybarra, prend Sardis, fait tuir le roi de Pont, et met le siège devant Gumes. Cette fois, il retrouve Mandane, mais que son bonheur est de courte durée! La voilà de nouveau captive, et captive de Thomiris dont Cyrus a jadis repoussé l'amour. Le héros recommence la poursuite, plus inquiet que jamais, puisque la vie même de Mandane est en péril. Les Massagètes se sont retranchés dans leur camp au milieu des forêts. Un ce ingénieur » lui propose de « jetter en divers endroits contre les troncs des Arbres une certaine composition faite avec un tel artifice, qu'elle s'attachoit à toutes les choses qu'elle touchoit : et qui avoit une telle disposition à s'embraser et à faire brusler le Corps où elle estoit attachée , qu'une seule étincelle suffiroit pour

mettre le feu au premier Arbre dont le tronc en auroit esté froté et pour embraser après toute la forest ». La forêt s'embrase, en effet; Cyrus s'élance contre les ennemis stupéfaits. Mais son épée se brise, il est pris et enfermé dans une tente assez éloignée de celle où languit Mandane.

Son vainqueur se trouve être un généreux prince qui consent à le garder incognito et à ne pas le livrer à la vindicative Thomiris. Le même jour est mort Spitridate, ce jeune roi de Bithynie dont la ressemblance avec Cyrus était si parfaite. Les deux armées croient que Cyrus a péri; et Thomiris a fait plonger en un vase plein de sang, en présence de Mandane, la tête de Spitridate en qui elle a reconnu Cyrus. Celui-ci, cependant, travaille à soulever le camp tout entier contre la reine, et, après avoir vingt fois risqué sa vie, il parvient à délivrer Mandane, en même temps qu'il met Thomiris en fuite. Il obtient de Gyaxare la pleine possession de tous les royaumes qu'il a conquis, et Mandane consent à lui avouer qu'elle l'aime. Tous ses rivaux sont morts, sauf Mazare qlii s'en retourne en son pays. En cinq jours se célèbrent cinq mariages, ceux de Cyrus, de Myrsile, d'Intapherne, d'Atergatis et d'Hidaspe. « Après avoir esté le plus malheureux de tous les Amans, Cyrus se vit le plus heureux de tous les Hommes; car il se vit possesseur de la plus grande beauté de l'Asie, de la plus vertueuse Personne de la terre,...

qui respondit si teiidreuicnt à sa passion, dès que la vertu le luy permit, qu'il eut lieu de croire qu'il estoit autant aimé qu'il aimoit. »

Le plan général du Cyrus, si tant est qu'un pareil dédale ait un plan, est à la fois laborieux et enfantin. Pùen n'en dissimule la monotonie et les maladresses. Il y a de l'invention dans le Gil Blas; il n'y a pas même trace d'ingéniosité dans le Cyrus. Les incidents, dépourvus de toute vraisemblance, s'y lient à grand'peine, se répètent, de volume en volume, toujours à peu prés identiques sur des scènes différentes , et la trame laisse sans cesse apparaître le fd. Les héros euxmêmes semblent confondus des complications où leur destin s'égare : « J'avoue, dit Artamène à l'un d'eux, que ce n'est pas un événement fort ordinaire que celuy qui vous a rendu malheureux. — En vérité, dit de son côté Mandane, quand je repasse dans ma mémoire tout ce qui nous est arrivé, et qu'après tant d'enlèvements, tant de persécutions, tant de guerres, tant de naufrages et tant de malheurs, je songe que Mandane est captive en Arménie, et qu'Artamène est prisonnier à Sinope, j'avoue que mon esprit se confond. » Le Cyrus est plein de ces réflexions naïves qui désarment la critique.

17i LK ROMAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Encore, ai-je seulement résumé l'intrigue principale. Cent autres enroulent et embrouillent leur écheveau autour de celle-là. Il y a cent, peutêtre deux cents autres personnes dont l'histoire est une réduction de celle d'Artamène et de Mandane, qui ont la même existence agitée et le même cœur inébranlable. Combien de gens perdus qui se retrouvent, de morts qui ressuscitent, de rivaux qui se pourchassent! Si du moins ils allaient vite en besogne! Mais non, ils s'attardent à écouter d'interminables biographies, ils racontent la leur, et, au moment même d'agir, s'adressent des discours qui n'en finissent plus. « Que feroy-je, se disoit Artamène, contre ce dangereux Rival? Iroy-je avertir le Roy,... ou iroy-je à la Princesse auparavant que d'aller au Roy?... Allons donc, allons lui découvrir la vérité de la chose.... Mais que dis-je? reprenoit-il tout à coup, suis-je bien assuré que je veux faire ce que je dis?... Va donc, malheureux Amant; va où ta destinée te conduit.... » Le monologue dure cinq ou six pages; nous aussi, nous avons envie de faire chorus et de lui crier : Eh! oui, va donc!... Il nous fait penser à ces choristes d'opéra qui répètent dix fois : « Marchons ! Marchons!... » sans bouger de leur place.

Faut-il en conclure que les contemporains, ainsi que l'estimait Victor Cousin, ne lisaient pas ou ne goûtaient pas plus que nous les aventures du Cyrus^ Gomment expliquer alors l'impatience

avec laquelle ils en attendaient la suite et la conclusion? En tête du tome III, un avis de l'imprimeur Courbé, à qui le Cyrus fit gagner cent mille écus, nous apprend que la troisième partie n'aurait dû paraître qu'avec la quatrième; mais qu'il a obtenu de l'auteur « de laisser voir celle-cy durant qu'on imprime l'autre », pour satisfaire la curiosité fiévreuse du public. — Le public s'intéressait à l'action fabuleuse du Cyrus, comme il s'était attachée celle de VAstrée, et allait s'attacher encore, en 1660, à celle des romans de La Galprenède que Mme de Sévigné lisait avec tant de plaisir. Elle s'y prenait «c comme à de la glu », quoiqu'il eût « un mauvais style ». On connaît sa phrase : « La beauté des sentiments, la violence des passions, la grandeur des événements et le succès miraculeux de leurs redoutables épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille ». Tout cela entraînait, à plus forte raison, d'autres lectrices de goût moins sûr. Notre siècle qu'a si longtemps amusé Dumas père, peut-il s'étonner que le xvii^ siècle ait aimé, lui aussi, les péripéties? Y a-t-il plus de vérité dans Monte-Christo'} Le Cyrus, à vrai dire, a le tort de compter quinze mille pages; mais les liseurs d'autrefois avaient plus de loisir que nous, les nerfs moins tendus, et ne se plaignaient pas que le festin offert à leur imagination se prolongeât indéfiniment.

Puis, il ne faut pas oublier que le Cyrus a paru

en pleine Fronde, c'est-à-dire à une époque où la réalité même avait je ne sais quel charme aventureux; où la politique et la galanterie se mêlaient comme en une tragi-comédie de Corneille ; où le canon de la Bastille tonnait au commandement de la grande Mademoiselle; où les épées ne savaient plus rester au fourreau; où un souffle héroïque avait transporté toutes les cervelles, et où l'aristocratie française faisait ses folies de jeunesse avant de devenir la cour si disciplinée de Louis XIV: Ces disparitions, ces complots, ces duels, que nous sommes si vite las de rencontrer à chaque volume du Cijrus , ne pouvaient que plaire à une société dont la vie était également faite d'imprévu.

Il lui plut aussi pour une autre raison. Il est très certain que Mlle de Scudéry s'est souvent proposé d'y portraicturer les gentilshommes, les grandes dames ou les beaux esprits à la mode. Les portraits étaient fort en faveur depuis la fin du règne de Louis XIII. Il y en avait d'imprimés; il y en avait de manuscrits qui circulaient de main en main : c'était un divertissement de salon dont La Bruyère a dégagé, quarante ans plus tard.

une œuvre d'art merveilleuse. Chacun s'y exerçait, à ces samedis dont Mlle de Scudéry était devenue la reine. Il était tout naturel que le Cyrus voulût être l'annuaire de son règne, l'almanach de son petit empire, un album des célébrités actuelles; qu'il fût, en un mot, un rom.an à clé.

Dés qu'il commença à paraître, quelques personnes s'y reconnurent, et les autres attendirent avec impatience que leur tour fût venu de prendre la pose. Les lecteurs goûtaient, à tourner les pages, le même plaisir qu'à se promener dans les appartements de Versailles un soir de mascarade; ils s'amusaient de deviner, à la démarche, à la tournure, à l'accent de la voix, tel duc ou telle marquise de leur connaissance. S'ils hésitaient , s'ils n'étaient pas d'accord , s'il arrivait qu'un chapitre les intriguât comme un domino de bal d'opéra, l'incertitude même, en ce jeu de devinette, avait du charme. Les femmes se regardaient aux descriptions du Cyrus comme en un miroir flatteur. Il avait pour elles l'attrait d'un journal qui relate les fêtes du grand monde en énumérant les invités de la ce toute gracieuse d comtesse ou baronne. Le grand monde est une petite ville qui ne parle guère et n'aime à entendre parler que de ses habitants.

Des clés coururent, destinées surtout aux provinciaux qui risquaient de ne point s'orienter en ce d'ilozier tra>'esli. Yiclor Cousin en a découvert

une à l'Arsenal, une qui date de 1657, et qui, bien qu'incomplète, éclaire un peu pour nous la lecture du Cyrus.ll en a comblé quelques lacunes. Nous savons qu'Artamène représentait Condé; Mandane, Mme de Longueville; Cléobuline, reine de Corinthe, Christine, reine de Suède; Onésile, la comtesse de Maure; Pisistrate, le comte de Fiesque; Alcionide, la marquise de Courbon; Cléomire, Mme de Rambouillet; Philonide, Julie de Rambouillet; Elise, Mlle Paulet; Sapho, Mlle de Scudéry ; Parthénie , Mme de Sablé ; Gallicrate , Voiture; Mégabate, Montausier, etc. Bref, il n'y avait presque aucun personnage connu de son époque que Mlle de Scudéry n'eût introduit dans le Cyrus, sous le nom d'un Assyrien, d'un Grec ou d'un Scythe.

Mais que valent ces notices individuelles dont il est le recueil? Si elles étaient assez indiscrètes pour amuser un public d'initiés, étaient-elles assez vraies pour fixer la physionomie des gens et la conserver vivante aux yeux de la postérité? Si nous n'avions vu ailleurs, dans les œuvres, nettes comme des eaux-tories, d'un Tallemant ou d'un Retz, les hommes et les femmes que le Cyrus met en scène, les connaîtrions-nous? Cousin n'était-il pas trop modeste quand il croyait avoir, en ses deux agréables volumes, reconstitué leur biographie d'après des documents empruntés à Mlle de Scudéry?

LE GRAND GYRUS. 179

Voîcî, par exemple, Condé. Cousin rapproche les témoignages que Mlle de Montpensier et Mme de Motteville nous ont laissés sur son compte de certains morceaux du Cyrus, et il constate que l'analogie est frappante. Gomme le duc d'Enghien, Artamène a le nez aquilin, des yeux pleins de feu; comme lui, il abandonne le butin à ses soldats, est dévoué à ses amis; comme lui, il a aimé. Cousin part de là pour nous dessiner à nouveau, non sans charme, la silhouette du jeune vainqueur de Rocroi, nous raconte sa liaison avec Mlle du Vigean, l'histoire aussi de Mlle du Vigean. C'est un des jolis chapitres de son livre. Mais il s'en faut bien que le Cyrus lui en ait fourni les matériaux; le Cyrus ne lui en a fourni que le prétexte.

Le duc d'Enghien était-il pareil à ce fanfaron qui défie à lui seul des armées entières? Averti que quarante chevaliers ont projeté de l'envelopper au prochain combat et de l'assassiner, Artamène, pour bien prouver qu'il ne les craint pas, fait publier qu'il portera le jour de la bataille une armure dorée. Lorsqu'il apprend, en revanche, que le roi de Pont a défendu à ses soldats de lui lancer des tïèches et de l'attaquer autrement que l'un après l'autre, il quitte ses belles armes voyantes, il se dissimule sous un uniforme banal, pour avoir la joie de s'exposer à tous les périls que lui voulait épargner son adversaire. Dès qu'il a fait des prisonniers, il leur rend leur épée et la liberté. Quelles

harangues il adresse à ses troupes! .... Que m'importe ensuite qu'il ait le nez et les yeux de Gondé? Je me refuse à confondre le grand capitaine avec cet Achille de Gascogne. Mais le siège de Cumes est la relation très scrupuleusement vraie du siège de Dunkerque, la bataille de Thybarra est la bataille de Lens; voici ailleurs Rocroi, Charenton, toutes les célèbres journées de Condé.... Tant mieux si Mlle de Scudéry touche çà et là la réalité de son temps. Il n'en est pas moins sûr que la fiction intervient sans cesse et gâte tout.

Il en va de même de tous les acteurs du Cyrus et en particulier de Mandane. Oui, Mandane est blonde, belle, douce, comme Mme de Longueville; oui, Mlle de Scudéry prête à son héroïne quelquesunes des qualités et des attitudes de sa chère protectrice. Qu'elle est loin, malgré tout, de la peindre au naturel ! A voir Mandane, tant de fois enlevée, promenée de royaume en royaume, parvenir intacte et pure à la fin du livre, Mme de Longueville, dont les passions avaient été des égarements et de si douloureux scandales, devait faire un mélancolique retour sur elle-même. Peut-être pensait-elle : Voilà quelle j'aurais voulu être. Elle ne pouvait, certes, pas dire : Voilà quelle j'ai été. Il est vrai qu'elle était languissante et bonne, comme Mandane ; qu'elle faisait des retraites assez longues aux Carmélites, comme Mandane se retire parfois chez les vierges voilées qui demeurent au temple

de Diane. La belle avance! Rappelons-nous où l'a entraînée son amour pour La Rochefoucauld, puis voyons ce qu'est l'amour entre Artamène et Mandane. Le héros ne doit jamais prononcer le mot : je vous aime, s'il ne veut la mettre en fuite, a Je ne pourrois pas, déclare-t-elle, me résoudre de souffrir une déclaration d'amour du plus grand Prince de la terre, après dix ans de services, de respects et de soumissions. » Artamène qui ose à peine risquer un aveu à mots couverts, peut encore moins lui en arracher un. Elle l'aime, et le dit à tous ceux qui l'interrogent, sauf à lui-même. Elle juge que sa <k gloire » consiste à ne rien lui révéler de sa faiblesse, et s'entend si bien, lorsqu'elle lui parle, à rester dans le vague, à ne s'exprimer qu'en phrases alambiquées, qu'Artamène se trouve à juste titre « le plus malheureux des Amants ». Est-ce là l'image de la trop charmante femme qui ne pouvait se passer d'être adorée, qui, au moment même où elle se compromettait auprès de Marcillac, essayait le pouvoir de sa beauté sur le duc de Nemours, et qui n'eut pas trop de la seconde moitié de sa vie pour expier au couvent les brillantes erreurs de la première?

Il est trop clair que l'agrément des légers pastels, épars dans le Cyrus, n'existe plus pour nous. « Le Cyrus, dit Tallemant, n'indique que le caractère des gens; leurs actions n'y sont pas. » C'est avouer que la peinture est singulièrement

Le Breton. — Le roman au xvii» siècle. 13

incohérente, et que leur caractère même y est sans cesse dénaturé. Mlle de Scudéry en effaçait les laideurs, les détails caractéristiques, dans la crainte de froisser les amours-propres. Vingt lignes se rapportent bien à un de ses contemporains; puis tout se brouille, le héros fait un geste, prononce une parole qui n'est plus d'accord avec les paroles et les gestes de l'original, et nous renonçons à chercher en lui même l'ombre d'un vivant. Les traits restent à l'état d'allusions; s'il n'en fallait pas plus pour piquer la curiosité des mondains de 1650, ce n'est pas assez pour constituer une galerie de portraits historiques. Nous savons quel nom il faut lire au bas de chaque cadre; mais, en vérité, le cadre est à peu près vide. Le Cyrus a pu sembler aux yeux de la génération précieuse quelque chose comme un Musée de Versailles; il n'en est plus à présent que le livret.

Mlle de Scudéry réussit mieux lorsqu'elle sort du particulier. Voici un passage, entre autres, où elle nous peint la femme médisante. Il ne s'agit plus là de telle ou telle ; c'est un type qu'elle essaye, et, il me semble, avec quelque finesse, d'observer et de peindre.

«c Je ne pense pas que depuis qu'on a commencé

de mesdire, il y ait jamais eu personne qui s'en soit si bien acquittée que celle-là; et veu la haine universelle qu'elle a pour tout ce qu'elle connoist, on diroit qu'elle se veut vanger sur tout ce qu'il y a de gens au monde, de ce que les Dieux ne l'ont pas faite plus belle qu'elle est. Cependant elle parle aussi hardiment des deffauts d'autruy, que si elle n'en avoit point; il est pourtant certain qu'elle a à peu près tout ce qu'il faut pour estre laide et désagréable. Néanmoins elle a une certaine hardiesse qui fait qu'on n'oseroit presque penser d'elle ce qu'elle mérite qu'on en pense. Il se trouve mesme des gens, et des gens qui paroissent raisonnables en toute autre chose, qui lavoyent,et qui la cherchent : bien est-il vray que je suis persuadée qu'il faut qu'ils ayent quelque secrette malignité dans l'esprit, qui leur fait prendre plaisir aux médisances continuelles qu'elle fait. Au reste, tout ce qu'il y a de gens malicieux dans Alfène, s'empressent tellement à luy aller conter toutes les nouvelles qui peuvent estre une matière de médisance, que personne n'en est si bien adverty qu'elle. En effet, comme il y a beaucoup de gens qui pour leur propre honneur, ne voudroient pas parler aussi mal d'autruy qu'elle en parle, et qui ne sont pourtant pas marris que l'on n'en dise point de bien, parce qu'ils n'ont qu'une vertu apparente; ils arrivent à leur fm en allant faire confidence à cette Personne qui s'appelle Alcianipe, de ce qu'ils

veulent publier.... Pour moy, je ne sçay comment elle peut avoir mis dans sa mémoire toutes les choses qu'elle y a. Car enfin, s'il y a une maison dans Alfène qui prétende passer pour ancienne, elle en fait une généalogie à sa mode qui vous fait croire que ceux qui en sont ne sont pas ce qu'ils disent. De plus, s'il y a eu quelqu'un dans une race, il y a deux ou trois siècles, qui ait fait une mauvaise action, elle en noircit le sang de tous les successeurs de celuy qui l'a faite, et elle va même chercher dans les familles des maux et des vices qu'elle assure qui sont héréditaires. Pour la beauté des Femmes, elle ne la loue jamais, que lorsque cela peut servir à faire croire plus facilement qu'elles font galanterie ou que leurs Maris en sont jaloux. Si on l'en croit, il n'y a personne riche à Alfène; il n'y a personne noble; il n'y a pas un homme qui n'ait trahi son Amy, ou qui n'ait fait quelque lascheté; et il n'y a pas une Femme qui n'ait eu quelque commerce criminel, ou du moins quelque intelligence un peu trop particulière. Au reste, elle ne néglige pas mesme les petites médisances : car je suis assurée qu'il n'y a pas une belle Femme de vingt-cinq ans à Alfène, à qui elle n'en donne libéralement cinq ou six de plus qu'elle n'en a. Cependant il est certain qu'elle a l'esprit si propre à dire toutes ces sortes de choses qu'à moins que d'estre né avec des inclinations tout à fait opposées à la médisance, on a peine à n'ad-

jouster pas foy à tout ce qu'elle assure : car elle circonstancié tellement ses mensonges, qu'on ne peut s'imaginer qu'elle ait pu se donner la peine d'inventer tout ce qu'elle dit.... De plus, comme elle se fait craindre, les Femmes ne laissent pas de la voir, quoy qu'elles sachent bien que dès qu'elles seront hors de chez elle, elle les déchirera devant celles qui y seront demeurées. Néanmoins, comme elles s'imaginent qu'elle diroit encore pis si elles ne la voyoient pas, elles la visitent sans l'estimer et sans l'aimer : joint que comme il y a cent Femmes qui ont presque plus de joye d'ouïr dire du mal de celles qu'elles n'aiment pas, qu'elles n'ont de douleur qu'on en die d'elles-mêmes, elles vont se donner cette satisfaction chez Alcianipe, au hazard de s'exposer à son humeur satirique. »

N'y a-t-il pas une étrange analogie entre la scène des portraits, au second acte du Misanthrope, et cette scène du Cijrus, où Alcianipe, assise en un coin du salon, passe en revue tous les invités et en fait les honneurs à ses deux voisins, Pélinthe et Méliante, qui la questionnent, comme les jeunes marquis de Molière provoquent la malice de Célimène?

« De grâce, luy dit alors Pélinthe, voyant une Femme d'assez bonne condition, qui avoit la mine fort haute, dites moy qui est cette Personne? — Si vous en jugez par l'air de grandeur qu'elle a sur le visage, répliqua-t-elle, vous la croirez du sang

des Dieux : et à dire vray, ajousta Alcianipe pour le dire plus finement, cette Personne est admirable : car il est vray qu'elle a tellement le procédé d'une Femme de la plus grande condition, qu'elle ne fait pas une action, ny ne dit pas une parole, qui ne persuade qu'il y a eu des Rois dans sa race. Cependant il est certain que son Ayeul estoit un Étranger sans aucune naissance; et il y en a mesme qui disent que ceux qui la connoissent fort particulièrement, remarquent quelque chose dans ses inclinations qui sent la bassesse de sa première origine ; mais pour tout ce qu'on voit de cette Personne, il faut ad vouer qu'il sent plus la Reine que la Sujette. Il n'en est pas de mesme, adjousta-t-elle, d'une Femme de la plus grande qualité d'Alfène, que vous voyez auprès de Gobrias : car imaginez- vous qu'elle parle comme si elle estoit née parmy le peuple le plus bas et le plus grossier : mais si elle parle mal, elle agit de mesme : et elle a une certaine civilité contrainte qui fait que toutes ses actions desplaisent. Elle ne fait pas seulement la révérence comme les autres; elle s'habille autrement; et elle a mesme une façon de marcher que les personnes du monde n'ont pas : mais à cela près c'est une assez bonne Femme. — Eh! de grâce, interrompit Meliante, en luy montrant un homme qui estoit en un coin de la Sale et qui paroissoit assez resveur, dittes moy qui est cet homme si triste et pourquoy il vient à une Feste de joye, puisqu'il est si mé-

lancolique? — En vérité, luy dit-elle, il ne faut pas s'estonner si celuy que vous me montrez est triste : , puisqu'à n'en mentir pas, il ne se trouve guère d'hommes qui aiment que leurs Femmes aiment tant le monde : et que tout galant que vous estes, je suis assurée que si vous estiez à la place de celuy dont vous pariez, vous seriez aussi embarrassé que luy. Car enfin, cette jeune Personne guaye et enjouée que vous voyez à l'autre costé de la Sale et que tant de gens environnent est sa Femme. Je croy bien qu'elle est vertueuse, adjousta-t-elle, mais elle vit presques comme si elle ne l'estoit pas. En effet elle ne se soucie point de son Mary, et se soucie trop des autres ; elle est éternellement hors de chez elle, ou si elle y est, c'est pour y estre accablée de tant de gens que le pauvre Mary, pour son propre honneur, ne s'y oseroit montrer; et bien souvent encore après avoir esté les journées entières sans la voir, il la trouve le soir si accablée des divertissements du jour, ou si occupée des soins de la parure du lendemain, qu'elle n'a pas le loisir de luy dire un mot : si bien qu'il est contraint de la laisser dormir, sans pouvoir avoir un quart d'heure de conversation et sans qu'il puisse mesme espérer qu'il aura quelque part à ses songes : car comme ils ne sont faits pour l'ordinaire que des pensées des choses qu'on a veues pendant le jour, il auroit tort d'y prétendre. Cependant, poursuivit Alcianipe, c'est luy qui faut qui donne les Ameublements

magnifiques, et qui paye lés Sièges sur quoy les Galans sont assis : c'est luy, dis-je, qui donne les Habillemens qui parent sa Femme pour plaire à autruy; et je ne sçay si ce n'est point luy encore qui paye les Peintres qui font ses Portraits qu'elle donne à ses Adorateurs. C'est toutes fois fort grand dommage que cela soit ainsi, adjousta cette malicieuse Personne, car c'est la plus jolie Femme qu'il est possible de voir, pour ceux qui ne font que la visiter, sans prendre intérest à sa conduite et au malheur de son Mari. — Je m'assure, répliqua Pélinthe en luy montrant une autre Dame, qui paroissoit assez chagrine, que celle que je voy ne donne pas tant de peine à son Mary que celle que vous dittes : du moins n'a-t-elle pas la mine d'aimer la galanterie. — Il est vray, dit-elle, qu'elle ne luy donne point de jalousie, mais elle le tourmente d'une autre manière ; car parce qu'elle est honneste Femme, elle croit qu'il doit luy en avoir la plus grande obligation du monde : si bien qu'il n'est sorte de persécution qu'elle ne luy face souffrir : car elle est jalouse jusques à haïr toutes les Femmes qu'il voit et à leur faire mille incivilités : cependant je ne pense pas qu'il luy doive être si obligé de ce qu'elle ne fait pas galanterie : puisqu'à mon advis on n'a pas mis sa vertu à une bien difficile espreuve. »

Certes, Célimène sait mieux encore accommoder les gens et mettre d'un mot leurs travers ou leurs

ridicules en saillie. N'empêche que voilà un assez joli crayon de la vie mondaine; premiers tâtonnements, premières promesses d'un art qui a, quelques années après, atteint la perfection. Si, au lieu de consulter les clés du Cyrus, et d'y chercher des individus, nous y cherchions un tableau des mœurs de l'époque, peut-être ne nous semblerait-il ni sans intérêt ni sans mérite. Les figures qu'il nous présente et dont aucune n'est calquée trait pour trait sur un modèle, ont une vérité générale. Il y a entre elles tout un air de famille qu'il faut saisir. Dans leur manière de penser et de s'exprimer, dans leurs habitudes d'esprit et de langage, se révèle la parenté des héros du livre avec les vivants de 1650.

Artamène, Mandane, et tous les rois, toutes les princesses qui forment leur entourage, expriment l'idéal que la préciosité vieillissante se faisait de l'amour. Dans les multiples histoires qui interrompent le récit, il n'y a guère que les noms qui changent. C'est toujours un amant qui a perdu le sommeil et l'appétit dès la première entrevue, qui soupire sans oser se déclarer à sa belle, ne parvient pas à savoir s'il est aimé, se bat en duel avec tous ceux qui la regardent tendrement, est exilé, revient,

et, qu'il la perde ou qu'il l'épouse, n'obtient jamais d'elle que des réponses évasives, décentes, énigrnatiques où elle parle de sa gloire et des bienséances. Voici, entre autres, Aglatidas qui s'est épris d'Amestris. Malheur à lui s'il ne se contente pas de l'aimer silencieusement! « Je pense, lui dirait-elle, que vous ne me connaissez plus. » A celui qui lui dit qu'il mourra plutôt que de vivre sans être aimé d'elle : « Vous n'avez donc, répond-elle, qu'à vous préparer à la mort; car Amestris ne donnera ny son estime, ny son amitié à ceux qui perdent le respect qu'on luy doit. — Est-ce manquer de respect que de vous adorer? — C'est en manquer que de me le dire. » — Un moment vient où elle supporte qu'il l'entretienne de sa passion : leur mariage est décidé depuis la veille, et il semble bien qu'Aglatidas, en effet, ait le droit de rompre le silence. Qu'elle a de peine encore à l'écouter! « Croyezvous que ce soit avoir fait peu de chose pour vous que de souffrir que vous me parliez en particulier, et que d'endurer que vous m'entreteniez d'une passion qui, quelque légitime qu'elle puisse être, ne laisse pas d'avoir quelque chose de dangereux quand elle est trop forte, et qui après tout ne peut estre soufferte par une fille, sans faire beaucoup de violence à sa modestie, si elle est effectivement raisonnable? — Quoi, madame, lui dis-je, une passion que vos parents n'ont pas désapprouvée, laisseroit quelque scrupule dans l'esprit d'Amestris?

Et Aglatidas qui n'a pas eu une seule pensée qui vous puisse offenser, seroit criminel de vous parier de son amour? Ha, madame, s'il est ainsi, je suis bien plus malheureux que je ne pensois. — Non, me dit-elle, Aglatidas, je ne veux pas estre si sévère, et je veux bien vous advouer, poursuivitelle, en baissant les yeux, que je vous estime assez pour n'estre pas faschée que vous m'aimiez, et pour souhaiter mesme que cela soit éternellement. Mais je ne sçay, Aglatidas, si, quand il seroit vray que je vous aimerois autant que vous voulez que je croye que vous m'aimez; je ne sçay, dis-je, s'il seroit dans l'ordre de vous le dire. » 0 pimbêche ! . . . Regardez au fond de cette âme pudibonde, vous y trouverez un sens pratique qui aurait de quoi inquiéter Aglatidas : « S'il arrivoit, lui dit-elle, que vous changeassiez, Amestris ne se consoleroit jamais si elle vous avoit ad voué qu'elle se fust trouvée sensible à votre amour ». Voilà un cœur bien éduqué, sûr de n'être point victime d'un entraînement; il n'est pas étonnant que de pareilles femmes puissent faire le tour de l'Asie sans accroc à leur vertu. Le pauvre Aglatidas, désespéré de tant de scrupules et de tant de réticences, s'écrie à la fm : « Eh! bons Dieux, madame, que ne vous déterminez- vous ! » Mouvement d'impatience qui paraît ici bien excusable. Au reste, ses plus grands désespoirs ne dérangent pas un ruban de son pourpoint; ses pâmoisons ne froissent pas une

plume de son chapeau. Il n'a guère la mine, lui qui emploie si volontiers le mot de passion, d'un homme passionné. Voyez-le à son tour, lorsqu'il vient s'excuser de je ne sais quelle faute : « Vous voyez à vos pieds, madame, le plus criminel, le plus innocent et le plus malheureux de tous les hommes : qui, comme criminel, vient vous demander punition : qui, comme innocent, vient pour se justifier devant vous; et qui, comme malheureux, vient du moins chercher en vostre compassion quelque soulagement à ses maux ».

C'est assez dire que les amoureux du Cyriis sont bien près d'être des pédants, et que les amoureuses y sont, pour employer un mot de Furetière, des « prudo-coquettes ». Il y a plus d'un souvenir de l'Hôtel de Rambouillet dans le Cyrus; mais les traditions de la Chambre Bleue y sont déjà fort altérées. L'air d'Astrée n'est point pincé, comme celui d'Amestris et de Mandane. Elle écoute les tendres propos de Céladon, sans « baisser l'^s yeux ». Les femmes que nous dépeint Mlle de Scudéry, sont les soeurs aînées d'Armande et de Bélise; elles font peu de cas des « dames qui ne savent rien faire autre chose qu'estre Femmes de leurs Marys- Mères de leurs enfans et Maîtresses de leur famille. Je n'ay encore jamais esté, dit l'une d'elles, à nulle Feste de Nopces sans chagrin. — Il faut donc sans doute, répliqua Tisandre, que vous ne regardiez pas le mariage comme un bien. — II est vrai.

répondit-elle, que je le regarde comme un long esclavage.... A moins que d'aimer jusques à perdre la raison, je ne perdroi jamais la liberté^ et je ne me résoudroi jamais à faire de mon Esclave, mon Tiran. » Le moment approche où Cathos déclarera le mariage « une chose tout à fait choquante ». Telles n'étaient point les idées de la Chambre Bleue ; mais telles étaient celles des précieuses des samedis et ce sont leurs doctrines que Mlle de Scudéry nous a transmises. En sa qualité de vieille fille, elle était toute portée à renchérir sur leur pruderie naissante; elle l'encouragea dans son salon et la consacra dans son œuvre.

Non, nous n'y entendons pas causer comme causèrent les hôtes d'Arthénice; leur esprit avait moins de raideur, leur politesse avait l'air autrement simple, l'élégance leur était aisée et toute naturelle. Les conversations du Cyrus, à l'endroit desquelles Cousin disait « avoir l'âme un peu faible », ne sont pas dépourvues de toute délicatesse ; mais elles trahissent trop fréquemment l'effort. Il y a excès de grandeur, excès de raffinement, excès de courtoisie, comme dans le ton d'un provincial nouveau-venu à la cour. Le Cyrus nous transporte au Marais, dans un milieu composite où la bourgeoisie se rencontre avec la vraie noblesse. Les occupations y sont à peu près les mêmes qu'en 1630. Les chasses, les promenades à cheval ou en voitures découvertes, les collations, les visites aux

cabinets de curiosités, les ballets, les concerts, les parties de campagne, les séjours aux villes d'eau sont encore les passe-temps favoris des héros du Cyrus, ainsi que les dissertations de métaphysique galante dont le goût n'avait fait que croître depuis vingt ans. Nous voyons leurs après-midi employés à étudier qui est le plus digne de compassion d'un amant qui vit loin de celle qu'il aime, d'un qui n'est pas aimé, d'un qui est trompé, d'un qui voit mourir sa maîtresse. Seulement la dissertation devient de plus en plus subtile, quintessenciée. Les traces de jargon, de ce jargon qu'a ridiculisé Molière, y sont rares; mais déjà la sensibilité semble factice, et les beaux discoureurs ont l'air de comédiens qui récitent.

C'est cet aspect momentané de la société française que reflète le Cyrus. Mais la vérité y est si souvent mêlée de fables sans intérêt, qu'on ne sait s'il faut se réjouir d'y rencontrer une part de réel, ou regretter qu'elle soit si petite.

LA GLELIE

Clélie, histoire romaine, compte aussi dix volumes dont la publication dura de 1654 à 1660. Le premier est dédié à Mlle de Longueville et orné de son portrait, au bas duquel se lit un emphjitique quatrain de Scudéry :

Elle est du sang des Rois, cette illustre personne Qui fait voir sous ses pieds les vices abattus; Et le pompeux éclat de leur riche couronne Brille moins que l'éclat de ses rares vertus.

Mézence, roi de Pérouse, avait fait prisonnier Porsenna, roi de Glusium. Le captif, épris de Galerite, fille de son vainqueur, l'avait épousée secrètement. Il avait eu d'elle un fils qu'une nourrice, nommée Marcia, avait reçu l'ordre d'emporter à Syracuse pour le soustraire aux fureurs de Mézence.

Sur le même vaisseau qu'elle, s'est trouvé un noble Romain, l'exilé Clélius, dont la femme, Sulpicie, venait d'être mère. Le vaisseau a fait naufrage, et en croyant sauver le berceau de son propre fils. Clélius a sauvé celui du fils de Porsenna. Au: pierreries qui ornaient les langes du nouveau-né, il a reconnu, mais trop tard, son erreur. Il a élevé de son mieux l'enfant que lui adressait la providence, l'a nommé Aronce et emmené à Cartilage. Là, une fille lui est née, Clélie, auprès de laquelle Aronce a grandi, mais qu'il sait n'être pas sa sœur.

Vers la vingtième année de leur âge, les deux jeunes gens s'adoraient. Ils ont suivi en Italie Clélius et Sulpicie qui se sont installés à Capoue. Clélie est si belle qu' Aronce a plus d'un rival. Le plus redoutable est un jeune patricien de Rome, Horace, qui ne la quitte plus. Aronce se bat en duel avec lui et le blesse. Presque en même temps, il sauve la vie à Clélius, qu'avaient assailli des assassins. Le hasard lui fait rencontrer Marcia; elle reconnaît les pierres précieuses dont Galerite avait jadis paré son fils et qu'Aronce avait données à Clélie. L'illustre naissance du héros se découvre; Clélius, à la fois sensible à sa bravoure et à sa noblesse, lui accorde la main de Clélie.

La veille de leur mariage, ils se promènent dans la campagne de Capoue, en compagnie de leurs parents et de leurs invités. Ils parviennent à

LA CLÉLTE. 197

se séparer de dix à douze pas du reste de la troupe, et vont enfin causer librement de leur amour, quand Aronce aperçoit Horace. Clélie craint qu'ils ne se prennent encore de querelle, retourne vers son père et lui demande de s'interposer entre eux. A la même seconde, se produit un effroyable tremblement de terre , accompagné de fumée et de flammes. Aronce est aveuglé; une nuit de cendres s'étend, comme au dernier jour de Pompéi. Le lendemain, quand l'obscurité se dissipe, il se trouve sur un grand monceau de cailloux, et ne voit plus ni la maison où il avait couché, ni le bourg dont elle faisait partie; les bois ont été engloutis, la plaine est couverte de gens et de troupeaux morts. Il voit sortir d'un tombeau oîi ils s'étaient abrités, Sulpicie et Glélius, qui se mettent avec lui à la recherche de sa fiancée.

Il se doute qu'Horace est pour quelque chose dans sa disparition. Arrivé en vue du lac Trasimène, il la reconnaît, en effet, dans une barque, que dirige Horace. Tandis qu'il cherche un bateau pour les poursuivre, il rencontre un vieillard aux prises avec dix hommes qui vont l'accabler. Il s'élance et met les assaillants en fuite, après avoir reçu une blessure. Ce vieillard se trouve être Mézence, qui, sans connaître son sauveur, le fait transporter au château de l'île des Saules, située au milieu du lac.

Le blessé, bientôt guéri grâce aux soins de la

Le Bretox. — Le roman au xvii" siècle. i*

princesse de Pérouse, apprend que Porsenna est toujours prisonnier, et que Mézence lui ordonne de renoncer à Galerite. Bien plus, Mézence voudrait unir Galerite à Aronce lui-même, c'est-à-dire la mère au fils. Aronce se décide alors à déclarer qui il est. Tandis qu'il parle, Porsenna sort de sa prison, et, avec l'aide de quelques amis, s'empare du palais; mais bien qu'il soit en situation de se venger de Mézence, il se borne à réclamer sa femme, son fils et ses États de Clusium. Le roi de Pérouse, touché de tant de magnanimité, se réconcilie avec lui.

Aronce est libre alors de songer à Clélie. Elle est à Ardée, ville du Latium où l'a conduite Horace et qu'assiège Tarquin. Gomme il en approche, Aronce voit des soldats de Tarquin qui essayent d'enlever « des dames »; Clélie est parmi elles! Il s'élance, mais se trouve en face de son rival qui l'attaque. Il lui tient tète, et le blesse encore une fois. Cependant, les ravisseurs ont entraîné Clélie à Rome.

Aronce l'y suit, sous un déguisement, parvient à la voir et va peut-être la délivrer. Mais voici que la mort de Lucrèce provoque une révolution. La femme de Tarquin, Tullie, obligée de fuir, mène la captive à la ville de Tarquime où s'est retranchée l'armée royale. Clélie lui échappe; hélas! c'est le tour d' Aronce d'être prisonnier, et les deux amants sont de nouveau séparés. Tandis que les troupes

du roi et celles de Brutus combattent, Aronce réussit à briser ses entraves et, accourant sur le champ de bataille, fait triompher la cause républicaine.

Qu'il est encore éloigné d'obtenir la récompense de tant d'héroïsme et d'un amour si fidèle! Son père Porsenna, devenu l'allié de Tarquin, le rappelle à lui et le contraint à combattre sous ses drapeaux contre Rome. Les deux partis concluent une trêve et échangent des otages; délie est, à ce titre, envoyée au camp de Tarquin et Aronce a la douceur de la revoir. Mais les entreprises hardies de Sextus, fils de Tarquin, révoltent Glélie qui s'enfuit, franchissant le Tibre à cheval. Rome l'admire, et cependant la renvoie à Tarquin. Aussitôt, Sextus, aidé de quelques complices, l'enlève et fait route vers Cumes. Cette fois, Porsenna comprend que les Tarquins sont des traîtres, indignes de son appui. Il se détache d'eux, et permet à son fils de reprendre Clélie à Sextus. Aronce vole sur ses traces, le rejoint et le tue. Dès lors, Rome, forte de son alliance avec le roi de Clusium, est assurée de jouir en paix de sa jeune liberté, et un oracle, rendu au temple de Préneste, commande à Por« senna d'unir Aronce à Clélie,

20'J LE ROiMAN AU DIX-SEPTIEME SIÈCLE.

Le procédé de fabrication est ici le même que dans le Ctjrus; les aventures d'Aronce, assez semblables à celles d'Artamène, sont également coupées d'histoires, de portraits, de digressions telles que le songe d'Hésiode qui est, sous la forme d'une vision prophétique, tout un cours de littérature depuis Homère jusqu'à Corneille. Ainsi que dans le Cyrus, ce sont ses amis que Mlle de Scudéry a peints sous un travestissement. — Mais le travestissement est aussi malencontreux que possible. Leurs noms d'emprunt, qui sont des noms historiques et bien célèbres, leur vont comme une armure du Moyen Age à un dandy. Nous avons beau nous répéter que c'est là pur artifice de romancier; notre esprit ne peut s'y faire, et Trissotin costumé en Horatius Codés nous est aussi risible que Cléonte en fils du Grand Turc.

Encore, si d'aimables figures se cachaient sous le masque! H y aurait quelque plaisir à regarder au travers. Mais non, ces carêmes-prenants, comme disait le xviP siècle, étaient en réalité de pauvres sires. A l'époque du Cyrus, la préciosité commençait seulement à teindre ses premiers cheyeux gris, à farder ses premières rides; elle en était, quand parut la Ciéhe, à l'heure de l'irréparable décrépi-

tude. Les samedis étaient bien dégénérés : « Cha pelain et quelques autres, dit Tallemant, y avaient mené des gens ramassés de tout côté ». Il ajoute que c( la cabale est fort démanchée ». Elle avait élu un nouveau domicile; après s'être réunie jusqu'en 1665 chez Mlle de Scudéry et chez Mme Arragonnais, elle se retrouvait chez Mlle Boquet. A une élite succédait une cohue prétentieuse. C'est l'histoire de cette décadence que nous trouvons dans la Clélie, et, vraiment, nous aimons mieux la chercher chez Molière qui l'a, lui aussi, racontée. Il est vrai que Mlle de Scudéry a encore introduit dans son œuvre quelques personnages illustres, Louis XIV-Alcandre, Arnaud-Timante, Ninon de Lenclos-Damo, Fouquet-Gléonime, Scarron-Scaurus, Mme Scarron-Liriane. Mais outre qu'elle ne nous apprend rien de précis sur leur compte, et nous laisse seulement voir, en citant, par exemple, le quo non ascendam de Fouquet, qui elle a l'intention de mettre sur la sellette, les noms qui se cachent sous les autres pseudonymes sont ou des noms indignes de nous arrêter ou des noms inconnus aujourd'hui. Dès 1731, lorsqu'une troisième édition de la Clélie fut mise en vente, le public les avait presque tous oubliés; ces faux grands hommes n'avaient point survécu aux bureaux d'esprit hors desquels ils n'étaient rien.

Un seul passage du livre demeure une quasicuriosité, quelque chose de bien xvii^ siècle, à la façon d'une perruque Louis XIV ou d'un ruban à la Fontange : c'est la carte du Tendre.

Cette carte, qui a charmé les uns, qui a fait rire les autres, et qui reste, en tout cas, fameuse, quoique les reproductions exactes en soient assez rares, n'est pas une invention de Mlle de Scudéry.

Elle était l'œuvre d'une collaboration entre les habitués des samedis, et y avait été fort goûtée.

Chapelain conseilla, dit-on, à Mlle de Scudéry, de l'intercaler dans son livre. Au cours de sa narration, à la fin du tome I, elle conte donc que Clélie, fort accoutumée à discourir avec ses adorateurs sur l'amour, leur a dessiné en s'amusant le plan du pays du Tendre avec les divers chemins qui peuvent y conduire, et les diverses stations qui s'y trouvent.

Ici, fermons le volume, ou, du moins, oublions-en le titre, le sous-titre, le nom des héros et des héroïnes : nous sommes en une ruelle du Marais.

LA CLÊLIE. Î203

N'est-ce là qu'un petit jeu de salon, une sorte de nouveau jeu d'oie, où un lac remplace le puits, où un château isolé sur un roc tient lieu de la prison? Il y a bien quelque analogie, et les beaux esprits qui s'amusaient à mesurer « les lieues d'amitié » d'un point de la carte à l'autre, nous apparaissent comme de grands désœuvrés. Essayons néanmoins de pénétrer le très innocent symbole — c'en est un — dont le sens les ravissait d'aise.

Il s'agit de savoir quelle route il faut suivre pour aller de Nouvelle Amitié, ville située en bas de la carte, jusqu'à Tendre; autrement dit, par quelle série d'épreuves il faut passer avant d'être aimé, a On peut avoir de la tendresse par trois causes différentes : ou par grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination. » Il y a donc trois villes distinctes, trois villes de Tendre, sur trois cours d'eau : Tendre sur Estime, Tendre sur Reconnaissance et Tendre sur Inclination, « de même que l'on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Gumes sur la mer Tyrrenne ». Par suite aussi, il y a trois chemins, qui, tous partis de Nouvelle Amitié — c'est la tête de ligne, — bifurquent vers les trois villes de Tendre,

Le chemin qui mène à Tendre sur Estime passe par Grand Esprit, Jolis Vers, Billet Galant, Billet Doux, Sincérité, Grand Cœur, Probité, Générosité, Exactitude, Respect et Bonté. N'était-ce pas la marche ordinaire de la sympathie entre les « honnêtes gens » de l'époque? Voici, je suppose, Lycidas qui vient d'être présenté àDorimène dont la ruelle est des plus à la mode. Il en est à ses premières visites, aux premiers entretiens, à la nouvelle amitié. S'il n'était qu'un sot, il essuyerait des iVoideurs qui le rebuteraient bien vite, et se verrait poliment éconduit. Mais non, il a donné, soit en commandant les troupes du roi, soit en s'acquittant de quelque mission diplomatique, soit en pérorant au coin de la cheminée de omni re scihili, maintes preuves de haute intelligence; il peut faire honneur au salon de Dorimène.... Ce n'est rien d'avoir l'esprit grand, il faut encore, en une vie de salon, avoir l'esprit aimable et cultivé, il faut savoir badiner avec grâce et s'entendre en matière de belles-lettres sans tomber dans le pédantisme. Lycidas est un bel esprit, rime à mer- Aeille de jolis vers; il possède l'art de tourner un billet galant que Dorimène lit à haute voix le soir devant quelques amis de choix, au milieu d'un

flatteur murmure, et de rédiger un billet doux qu'elle goûte assez pour ne point le lire en public, pour le glisser en un coin parfumé de son corsage en grondant d'une voix très douce le téméraire amoureux. L'amoureux, du reste, n'est pas au terme de son stage. Il ne gagnerait guère le cœur de Dorimène, s'il ne lui prouvait que le sien mérite de n'être pas méprisé, qu'il a du savoirvivre autant que du savoir; qu'il n'est ni un comédien, ni un roué, ni un vulgaire don Juan ; capable de se dévouer, corps et biens, à celle qu'il aime; qu'il n'est fripon ni aux jeux de l'amour ni aux jeux du hasard ; qu'il sait pardonner une offense, une injustice même, à son amie. Lycidas, qui a de l'usage, n'a garde de rien espérer; qu'un geste trop passionné, un mot trop vif lui échappent, tout serait perdu. Il se souvient que Voiture fut congédié et assez longtemps exilé de la Chambre Bleue pour avoir osé baiser le bras de Julie. Il joue avec une patience désintéressée son rôle de soupirant; qu'il soit à courre un cerf chez le duc ou à souper chez le prince, rien ne lui ferait oublier l'heure à laquelle Dorimène lui a permis de la venir voir. Enfin, il a bon caractère, ne se fâche de rien, lui passe ses lubies, ses humeurs fantasques, est très indulgent à ses migraines et à ses vapeurs auxquelles il affecte sérieusement de croire.... Cette fois, l'épreuve est terminée; il est en passe d'obtenir de la belle cet aveu qui, nous dit

Madelon, fait tant de peine. Est-ce à dire qu'elle va rompre son veuvage? Va-t-elle devenir la maîtresse de Lycidas? Fi, l'horreur ! . . . Va-t-elle devenir sa femme? Le dénouement serait bien prosaïque. Non, ils habitent ensemble Tendre sur Estime, ou, si vous voulez, ils vont s'adorer noblement, s'entretenir au bal, à la comédie, jusqu'au jour où ils s'apercevront que l'ennui vient et qu'il faut chercher autre chose.

Ce premier chemin n'est accessible qu'aux gens qui ont des qualités brillantes. Il en est un autre plus spécialement ouvert aux âmes sensibles, et qui mène à Tendre sur Reconnaissance. Il parcourl les villages de Complaisance, Soumission, Petits Soins, Assiduité, Empressement, Grands Services, Sensibilité, Obéissance et Co7istante Amitié. Figurez-vous un homme de naissance et de fortune modestes, un homme vêtu de noir, auteur ou abbé, Chapelain, Pellisson ou Corbinelli, dont le maintien est disgracieux, la figure laide, et qui n'a nuls brillants dans l'esprit. Abbé ou auteur, Vadius est reçu, lui aussi, au salon; peut-être a-t-il été le précepteur d'Arsinoé que visite toute la cour. Cûiïmient arrivera-t-il de Nouvelle Amitié jusqu'à Tendre, lui qui ne sait point caqueter, plaisanter,

divertir, et qui argumente à tout propos comme un docteur en Sorbonne? Il se sent bien gauche devant Arsinoé, bien incapable de plaire. Mais qui sait?... Complaisant, soumis à tous ses caprices, maladroit peut-être à glisser un coussin sous ses pieds, prompt en revanche à retoucher les vers qu'elle compose, à lui souffler l'érudition dont elle se pare, il n'y a point de soins qu'il n'ait pour elle. Timide, embarrassé de lui-même, il vit dans son ombre, est perpétuellement planté derrière son fauteuil ; peu à peu, son assiduité la touche, il s'en aperçoit, redouble de zèle, fait l'empressé. Qu'il voudrait avoir l'occasion de l'obliger! Il souhaiterait presque qu'elle tombât à l'eau ou que son carrosse vînt à verser, afin d'avoir la joie de la sauver; faute de quoi, il tourne une belle épigramme contre ceux qu'elle nomme ses ennemis, et les menace d'une satire dans le goût de Juvénal. A-t-elle quelque chagrin? Pleure-t-elle la mort de son mari ou d'un petit chien qu'elle aimait? Il en perd l'appétit; il ne paraît plus qu'avec des yeux pleins de larmes, un visage défait, et il lui dédie un gros livre où il a mis le Moineau de Lesbie en poème épique. Qu'elle lui impose les plus ennuyeuses corvées ; qu'elle l'envoie porter de ses nouvelles à un plus heureux rival, ou l'expédie en Bretagne pour mettre ordre à ses affaires et vérifier les comptes de ses intendants, il part, il est docilo, rien ne le lasse. Après un an d'absence, il repren-

drait sa déclaration à la phrase même où elle s'est trouvée interrompue. Et pour lui s'ouvre enfin la porte de Tendre, de Tendre sur Reconnaissance. Mmes de Sévigné et de la Fayette y accueillirent bonnement le pauvre Ménage, qui se serait bien passé de leur reconnaissance.

Mais qu'un faux pas entraînerait de malheurs! Le premier chemin présente un embranchement qui va par Négligence^ Inégalité, Tiédeur, Légèreté, Oubli, jusqu'au Lac d'Indifférence. Plus d'un voyageur s'y est noyé. Que Lycidas, au lendemain de sa présentation, manque à rendre visite à Dorimène; qu'il se laisse conduire dans quelque ruelle rivale de la sienne : c'en est fait et il va bientôt en venir à l'entier oubli d'une émotion qui n'a duré qu'un jour. Il ne fait plus à Dorimène qu'une cour intermittente dont elle ne saurait s'accommoder; ses compliments se glacent, son culte a des distractions;... et le jour n'est pas loin où rencontrant Dorimène chez des amis communs, il n'obtiendra plus d'elle, dont la vue le laisse indifférent, qu'un salut de banale courtoisie.

Plus malheureux encore, celui qui, cheminant vers Tendre sur Reconnaissance, mettrait un pied au village d'Indiscrétionl II n'y a pas loin de là

à Perfidie, Orgueil, Médisance, Méchanceté; après quoi commence la mer d'Inimitié. Beaucoup d'hommes ont suivi ce fâcheux itinéraire; assez indéhcats pour pubher les faveurs qu'ils avaient reçues, et en exagérer l'importance, leur orgueil les a conduits à trahir les plus chers secrets, à raconter en riant ce qui ne leur avait pas été confié sans quelques soupirs, et pour amuser la galerie de badauds qui les écoutaient, ils ont poussé la méchanceté jusqu'à la calomnie. Au fond, ils en ont quelques remords; ils en veulent, à celle dont le souvenir leur est un vivant reproche, de tout le mal qu'ils lui ont fait; et s'ils publient quelque Histoire amoureuse des Gaules, ils traceront d'elle un portrait qui est pure insulte. Pourra-t-elle le leur pardonner? Oui, si elle a le cœur d'une Sévigné. Mais les Sévigné sont rares, et pour un Bussy qu'une jolie main a consenti à repêcher dans la Mer d'Inimitié, il y en a beaucoup qui s'y sont engloutis.

Est-ce tout? La géographie de l'amour est-cno contenue là tout entière? Non certes, il y a une troisième ville de Tendre, Tendre sur Inclination.. . « Comme elle a présupposé que la tendresse qui naît par inclination n'a besoin de rien autre pour

estre ce qu'elle est, délie, comme vous le voyez, madame, n'a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si viste qu'on n'a que faire de logement le long de ses rives pour aller de Nouvelle Amitié à Tendre. » La « tendresse par inclination » dont parle Mlle de Scudéry, c'est tout simplement l'amour vrai, qui ne se prête guère, celui-là, aux spirituels ergotages. Dès qu'il naît en un cœur, il l'absorbe; il va « très viste », il est le coup de foudre dont parlent si souvent nos romanciers. Voyez La Fontaine et Mlle de Beaulieu; il avait soixante-cinq ans, elle en avait quinze; il l'aperçut et fut si troublé qu'en revenant le soir il s'égara, se retrouva, s'égara encore. L'âme vive du poète qui resta toujours jeune, avait pris feu au premier éclair de ces beaux yeux d'ingénue. La passion ignore les nuances, les lents progrès ; elle confond et brouille toutes les facultés de l'être, elle est un envahissement. Le cœur et les sens nous emportent; le Fleuve d' Inclination roule comme un torrent, les rives fuient, disparaissent, . . . navigation éperdue, course à l'abîme, peut-être? Le fleuve se jette dans la Mer Dangereuse; au delà tout est énigme et sombre mystère, au delà s'étendent les Terres Inconnues.

Faut-il dire que Mlle de Scudéry a tourné la difficulté, que la « tendresse par inclination » est la seule qui compte, la seule dont il eût été intéressant de faire l'histoire? Mais d'abord, celte histoire,

d'autres l'ont écrite; d'autres, depuis Virgile jusqu'à Racine, ont étudié l'amour profond et fort, « fort comme la mort », éternel comme l'humanité. Ils ont parcouru son calvaire dont les stations ne ressemblent guère aux gentils hameaux du pays de Tendre ; ils ont traîné Didon, Phèdre, Hermione, sur ce chemin de croix dont les haltes, pour reprendre le style de Clélie, s'appellent angoisses, remords, doutes, jalousie, expiation ou sacrifice. Sur ce chemin -là, dites-moi, je vous prie, si vous apercevez beaucoup d'alcôvistes? Eh! grand dieu, qu'y feraient-ils, et que penseraient-ils, s'ils lisaient des mots si funèbres sur la carte du Tendre?

Toutes les âmes ne sont point susceptibles de passion ; dans les salons du xvii^ siècle surtout, la passion n'existe qu'à titre d'accident. Nous n'en trouvons que bien peu de traces à travers les correspondances et les mémoires de l'époque. Des rêveurs, des poètes, comme l'amant de la Ghampmeslé, ou le mari d'Armande Béjart, l'ont ressentie, en ont souffert. Mais parmi la société brillante, à la cour, quel homme, quelle femme citer qui ait aimé de la sorte? Il y a La Rochefoucauld peut-être, Mme de Longueville et certainement Mlle de la Vallière. Et puis...? La passion étonnait comme un phénomène; elle plaisait au théâtre à titre de curiosité; elle eût fort déplu dans la vie réelle, n'étant point de bonne compagnie, faisant

2l2 LE ROMAN AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

déraisonner ceux qu'elle possède, ôtant la présence d'esprit, c'est-à-dire désarmant l'homme du monde. Les hommes du monde étaient frivoles et secs, légers et pourtant très pratiques, soucieux d'éviter les éclats et les scandales, les brouilles et les ruptures, toutes les situations dramatiques qu'entraîne un violent et sincère amour. A la place de cœur, selon le joli mot appliqué un peu plus tard à l'un d'eux, ils n'avaient que de la cervelle.

Voilà pourquoi Mlle de Scudéry n'insiste pas davantage sur « l'inclination ». Elle se borne à quelques mots, qui ne manquent pas de finesse. J'aime assez cette Mer Dangereuse, ainsi nommée parce qu'une femme risque beaucoup à s'aventurer (( au-delà des dernières bornes de l'amitié ». J'aime assez ces Terres Inconnues qu'elle signale à l'horizon d'une vie passionnée. Qui peut savoir où mène la passion? A une suprême félicité ou à quelque effroyable désastre? Dans le doute, le plus prudent serait de n'y pas aller voir, et les gens du xvii^ siècle étaient prudents.

L'art d'aimer était surtout pour eux l'art de faire sa cour. Mlle de Scudéry décrit l'amour à fleur d'àme qui s'appelait, au temps d'Honoré d'Urfé, l'Honnête Amitié, et qui seul était de mise au salon. Cet amour-là ne voyageait pas à tire-d'aile; il cheminait à petits pas, en curieux et en flâneur; il s'attardait aux détours de la route, poursuivant un papillon, cueillant une fleurette, évitant les sen-

tiers de traverse, se complaisant aux longues causeries, aux paisibles attentes sans espoir. Il était l'école buissonnière du sentiment. Il s'ingéniait à prolonger le plus possible, à force d'attention et d'égards, de rondeaux et de quatrains, à force d'enjouement et de politesse, une vie très factice qui naissait d'un sourire et serait morte d'un bâillement.

Nous sommes assez tentés de nous en moquer. En avons-nous bien le droit? Est-il quelque chose de si différent du « flirt » auquel nous trouvons tant d'attraits? C'est le même plaisir de « faire l'amour » en tout bien tout honneur; la même prétention de jouer avec le feu sans s'y brûler les doigts. Le nom a changé en même temps que le vocabulaire, et, à tout prendre, le ton de l'ancienne galanterie valait beaucoup mieux que les équivoques ou les sous-entendus de la nôtre. Est-ce à dire que « l'Honnête Amitié » n'ait jamais franchi la dernière limite et que le flirt la dépasse presque toujours? Je n'en sais trop rien, et croirais volontiers que de pareils jeux, à toute époque de la société, ont eu leur casse-cou. Mais le jeu d'antan, plus joli sans conteste, avait aussi plus de chances de rester innocent, parce qu'il se bornait à charmer l'esprit, à caresser les oreilles, à bercer doucement le cœur sur une insignifiante musique de madrigal. Le flirt, avec la hardiesse de ses propos et de sa pantomime, avec son allure yankee, les libertés du

Le Breton. — Le roman au xviie siècle. 15

tête-à-tête, l'énervement de la valse, sollicite la sensualité qui vient tout gâter.

Il se peut qu'en tout temps l'amour platonique ait été une illusion. Au moins est-ce une illusion à laquelle les femmes tiennent fort, et s'il fut si longtemps en faveur au xvii* siècle, c'est que l'influence féminine y était souveraine. Quelle femme n'a fait ce rêve d'une tendresse dépourvue de toute matérialité, pure de tout mélange des sens? Les sens! Il y a tant de femmes en qui ils dorment et ne s'éveilleront jamais! Il y en a tant que la brutalité masculine attriste, et, plus encore, étonne, qui se contenteraient si bien d'un délicat commerce des âmes! Se croire aimée, être plus que reine, être idole, se sentir admirée dans ses fantaisies, dans ses imperfections même, recevoir des épitres fleuries, écouter de flatteurs discours, n'avoir à craindre nulle exigence indiscrète, puisque l'adorateur n'espère rien, nul fâcheux commentaire, puisque la mode autorise et encourage de telles intimités, n'était-ce pas un bonheur enviable? Elles l'ont goûté, savouré avec délices; et c'est pourquoi la carte du Tendre n'est point si sotte.

Cet indicateur à l'usage des novices, cette représentation figurée de l'amour selon la formule de la

préciosité, est, en somme, un effort pour décomposer le sentiment le plus complexe de tous. C'est un essai d'analyse, ou plutôt c'est l'enfance de l'analyse, et l'enfance aime les dessins, les petits bonshommes, les maisons dessinées de travers en quatre coups de crayon avec un tire-bouchon de fumée sur le toit, tout ce qui parle aux yeux. Le raisonnement abstrait suppose des esprits plus mûrs. On se sert dans les écoles, pour apprendre aux tout petits quelques notions des sciences, de cônes, de sphères, de cubes, d'une foule de minuscules objets en carton ou en bois qui leur montrent les choses sous une forme concrète et matérialisent l'idée. La carte du Tendre est quelque chose de semblable. Elle mettait sous des yeux encore très frivoles les causes et les effets multiples de l'amour, en représentant des villes, des fleuves ou des mers. Certes, la connaissance du cœur humain, comme disent les classiques, la psychologie, comme nous disons, a fait depuis bien des progrès; n'empêche que voilà une première et enfantine ébauche de ces « planches d'anatomie morale » dont nous sommes aujourd'hui si curieux. Elle précède et fait pressentir l'œuvre des grands analystes qui vont suivre ; elle marque le goût qui s'éveillait de pareilles études, et combien les précieuses même, aux réunions du Marais, trouvaient de plaisir à observer la nature humaine, l'être intime, à se regarder vivre.

Mais ce sont là jeux de grands seigneurs oisifs et riches. Il ne fallait pas que les filles, les femmes d'humble condition se prissent, elles aussi, à rêver de ce pays du Tendre où ne peuvent cheminer que les souliers à talons rouges. C'est alors que Molière intervint. Si bien traité qu'il fût à la cour, le fils du tapissier Poquelin appartenait, par le cœur comme par le sang, à la bourgeoisie dont il a défendu les intérêts. Il renvoya le marchand à son comptoir, et osa rappeler aux bourgeoises que leur rôle était d'être épouses, d'être mères, que tout leur roman devait tenir en ces deux mots-là. Et le tiers état, guéri d'un court accès de folie, reprenant sa vie de labeur, mais aussi sa douce vie de foyer, laissa les salons continuer à l'aise leurs subtils caquetages sans portée.

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