DE GONCOURT
La Madame Gervaisais de MM. Edmond et Jules de Concourt n'est rien de plus qu'une analyse. Ce n'est point un roman. Et ce n'est point par l'unique raison qu'il n'y a pas d'amour dans ce livre. Il y a beaucoup de romans sans amour, et ce sont même les plus grands. Il y a le Bobinson de Foë, le Gordon Pym d'Edgar Poe, le Caleb Williams de Godwin, le Cousin Pons de Balzac, et bien d'autres 1 Mais il n'y a pas ici
1. Madame Gervaisais [Nain Jaune, 7 mars 1869); Renée Mau~ perin ; Les Frères Zemganno; La Faustin {Constilulionnel, 19 mai 1875 ; 12 mai 1879 ; 27 février 1882).
de roman, parce qu'il n'y a pas d'aclion, d'événements, de passions en lutte, de caractères, et que la synthèse de la vie n'y introduit pas la concentration de son ensemble tout puissant; parce qu'on n'y trouve, en définitive, qu'une description psychique et physiologique d'un cas d'organisation très particulier.
Madame Gervaisais est l'histoire de la conversion religieuse d'une âme, l'histoire du lent envahissement, pied par pied, pouce par pouce, ligne par ligne, de cette âme dite philosophique et que le catholicisme prend tout entière et emporte... Un tel sujet, assurément, peut être intéressant, mais cela est presque de la nosographie. MM. de Goncourt ont regardé à la loupe ce phénomène dans tous ses détails, et ils nous l'ont rendu avec cette saillie de style qui est une autre loupe fixée sur l'objet regardé et déjà grossi. Vous comprenez alors le degré d'énormité, et même de difformité, que les choses prennent sous ces deux espèces de verres grossissants. La souris dans le télescope semblait un monstre dans la lune. Ce monstre de Madame Gervaisais n'en est un, je vous assure, que dans la double lunette de ces messieurs de Goncourt.
Nous le disons donc tout d'abord, — et parce que nous avons quelque chose de plus grave à dire, — à le prendre comme une analyse leur livre n'est pas un livre d'observation exacte, précise, désintéressée et profonde ; car vous vous permettriez, les uns après les autres, tous les excès, toutes les violences et toutes les
outrances, que vous ne feriez pas avec tout cela de la profondeur ! Comme observation, cela n'est pas. Comme art et comme style, c'est ce qu'ils ont l'habitude de faire : du kaléidoscope dans son tournoiement incohérent et son flamboiement tintamarresque pour l'œil; mais d'intention, voici qui est nouveau pour MM. de Concourt et je ne l'aurais jamais cru, d'un assez joli pelit machiavélisme et perversité. Au moment où tout le monde tombe par devant et de côté sur le catholicisme, on ne lui a jamais, sans avoir l'air de rien, donné dans le dos un plus dextre coup de couteau!
Et, ici, nous voilà bien loin de l'art et de la littérature ! Nous voilà, et de la faute à qui?... en pleine philosophie, et en pleine philosophie active, militante et hostile. En art et en littérature, nous savions bien que MM. Jules et Edmond de Goncourt étaient des matérialistes assez osés d'impression et d'expression, visant en tout à une plasticité presque impossible. Nous savions bien qu'ils avaient fait leur éducation et leurs études dans les livres et les choses du xvm* siècle, et qu'ils avaient doublé, dans leurs œuvres, le sensualisme de ce temps-là du sensualisme de celui-ci. Mais, à cela près des habitudes d'écrire et d'un style
Vl LE ROMAN CONTEMPORAIN
laborieusement faux, dont je soupçonne jusqu'à la corruption peut-être encore plus systématique que vraie, je ne croyais pas, certes ! que ces deux jeunes hommes comme il faut, de bonne race, de manières charmantes, préoccupés, à ce qu'il semblait, uniquement d'art, dévorés par cette préoccupation ardente, fussent les ennemis du catholicisme de leurs pères, et les ennemis à la dernière façon du xix® siècle, à la dernière mode que le xix' siècle a inventée ; car nous avons une manière, nous avons une mode d'être les ennemis du catholicisme, que les hommes du xvm* siècle, que le bouillonnant et fougueux Diderot, par exemple, que môme le diabolique Voltaire, ne connaissaient pas ! Ils le haïssaient, eux, vigoureusement et ouvertement, et ils le frappaient, V infâme (c'était leur mot de colère), avec furie et presque avec férocité. S'ils avaient pu faire du mal à Dieu, ils l'auraient fait. Ils l'auraient poignardé, assassiné, torturé jusque dans son ciel, s'ils l'avaientpu, ces Idolâtres à la renverse, qui se croyaient des philosophes! Mais l'hostilité contre le catholicisme au xix^ siècle n'est plus cela. Au xix^ siècle, on est plus vieux. On est plus rassis. On est indifférent, scientifique et serein. On ne frappe point à tour de bras, même dans le dos, mais on enfonce doucement la chose où il faut l'enfoncer, et c'est ce qu'ont fait MM. de GoncourtI II n'y a pas, dans tout leur livre de Madame Gervaisais, un seul mot d'in-
suite, d'ironie, d'irrévérence, dlmpatience contre le catholicisme. Les esprits innocents, qui ne voient que les mots, trouveront ce livre aussi innocent qu'eux. Mais, allez ! pour qui voit à travers les mots leur lumière, jamais il ne fut livre où l'idée catholique ait été plus réellement visée et atteinte. Ce que l'entomologiste fait, quand il darde adroitement son épingle entre les segments articulés d'un insecte qu'il pique et fixe pour l'observer, MM. de Goncourt l'ont fait pour le catholicisme, qu'ils voulaient aussi observer et surtout faire observer aux autres, et ils lui ont très bien enfoncé, entre les deux épaules, un tranquille couteau que je reconnais parfaitement pour être de la fabrique du XIX" siècle, et de ceux-là dont on se sert au Restaurant Magny, dans ces fameux dîners qu'on y fait, tous les quinze jours, contre Dieu.
Et, en effet, les diners contre Dieu, c'est encore une invention du xix" siècle ! On dine maintenant contre Dieu, comme, du temps des banquets de la Réforme, on dînait contre les gouvernements. Les dîners contre Dieu, cette idée qui a pris naissance dans le calimini de quelques libres -penseurs discrets, a gagné les proportions d'une Institution publique, et est entrée triomphalement dans nos mœurs. Dernièrement, n'annonçait-on pas solennellement, pour le Vendredi-Serin t prochain, un dîner gras de Solidaires au Grand-IIùtel, où 1 on pourrait manger contre Dieu et son Église, même sans faim et sans plaisir ; car
manger est une sensation vivante, passionnée, et dun autre temps que ce temps de crevés exsangues où l'on fait tout sans jouir, même le péché. Pour revenir aux dîners Magny, vous rappelez-vous la rêverie de Fontenelle devant un troupeau de moutons? « Quand je songe — disait-il, en les voyant paître, — qu'il n'y en a peut-être pas un seul de tendre ! » Eh bien, de touS les gaillards, assez peu gaillards, qui dînent contre Dieu chez Magny, il n'y en a peut-être pas un seul qui soit un gourmand ! et pourtant ils y viennent tous allonger des dents déjà longues. Mais il ne s'agit pas d'estomac; il s'agit d'impiété. Il s'agit de jouer contre Dieu de la mâchoire, comme Samson en joua contre le Philistin, fût-ce sans la vigueur de Samson. Or, c'est inévitablement dans ces dîners que MM. de Concourt, qui en sont les fidèles, ont trouvé, en s'y asseyant entre Sainte-Beuve et Renan, cet art délié de frapper sûrement le catholicisme, avec cette rouerie de sérénité qui est l'hypocrisie moderne. C'est dans ces banquets, oii il y a plus de plats que de Platons, c'est dans ces petits régals blasphématoires, où Ton boit la haine du catholicisme à la glace, que MM. de Concourt l'auront bue. Esprits chauds, à ce qu'il semblait autrefois, âmes qui furent sans doute chrétiennes, ils n'ont pu toucher impunément à ces cuisines, et voilà comme ils ont fait leur Madame Gervaisais !
Et cependant il y avait là des choses comiques qui
KDMOND ET JILLS ItE GU.NCOURT 45
auraient du les dégriser de ces dîners, pour eux si malheureusement inspirateurs. Quand, par exemple, Sainte-Beuve, qui les présidait, — Sainte-Beuve, l'évêque du diocèse des Athées comme il s'est appelé luimême, — ne voulait pas présider et fuyait, la tète enveloppée dans une serviette comme Scapin, si par hasard on était treize ù table, et que les convives, désolés mais sérieux, ne trouvaient rien de mieux pour le faire rester que d'envoyer chercher le petit garçon ou la petite fille du sieur Magny et par ainsi être quatorze, est-ce que celte force d'une tête d'athée ne repoussait pas tout doucement MM. de Concourt vers le catholicisme et ne rendait pas leur petit athéisme songeur?... et, qui sait? peut-être honteux?...
Mais non, rien! et Madame Gervaisais a paru! Conçue dans le système objectif de Renan, cette conscience momie, aux procédés froids. Madame Gervaisais n'est pas une étude plus vraie de la conversion d'une dme devenue chrétienne que l'histoire de Jésus- Christ, par Renan, n'est son histoire. MM. de Concourt ne connaissent que la superficialité des choses catholiques, et, comme la plupart des écrivains de ce temps, ils se donnent des airs furieusement docteurs, quand ils ne seraient pas de force à répondre aux questions d'un catéciiismc de perséalrance. Ils ont eu je ne sais quelles vagues lueurs sur la méthode de conversion des Jésuites, mais sans se douter seulement de la profondeur et de la beauté morale du procédé de ces
Maîtres des Ames, en confession. Pour ce qui est de leur Trinitaire, qui torlionne si vilainement la pauvre diablesse d'âme de leur Madanie Gervaisais, ce n'est guères plus qu'une caricature outrageante pour le catholicisme, — ou plutôt tout le livre est une caricature outrageante, et qui n'a demandé, pour la tracer, ni grandeur de talent ni grandeur de cai-actère. Triste livre et livre attristant, qui ne rachète par aucun genre d'agrément sa tristesse.
Excepté chez Magny, les jours ohils s"y gratteront la côte en mangeant leurs côtelettes, ce livre ne sera goûté avec plaisir chez personne. Quant au catholi cisme, dont on espère par des livres pareils nous dégoûter, ou qu'on voudrait nous faire maudire, il en a vu d'autres, ce vieux cèdre du Liban!... et il usera encore bien des douzaines d'athées, et bien des douzaines de serviettes, dans les restaurants et les cabarets insurgés !
MM. de Goncourt sont, de tendance, de nature de chose, absolument impossibles à dépraver même dans ce temps qui déprave tout, des écrivains du plus grand art et de la plus noble littérature. Rien de populacier, quedis-je? rien de bourgeois en eux. Ils ont leurs défauts littéraires, mais ils sont ce qu'on appelle des écrivains de race, et cela seul couvre tout,
EDMOND LT JLLES DE GO-NCOUllT 47
si cela oblige à tout... Leur Renée Mauperin, republiée par Alphonse Lemerre, je nelaconnaissaispas. Jen'en parlai point quand elle parut, et pourtant j'étais déjà attaché au joug superbe de la Critique ; mais un roman de MM. de Concourt — Les Hommes de Lettres — avait trompé mon espérance, et je les boudais comme on boude ceux qu'on aime. Mais je viens de lire Renée Mauperin pour la première fois, au moment où je Unissais cette caricature historique de l'Empire {La Curée] par Zola, décidément le Ponson du Terrail du réalisme et du matérialisme. Eh bien, je l'avoue, ce livre de MM. de Concourt, qui est la première marche supérieure de l'escalier menant et descendant à des livres comme ceux de Zola, m'a paru, en comparaison des livres de Zola, une composition d'une mesure, d'un gouverné^ d'un équilibre, d'un fini et d'un style qui est, selon moi, le dernier pas qu'on puisse faire — sans tomber — du côté où les romanciers de l'heure présente, les littérateurs progressifs, tendent à se précipiter !
Ce c«">té, c'est le côté dudélail cru, du mot vulgaire, de celte langue de Paris qui quelquefois est un argot mêlé à la grande langue française, c'est enfin toute cette réalité d'en bas, qui, sous une autre plume moins
distinguée et moins savante que celle des de Goncourt, lesquels ont gardé de l'idéal dans la pensée, tend à devenir chaque jour le plus affreux rfemocra^isme littéraire. Il serait peut-être curieux de rechercher, et peut-être facile de trouver, comment des écrivains de cette valeur et de cette élégance, qui, par le fait de leurs études, ont vécu dans la société du xvm" siècle, et qui ont montré presque de Tenthousiasme pour cette société artificielle et raffinée, aient pu pencher de ce côté inférieur qui aurait dû leur être si antipathique, et même y verser un jour tout à fait... Vous vous rappelez ce fameux drame à' Henriette Maréchal, joué au Théâtre-Français, et dans lequel les deux auteurs abordèrent si audacieusement la langue la plus verte des bals masqués les plus pourris de Paris, que le public en fut révolté et la pièce outrageusement sifflée... Ceci n'est réellement explicable que par le besoin de nouveauté qui saisit les esprits hardis, quand les vieilles formes littéraires expirent. D'ailleurs, personne ne l'ignore, les de Goncourt, qui sont presque des peintres et qui ont écrit sur la peinture, ont dû vivre beaucoup dans les ateliers. Ils en ont dû prendre les mœurs, du moins dans le langage ; et ils ont pensé qu'en faisant entrer les mots de cette langue, spéciale aux ateliers, dans la langue littéraire, ce serait là un accroissement et une richesse de plus pour la langue et pour la littérature. Dans leur Renée Mauperin, sont-ils entièrement dégrisés de
celle idée? Toujours est-il qu'ils onl fait parler ce mauvais langage à leur héroïne pour la rendre plus naturelle, plus réelle, comme on dit maintenant, et, qui sait? peut-être pour eux plus charmante. Mais s'ils ont voulu la faire plus charmante, ils lui ont, selon nous, de cette façon, ôlé de son charme, et s'ils ont voulu ne la faire que vraie, ils l'ont faite trop charmante pour qu'on ne lui pardonne pas sa vérité, qu'il fallait montrer pour la faire haïr. Là est le défaut et le danger de ce livre. Edmond de Concourt dit, dans sa préface, que le roman de Renée Mauperin devait s'appeler primitivement la Jeune Bourgeoisie. C'était un titre faux. Certes ! on ne m'accusera pas d'aimer beaucoup et de surfaire la bourgeoisie, mais Renée Mauperin, qui dit : « ZutI » quand on la contrarie, et qui parle comme le Tintamarre, n'est pas le type de la jeune fille dans la bourgeoisie du XIX' siècle. 11 est vrai qu'Edmond de Concourt fait une réserve : C'est « lont jeune fille moderne, dit-il, telle que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années l'a faite. >> Renée Mauperin est donc (heureusement!) une exception encore, et si elle cessait de l'être un jour, ce serait grâce à des livres comme celui des de Concourt, qui sont très séduisants, et qui mêlent leur poésie à eux à ces façons de dire abaissées et vulgaires qu'on trouve dans leur livre et qu'on dirait empruntées à toutes les bohèmes de ce temps.
Et j'insiste sur ce point avec d'autant plus de force qu'Edmond de Goricourt — la pensée survivante de son frère — dit, dans sa préface, que la fabulation de ce roman de Renée Mauperin, à l'instar de tous les romans, n'est que secondaire dans cette œuvre, et que les auteurs ont préféré à tout « peindre la jeune fille moderne avec le moins d'imagination possible ». Avec le moins d'imagination possible ! Est-ce possible?... Ah 1 mademoiselle de Concourt, et non plus monsieur de Concourt, vous avez là une hypocrisie de coquette. Vous nous dites là un mot de préface ! Si c'est là un mot vrai, — ce dont je doute, — vous avez donc mis votre imagination à n'avoir pas d'imagination?... Eh bien, c'est moi qui vous le dis, vous en avez beaucoup, au contraire ! lienée Mauperin n'est pas un type observé par un moraliste qui peint austèrement un vice ou un ridicule social. Renée Mauperin, que je trouve ravissante, et que, sans vous, je trouverais détestable, est une création absolument irpaginaire... Les filles qui parlent comme cette demoiselle, — qui plaisantent comme elle, — qui sont hardies comme elle, — qui nagent et montent à cheval et sont sans gêne et sans pudeur et garçons comme elle, n'ont pas les divines touches de naturel re^té femme que vous lui avez données, à cette Renée qui est un monstre, mais qui finit par racheter et effacer sa monstruosité. MM. de Concourt se sont trop souvenus qu'ils sont poètes en voulant faire de
la réalité moderne, de la réalité prosaïque. Pensaientils donc nous dégoûter ainsi des prétentions, des absurdités, des poses disgracieuses, des sottes impuissances de la femme qui veut être un homme en jupes dans la vie, et qui n'est plus qu'un masque grotesque dans ce carnaval de Torgueil?... Mais ils nont point produit ce dégoût salutaire, lis n'ont poiat donné cette leçon à la jeune fille qui fait l'homme, ou aux imbéciles qui l'élèvent comme un homme. Ces écrivains, qui s'intitulaient des moralistes « avec le moins d'imagination possible », n'ont eu que de l'ima. gination, et n'ont été que des romanciers !
Mais, comme romanciers, ils ont été charmants. Itetiée Maupcriii^ à part ce que je viens d'indiquer, est un livre dimagination exquis. Littérairement, il est dangereux parce qu'il est sur le bord de l'abime en littérature (le réalisme dans le langage), qui a leur donné quelquefois des vertiges. En ouvrant leur livre, on croit eacore qu'ils vont y tomber, mais peu ù peu ils s'en détournent, et plus on avance dans l'exécution du roman plus on y trouve de délicatesse et d'élévation, et plus on s'aperçoit que le grand progrès et la maturité sont venus aux auteurs. Il y a longtemps quo je les suis. Ils ont eu une jeu-
52 LE HOMAN CONTEMl'OHAI.N
liesse liLLéraire exubérante, comme tous ceux qui sont assez riches pour avoir à gagner en perdant. Ils ont eu l'ardeur, lintensité, la griserie d'usnge avec de telles facultés, et ils ont eu aussi le raffinement» presque la corruption, rafîeclation, la préciosité, la mignardise prise au xvm* siècle, dont ils ont trop rafîolé. Ils ont été quelquefois effrénés. En fait de style, ils allaient jusqu'à tuer sous eux un cheval tous les jours, et je le leur ai reproché... Il ne faut pas monter en casse-cou la langue française. Mais dans ce roman de Renée Mauperin, ce n'est plus cela. Et ce que j'en admire le plus, savez-vous ce que c'est?... C'est la sobriété, c'est l'économie et la distribution de la couleur, c'est la langue, quand elle n'est pas l'argot de Renée, et elle ne l'est pas longtemps ; ce sont enfin les qualités mdles d'hommes qui se possèdent et qui ne font plus que ce qu'ils veulent.
La Renée Mauperin qu'ils ont inventée, et non étudiée sur le vif comme ils le prétendent, commence comme une fille qui finit comme elle n'aurait jamais commencé. Elle commence par être la garçonnière de mauvais ton que le stupide et grossier américanisme de notre temps a mise à la mode dans certains milieux d'esprits fourbus; mais, peu à peu, elle se débarrasse de cette gourme odieuse et elle devient une délicieuse fille, mourant sous les voiles d'une virginité qui n'a rien aimé dans sa vie que son père. Elle passe dans' ce roman, qui est son histoire, comme ces natures
KDMOM) ET JLLES DE CONCOURT o3
supérieures qui ne savent pas aimer au-dessous d'elles, et qui s'en vont de ce monde sans donner leur main à un de ces êtres misérables que les femmes qui n'ont dégoût de rien, même de ce qu'elles méprisent, se résignent souvent à épouser. Sa vie est simple, en définitive, comme la tâche à l'aiguille dune femme chaste... Elle veut empêcher son frère d'épouser une jeune fille qui, s'il l'épousait, le condamnerait à l'inceste puisqu'il est l'amant de la mère ; et des circonstances que je ne dirai pas, pour vous forcer à lire ce livre, un hasard comme il y en a tant dans la vie et qui se retourne contre elle, amènent un duel terrible dans lequel on tue son frère, ce qui la tue aussi, en un an, d'une maladie de cœur, développée par l'impression de celte catastrophe. Telle est la fin résignée, touchante, expiatrice, de cette fille amazone, nageuse et blagueuse, comme elle dirait elle-même dans le livre de MM. de Concourt, et qui rentre dans la simplicité des filles qui ont été nos mères, de la jeune fille des sociétés droites, de la jeune fille éternelle que des temps corrompus veulent transformer en je ne sais quel horrible et insupportable androgyne ! Et tout cela est présenté et raconté aussi avec une simplicité digne de cette jeune fille ..incroyable ; car les jeunes filles faussées qui ont l'orgueil insensé d'être des hommes meurent ordinairement dans leur orgueil, quand elles ne l'humilient pas sous la croix. Et c'est précisément ce qui manque à la jeune convertie des de Goncourt.
Est-ce encore pour êlre plus vrais, plus réels, plus modernes, qu'ils ont oublié la miraculeuse influence de la croix sur celle orgueilleuse, simplifiée seulement parla douleur?... Les de Uoncourl, ces aristocrates par le talent comme par le berceau, ne peuvent pas être des impies. Ils font aller leur Renée Mauperin ù confesse quand elle est sur le point de mourir, par bon goût, pour elle et pour eux. Mais ce n'est pas seulement cela que j'aurais voulu... René Mauperin n'aurait pas été moins grande et elle n'aurait plus été incroyable, si, bien avant de mourir, la religion, plus forte que la douleur, lui avait redonné la grâce de son sexe ; car je ne connais que la religion qui soit plus forte que ce bête d'orgueil !
Ainsi, une exécution presque irréprochable dans tout ce que les auteurs de Renée Mauperin n'avaient pas pour but de faire, et l'oubli de ce qu'ils voulaient faire quand ils se proposaient de peindre, comme ils disent, « la jeune fille de l'éducation artistique et garçonnière de ces derniers trente ans ». Cette femmelà, ils l'avaient très nettement et même très brillamment posée dès le début de leur roman, dans cette scène, originale et nouvelle, qui ouvre le livre, entré Renée Mauperin et son fiancé Reverchon, nageant en
LDMOND ET JULES I>E CONCOURT bo
pleine rivière, aux rayons obliques d'un soleil à son déclin... comme deux garçons qui veulent gagner de l'appétit avant de dîner. Scène étonnante et hardie, parfaitement filée, et à laquelle je ne connais pas d'analogue dans les romans contemporains; si ce n'est une scène de baignoire, dans Fragoletta^ entre la reine Caroline de Naples et lady Hamillon. Seulement, où Henri Delatouche est perversement indécent, MM. de Goncourt ne sont que hardis. Cette scène, effrayante comme un tour de force merveilleusement accompli, et qui fait se demander par quoi va continuer et finir un roman qui commence ainsi, n'est suivie d'aucune autre qui montre, en le développant, le caractère de cette fille singulière et gdtée, qui philosophe en caleçon, au bain, avec un homme, et qui a dix-sept ans! ! ! Ce caractère, annoncé avec cette audace, et qui méritait d'être creusé, ne l'est point. Après avoir si fort appuyé sur la pointe de leur burin, les auteurs se relâchent et ne vont pas plus avant. Cette Renée, qui semblait devoir être une gravure sur acier, n'est qu'un fusain, et encore inachevé. Et, en effet, quelques conversations en style de rapin, une affectation d'indépendance qui ressemble à la casquette que les jeunes filles se plantent sur l'oreille pour montera cheval, la gaminerie d'allures que la bêtise et la lâcheté des hommes adorent, tout cela, dans le personnage de Renée, reste à la surface de la vie, et cela devait aller jusqu'au fond, la déformer et la dé-
brailler. MM, de Goncourt, trop poètes pour n'être pas séduits par leurs créations, ne se sont pas senti le cœur de faire grimacer davantage la lôLe dont ils étaient épris. Mais, aussi, à cause de cela précisément, on ne juge pas assez des résultats de cette éducation, exécrable pour moi... mais pour eux ? Qu'estelle pour eux? Je ne le sais pas.
Leur opinion de moralistes ne rayonne pas à travers leurs peintures, comme les grands romanciers, comme Balzac, par exemple, la font rayonner à travers les leurs, même alors qu'ils ne l'expriment pas. L'opinion du moraliste dans le romancier, le Réalisme l'a supprimée... et c'est par là, chose lamen" table 1 que MM. de Goncourt, ces esprits amoureux et chauds, se trouvent ressembler au froid et sec Flaubert.
Voilà la faute, voilà la tache de Renée Mauperin ! Je ne dirai pas comme saint Augustin que c'est une faute heureuse, felix culpa!... Si MM. de Goncourt ne l'avaient pas commise, nous aurions certainement un livre plus profond, et plus cruel peut-être, mais, en déraillant, il est vrai, de notre sujet, nous avons eu un livre attendrissant et délicieux. Renée Mauperin, qui aspirait à être un type correct, sévère, intaillé et complet, de tou'C une classe de femmes, n'est rien de plus qu'une fantaisie, mais une fantaisie ravissante, dans laquelle l'imagination de deux poètes a glissé. A* part les quelques faux plis que lui a fait faire
EDMOND ET JULES DE GONCOL'liT O/
la prétention des auteurs, Renée Mauperin n'est pas plus une bourgeoise du xix® siècle qu'autre chose. Elle est une femme, et voilà tout. Elle n'a pas le goût d'un terroir social, mais de la cigarette... que fument MM. de Concourt et qu'ils lui font fumer. Et elle s'en essuie ! Elle s'en désinfecte ! C'est une jeune fille comme il peut y en avoir dans tous les mondes, mal élevée comme on peut Tètre dans tous les mondes, et dont on oublie, et qui oublie elle-même, son mauvais ton, à mesure que la vie la prend, la vie telle qu'elle est faite, sérieuse et quelquefois tragique... Il n'y a pas, à proprement parler, de bourgeois et de bourgeoisie là-dedans. Le seul bourgeois de ce livre, qui devait s'appeler La Jeune Bourgeoisie, c'est le frère de Renée, c'est Henri Mauperin. Ah ! pour celui-là, j'en conviens, c'est un bourgeois.. Si la sœur avait ressemblé à son frère, le livre aurait pu s'appeler La Jeune Bourgeoisie. Il aurait mérité son nom.
Oui! le jeune bourgeois moderne et éduqué, sorti, non pas de Louis-Philippe et du parlementarisme, comme dit Edmond de Concourt dans sa préface, car il date de plus haut, il est ici et sans caricature ; car la caricature est une outrance, et le jeune bourgeois
n'a rien doulré. 11 est correct comme un chiffre, dont il a le cœur. Le jeune bourgeois n'esl ni un Prudhomme ni un gandin. Il n'est ni un petit crevé, comme le gandin, ni un vieux crevant, comme le vieux Prudhomme, ni même le sublime Grevel, qui est un fameux bourgeois, mais qui n'est pas le jeune bourgeois. Le jeune bourgeois ne crèvera pas de sitôt encore. Il se porte si bien que, sans les flammes de la Commune qu'il voit toujours fumer un peu depuis qu'elles sont éteintes, il se croirait immortel. Le jeune bourgeois moderne, ce n'est pas Louis-Philippe qui l'a fait. Tout au plus l'a-t-il achevé, a-t-il donné la dernière main à l'importance de cette précieuse créature des classes moyennes, dont il a fini, le pauvre Louis-Philippe, très prince de nature mais qui aurait voulu s'embourgeoiser lui-même, par désespérer! Le jeune bourgeois a devancé le règne de Louis-Philippe. Il était au Globe en habit noir boutonné, en gants jaunes et lorgnon d'écaillé, avant que Louis-Philippe régnât ave^ la bonhomie du parapluie à la main et la cocarde tricolore à son chapeau gris. Le jeune bourgeois n"a pas changé pour avoir perdu Louis-Philippe. Le fiacre est parti, mais le jeune bourgeois est resté. Il a traversé une République et l'Empire, et il est toujours le même jeune bourgeois, comme il l'était au Globe, pédant, pincé, spécialiste, économiste, réformiste, avocat, ambitieux sur toutes ses roulettes, jouant la froideur anglaise pour se faire
une physionomie politique, n'écrivant plus de Satire Ménippée comme les vieux bourgeois du XVI* siècle, qui s'amusaient, eux, en haïssant, mais de longs journaux doctrinaires. Henri Mauperin est un type de cette race. MM. de Concourt ne l'ont pas décrit avec ces surcharges de description qui auraient pu les tenter, car ces amateurs de peinture pourraient être des portraitistes très brillants. Ils ne l'ont point fait. Ils l'ont peint en le faisant agir. C était plus fort. Tout ce roman de Renée Mauperin est dans ce chefd'œuvre acéré d'Henri Mauperin, qui, pour soubasser son ambition de « jeune bourgeois », a souftlé scélératement au cœur d'une de ces femmes mûres, toujours prêt à s'entr'ouvrir, une passion insensée sur laquelle il compte pour lui faire donner sa fille en mariage ; et l'incestueux mariage s'accomplirait avec le cynisme ordinaire, lorsque Henri est tué en duel par un vieux noble qu'il croyait mort et dont il avait pris le nom légalement {la légalité nous tue ! disait Viennet) pour allonger son nom déjeune bourgeois. U faut bien le reconnaître, là est le roman vrai, là est la moralité sociale de ce roman de Renée Mauporin, et Renée Mauperin, qui le nomme, n'est plus qu'une arabesque de ce livre, qui ne dit pas ce qu'il veut dire mais ce qu'il ne veut pas dire, et qui le dit si bien.
Et j'en fais sincèrement mon compliment à MM. de Goncourt... Hélas ! il n'y en a plus qu'un pour le recueillir. Je le fais bien tard, mais arrive bien qui
60 LE KOMAN CONTEMPORAIN
vient de loin. Ce livre, que je n'avais pas lu, m'adonne une volupté d'esprit mêlée de surprise. Je ruisselais des plirases et des descriptions de M. Zola dans sa Curée, et j'entre dans un livre clair, ému, sobre d'effets et de longueurs, et peint (car il est peint aussi) avec une harmonie de ton pleine de transparence et de nuances. Les hommes qui l'ont écrit avaient trempé la fine extrémité de leurs doigts, faits pour toucher à de plus nobles choses, dans ce réalisme dont nous voyons les œuvres dernières. J'ai signalé dans ce livre-ci ce que je regrettais d'en voir encore. Mais je suis sûr que dorénavant je n'en retrouverai jamais plus rien sous la plume de celui qui nous reste...
J'ai félicité M. Edmond de Concourt, à propos de son Histoire remaniée de Madame de Chdteauroux, des heureuses modifications introduites dans son esprit et dans son œuvre, et du jugement, si difficilement impartial pour un écrivain, qu'il avait stoïquement porté sur son talent et sur sa manière. Les années, qui, le plus souvent, ne sont bonnes à rien, lui avaient été bonnes à quelque chose... Seulement, il parait que M. de Concourt ne s'est modifié qu'en histoire. Romancier, il continue d'être ce qu'il a été. Les Frères
Zemganno sont de la famille de tous les romans qu'il a déjà publiés. Il en est par la forme, et je ne dirai pas par la pensée, — mais par l'absence de la pensée. Elle est absolue dans ce roman-ci... M. de Goncourt, qui pourrait mieux, s'entête à cette littérature sans idée qui part de Madame Bovary pour aboutir, en dévalant, à Y Assommoir, et cet entêtement est malheureusement réfléchi. A ce roman des Frères Zemijanno, il a attaché, comme à un clou, un haillon de système qui pendille dans trois pages de préface. Il pouvait très bien se dispenser de les écrire, ces trois pauvres pages, mais l'heure est aux systèmes, et il a voulu, sans nul doute, dire aussi, distinctement, son pelitmot à travers l'assourdissante huaille du Naturalisme actuel, et déterminer les mérites de sa position dans la trifouillante poussée de cette littérature canaille.
Et le mot y est tout au long, écrit par lui sans horreur : « Le genre canaille — dit-il, en parlant de sa Germinie Lacerteux, qu'il met respectueusement derrière l'Assommoir, — est épuisé à l'heure qu'il est ». On ne réussira plus dans ce genre prodigieusement comme on y a réussi, et il en avertit obligeamment les goinfres affamés du succès de M. Zola, qui voudraient manger de cette oie. Selon M. de Goncourt, le Réalisme et le Naturalisme — son expression dernière — ne tiennent pas essentiellement à la vidange sociale dans laquelle ils pataugent et dans laquelle ils
semblent nés. Ils ne sont pas congliitinés et figés dans cette chose dont elle est faite. Ils peuvent s'élever plus haut, brasser d'autres matières, respirer d'autres odeurs, et s'appliquer très bien aux élégances des classes élevées... « Nous avons, nous ! — ditM.de Goncourt, — commencé par la canaille, parce que la femme et l'homme du peuple, plus rapprochés de la nature et de la sauvagerie^ sont peu compliqués... » Humble aveu de faiblesse, qui déshonore l'œuvre qu'on a commise! Mais un écrivain de talent peut venir --- ajoute M. de Goncourt — qui appliquera à la société d'en haut cette « analyse cruelle que M. Zola, MON AMI, et moi-même peut-être, avons apportée à dans la peinture du bas de la société... » Et alors tout sera dit! « Le classicisme et sa queue seront tués ». Et la révolution de la Vérité littéraire accomplie.
Voilà l'espérance et voilà le système. L'espérance n'est pas grande. Le système est chétif. Le Réalisme et le Naturalisme ne seraient donc, en fin de compte, que l'analyse cruelle de MM. de Goncourt et Zola. Moi, je le croyais bien autre chose ! Une analyse seulement? Mais pourquoi celte analyse est-elle cruelle? M. de Goncourt tient beaucoup à la cruauté de son analyse... Déjà il l'appliquait à l'histoire (dans sa Madame de Châteauroux), et je relevai le mot, parce qu'il est faux. L'analyse est ce qu'elle est, — plus ou moins bien faite, -^ mais elle n'est cruelle que pour celui qui la fait mal... Or, M. de Goncourt et M. Zola
tiennent leur analyse pour bien faite, puisque, pour eux , leur analyse seule a créé cette littérature nouvelle qu'ils s'imaginent avoir inventée.
Hélas! ils n'ont rien inventé du tout! Ni l'analyse, qui date de plus loin qu'eux, ni la nature, qui n'est pas le Naturalisme, ni l'étude, qu'on en faisait bien avant eux, ni même cette description dont ils sont -eulement capables et dont ils ont l'enragement comme les eunuques ont l'enragement de leur impuissance, ni le roman « sans beauté imariinative » qui l'st le plus beau des romans pour M. de Goncourt, — car il y en a diablement de ces romans-là, dans le monde. Et Les Frères Zemganno en sont un.
Il a la gloire de cette pauvreté d'imagination, il a la sublimité de cette platitude. Ce n'est plus, ici, un un roman canaille... que par places, et je dirai les places. La caque sent ce hareng encore! Mais c'est, nous dit l'auteur, « une tentative dans la réalité poév( tique».
Eh bien, la tentative est un avortement! Ce roman de M. de Goncourt n'est pas plus imaginé que poétique. La poésie est une des plus puissantes manifestations de l'àme humaine. Mais depuis longtemps, ankylosé de réalisme, l'auteur des Zemganno s'y est probablement pris trop tard pour être
poétique ; et son livre, dont le sujet était de la sentimentalité la plus pure et la plus noble, puisqu'il devait être la glorification attendrie de l'amour fraternel, n'est partout que de la plus épaisse, de la plus grossière matérialité. La matérialité y étoufTe tout : la pensée, l'émotion, la passion, le drame et la vie! La description, cette maladie de peau des réalistes, s'y étend sur chaque page, La description qui se croit scientifique et qui n'est que puérile, la description des choses exclusivement physiques, — des choses que le premier sot peut voir et décrire ! — car pour les nuances et les transparences intellectuelles et morales, en d'autres termes, pour la moitié de la création, la description n'y est pas. Voilà ce que l'écrivain des Zemganno appelle le Naturalisme et son analyse tout à la fois : le retranchement de la moitié de la création dans l'observation de l'artiste ! Moi, j'appelle cela du matérialisme, et du plus borné et du plus stupide, du matérialisme vieux et incorrigible comme le monde, et qui, exilé des littératures fortes, ne manque jamais de reparaître dans les littératures décadentes, quand le souffle divin de la spiritualité n'anime plus les peuples que les littératures expriment. Et n'est-ce pas là que nous en sommes, dans ce moment? Nous avons maintenant craché foute notre âme ! comme les pulmoniques crachent leurs poumons avant de mourir. Les peintures sur peintures des objets physiques, les badigeonnages éter-
nels, les enluminures acharnées et effrontées, qui fatiguent d'abord et deviennent bientôt insupportables, ne sont pas la vie et ne peuvent pas la remplacer. On peut peindre de toutes les couleurs un cadavre, mais on ne parvient jamais qu'à faire une momie d'un cadavre peint.
Et c'est l'histoire du livre que voici. La vie n'y est point, la vie de l'intelligence et du cœur, la vie de la réflexion, de la pensée, du pathétique, la vie supérieure enfin, — et cela n'étonne pas chez un naturaliste ! — mais l'autre vie non plus, la vie inférieure, la vie même des choses. Il ne s'y trouve que l'effet brut, l'effet, à l'œil, de la couleur sans illusion, et l'odieux, le fourmillant détail physique et technique et tout cru, et que l'art — je ne dis pas l'art suprême, mais l'art le plus élémentaire, —devrait cacher. Pour le naturalisme de M. Edmond de Concourt, l'art, le croira-t on? c'est de montrer, au contraire, la technique de tout ; c'est d'arracher le voile d'or que l'imagination doit jeter sur le squelette des choses comme Dieu a jeté la beauté de la chair sur le squelette humain ! La Science, qui est la prétention des vieux peuples, viole ici l'art, sous prétexte de vérité, et elle prouve, par la plume de ceux qui proclament le Naturalisme le dernier mot de la littérature (et il pourrait bien l'être, en effetl), qu'il n'est que la cuistrerie d'un vieux peuple fini, qui se croit savant parce qu'il n'a plus la force de rien inventer.
Oi; LE ROMAiN CONTEMPORAIW
C'est ce défaut capital d'inveulion qui frappe d'abord dans le livre de M. de Goncourt. La conception en était poétique et touchante, mais cherchez-la, cherchez-en seulement la trace, dans cette exorbitante, dans celt^ intolérable description qui bouche la vue lointaine de cette conception jusqu'au dénoûment, et qui y apparaît pour immédiatement disparaître ISanslesindiscrétions de quelques amis qui ont entendu la lecture des Frères Zemganno avant leur publication, le lecteur ne se serait jamais douté, en les lisant, qu'il allait y être question, à la fm, d'amour fraternel. Le livre tout entier nest qu'un hors-d'œuvre de la conception première. Il n'est pas combiné comme il devrait l'être pour indiquer et amener le dénoûment de la catastrophe. Il manque également d'organisme, de perspective et d'unité. Rien ne s'y trouve debout, vivant, marchant et s'avançant sur vous. Au lieu d'un roman et de son armature, vous avez une biographie, la plus surchargée, la plus lente et la plus rampante des biographies. Et encore la description exorbitante, lamaniaque description, y tient plus de place que la biographie. Rien n'y est oublié de tout ce qui est indifférent ou inutile. L'écrivain y décrit jusqu'aux paysagesdes pays qui ne seront point le théâtre de son
EDMOND ET JULES DE GOiNCOLHT 67
roman, et par lesquels ses personnages passent pour n'y revenir jamais... Avec cette charrette, trop minutieusement décrite, de bateleurs ambulants qu'on a vue déjà rouler dans V Homme qui rit; avec ces Hercules et ces pitres de foire, bohémiens très chers à la littérature bohème de ce temps, et dont on n'oublie ni le moindre haillon, ni le moindre paillon, les Zemf/anno ressemblent à beaucoup des anciens feuilletons de Théophile Gautier. Seulement, le feuilleton Gautier mange ici le roman Goncourt. Théophile Gautier, tout descripteur qu il fût, gravait au moins ce qu'il décrivait, et M. de Goncourt délaie. Pour vous montrer dans quel délaiement, dans quel débordement d'épithètes et de phrases descriptives, le romancier sans idées et sans plan se coule et se noie, sur un livre de trois cent soixante-dix pages il y en a soixante-neuf fies soixante-neuf premières) de descriptions, accomplies quand, des deux clowns qui seront dans quinze ans les acteurs du roman... futur, l'un n'a que dix ans et l'autre vagit au berceau!
Ce sont des clowns, en effet, que les héros de ce roman. Et j'écris ce mot sans mépris. J'aime autant cette race des clowns que M. de Goncourt lui-même, et je comprends peut-être aussi passionnément que lui la poésie de ces hommes, dans lesquels le corps est souvent plus sj}iriluel, dans ses évolutions, que bien des intelligences dans les leurs... Je me permettrai de le dire ici, puisque l'occasion s'en présente»
68 Li: ROMAN CONTEMPORAIN
j'ai toujours été un grand hauteur de Cirques, un amateur de ces spectacles physiques qui ne me donnent pas qu'un plaisir des sens, quoiqu'il y soit aussi, mais un plaisir intellectuel bien autrement profond et raffiné. Si, nous autres écrivains, nous pouvions écrire comme ces gens-là se meuvent ! Si nous avions dans le style les inépuisables ressources de leur vigueur, de leur souplesse presque fluide, de leur grâce ondoyante, de leur précision presque mathématique, de la propriêUl des mots, comme ils ont, eux ! la propru'lé des mouvements, nous serions de grands écrivains... Je suis convaincu que, pour qui a le sentiment des analogies et la puissance des mystérieuses assimilations, les regarder, c'est apprendre à écrire. N'a-t-on pas dit d'une célèbre danseuse que tous ses pas étaient des sentiments? Pourquoi un grand clown — car, à sa manière, un clown qui est un artiste peut très bien être grand, — ne serait-il pas quelque chose comme un Rivarol ou un Hogarth en action ? Ëtincelant comme l'un, avec son corps, terrible et grotesque comme l'autre. Je ne reprocherai donc pas à l'auteur des Frères Zemganno d'avoir abaissé son sujet en choisissant deux clowns pour incarner dans ces deux hommes, qui semblent n'avoir qu'un corps et qui passent leur vie à le retourner comme une paire de gants, un superbe sentiment, un de ces sentiments qui impliquent une âme élevée et charmante. On me dira peut-être : Voyez oi^i nous en sommes!
Nous savions bien que les peuples décrépits et corrompus tombent tous dans un cabotinisme effréné, mais nous ne savions pas que nous fussions plus avancés dans le sens de gibier faisandé que Rome et Byzance. En effet, ni Rome ni Byzance n'ont eu, dans leurs littératures, un homme de talent quelconque — — un Goncourt — qui ait fait un roman avec les cochers bleus et verts du Cirque, avec les mimes ou les joueurs de flûte aimés des jeunes Romaines... Mais l'objection ne me touche point. Ce qui est contre nous, comme symptôme de la corruption générale de nos mœurs, n'est pas contre l'individualité du roman que M. de Goncourt a essayé d'écrire. Une âme délicieuse et même héroïque peut très bien exister dans un clown, et, dramatiquement, elle ferait plus d'effet si elle y était que si on la rencontrait dans un homme qui, par l'éducation, la pensée, la méditation, les habitudes, le milieu social, a développé les forces de son âme comme le clown n'a développé que celles de son corps... Seulement, il faut qu'une pareille âme soit dans le clown du roman qu'on veut faire, et dans celui de M. de Goncourt, elle n'y est pas!
Qu'y a-t il donc? Tout, excepté cela. 11 y a les clowns et leurs exercices. Il y a le Cirque, — l'éter-
nel feuilleton de Théophile Gautier sur le Cirque. Il y a les détails du métier cherchés, appris, notés, sous la dictée des clowns ou des acrobates avec qui on s'es mis en rapport en vue d'un livre à faire et de son exhibition immédiate ; manière facile d'acquérir une érudition qui reste indigérée, et plus superficielle encore que facile de pénétrer des mœurs qu'il s'agirait de bien comprendre pour les exprimer. M. de Goncourt n'avait pas besoin, comme il le fait dans une note, de tirer sa révérence à MM. Victor Franconi, Léon Sari, les frères Hanlon Lee; car, à sa manière de faire, on devine sa méthode, qui est, du reste, la méthode de tous les réalistes actuels. Au moins, lui, s'est-il adressé aux maîtres de leur art, qui savaient leur art ; mais le procédé n'en est pas m^ins inférieur, et c'est le leur à tous. J'en ai connu, des réalistes, qui, ne pouvant aller dans un monde distingué, où en général les réalistes n'entrent pas, payaient à boire à des domestiques et prenaient des notes sur ce que les domestiques leur racontaient. Sublime façon d'être un observateur! C'est ainsi qu'ils ont l'honneur de l'être. Après la description des Cirques (toujours cette teigne, cette lèpre de la description!), il y a celle des écuries, faite certainement, tant elle est exacte, place tenante, dans l'écurie du Cirque des Champs-Elysées. M. de Goncourt n'y a oublié que le crottin que M. Zola, son ami, n'aurait pas oublié. Après les clowns de la représentation et en
costume, il y met les clowns de la vie privée, en habits bourgeois, depuis la braguette jusqu'à Tépinglelte; leurs habitudes si platement bourgeoises; leurs exercices chez eux sur le trapèze ou sur le tremplin. Mais l'dme de ces clowns, qui ont une âme, et qui, comme tous ceux qui en ont une, vont souffrir et mourir de leur âme. M, de Concourt ne la montre point dans sa beauté, ne la creuse pas dans sa profondeur, ne la dramatise pas dans son action et dans sa destinée. La fraternité de ces clowns, qui semblent n'avoir, par leur affection comme par leur art, dans lequel l'un parachève l'autre, qu'une seule vie à eux deux, aurait pu donner lieu aux plus touchants et aux plus magnifiques détails de cœur. Mais rien de pareil dans le roman si peu romanesque de M. de Concourt ! Un des frères y rêve un tour de force et l'autre l'exécute, et, en l'exécutant, se casse les jambes. Gela semble misérable, cette donnée, mais pour une tète féconde, quel sujet! Ce fratricide involontaire, dans lequel l'Âbel adoré de ce Gain innocent ne meurt pas en réalité, — mais meurt seulement pour l'art qui est sa vraie vie, — prêtait aux plus inattendues, aux plus déchirantes péripéties, aux plus pathétiques développements. Dans le roman de M. de Goncourt, le roman finit aux jambes cassées, et c'est là, pour nous, qu'il commence. Stérilité presque imbécile, M. de Goncourt, après la mutilation irrémédiable de son pauvre clown, coupé en deux par un acci-
dent dont son frère est la cause, ne trouve rien de mieux, pour nous attendrir, que de le faire un jour asseoir à la porte du Cirque, d'où il entend de loin des applaudissements qui le désespèrent. II s'y assied, à la porte, mais il n'y entre pas ! et il fallait qu'il y entrâtl C était là l'intérêt, c'était là le roman. Il fallait qu'il dégustât, goutte par goutte, le regret et l'angoisse du spectacle de sa gloire perdue; il fallait qu'il revînt, chaque soir, boire à cet affreux calice ; car il est des supplices qui tuent et qu'on aime. Malheureusement, en comparaison de ce qu'il pouvait faire, M. de Concourt (c'est le cas de le dire) s'est arrêté aux bagatelles de la porte, — et, pourtant, l'analyse, le drame prolongé, la splendeur tragique du dénouement, étaient dans cette fournaise allumée, éblouissante et joyeuse, du Cirque, devenu, pour le clown frappé d'impuissance, un enfer. Il aurait dû y mourir de jalousie, de désespoir, de fureur, — et de reconnaissance aussi pour son tendre et héroïque frère, renonçant à son art pour mieux ressembler au frère qui ne faisait qu'un avec lui, et pour rester ainsi à jamais, tous les deux, les frères Zemganno ! Mais M. de Concourt n'a pas osé. Il n'a conduit son clown qu'à la porte du Cirque, de cet Enfer qui fut un jour, pour lui, le Paradis. Diderot, que M. de Concourt, l'amoureux du xvm* siècle, admire certainement plus que moi, aurait osé, lui, faire franchir cette porte au sien. C'est que Diderot, tout matérialiste
qu'il fût, avait, après tout, une sensibilité d'artiste, et le pathétique de cette destinée d'un artiste écrasé dans son art, de celte âme de clown foudroyée qui tombe de son ciel comme Phaéton, l'aurait touché et tenté. Il aurait osé; mais M. de Concourt, réaliste ou naturaliste, non ! Voulez- vous savoir comme il finit son roman, ce romancier qui veut être poétique par exception et qui le dit dans sa préface?... Les frères Zemganno jouent du violon pendant leurs exercices, comme ces délicieux frères Conrad du Cirque des Champs-Elysées, qui ont probablement donné à M. de Goncourt l'idée de ses frères Zemganno. Eh bien, voici la phrase! « Enfant! embrasse-moi. Les frères Zemganno sont morts. 11 n'y a plus ici que deux rdcleurs de violon, et qui maintenant en joueront, le derrière sur des chaises! »
C'est le trait final. Quel joli détail ! On reste sur ce DERRIÈRE. La petite place canaille so retrouve ici... Elle est aussi bien souvent dans les dialogues des deux frères, dans leurs conversations chez eux. Je les signale, mais je m'épargnerai de les citer. M. de Goncourt, pour être plus vrai, sans doute, comme on entend la vérité maintenant, a fait ses frères Zemganno platement vulgaires. Voilà comme ce poétique entend l'idéal!!!
Et mainlenant, j'ai fini. « La table est pleine », comme dit Macbeth. The table is full! Ilélas I il faut tristement conclure, malgré la sympathie qu'on a pour M, de Concourt, que Les Frères Zemganno sont un mauvais livre, échappé au talent de l'aulcur. Il en a souvent beaucoup, quand il ne se souvient pas trop du système contre lequel il le cogne et le casse ici, comme le clown de son roman se casse les jambes contre son tonneau... Je n'aurais pas môme insisté sur cet ouvrage, inférieur aux autres livres de l'auteur, quoique dans le même sentiment de vacuité et de détails descriptifs odieux, minutieux, imperceptibles, mais M. de Concourt s'est réclamé et même vanté dans sa préface de ce système. — Réalisme ou Naturahsme, comme on voudra! — qui fait son train ridicule dans ce ridicule moment littéraire, et voila pourquoi j'ai pesé sur ce que je n'aurais fait qu'effleurer dans un autre temps. L'écrivain de La Fille Elisa avait pu se repentir de cette bassesse d'inspi. ration et d'exécution, mais le livre, et surtout cette préface des Frères Zemganno, m'empêche de croire à ce repentir que je supposais... M. de Goncourt, à qui j'ai reproché souvent d'être involontairement le père de ce menu fretin littéraire sans talent, qui fait
ED.MO.ND ET JULES DE- CONCOURT lO
maintenant le gros poisson, et, comme le crocodile, ouvre des mâchoires comme s'il allait tout avaler! ne nie plus son ascendance. Ils prétendaient qu'il était leur aïeul. Ne le prétendent-ils pas aussi de Balzac lui-même, — de Balzac, sorti du romantisme; de l'aristocratique, du catholique, de l'esthétique Balzac!!! Eh bien, M. de Goncourt accepte bénévolement d'être le générateur de cette ribaudaille qui se cherche des paternités partout ! Il brandit lamitié de M. Zola. 11 dit orgueilleusement : «Mon ami, M.Zola... Eipeut-être moi », ajoute-t-il modestement. Il s'embrigade luimême dans cette anarchique cohue sans brigadiers de Sans-Culottes littéraires, qui veulent « déculotter TOUT », comme ils Font dit dans un impudent et presque impudique manifeste, qu'il faut citer pour les en punir. Évidemment, ceci est plus grave que l'apparition d'un mauvais livre isolé. C'est la disparition volontaire d'un homme qui marchait au premier rang de létat-major intellectuel de son siècle, et qui se jette dans le trou de sa décadence, dans ce byzanlinisme encore plus honteux que celui de la décrépite Byzance ; car le sien, à Byzance, s'exerçait sur les choses sacrées, sur la théologie, sur la science de Dieu, et le nôtre, à nous, sur quelles chichelés s'exercet-il?... Qui pique une tête en ces bas-fonds y perd la sienne. Il me serait impossible, s'il l'y perdait, de ne pas regretter la noble tète de M. Edmond deGoncoui't.
M. de Goncourt ne veut pas en avoir le démenti ! Cet écrivain d'un talent raffiné et d'un coloris si souvent charmant, sur qui j'aurais presque pleuré quand il tomba de ses premiers romans sur le trottoir de La Fille È Usa ^ est resté meurtri et taché de cette chute. La Fauslin, quoique d'un tout autre ton que La Fille Elisa, ce roman de La Fauslin, qui aurait pu être beau et profond, porte çà et là les traces de ce mal du temps qui devient une contagion, et qu'ils ont appelé « le Naturalisme », pour ne pas lui donner son nom propre, qui serait une malpropreté... C'est la première fois, par parenthèse, que ces Grossiers, qui aiment et qui recherchent les mois abjects, ont reculé devant celui qui nommerait bien leur système. M. Edmond de Goncourt, digne par la distinction aristocratique de son talent de marcher sur un talon rouge, dépaysé en mauvaise compagnie avec eux comme un mousquetaire au cabaret, ne s'est pas, dans ce nouveau roman, tout à fait guéri de la maladie qu'il a contractée dernièrement dans de basses accointances littéraires. Et que dis-je? Il a même l'orgueil de s'en vanter! Il est plus fier que Colomb revenant d'Amérique... C'est moi — prétend-il — qui ai donné à tout le monde le principe du « Naturalisme ». C'est moi — écrit-il dans
la préface de son roman — qui suis Tauleur de cette expression si blaguée {sic) de document humain! « J'en réclame la paternité, la regardant, cette expression, comme la formule définissant le mieux et le plus significativement le mode nouveau de travail de l'école qui a succédé au Romantisme. » Or, ce nom de baptême du document humain, donné après coup au Naturalisme, n'est, en somme et en effet, que le nom du Naturalisme en deux mois, et, en supposant qu'il soit autre chose qu'une Lapalissade que des niais veulent faire prendre pour une idée à des niais plus sots qu'eux, — attendu que tous les romanciers qu'il y ait jamais eu dans le monde se sont nécessairement occupés du document humain, puisqu'ils avaient à peindre Tàme de l'homme en action dans ses vices et dans ses vertus, sans avoir besoin d'employer pour cela une formule si ridiculement pédantesque, — en réclamer la paternité, comme le fait M. de Concourt, c'est se poser, en termes doux et furtifs, le chef de cette École qui a succédé au Romantisme, et noyer du coup l'auteur de Pot-Bouille dans le bouillon qu'il a inventé, et qu'il est, présentement, en train de boire...
Et ce document humain, dont il est fier comme d'une découverte de génie, M. de Goncourt lui sacrifie jusqu'à la fierté de son attitude et de sa pensée; car, le croirait-on si on n'avait pas sous les yeux l'étonnante préface do son livre? il se fait humblement le
frère quêteur du document humain, et mendie en son nom comme un pauvre d'église sous un porche!... M. de Goncourt, métamorphosé en capucin du Naturalisme, tend kl main et demande l'aumône à toute femme et fille qui a la moindre petite piécette d'un document humain à lui donner. Par une dernière délicatesse d'un talent qui fut parfois délicieusement féminin, par un reste en lui du xviii^ siècle, le galantin M. de Goncourt ne quête que les femmes. Il laisse les hommes aux autres frères documentien comme lui. Pour un quêteur d'une main aussi blanche que la sienne, le document humain, c'est surtout le document féminin. Lisez la divertissante et ingénieuse préface que M. de Goncourt a attachée à La Faustin, vous verrez que cette demande d'aumône, qu'il ne veut pas rendre importune aux dames, il l'appelle, avec une petite rouerie engageante pour la vanité de celles qu'il implore, « une collaboration avec un rien de l'aide et de la confiance de celles qui lui font l'honneur de le lire». Pour établir cette collaboration, il ouvre chez son éditeur Charpentier un petit bureau de bienfaisance et de confidences où il attendra patiemment les renseignements demandés, et, entre tous, il prend la peine de signaler ceux qui lui plairaient davantage, et ce sont les impressions des jeunes filles, et même des toutes petites filles, et « l'éveil simultané de leur intelligence et de leur coquetterie...» Ah! d'aventures, il n'en exige pas. Il n'en a pas l'indiscrétion. Il est
discret. Ce qu'il voudrait, c'est simplement des confidences « sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la première communion ». C'est « des aveux sur les perversions de la musique », C'est « des épanchements sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans le monde » . La littérature actuelle en est donc à dire, comme le petit Savoyard : « Un petit sou me rend la vie ! » Il lui faudrait de petits sous ! Et M. de Concourt se charge d'en faire tomber dans sa tirelire. Mélange de quêteur et de confesseur, qui n'exige pas non plus le nom des jeunes filles et des toutes petites filles qui vont aller à confesse à lui, M. de Concourt aura fondé un établissement de charité utile à la littérature naturaliste et à ses indigences, qui sont grandes, à ce qu'il paraît. D'aucuns prétendaient que les premiers naturalistes, qui parurent comme des météores, impatients de leur ignorance, payaient généreusement pour se documenter ; ei pour savoir, par exemple, comment on servait sur table dans les bonnes maisons et comme on lavait les voitures, ils versaient de nombreux bocks et quantité de petits verres aux domestiques et aux cochers, et c'est ainsi qu'on s'instruisait... Mais le moyen de se faire renseigner sûrement sur les premiers troubles des toutes petites filles, sur les premières rougeurs de ces aurores ?... Diable ! ce n'était plus là afl'aires de femme de chambre et de laquais! C'était, on doit en convenir, pour ceux qui
n'accordent pas de divination au talent ni de seconde vue au génie , d'une incontestable difficulté. Mais, avec M. de Goncourt et le procédé simplificateur de sa préface, il ne s'agit que de mettre ces premiers troubles et ces premières rougeurs sous pli cacheté, à laposte et à l'adresse de M. de Goncourt, chez M. Charpentier, rue de Grenelle-Saint-Germain, n" 13, pour que soit suffisamment étanchée cette soif de documentation et d'information d'une littérature qui a rayé l'inspiration et l'invention de son programme, pour les remplacer par des notes qu'on n'a pas même prises, et des observations faites par les autres et qu'on vous met, comme une pièce de monnaie, dans la main !
Mais, en d'autres termes, moins gais que ceux d'une si bouffonne préface, un tel procédé, c'est la mort même, la mort déshonorante de toute littérature créatrice, qui se déclare incapable de vivre par elle-même, impuissante et finie ; c'est le moyen le plus honteux employé pour la faire durer un peu encore, si cela s'appelle durer que traîner sa paralysie hébétée et son cul-de-jatlisme final sur les béquilles d'emprunt du document humain, et, pour parler avec l'élégance de M. de Goncourt, qui se plaint qu'on le blague, c'est vraiment une chose assez triste pour qu'il n'y ait plus à blaguer!
Oui ! même pour M. de Goncourt, ~ pour cet écrivain qui avait un talent à lui autrefois, qui pensait et qui observait pour son compte et, qui ne demandait de documents ni aux grandes personnes, ni aux toutes petites filles, pour faire un de ces livres de réalité et d'idéal comme la vie, que l'on appelle un roman. Il faisait alors les siens en se fiant à son génie, et non en s'en défiant et en gueusant, à droite ou à gauche, des documents, humains ou non !
M. Edmond de Goncourt a eu la pensée d'écrire le roman delà comédienne, et cela pouvait être un beau livre, pourvu qu'il fût profond; car c'était une idée, et une idée neuve. Seulement, demandez-vous ce que devait devenir pai-eille idée sous une plume tombée à ne plus vivre que d'aumônes et à s'éparpiller dans des renseignements ramassés de toutes parts pour elle, et non par elle ! Ce qui aurait tenté un grand et robuste talent, c'eût été le type absolu de la comédienne, descendue des hauteurs du type dans une puissante et concrète personnalité. Ce n'était pas les portraits de deux ou trois comédiennes connues, et qui, mêlées dans un ensemble brouillé et confus, restent dans un vague anonyme. On se demande qui elles sont. La critique cancanière de ce temps avili
82 LE ROiMAN CONTEMPORAIN
n'a-t-elle pas voulu nommer la Fauslin de M. de Concourt, sans pouvoir deviner qui elle esl?... Était-ce Rachel? Était-ce Sarah Bernhardt? Puisque l'esprit des romanciers de cette heure n'a plus assez d'énergie pour créer sans avoir un modèle sous les yeux ou dans la mémoire, et que les mannequins sont devenus de première nécessité, en littérature ! Qui a répondu à celte question, en présence de cette Faustin telle qu'elle est ici, sans trait distinctif, sans personnalité reconnaissable, sans que rien n'agrafe le souvenir et nous rappelle nettement quelqu'un ?... La Faustin de M. de Concourt est une suite de notations sur la vie, au théâtre et hors du théâtre, des comédiennes ; c'est des prospects variés sur leurs habitudes de famille et de camaraderie, sur leurs manières de travailler et d'être oisives, sur leurs amours, leurs caprices, leurs perversions, leurs nervosités, tout leur artificiel mis à la place de leurs sentiments vrais, et c'est colligé et collectionné ici comme un inventaire, — un de ces inventaires du xvm* siècle auxquels M. de Concourt nous a accoutumés dans ses études historiques. Il a chiffonné dans la comédienne, il a chiffonné comme l'habilleuse qui l'habille et qui la déshabille tous les soirs. Mais la comédienne caractérisée, la comédienne entrée dans une personne vivante, fortement individualisée et impossible à oublier quand on vous l'a montrée une fois, n'est pas et ne pouvait pas être dans cette Faustin, faite de mille
pièces rapportées et recousues comme les pièces de l'habit d'Arlequin, et ce n'est point de ces prétendus documents humains, ramassés, comme des chiffons, avec un crochet, qu'elle pouvait jamais sortir !
D'ailleurs, telle que l'a faite M. de Goncourt, elle est vulgaire. C'est la comédienne comme il y en a tant, la comédienne de la classe moyenne des comédiennes, nia donne bien comme supérieure, mais il ne suffit pas de le dire, il faut montrer qu'elle l'est, dans le roman ; et elle n'y fait que des choses communes. L'obligation, pour qui doit toucher à cet être complexe et phénoménal d'une grande comédienne, c'était de la prendre sans rien diminuer de sa complexité. Il fallait même lui donner une âme en proportion avec son génie, pour qu'on pût mieux juger de l'effort de l'une contre l'autre, et savoir qui devait dévorer l'autre, des deux. Assurément, La Faustin n'inclinera pas beaucoup les cœurs vers les femmes de théâtre, mais, malgré l'exécration du dénouement qui brusque trop tôt un livre qu'il aurait fallu développer et creuser davantage, le roman de la comédienne — à elle seule plus dangereuse peut-être que tout ce que Bossuet et Rousseau ont dit de la comédie toutentière! — neproduitpasl'épouvantementdans les cœurs, et c'était sur cet épouvantement qu'on élait en droit de compter. C'eût été, après l'effet esthétique, la portée morale de ce roman de La Faustin s'il avait été un chef-d'œuvre, s'ilavait été, sous laplume implacable
duromancier, commeune tête de Méduse d'une beauté sublime, mais fatale et mortelle à tous les sentiments de la femme, et particulièrement à l'amour.
Car la question poignante d'un livre qui pouvait être si dramatique et si terrible est de savoir si râmeetlegéniepeuvent vivre, dans leur double intensité, au fond de ce système nerveux endiablé, comme disait Voltaire, d'une comédienne qui aime son art comme tout être de génie aime le sien, et qui lui demande ses émotions, son bonheur et sa gloire. La question est de savoir si le Talent — cet ogre du cœur qui mange le nôtre dans nos poitrines au point qu'il n'en reste bientôt plus rien — n'est pas plus tyrannique, plus absolu et plus féroce, en ces natures de grandes comédiennes, qu'en quelques artistes que ce soit, et n'exalte pas des vanités que les hommes ne connaissent pas à ce degré de délirante ivresse, et qui l'emporte sur tous les autres enivrements de la vie?... Cruel problème, qui peut donner lieu à des spectacles d'une passion immense! Dans la destinée de la grande comédienne, les mille têtes d'un parterre qui l'applaudissent avec transport ne pèsentelles pas plus quela tête unique de l'homme qui l'adore, et qui souffre de l'adorer de cela seul que l'amour
qu elle éprouve et qu elle montre, elle peut le jouer!... Elle le joue peut-être !... Ah ! c'est pour les cœurs profonds, les cœurs jaloux et les cœurs fiers, que la comédienne est dangereuse, puisque son art est de ne plus être une àme humaine comme la nôtre, mais un protéisme d'apparences qui passent et qu'elle rappelle à sou gré avec la puissance évocatrice d'une magicienne, qui charme et qu'on ne charme pas !! De ce monstre qu'on divinise il peut tout à coup ne rester pas plus que de la nuée éblouissante d'Ixion, quand on la presse sur son cœur 1 Quel sujet de roman qu'une telle créature, pour un romancier fort en nature humaine, et qui sait la brasser. Avec la grande comédienne, le danger, le malheur, l'anxiété, l'angoisse, sont toujours présents, instants, menaçants, éternels! Avec elle, 6 supplice ! on peut toujours douter de tout ! Son art couvre sa loyauté et le visage n'est plus qu'un masque, — mais il est plus beau que le vrai visage, et l'amour même ne s'y reconnaît plus. Si le grand acteur tragique du commencement du siècle qui regardait ses pleurs couler et les étudiait derrière le cercueil de son père, pour pleurer de même dans Uamlet, nous paraît d'un génie atroce, il y a plus atroce encore : et c'est la comédienne attendrie que vous croyez compatissante, et qui étudie dans vos yeux, sans que vous puissiez vous en douter, l'expression de l'amour affligé ou jaloux que vous avez pour elle, pour vous la voler, cette détrousseuse
d'émolion, et aller au théâtre la jouer le même soirl Et c'est ainsi que j'aurais terminé mon roman s'il m'était passé dans la tête de peindre, comme M. de Goncourt, une grande comédienne. Je l'aurais tuée ou chassée, ou frappée dans l'exercice de son génie et de son mensonge. J'aurais donné cette revanche à la vérité dans l'amour de pénétrer une seule fois la plus calculée et la plus sublime des feintises de l'art et du génie. Dénouement tragique, d'un sentiment et d'une moralité grandioses. M. de Goncourt, moins spiritualiste que moi, l'a compliqué d'un horrible cas pathologique. Il a découvert une maladie des plus rares, qui se termine par ce qu'il appelle une agonie sardonique, et c'est pendant cette agonie de son amant — lord Annandale — que la Faustin, qui a renoncé à la scène et reprise par la rage de l'art, par l'ogre qui dévore la nature et qui mange toujours la femme au profit delà comédienne, étudie, mime et répète devant une glace, avec la passion de l'artiste qui ne voit plus rien, ce rire affreux de son amant qui meurt, quand, dans un de ces retours de connaissance comme il en revient parfois aux mourants, le lord s'aperçoit du rire de sa maîtresse et la fait jeter à la porte par ses valets.
Ce dénouement de La Faustin serait la seule chose mâle et impressionnante du roman de M. de Goncourt, s'il avait été amené d'assez loin pourproduire tout son effet et justifier la colère brutale et impitoyable d'un honmie qui aimait avec une passion si profon de, il n'y a qu'une minute, et qui devient tout à coup si rapidement implacable. Les naturalistes entendentpeu, en général, la gradation des nuances. Leur épaisseur ne comprend que ce qui est épais. L'amour ne se coupe pas toujours, au pied, d'un seul coup de hache, et il faut le scier parfois bien longtemps pour le faire tomber dans les cœurs épris. D'un autre côté, le dénouement pathologique est une des faiblesses ordinaires des naturalistes, qui ne croient qu'aux faits de la matière, et celui de M. de Goncourt en rappelle d'autres antérieurement connus : le delirium tremens de L'Assommoir, et la 7nort de la rage, dans un des romans les plus passionnés de Léon Cladel... Conséquences inévitables du naturalisme, qui se dit, malgré son ignorance, expérimental et scientifique, nous serons peutêtre obligés de faire prochainement, dans les livres qui s'adressaient autrefois au cœur ou à l'esprit, le tour des maladies humaines, et nos romans ne seront plus que de dégoûtantes nosographies... M. de Goncourt,
^iH LE ROMAN CONTEMPORAIN
Tauteur de la Sœur Philomène, marqué depuis longtemps de ce carabinisme qui a aussi timbré Sainte- Beuve, devait prendre très facilement le fil d'un siècle qui allait, de toutes parts, aux préoccupations physiques, et qui ne trouve plus d'autre terrible et d'autres sources de pathétique, dans ses romans de sentiment et de passion, que la hideuse mort animale de ses héros.
Et rien de plus pour le compte de nos dmes ! Dans La Faustin, on ne trouve ni une page d'émotion sincère ou d'éloquence venant des entrailles, ni attendrissement, ni rêverie, mais seulement des hystéries et des nervosités qui sentent la dépravation et la folie. Le document humain, c'est ici le désordre et l'anormal i té dans l'humain. En ce livre où, à travers des détails rarement jolis, comme, par exemple, «le château aux paons blancs », qui a de la couleur d'Edgar Poe, il y a de très plats hors-d'œuvre qu'on pouvait supprimer pour y faire gagner le roman. Ainsi l'absurde visite de la Faustin à ce maniaque de professeur de grec, pour entendre lire Phèdre dans une langue qu'elle ne comprend pas! Et, de ces hors-d'œuvre sans aucun talent qui les excuse, le plus inutile de tous, qui se trouve être immonde, l'épisode du sadiste sir Georges Selvvyn, qui n'a que faire là si ce n'est pour montrer les honteuses hantises que le Naturalisme inflige à la pensée, du côté de toutes les fanges de la vie, pour qu'un
homme comme M. de Goncourt en ait rapporté cette tache-là!
A présent, j'ai fini cette critique que j'aurais voulu m'épargner... Malheureusement, c'était impossible. M. de Goncourt est trop haut dans l'estime et dans l'admiration publiques, il a trop de passé, pour que la critique se taise sur ce qu'il a dit quand il a parlé... Seulement, pourquoi, dans sa Fausiin, n'a-t-il rien dit de grand? Pourquoi, puisqu'il s'agissait d'éclairer le type de la grande comédienne, ne lui a-t-il pas donné, avec le génie de l'actrice, l'dme d'Adrienne Lecouvreur ou de madame Sainte-Huberti ? Sa Faustin n'est guères qu'une cabotine, et lui, qui la met en scène, un Byzantin de ce temps de nerfs, de mièvreries et de corruption. Son livre n'aura d'admiration que de la part de ceux qui cachent leur naturalisme sous le sien. En réclamant le document humain, il l'a arraché aux plumes qui vivaient de cette paternité incertaine... Il a cassé le pot de Pot-Bouille. Il a repris sa propriété naturaliste.
Mais c'est, hélas ! avec tout son talent qu'il l'a payée.
L'Éducation sentimentale a été un livre fameux, comme Salammbô, avant de paraître; car, depuis Madame Bovary, on n'ajamaismanqué déjouera l'avance du cornet à bouquin des journaux en l'honneur de Flaubert et de ses œuvres. On annonça ses livres comme des curiosités, des événements, des coups de tonnerre, et le long feu de Salammbô n'y fit rien. On continua. Les badauds de la plume, en service ordinaire et extraordinaire, qui entretiennent, avec la leur, la grande badauderie universelle, ont recommencé
1. L'Éducation sentimentale; La Tentation de saint Antoine; Bouvard et Pécuchet [Constitutionnel, 19 novembre 1869 ; 20 avril 1874; 10 mai 1881).
92 LE ROMAN CO.MEMl'UKAIX
d'éventer le chef d'œuvre en poche, avec des airsmysérieusement indiscrets. Ne sachant pas ce qu'il était, ils ont dit ce qu'il n'était pas. A les en croire, ces cancaniers admirateurs, cela devait être un redoutable livre contre la magistrature ; et il n'y est pas parlé de magistrature une seule fois. Ignorants autant que badauds, qui ont poussé la badaudcrie et la réclame si loin qu'en attendant le livre ils se sont mis à genoux — comme les Rois Mages devant la crèche de l'Enfant Jésus — devant la boîte qui renfermait le manuscrit de Flaubert; car Flaubert a inventé une boîte pour son manuscrit, et, par ce temps de bibelots niais, c'était là une idée. A défaut d'un autre, il aura toujours eu ce génie. On l'appellera désormais « l'homme à la boîte » en littérature, et ce sera une distinction.
Du reste, quand on a des entrailles d'auteur, on comprend très bien ce soin tabernaculaire de son ouvrage... Lorsqu'on n'accouche que tous les sept ans avec peine, on a le temps — et on le prend — de capitonner et d'orner le berceau dans lequel on va déposer son petit.
J'ai vu des mères, affligées de squirres, prendre leur squirre pour un enfant et devenir tendres pour cette horrible chose qu'elles avaient dans le ventre. L'auteur de VEducaiion sentimentale doit avoir, pour les œuvres qui sortent si lentement et si péniblement de lui, cette maternité idolâtre qu'augmentent encore la durée et la difficulté de la gestation chez les mères.
GUSTAVE FLAIBEHT 93
Et défait, il n'est point prolifique, Gustave Flaubert. Ce n'est pas un esprit facile, et c'est même un compliment que je lui fais là. Les esprits faciles, après des commencements charmants, restent médiocres et finissent par se noyer toujours dans le crachat de leur facilité. Mais, entre la facilité qui pond sans effort et la fécondité laborieusement et quelquefois douloureusement puissante, il y a un abîme, et l'impossibilité , pour les esprits qui réfléchissent d'une confusion. Malheureusement, si Flaubert a le bonheur de n'être pas un esprit facile, il n'a nullement celui d'être un esprit fécond. Non ! c'est un homme à pensées rares, qui, quand il en a une, la cuit et la recuit, et non point dans son jus ; car elle n'en a pas. C'est un esprit de sécheresse supérieure parmi les Secs, une intelligence toute en surface, n'ayant ni sentiment, ni passion, ni enthousiasme, ni idéal, ni aperçu, ni réflexion, ni profondeur, et d'un talent presque physique, comme celui, par exemple, du gaufreur ou du dessinateur à l'emporte-pièce, ou encore comme celui de l'enlumineur de cartes de géographie. Il n'est pas besoin d'dme pour ces métiers et ces industries; il n'en est pas besoin davantage pour les ouvrages que fait Flaubert.
Et, je l'ai dit déjà, — je l'ai dit même au lendemain de Madame Bovarij, d'où sortit, d'un coup, toute sa réputation, cette réputation à laquelle il ôtera, sans rien y ajouter... Madame Bovary, que je m'obstine à
croire un souvenir personnel, — un de ces romans comme tout le monde, sans être romancier, en a un ou plusieurs dans le sac de sa vie, — Madame Bovary, sur un fonds moins sec et moins dénué que Salammbô et que L Education sentimentale, avait déjà la dureté de style, le repoussé de détail, la crudité d'enluminure, le pointillé fatigant, qui tiennent autant, chez Flaubert, à l'organisation de l'homme qu'au système. Venu après son ami Théophile Gautier, le lapidaire des Émaux et Camées, qui, lui aussi, grave sur pierre et peint sur caillou, Flaubert a été un Théophile Gautier prosaïque, descriptif jusqu'à la minutie, découpant tout et empalant la couleur sur tout, pour que tout se voie, bombant l'atome et pointillant l'éléphant^ et finissant par donner aux yeux de l'esprit la sensation, insupportable pour ceux du corps, que donne une tôle brillant au soleil ; car ses paysages si vantés, ces paysages sans nuances flottantes, sans tons fondus et sans transparence, ont la solidité et l'éclat brusque d'un métal. Matérialiste de fond, je n'oserais pas dire de doctrine (je ne crois guères à ce qu'on peut appeler des doctrines en Flaubert), l'auteur de Madame Bovary se révéla matérialiste dans la forme comme personne, avant lui, ne s'était peut-être jamais révélé. Et cela, avec son personnage de Madame Bovary, qui est la femme-type du genre de corruption le plus particulier à la femme du xix'= siècle, lui valut ce succès sur lequel il a toujours
vécu et vit encore, mais qu'il ne recommencera plus. Et il ne le recommencera plus, pour bien des raisons que je veux donner toutes. D'abord, parce que l'effet de ce style, qui nous saute aux yeux, est connu, et que Flaubert ne peut plus bénéficier de la nouveauté de sa manière. Ensuite, parce que ce style ne s'applique plus à un sujet comme celui de Madame Bovary^ qui, tout odieux qu'il fût, était vrai, brutalement vrai, rencontré dans le plain-pied et les hasards de la vie ; car, s'il ne l'eût pas rencontré, Flaubert n'était pas de force à le trouver par la seule conception de son esprit. Nous pouvons bien le dire maintenant : Flaubert n'est ni un inventeur, ni un observateur, comme tout romancier est tenu de l'être. Le romancier qui n'a trouvé, après Madame Bovarij, que cette perruque carthaginoise de Salammbô, est un homme absolument dénué d'invention et d'observation impersonnelle, propre, tout au plus, à des recollages archaïques. L'Education sentimentale confirme suffisamment le vide de tète qu'avait affirmé Salammbô. Il ne s'y agit plus de Carthage, dont nous ne savons rien ou presque rien ; il s'y agit de la vie moderne, et d'une époque (1848) par laquelle nous avons passé. Or, qu'a vu Flaubert dans celte époque?... 11 n'y a, dans L' Education sentimentale, sous sa plume, que ce que nous y avons vu toujours. Il nous y ressert son type de madame Bovary, — non plus intégral, concentré et vivant, mais en petits morceaux ; et ces petits morceaux s'appel-
lent Rosanette, mademoiselle Roque, mademoiselle Vatnaz, et toutes les femmes de son roman I On fait du cirage avec du noir animal. C'est avec le noir animal de sa Bovary que Flaubert a fait ses femelles de L'Education seniimentale, et c'est ce connu, c'est ce manque de nouveauté, dans les personnages comme dans la manière, c'est cette répétition affaiblie, comme toute répétition, des mêmes formes et du même fond d'idées, — si idées il y a, — qui sera l'empêchement dirimant du grand succès annoncé, mais qui ne viendra pas, et qui déjà, comme vous voyez, se fait attendre!
Le caractèreprincipal du roman si malheureusement nommé de ce titre abstrait, pédagogique et pédant : L'Éducation sentimentale, est avant tout la vulgarité, la vulgarité prise dans le ruisseau, où elle se tient, et sous les pieds de tout le monde. Le médiocre jeune homme dont ce livre est l'histoire est vulgaire, et tout autour de lui lest comme lui, amis, maîtresses, société, sentiment, passion, — et de la plus navrante vulgarité. A-t-on vraiment besoin d'écrire des livres à prétention sur ces gens-là?... Je sais bien que les Réalistes, dont Flaubert est la main droite, disent que le grand mérite de Flaubert est de faire vulgaire,
GUSTAVE FLAUBERT Mi
puisque la vulgarité existe. Mais c'est là l'erreur du Réalisme, de cette vile école, que de prendre perpétuellement Vexactitude dans le rendu pour le but de l'art, qui ne doit en avoir qu'un : la Beauté, avec tous ses genres de beauté. Or, la vulgarité n'est jamais belle, et la manière dont on la peint ne l'ennoblissant point, ne peut pas l'embellir. Selon nous, il y a dans le monde assez d'àmes vulgaires, d'esprits vulgaires, de choses vulgaires, sans encore augmenter le nombre submergeant de ces écœurantes vulgarités. Mais telle n'est point l'opinion de Flaubert et de son école. C'est cette école qui rit grossièrement de l'idéal en toutes choses, aussi bien en morale qu'en esthétique. C'est cette école qui ne veut de sursum corda ni en art, ni en littérature. C'est elle qui est en train de nier l'héroïsme elles héros, posant en principe, par la plume de tous ses petits polissons, « qu'il n'y a plus de héros dans l'humanité », et que tous les lâches et les plats de la médiocrité les valent et sont même mille fois plus intéressants qu'eux. Flaubert n'a pas manqué à son école. C'est un de ces plats de la médiocrité qu'il a choisi pour son héros.
Il l'a appelé Moreau, et je m'en étonne. Moreau, c'est le nom d'un héros et d'un poète. Dans sa haine pour l'héroïsme et dans son amour pour la vulgarité, il n'aurait pas dû donner au drôle de son livre un nom porté par ce qu'il y a de plus beau parmi les hommes, un poète et un héros I II devait l'appeler quelque chose
98 LE ROMAN CONTEMl'OUALN
comme Citrouillard, par exemple ; car il y a de la citrouille dans ce monsieur. Le Frédéric Moreau sur qui Flaubert a eu la bonté d'écrire un roman, et un roman de deux volumes, n'a pas même d'histoire. Réellement, ce n'est pas une histoire que les misérables faits de la vie de ce galopin sans esprit et sans caractère, de celte marionnette de l'événement qui le bouscule, et qui vit, ou plutôt végète comme un chou, sous la grêle des faits de chaque jour. Il est béte, en eilet, comme un chou grêlé, ce Frédéric Moreau. De quel autre nom appeler un homme qui n'a ni librearbitre ni volonté, et qui se laisse manger par toutes les chenilles de la création?... M. Frédéric Moreau voit sur un bateau à vapeur une dame Arnoux, femme d'un sieur Arnoux, mi-bourgeois et artiste, mi-libertin et mi-fripon, et parce que, tempérament et gaucherie modernes, navet des plate-bandes de ce temps, il n'ose pas prendre cette femme qu'il convoite, puisque rien dans ses principes ne lui fait une loi de la respecter! voilà qu'il se roule aux bras d'une fille entretenue, évoquant dans les bras de cette fille le souvenir de madame Arnoux... et je ne veux pas aller plus loin. Vous voyez d'ici la série de lâchetés et de malpropretés par lesquelles va passer ce monsieur jusqu'à la fin du roman. La vie de Frédéric Moreau ! Il n'y a pas un étudiant, pas un rapin, pas un garçon apothicaire qui ne la connaisse et qui ne l'ait vécue; pas une des scènes de celte vie qui n'ait été dix fois, cent
fois racontée, dans des romans plus ou moins bas, plus ou moins infects I C'est du Murger sans la grâce pulmonique de Murger, sans la mélancolie d'un être qui doit bientôt mourir, Flaubert n'a ni grâce ni mélancolie. C'est un robuste qui se porte bien. C'est un robuste dans le genre du Courbet des Baigneuses, qui se lavent au ruisseau et qui le salissent, avec cette différence pourtant que Courbet peint grassement et que Flaubert peint maigre et dur. La manière de Courbet est plus large : il procède par plus grands traits ; tandis que Flaubert procède par petits, accumulés, surchargés, ténus, n'oubliant rien, et détachant net l'ombre d'un ciron sur son grain de poussière... Les gens qui trouvent Flaubert un bien grand homme, car il en est qui sérieusement le mettent sur la ligne de Balzac, le vantent uniquement pour son style. Or, ce style, c'est la description, une description infinie, éternelle, atomistique, aveuglante, qui tient toute la place dans son livre et remplace toutes les facullés dans sa tête.
Demandez-vous, en effet, ce qu'il est, cet enragé descripteur, qui ne cesse jamais d'exister en dehors de cette description incessante? Montrez-moi une idée qui ne soit pas une chose physique dans ses œuvres ! Montrez-moi une idée morale, un jugement, une opinion, — même politique ! A un certain moment du roman, on traverse 1848 et sa révolution ; mais pourriez-vous tirer des faits du temps, qui sont décrits
avec une exactitude de photographe, l'aspect des rues, le sac des Tuileries, l'air des pavés les jours de barricades, etc., pour quel parti penche l'auteur de ces descriptions, qui n'a de sympathie que jpour les choses visibles qu'on peut retracer? Je sais et je sens que l'auteur de L Education sentimentale est un matérialiste, et que le matérialisme doit nécessairement engendrer de certaines opinions politiques et non d'autres ; mais si je n'avais pas l'habitude des inductions et des déductions de la logique, d'honneur ! je ne le saurais pas ! Et il en est de même de toutes les opinions de Flaubert. Pour les choses d'art, dont il doit être beaucoup plus préoccupé que des choses sociales et de gouvernement, il exprime des opinions opposées sans qu'on puisse présumer la sienne, et il les exprime comme il décrit les masques d'un bal masqué et leurs costumes. Il fait des inventaires. Il fait avec les idées d'art ce qu'il fait avec la nature.
Qu'on me passe le mot ! ce n'est, somme toute, qu'un faiseur de bric-à-brac.
Ce n'est donc pas une lète que Flaubert, c'est une main, — une main patiente et lente, mais acharnée, qui fait des descriptions tranchées et des paysages de précision, mais qui, quand cela est exactement exé-
cuté, se trouve au bout de sa science et de son art, ou, pour mieux dire, de son industrie. Comme il n'a d'idées absolument sur rien, et qu'il n'est capable que de décrire, son procédé, pour fabriquer deux volumes montant à mille pages comme ceux-ci, est infiniment simple. Il cloue et soude des tableaux à d'autres tableaux. Son livre, c'est la boutique de son sieur Arnoux, qui, lui aussi, vend des tableaux. Un jour, l'empereur Napoléon, qui voyait le fond des tètes comme il voyait le fond des cœurs, écrivait en Espagne à son frère Joseph, dont il était mécontent : « Vous avez un défaut terrible qui empêche toute action, toute décision et tout courage, c'est ce genre d'imagination qui, surtout, se fait des tableaux. » Et c'est aussi là l'infirmité de Frédéric Moreau dans L'Éducation sejitimentale, mais cette infirmité crée le procédé de Flaubert, dont la pensée ne fonctionne jamais non plus que sous la forme de tableaux. Moreau, comme Joseph 'Bonaparte, voit dans sa tête toutes les choses qu'il craint, et les décrit comme si elles étaient arrivées. Par exemple, s'il s'avise de penser à la vieillesse fut ture de sa maîtresse, il la décrira ride par ride, cheveu blanc par cheveu blanc, et de la vieillesse passant à la mort, il décrira, une fois en train, Tenterrement, les croque-morts, le nasillement des prêtres, et jusqu'à la fumée de la mèche des cierges qui s'éteignent. Ma foi! convenons-en, si bien exécutées qu'elles soient, un tel chargement de descrif lions ferait désirer, de
temps en temps, le rafraîchissement d'une phrase plate qui ne décrirait rien. Mais le matérialisme radical de Gustave Flaubert ne le lui permet pas. Toute abstraction, toute métaphysique lui sont interdites. Quand il veut faire autre chose que pincer des objets physiques dans sa langue matérielle, il n'y est plus, et il écrit alors des phrases dans le genre de celle-ci, lui, l'ami de Théophile Gautier V Impeccable, comme disait Baudelaire : « Un besoin le poussait (un besoin qui pousse!) à lui dire des tendresses. Elle lui répondait par de petites tapes sur l'épaule... Il lui découvrait une beauté toute nouvelle, qui n'était peut-être que le reflet des choses ambiantes, à moins que leurs virtualités secrètes ne l'eussent fait s'épanouir. »
Les virtuaUtés secrètes! Voilà comme ils parlent des choses morales, ces négateurs de l'âme humaine! Et d'en parler aussi joliment que cela, c'est là leur punition.
Il en est d'autres encore et de plus cruelles. Je me suis interdit de raconter le sujet du livre, dégoûté par le genre de monde qui s'y vautre; mais ce n'est pas* ce monde-là qui m'en a seul empêché. On peut raconter, analyser d'autres livres où les vautreries ne
manquent pas, mais dans L' Education sentimentale, cette suite de tableaux à la file, tout pareils à une lanterne magique, il n'y a rien à raconter. Il n'y a pas de livre là-dedans ; il n'y a pas cette chose, cette création, cette œuvre d'art d'un livre organisé et développé, et marchant à son dénouement par des voies qui sont le secret et le génie de l'auteur. Flaubert n'entend pas ainsi le roman, il va sans plan, poussant devant lui, sans préconception supérieure, ne se doutant même pas que la vie, sous la diversité et l'apparent désordre de ses hasards, a ses lois logiques et inflexibles et sesengendrements nécessaires. Non! il va devant lui comme un enfant, attiré par l'objet à décrire, pris par cet objet d'un intérêt futile, — l'intérêt d'une sensation. Les sensations de ce livre ne sont pas même choisies. Ce sont les sensations que donne le milieu le plus commun à 1 âme la plus commune. C'est une flânerie dans l'insignifiant, le vulgaire et l'abject, pour le plaisir de s'y promener. Cela n'a que deux volumes, mais cela pouvait en avoir dix ; car des aventures aussi plates et aussi bêtes que celles de Frédéric Moreau pourraient continuer indéfiniment. Seulement, il faut bien que le livre finisse, et il finit par une inconséquence plus forte que l'auteur, ce réaliste qui ne veut que des livres peints, et qui repousse tout livre ayant le dessein de prouver quelque chose. Il conclut en voulant prouver. Il s'enfile sur son propre titre, et on comprend alors ce titre à'Edu-
lui LE ROMA.\ CONTEMPORAIN
cation sentimentale, auquel, jusque-là, on n'avait absolument rien compris. Et, quoi qu'il m'en coûte, il faut bien que je la donne, cette conclusion.
Fatigué, blasé, flétri, vieilli, éreinté de cœur, de corps et d'esprit, Frédéric Moreau, qui a demandé le bonheur do sa vie à l'amour, comme son meilleur ami l'a demandé à l'ambition, repasse un jour avec cet ami leurs deux vies d'hommes à sentiment^ et après avoir fait le compte de leurs illusions, souillées dans les malpropretés de l'ambition et de l'amour, ils avisent tout à coup dans leurs souvenirs le petit tableautin du lupanar (pardon!) où ils étaient allés porter la fleur de leur âme et de leur jeunesse, et après l'avoir décrit, — toujours 1 — ils concluent par ce mot de la fin, qui est la fin du livre : « C'est peutêtre CE QUE NOUS AVONS EU DE MEILLEUR ! »
Vous voyez bien que, quand je vous parlais d'infection, je ne vous trompais pas !
Allons ! c'est la fin. Tel est le livre. Telle sa conclusion immonde. Telle la condamnation, au fond, de L'Éducation sentimentale, qui est ici l'éducation sensuelle. Mais comment un matérialiste comme Flaubert ne prendrait-il pas les sensations pour les serttiments?... Tel est ce chef-d'œuvre, selon les jeunes réalistes de ce temps, où le Réalisme, qui ne veut que
peindre l'objet, est souffleté par le Matérialisme et sa morale! Eh bien, j'ose dire, moi, qu'il n'y a pas du tout de chef-d'œuvre ici! Je dis qu'il n'y a là qu'un livre médiocre: médiocre de talent d'abord, ennuyeux d'atmosphère, fatigant de peinture pointue, grossier et monotone de procédé, ignoble souvent de détails, et dépassé dans ce genre par sa conclusion. Je dis qu'il n'y a là qu'un livre matérialiste de fond, matérialiste de forme, matérialiste de sécheresse, un livre comme le matérialisme en fait et n'en peut pas faire d'autres, puisqu'il nie la moitié, au moins, de la créature humaine ! Je dis qu'il n'y a ici que le Flaubert de Madame Bovary, mais ayant passé ipSiV Salammbô ; un Flaubert marqué, entamé, vieilli, et visiblement épuisé. Je dis que Gustave Flaubert n'ira pas plus loin dans la voie même de son talent ; car les talents sans âme sont incapables de se renouveler. Ils ont méprisé l'Inflni, et c'est le Fini qui les tue I Je dis, enfin, qu'il n'y a plus à s'occuper de Flaubert qu'au seul cas où il changerait de système et de manière, et il n'en changera pas. Il est collé sous bande, comme au billard! Dans sept ans, nous verrons. Mais, en attendant, la Critique, qui dès Salammbô avait prévu son épuisement définitif, peut écrire, de ses mains tranquilles, l'épitaphe de cet homme mort :
« Ci-r/ît qui sut faire un livre, mais qui ne sut pas en faire deux! »
Il y a des années qu'on parlait de La Tentation de saint Antoine, ce vieux nouveau livre de Gustave Flaubert, lequel n'a point, comme on le sait, la production facile, et à qui il faut du temps pour accoucher. Les sauvages, qui croient que la lune accouche à certains jours encore plus péniblement que lui, tapent sur des vases d'airain et font un bruit du diable pour l'y décider. Les amis de Flaubert, qui ne sont pas des sauvages, mais des apprivoisés très aimables et très doux, pratiquent un peu le même système... Pour délivrer leur ami de sa grossesse intellectuelle, ils font du bruit, autour du livre qu'il porte, tout le temps de sa laborieuse gestation, croyant par là l'exciter et lui donner la force de le pousser et finalement de le pondre : Ce sera superbe, disent-ils, ce nouveau livre de Flaubert, mais il y met le temps, car de pareilles œuvres ne sortent pas aisément d'un homme. C'est comme la fourchette de VBomme à la fourchette, dont on tant parlé ! Et, en effet, toute rérudition, l'indigestible érudition que Flaubert a été obligé d'avaler pour faire des livres comme Salammbô et La Tentation de saint Antoine-, peut être considérée comme une vraie fourchette, capable d'étouffer ou de crever son homme. Déjà, qui
ne s'en souvient pas ? riiomme de talent que fut, un jour, Fauteur de Madame Bovary, a été cvuellemeni malade de la fourchette carthaginoise de Salammbô. Mais enfin elle avait passé, en déchirant, il est vrai, quelque peu de sa renommée. Mais la fourchette égyptienne de saint Antoine ne passera pas, et l'auteur de cette dangereuse jonglerie d'érudition en restera strangulé.
Et ceux qui liront ce livre de la Tentation le seront aussi. Ils n'en mourront pas, eux. Us ne mourront que d'ennui, et on en réchappe. Mais, certainement, ils éprouveront quelque chose des souffrances et des obstructions que Flaubert a dû éprouver après avoir avalé cette dangereuse érudition, qui a tué en lui toute idée, tout sentiment, toute initiative, et qui est la seule chose qu'on trouve dans son livre, vide de tout, excepté de cela.
C'est là, il faut en convenir, une triste exécution de soi-même. La Tentation de saint Antoine pourrait être le suicide définitif de Flaubert. Le livre, tel que le voilà venu, est tellement incompréhensible qu'on n'en aperçoit ni l'idée première, ni même l'intention. Qu'a voulu faire l'auteur en l'écrivant?... Qu'a-t-il voulu prouver? Qu'a-t-il voulu nous faire sentir?
Quelle est la signification de ce livre sans composition, et qui n'est pas réellement un livre ? Est-ce un roman que celte pancarte? Est-ce un drame '^... Salammbô voulait être un roman encore, mais nous sommes hien loin de Salammbô, et, dans la même pente, bien au-dessous.
Franchement, pendantque ses amisparlaientde celivre, si dur d'extraction, etlannonçaientcomme unchefd'œuvre, je faisais involontairement à Flaubert Tlionneur de lui supposer une pensée. La Tentation de saint Antoine! ce titre, connu déjà et même profané par la plaisanterie qui profane tout, me donnait beaucoup à rêver, retrouvé sous la plume d'un homme qui, par malheur, aurait dit Voltaire, n'était pas né plaisant, ce qui, du reste, dans la circonstance de ce livre, n'était pas un malheur pour moi. Seulement, pourquoi cette circonscription et cette limite? Pourquoi pas la vie entière de saint Antoine, qui ne fut pas qu'un homme tenté, mais un des plus grands hommes du christianisme naissant, un de ces puissants contemplateurs qui, du désert ou du ciel qu'ils portaient dans leur cœur, regardaient le monde et l'ont quelquefois gouverné ? Pourquoi, dans cette vie immense de saint Antoine, qui dura cent cinq ans, n'avoir vu exclusivement que la tentation, l'influence démoniaque à laquelle il est certain, d'ailleurs, qu'on ne croit pas, la bataille avec le péché?... Je me demandais ce qu'un livre intitulé, sournoisement ou hardi-
ment, La Tentation de saint Antoine, par Gustave Flaubert, pourrait bien être, et je me disais qu'avec la volonté acharnée de riiomme qui y travaillait depuis si longtemps il serait au moins quelque chose, quoi que ce fût : histoire ou invention, poème ou roman, étude d'analyse ou de synthèse. C'était même pour moi d'une curiosité assez piquante, le contraste qu'il y avait entre le héros du livre et l'auteur, entre l'ardente et pieuse individualité d'un Saint à proportions grandioses, et qui paraissent fabuleuses en nos temps rapetisses et amaigris, et l'homme le plus froid de ces temps, le plus matérialiste de talent, le plus indifférent aux choses morales, qui a traité presque pathologiquement, dans le plus célèbre de ses livres, le cas honteux de Madame Bovary. Si je savais le mot tant répété : « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? », je le modifiais en celui-ci : « Mais que diable l'auteur de Madame Bovary va-t-il donc faire dans la grotte de saint Antoine?...» Hagiographe singulier et inattendu, toucherait-il à ce sujet d'une main chrétienne ou impie ?... Je ne croyais pas à la main chrétienne, et il me semblait que j'en avais le droit. D'un autre côté, l'impitoyable froideur d'analyse, et les prétentions à l'érudition, de Flaubert m'inclinaient à penser qu'après tout il pourrait bien sortir des plis de l'auteur de Madame Bovary un Renan de second degré et de seconde portée, mais qui, hardi et précis d'expression autant que l'autre est lâche et vague, ne
craindrait pas de nous donner, dans un livre d'impartialité moins chaltemite, quelque explication avilissante de la vie du plus grand des Solitaires chrétiens... Je ne m'imaginais, certes! pas que Flaubert, qui n'a pas une goutte du sang de Rabelais dans les veines, osât aborder par le côté bouffon, pour en rire insolemment un peu, la grande figure mortifiée de l'anachorète égyptien. Les bouffons ont toujours beau jeu avec ce qui est sublime, parce que « du sublime au ridicule, il n'y a qu'un pas », disait l'Empereur Napoléon, et que les bouffons ne manquent jamais de faire faire au sublime ce pas-là. De Callot, le bohème de génie, à Sedainc, le maçon d'Opéra-Comique, et môme à Armand Gouffé, le chansonnier du Caveau, la Tentation de saint Antoine est un sujet inépuisable de caricature. Il n'y a pas jusqu'au cochon de la légende, dans lequel le symbolisme profond du Moyen Age voyait la personnification des vices de l'humanité qui traînent encore derrière le talon des plus saints dans leur sillon de lumière, où la légion des farceurs, qui est éternelle, ne vît je ne sais quelles sales et sottes analogies entre ce porc, gris ou noir, encapuchonné de ses oreilles et baissant humblement son groin vers la terre, et le moine qu'il accompagnait et qu'il fallait bien (histoire de rire!) déshonorer. Mais Flaubert, qui n'est pas rieur, pouvait le déshonorer, lui, d'une autre manière, par exemple dans une de ces études physiologiques ou pathologiques qui sont
GUSTAVE FLAUBERT Hl
les coqueluches intellectuelles de ce temps-ci, et où il expliquerait scientifiquement l'àme orageuse de ce passionné et de ce pénitent des Thébaïdes, dont Chamfort, le libertin blasé, disait, en buvant, à souper, un verre de Champagne entre deux Jmjmres: « Je prendrais bien sur moi les rigueurs de sa pénitencCv pour avoir le bénéfice de ses tentations ! »
Eh bien, ce que je rêvais ne s'est point réalisé ! J'ai dormi debout en attendant que je dormisse assis, à la lecture du livre de Flaubert. Il n'a pas, dans sa Tentation de saint Antoine^ été plus inventeur qu'historien, plus sérieux que bouffon, plus observateur que superficiel. Je cherche vainement ce qu'il a été, dans ce livre dont je cherche le nom aussi pour dire exactement ce qu'il est. 11 n'a été ni Rabelais, ni Voltaire, ni Callot, ni Sedaine, ni Goufi'é, ni personne, ni même Flaubert, le chirurgien de race et de procédé, qui avait relevé, avec le cynisme de la science, les jupes de sa fameuse Bovary pour l'opérer devant nous. Chose particulière! il aurait pu faire pis qu'il n'a fait avec la chaste robe de saint Antoine. Il n'a pas été respectueux, mais, rendons-lui cette justice ! il n'a pas été insolent. On sent bien avec lui qu'au fond on a affaire à un impie, pour qui toutes les religions sont parfaitement égales entre elles; mais, enfin, Timpiélé n'est pas expressément articulée ici. Elle n'y a ni son rire de singe ni son front de taureau. Elle n'y grimace point. Elle n'y beugle pas. Elle n'est pas
plus qu'autre chose dans ce livre, qui n'est pas une pensée — une seule pensée — de toutes celles-là que Flaubert pouvait y mettre! Il n'y a rien mis que des mots. Il n'y a mis que les plus petits détails d'une érudition pédantesque et tout à la fois enfantine. Il y a mis des peintures qui ressemblent à de l'imagerie. II n'a pas plus d'initiative que le pauvre moine qui passait sa vie à illustrer des manuscrits à la marge, mais il n'a ni la foi ni la naïveté du pauvre moine, qui passaient dans toutes ses peintures et en attendrissaient les couleurs. Ce n'est, lui, qu'un industriel en culs-de-lampe. Il a cette patience puérile. Il parle quelque part de vases noirs sur lesquels il y a des peintures rouges, et ce sont ses livres que ces vaseslà, en supposant pourtant qu'ils ne soient que des pots ; car le vase implique la beauté de la forme et du dessin, et il n'y a pas plus de forme et de dessin que d'idées dans le livre de Flaubert. C'est un enlumineur qui peint des verres coloriés pour les lanternes magiques qu'on montre aux enfants. Et que dis-je ? ce n'est pas seulement son livre qui est une lanterne magique. C'est même son cerveau. Il n'est plus que cela, et s'il continue dans ce sens, affreux progrès ! ce ne sera bientôt plus qu'une vessie qui voudra encore se faire passer pour une lanterne, mais qui ne le pourra plus.
Vin
Profonde décadence d'un esprit qui fut homme, mais que voilà redevenu enfant, et qui n'a plus à son service que des procédés d'enfant. Les enfaiits, en revenant de Técole, font quelquefois d'abominables bonshommes sur les murs. Les littératures qui retombent à l'état d'enfance peignent les objets comme les enfants les peignent, pour l'objet même, — l'objet isolé et en soi, — sans se soucier de l'ordre, de la pensée, de la logique, de la vraisemblance, de la perspective. Et tel est le procédé de Flaubert. Il n'en a pas deux. Il n'en a qu'un. Dans Madame Bovary, son premier livre, on l'avait vu poindre. La description y était fatigante, éternelle. Tout le monde moral de l'art y passait dans la simple représentation physique, et plus tard, dans Salammbô, ce fut bien pis... Mais si déjà Flaubert abusait alors de son unique procédé, la description, la plus minutieuse description, le calque à la vitre de toute réalité, qui, pour faire trop réel, supprime la vie, il l'appliquait du moins encore comme un être raisonnable; il était encore maître de son procédé; mais, à présent, c'est son procédé qui est son maître. Dans sa Tentalion de saint Antoine^ il fait partout ce que les enfants font sur les murs, et cela lui est d'autant plus facile que, son mur, c'est
rimagination de saint Antoine, et que sur ce mur-là il peut peindre tout ce qu'il veut : il est dans le rêve, le cauchemar, riiallucination, la folie! Ce n'est pas plus là, en effet, la Tentation de saint Antoine que celle du premier fou pris à Charenton ; car à Charenton il y a aussi la folie obscène et la folie religieuse. Lorsque Perrault écrit ses Contes de fées, il fait œuvre beaucoup plus virile que Flaubert en faisant les siens. D'abord, il écrit pour des enfants : c'estlàsonbuthautement avoué ; et ensuite, il a des qualités charmantes de simplicité et de nature humaine dans un surnaturel de convention impossible. Mais Flaubert écrit pour des hommes, et il a des défauts ennuyeux, malgré l'état troublé de son Saint qui lui permet tout et qui est tout aussi intellectuellement démantibulé qu'un fakir indien bourré d'opium. Aucun homme vulgairement et passablement organisé ne pourra prendre un intérêt quelconque à ces apparitions grotesques, qui ne font rire que de l'auteur qui a pu les inventer, et qui se succèdent, sans raison d'être et sans s'arrêter une minute, pendant quatre cents pages, lesquelles finissent par jouer cruellement sur les nerfs. J'ai vu de ces lecteurs exaspérés accuser brutalement Gustave Flaubert d'être fou. Il ne l'est pas, du moins par l'ardeur et l'emportement. Il ,est très rassis. Mais les hommes finissent comme les littératures. Les hommes finissent par de l'enfance, et les littératures par des enfantillages. Flaubert est
— littérairement, bien entendu, — un décrépit et un Chinois. Et il n'y a qu'une littérature décrépite aussi et chinoise qui puisse accepter comme l'œuvre d'un Art sérieux ses calembredaines d'aujourd'hui !
Ainsi, de l'enfance d'esprit dans la conception, et dans Vexéculion de l'enfantillage, ne voilà-t-il pas un beau résultat littéraire pour un homme à qui on octroyait un talent dont la prétention était surtout d'être mâle I Ce rapetissement, ou pour mieux dire ce rabougrisseraent de Flaubert, est si profondément incroyable que la Critique semble obligée, pour l'honneur de ce qu'elle avance, d'appuyer ses affirmations par des exemples, et ce n'est, certes! pas facile. Tout à riicurc je dirai pourquoi. Cependant, parmi les citations innocentes qu'elle peut se permettre, il y en a une tirée de l'apparition de la reine de Saba, qui peut être risquée sans inconvénient et qui édifiera sur la puérilité de toutes les autres... L'apparition de la reine de Saba est une des premières visions de ce saint Antoine, qui n'est qu'un visionnaire dans le livre. La Reine de Saba et sa suite, et ses dromadaires, et ses éléphants, et son palanquin, et ses esclaves, c'était là un fameux sujet de vignette. C'était un cul-de-lampe magnifique, et Flaubert, après s'être frotté les mains, l'a exécuté avec le détail chinois de sa manière, avec ce pointillé exaspéré qui veut faire tout voir, comme le microscope appliqué à des infusoires, et ce n'est pas là ce qui étonne. On pouvait
prévoir qu'il en sérail ainsi. C'est la dernière application possible du procédé connu. Après la fameuse toilette de Salammbô, qui devint un soir la toilette des princesses de ce temps de débordements de toilettes, il était tout simple que nous eussions la toilette de la reine de Saba, et nous l'avons eue « avec sa robe de brocart d'or à falbalas de perles, son corset zodiacal, ses patins dont l'un noir avec lune d'argent, l'autre blanc avec soleil d'or, ses ongles en aiguilles, sa poudre bleue, son scorpion allongeant la langue entre ses deux seins, etc., etc. » On comprend parfaitement tout cela, mais ce qu'on ne comprend qu'à la condition de mettre Flaubert au-dessous de luimême, ce sont les gamineries accumulées de ce singe, qui tient la queue de la longue robe de la reine et « qui la soulève de temps en temps » (je demande pourquoi?) Cest la bêtise mignarde des déclarations de cette idiote, qui semble parler à un bébé idiot en parlant à saint Antoine. C'est le parasol à sonnettes qu'elle fait tinter, en coupant de pirouettes ses déclarations. Ce sont les promesses de I'épiler, ce qui, par parenthèse, doit être une forte tentation pour saint Antoine! C'est la petite boîte ronde, impossible à oumir, qu'elle lui donnera s'ill'embrasse, et sa manière de l'embrasser, elle ! en lui pinçant les joues, que les enfants appellent embrasser à pincettes; puis ses pleurs et ses rires mêlés, comme les déclarations et les pirouettes ; puis (toujours) les soulèvements de la
queue par ce polisson de singe ; puis ses la! la! la! et ses oh ! oh ! oh! car Flaubert, comme les gens qui ne savent plus parler (m/a;î/es), en arrive à l'inarticulé et aux onomatopées! Et, enfin, c'est la disparition de cette reine désolée a clochepied! Oui! voilà ce qu'on ne comprend plus que comme une dégradation de Tintelligence d'un artiste, que comme une chose nouvelle et... effrayante, au moins pour ceux-là qui aimaient autrefois son talent.
Et je n'en puis pas citer davantage. Mais c'est assez, n'est-ce pas? pour avoir l'idée des niaiseries d'enfançon d'un livre qui joue au grave, et qui n'est qu'une solennelle puérilité. Je n'en peux citer davantage, parce que, partout, dans cette Tentation de saint Antoine, les images lascives et les gros mots obscènes abondent, et qu'où le livre, fait pour quelques-uns, peut avoir son audace, le journal, fait pour tous, doit avoir sa pudeur. Flaubert ne recule jamais devant la nudité de l'expression. Le mot malpropre est pour lui souvent le mot propre. C'est de système chez lui. Il a commencé par être un réaliste, et il est maintenant un brutaliste, comme disent à présent les réalistes javancés. Et, du reste, il était à son aise pour se montrer tel dans le sujet qu'il a choisi, et ce serait là ce
qu'il répondrait si on lui faisait un reproche. La Tentation de saint Antoine étant une bataille de paroles et de gestes avec tous les diables des sept péchés capitaux, quel excellent sujet pour dire ou pour faire toutes les porcheries 1 et on les dit et on les fait, et de haut encore, comme si cela rentrait dans la poétique de la chose. Ce qui révolte seulement bi^n plus que l'odieuse crudité des paroles, c'est la froideur avec laquelle on les écrit ou on les fait dégoiser à ses personnages. Rabelais, l'orgiaque Rabelais écrit de ces choses-là, je le sais bien. Mais il a l'ébriété d'un bacchant de la Renaissance, de cette Renaissance qui, deux minutes, a enivré le genre humain. Mais le génie, le tempérament, l'esprit, et surtoutle comique, un comique immense, qu'il mêle à ces images, en diminuent le dégoût et le danger. Flaubert a-t-il cette excuse?... Il a toujours le froid d'un homme qui calcule ses effets. Voyez, par exemple, son passage sur le dieu Crepitus, dont il a eu la retenue — il faut le louer de tout ce qu'on peut louer ! — de ne pas traduire le nom en français- Croyez-vous qu'il soit possible de mettre plus de réflexion, d'effort, de recherche, à exprimer des choses plus dégoûtantes dans un style plus fastueux?... Je n'invoquerai point la morale à propos de la Tentation de Flaubert. Je n'aurai pas le pédantisme de le moraliser. Je ne lui parle que littérature. Mon esthétique n'est point bégueule. Je suis de ceux
qui pardonnent à la verve, cette impétuosité de l'esprit, bien des entraînements. Je suis de ceux qui croient que la passion qui embrase les mots les purifie, comme le feu allumé purifiait les lèvres du prophète. Mais, ici, il n'y a ni passion, ni feu, ni prophète ; Flaubert n'en est pas un ! 11 n'y eu a, dans cette Tentation de saint Antoine, ni du côté des tentateurs, qui devraient avoir tous les feux de l'enfer dans le ventre, puisqu'ils sont des démons, ni du côté de celui qu'ils tentent. On voit que Gustave Flaubert n'a pas la sincérité de ses immondices. Tout cela, pour lui, n'est qu'affaire de lanterne magique, d'ombres chinoises, de marionnettes. La citrouille fricassée dans la neige de madame de Sévigné n'était pas plus glacée que celle-ci, et celle-ci, ce n'est pas dans de la neige qu'elle est fricassée I
Mais aussi la punition de tout cela ne tarde pas à arriver; je l'ai dit plus haut, c'est l'ennui, un ennui implacable, un ennui qui n'est pas français, un ennui allemand, l'ennui du second Faust de Goethe, par exemple, auquel Za Tentation de saint Antoine ressemble. On la dirait sortie de ce souvenir. Gœthe est le générateur de Flaubert, et avec lui — car tout n'est pas également de bonne maison dans les familles — Edgar Quinet, l'auteur à' Ahasvérus. Quinet, qui n'est un Gœthe que pour sa femme, mais qui n'est qu'un Allemand pour qui ne Tapas épousé, débuta dans la célébrité par son poème en prose d'Ahasvérus, lequel
n'a pas plus de composition, d'unité, de cohérence, que La Tentation de saint Antoine, mais a réellement plus de richesse de détails, d'étendue, d'intérêt, par la très bonne raison q\i' Ahasvérus (le Juif errant) parcourt le monde, qu'il reflète ou qui le réverbère, tandis que saint Antoine est bloqué dans un cercle de tentations qui ne sont pas très variées. Ce sont les hérésies du temps, les mythologies du passé, et toujours et surtout la grosse et éternelle cuisinière .rousse, « lascive, — dit Flaubert; — grasse, avec une voix rauque, la chevelure de feu et des chairs rebondissantes ». Pris et serré là-dedans, — quel étau I — saint Antoine s'en tire comme il peut, ou plutôt il ne s'en tire pas. Il y reste. Le système d'images qui se succèdent s'arrête dans une dernière image. Après le vigoureux hoquet panthéiste à travers lequel saint Antoine s'écrie qu'il « voudrait se mêler à tout, voler, nager, aboyer, beugler, hurler, souffler de la fumée, avoir une carapace, porter une trompe, s'émanier avec les odeurs, couler comme l'eau, se développer comme la plante, briller comme la lumière, pénétrer les atomes. Être la matière », tout à coup, on ne sait pourquoi, le ciel se découvre dans les nuages d'or, « et on voit dans le disque même du soleil la figure rayonnante de Jésus-Christ ».
Mais s'arrêter n'est pas finir. Saint Antoine — nous dit Flaubert, qui, lui, nous laisse (heureusement I) et sort de son livre, — se remet en prière...
Eh bien, nous n'avons aussi qu'à nous y mettre... pour l'auteur !
Nous n'avons qu'à prier le ciel de l'arracher à la voie littéraire — si cela peut s'appeler une voie littéraire — dans laquelle il s'est engagé et morfondu. Il n'y a certainement que le ciel qui puisse le tirer de ce mauvais pas. Lui ne le pourrait plus. Il ne reste plus en lui assez d'artiste. iN'i comme chrétien, que je ne crois pas qu'il soit, même historiquement, ni comme artiste, qui comprend tout, qui a le quart d'heure de dévotion nécessaire dans les sujets religieux comme l'avait ce bandit de Benvenuto Cellini quand il sculptait ses crucifix, Flaubert, qui fait le sérieux dans son livre, n'a compris ce sévère et audacieux sujet de saint Antoine; car il était audacieux, avec la plaisanterie séculaire des tètes légères de France qu'il fallait braver!... Pour ceux qui savent quelque chose de l'histoire des premiers siècles de l'Église, quel marmouset sera le saint Antoine de Flaubert, berné par ses tentations comme Sancho Pança par les muletiers qui le font sauter dans sa couverture, à côté du majestueux patriarche des Solitaires, l'ami du grand Athanase, au souffle inspiré, qui, du fond du désert, s'en vint et plana sur le con-
122 LE ROMAN COMEMPUKAIN
cile de Nicée, et dont la pauvre sandale de roseauK entrelacés pesa aussi lourdement sur le démon terrassé que la bottine d'or de l'Archange ! L'auteur de Madame Bovary n'a rien vu (j'en suis fâché pour lui 1) de ce grand homme, de sa force, de ses combats contre des passions grandes comme lui, et des interrègnes de ses batailles avec la nature humaine déchue, grondant toujours et révoltée quelquefois en son âme, surnaturalisée par la pénitence et par la sainteté. Réduit maintenant à n'être plus que deux très petites choses, un imagier et un érudit qui a gratté des curiosités dans les livres pour les fourrer dans les siens, Flaubert se sera dit (l'imagier) que La Tentation de saint Antoine serait une bonne occasion pour peinturlurer des images ; et l'érudit, pour nous parler de l'encens du cap Gardefan, du silphium bon à mettre dans les sauces, du chalibon, le vin des rois d'Assyrie qu'on buvait dans une corne de licorne, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, du cinnamôme, du dadanon (quel dada ! pardon ; mais il faut bien un peu rire !), et des cure-dents faits avec les poils du tachas, animal perdu qui se trouve — alors il n'est pas perdue — sous la terre. Et c'est ainsi que, sans autre plan que cette double envie, que cette double démangeaison d'imagier et d'érudit, il a marié, dans une inclination charmante, l'enfantillage de l'érudition à l'enfantillage de la peinture. C'est là, en effet, toute l'explication qu'on puisse donner d'une
œuvre ù, laquelle personne n'entendrait rien si on ne la donnait pas, et après laquelle on n'a plus qu'une ressource, c'est de renvoyer l'auteur, avec son paquet de cure-dents, à l'Académie des Inscriptions, qui a peut-être des dents encore, et, avec son paquet de vignettes, à l'imagerie d'Épinal.
Et qu'il en revienne, s'il peut en revenir, avec mieux que ce qu'il y porte ! Les Saints font le bien pour le mal. Demandons-le à saint Antoine !
Les chacals de la littérature posthume continuent leur triste besogne, qui est de ramasser les restes des lions morts, pour en vivre. Après les Lettres à Panizzi de Mérimée, c'est un roman de Gustave Flaubert qu'ils ramassent, et qui n'est pas seulement un livre posthume, mais un livre inachevé, et qu'ils publient comme si c'était une œuvre définitivement terminée. Ce n'est pas là une considération pour eux. Malheureusement pour eux, et heureusement pour nous que cela venge de leuts publications, leur instinct de chacals est souvent en défaut, et ils se trompent en fait de lions... Mérimée, le sec et maigre Mérimée, au flanc creusé et au museau pointu, n'a, littérairement, rien du lion. Il n'a rien de la générosité et de la majesté de cette noble béte. Et si, un jour.
on a cru voir la crinière du lionceau pointer autour de la tête de ce nouveau venu en littérature qui publia Madame Bovary, elle ne poussa bientôt plus, et le lion qu'on avait cru voir dans Flaubert, et qui s'est détiré opinititremcnt toute sa vie pour sortir de sa gaine, n'en est point sorti, et même ses efforts pour en sortir l'y ont enfoncé davantage !
Et, de vrai, le caractère du lion (littérairement ou non) c'est la force , c'est l'impétuosité, c'est le bondi et c'est précisément le contraire du genre de talent de Flaubert. Pour lui, le talent, c'est l'effort, l'effort continu , Teffort infatigable ; c'est l'étude, c'est l'étude acharnée. A partir de Madame Bovary, qui fut son premier mot, sur lequel il a vécu toute sa vie, in&q\i''ài Bouvard et Pécuchet, qui a été son dernier, sur lequel il est mort, Gustave Flaubert (rendons-lui cette justice !) a été le plus volontaire des écrivains ; et il faut bien que la patience ne soit pas le génie pour qu'avec la sienne il n'en soit pas devenu un. C'est une réponse à l'erreur célèbre de Buffon... et à l'autre axiome, non moins faux, qui dit, en latin, que le travail peut vaincre tout : Lahor om,nia vincit. Gustave Flaubert a travaillé toute sa vie avec une vigueur d'application qui, moralement, l'honore, mais il n'a rien produit dans la mesure de son application, et, chose plus déplorable encore ! ce qu'il a produit est toujours allé, à chaque fois qu'il produisait, en s'affaiblissant. Il est parti de Madame Bovary pour des-
cendre à Salammbô, de Salammbô pour descendre à L'Éducation sentimentale, de L'Éducation sentimentale pour tomber à La Tentation de saint Antoine, et de La Tentation de saint Antoine pour rouler jusqu'à Bouvard et Pécuchet, brutalement interrompu par la mort! Comme on le voit, d'ailleurs, ce n'est pas là un grand nombre d'œuvres ; mais elles lui ''ont autant coûté de travail et de peines que si elles avaient été plus nombreuses. Gustave Flaubert est un ouvrier littéraire qui a la probité de son métier, bien plutôt qu'un artiste inspiré. C'est le casseur de pierres ou le scieur de long de la littérature. Mais c'est nous, qui le lisons et qui le trouvons d'autant plus médiocre qu'il est plus travaillé, c'est nous qu'il a fini par scier!
Et quand je dis nous, c'est quelques-uns qu'il faut entendre, quelques-uns qui tiennent encore pour la faculté innée du talent! c'est pour ces chiens d'aristocrates en littérature, qui deviennent de plus en plus rares, et non pas pour ce gros de démocrates de lettres qui ne croient pas plus dans les lettres qu'en politique au privilège de la naissance. Parmi ceux-ci, qui sont une inondation, Gu^^-^vr Flaubert a des admirateurs passionnés et presque des fanatiques, qui lui ont fait une gloire aussi disproportionnée avec son talent que le mérite de ses œuvres avec l'efFort de travail qu'elles lui ont coûté. Il a été tout de suite, lui aussi, un de ces heureux à qui on n'a pas marchandé
126 LE ROMAN COiNïEMPOUAlN
la gloire, et quoiqu'il ait fait tout ce qu'il fallait pour la perdre, elle lui est restée fidèle, comme ces femmes qui re^tj^t fidèles aux maris indigues qui les trompe nt£2^£lantaaément célèbre par Madame Bovary et par l'absurde procès fait à ce livre et qui en doubla la célébrité, Gustave Flaubert a toujours été, dans l'opinion, à la±auteur où son roman de Madame Bovary l'avait placé^Et quand, après le long temps qu'il mettait à tout, il écrivit Salammbô, et fit de l'archaïsme carthaginois d'une science plus ou moins incertaine, personne, à l'exception d'wi seul que je ne nommerai pas, ne vit, dans ce tour de force d'antiquaire et de lettré, l'épuisement d'un romancier tari au premier jaillissement de sa source...
Et, depuis comme alors, quand le travailleur obstiné qui était en Flaubert, n'en voulant pas avoir le démenti, revint de Salammbô au roman pour nous donner ces compositions hybrides et sans nom de L'Education sentimentale et de La Tentation de saint Antoine, il y eut encore des timbrés de Madame Bovary qui soutinrent que le Flaubert de Madame- Bovary vivait toujours.
Dieu, auquel, par parenthèse, il ne croyait pas, lui avait donné tout ce qu'il fallait pour facilement réus-
sir. Il était né riche. Il avait la fortune qui le dispensa de la terrible lutte pour la vie, et qu'il remplaça noblement par la lutte pour l'esprit, qui n'est pas toujours plus heureuse... Il travailla, en effet, comme s'il eût eu besoin de travailler. Il fut dans la littérature ce qu'au collège nous appelions « un pioche ur ». Il voyagea. Dans le vide de ce qui lui manquait, il versa, pour le remplir, des impressions qu'il alla demander aux voyages. Il voulut se faire des idées avec des impressions, comme font ceux qui n'ont pas d'idées. Fils d'un grand médecin que Dupuytren respectait et matérialiste, de race et d'éducation je ne sais pas, mais assurément matérialiste, il ne pouvait voir le monde que par le dehors, et c'est ainsi qu'il le vit et le décrivit ; car, avant tout et après tout, c'est un descriptif que Flaubert, et il le fut même avec une exactitude et une ténuité qui, parmi les descriptifs contemporains, n'a pas été surpassée. Son pinceau a la dureté de pointe du crayon, et il n'eut, ce pinceau, tant il était fin ! bien souvent qu'unpoil, qui avait l'aigu du scalpel de son père... La nature, qu'il enlevait à Temporte-pièce comme une feuille de métal, n'avait pour lui ni transparence, ni arrière-plans, ni lointains fondus, ni vapeurs flottantes. Elle arrivait sur vous brutalement comme une tapisserie, et il ne la voyait bien qu'au microscope. Mais, dans une société qui n'a plus d'âme, qui est aussi incapable d'idéalisme que d'idéal, cette manière de voir et de rendre la nature
devait avoir un grand succès, et Flaubert l'eut, et il l'a encore. Par là, il est un des premiers de ceux-là qui s'appellent actuellement les naturalistes, et par là aussi, par la sécheresse de la description dans sa manière de peindre la passion humaine, il se rallie à ceux qui n'en ont jamais parlé éloquemment ou poétiquement le langage, mais qui l'ont crachée, froide et répugnante, dans leurs écrits inanimés.
Il n'a jamais eu, dans les siens, ni pensée profonde, ni aperçu brillant, — ni même d'aperçu du tout ! — ni analyse sévère. En tout, il n'est qu'un descripteur. Phraséologue comme Victor Hugo, mais sans la puissance de l'énorme Verbe de ce grand et magnifique poète creux, Flaubert, voué à toutes les superstitions de la phrase, brosseur et ratisseur de mots, qui a peut-être entassé plus de ratures que de phrases pour parvenir à faire celles dont il avait l'ambition, Flaubert n'eut jamais, en dehors de la grammaire, de la rhétorique et de la description matérielle, rien d'humain, rien de vivant, rien de passionné, de battant sous sa mamelle gauche, sinon la haine et le mépris du bourgeois, — du bourgeois tel que l'a fait le monde moderne, ce joli monde sorti de la Révolution Française! Encore un mérite de Flaubert. Il a eu la haine et le mépris du bourgeois autant que ceux qui les ont eus le plus à cette époque de leur règne. Il les eut autant que Henri Monnier, par exemple, qui a créé contre le bourgeois son Joseph Prud'homme immor-
tel. nies a eus autant que le grand Balzac, le créateur de Bixiou, de Mistigris, et de Matifat, et de Camusot, et de Crevel, et de tant d'autres bourgeois, sublimes à la renverse, dont la Comédie humaine foisonne et regorge. Il les a eus, enfin, autant que Préault, le sculpteur, qui ne les a pas sculptés — caricatures en marbre — par respect de son ciseau, mais qui les a l'oupés pendant tout le temps qu'il vécut avec des épigrammes plus acérées que son ciseau, et qui a dit d'eux ce mot que n'aurait pas trouvé Flaubert : « Quand la Sociale viendra, nous en aurons, chacun de nous, une trentaine dans notre écurie! »
Gustave Flaubert n'avait pas, ne pouvait pas avoir cette verve dans la haine et dans le mépris, mais il eut celle-là qu'avec son genre de personnalité il pouvait avoir. Le bourgeois était pour lui une obsession. LJne obsession détestée, méprisée, bafouée, à tous les instants de sa vie. Il avait pour les bourgeois la haine et le mépris des Rapins... Partout dans ses ouvrages on retrouve cette obsession, ou plutôt cette possession du bourgeois. Dans sa Madame Bovary^ son meilleur livre, dans sa Madame Bovary qui est une bourgeoise corrompue et qui n'a que des amants bourgeois, le mari est bourgeois, les amis sont bourgeois, tout est bourgeois, même la mort de madame Bovary, qui s'empoisonne avec les drogues de son mari et meurt en pharmacienne... Dans L Education sentimentale, c'est le bourgeois qui est visé en-
core. Mais dans Bouvard et Pécuchet, c'est le coup à fond, c'est le coup de la haine et du mépris élevés à la plus haute puissance, et dont la bourgeoisie du XIX* siècle doit mourir.
Il le croyait, mais il ne la pas tuée. Qui lu tuera donc?... Mais lui, Flaubert, après Henri Monnier, Balzac et Préault, qui ne l'ont pas tuée, et tous les ateliers de peinture de Paris, qui ne la tueront pas, Flaubert n'avait pas assez de talent pour cette exécution dernière des bourgeois... et il a manqué misérablement son coup à fond, — son coup définitif et suprême ! Son livre de Bouvard et Pécuchet, exaspéré, enragé contre les bourgeois, et qui est le dernier vomissement de sa haine et de son mépris contre eux, ne sera, contre eux, qu'un camouflet d'ironie trop impuissant pour ne pas être inutile. Les bourgeois même sont bien capables de prendre au sérieux ce livre dans lequel on veut les berner, et de s'en faire un titre au respect universel du monde. Et, en effet, Bouvard et Pécuchet, les deux héros du roman, sont des bourgeois qui n'ont pas en eux de quoi faire plus rire quç messieurs leurs ancêtres, à qui Siéyès disait : « Vous étiez à genoux, mettez-vous debout I », et qui s'y sont mis. Bouvard et Pécuchet, dont Gustave Flaubert a
fait deux imbéciles de base et de sommet, ont le désir, ^u fond de leur imbécillité, de devenir des êtres intelligents et savants sans instruction obligatoire, et si on eût pressé le bouton à Flaubert là-dessus quand il vivait, il aurait dit certainement, il n'aurait pas pu ne pas dire, que c'était là un noble mouvement, une inspiration honorable. Bouvard et Pécuchet, qui ne savent rien et qui veulent apprendre tout, sont successivement infortunés dans leurs études et les sciences qu'ils essayent de s'assimiler et qu'ils traversent pour se retrouver, tout au bout, encore plus idiots qu'auparavant. Pourquoi Gustave Flaubert se moquerait-il de cela? Henri Monnier et Balzac se sont moqués des affectations et des ridicules des bourgeois, mais ils ne les ont pas bernés dans leur désir, qui n'est pas bête, de s'élever dans la lumière sociale et scientifique de leur temps. Et c'est ici que la haine et le mépris pour les bourgeois, dans Gustave Flaubert, ont produit le résultat le plus inattendu pour tout le monde, et qui l'aurait fait mourir de honte s'il avait pu seulement se douter de ce résultat incroyable : c'est qu'à force de se préoccuper des bourgeois, de les peindre et de vivre avec eux, le croirait-on? il l'est devenu !
On croirait, du moins, au récit qu'il fait d'eux, qu'il est l'un d'eux. Dans ce récit, écrasant vraiment de vulgarité et de bassesse, dans cette histoire de deux idiots qui se sont rencontrés un jour sur un banc de
promenade et se sont raccrochés par vide de tête, badauderie, flânerie, bavardage et nostalgie d'imbécillité, et dont les deux niaiseries, en se fondant voluptueusement l'une dans l'autre, sont devenues la plus incroyable et la plus infatigable des curiosités, — comme, en grammaire latine, deux négations valent une affirmation, — il n'y a pas un mot, pas un sousentendu qui puisse faire croire que l'auteur se moque de ces deux benêts qui sont les héros de son livre, et qu'il n'est pas la dupe de ce récit prodigieux de bêtise voulue et réalisée... Et il n'est pas que bête, ce récit, qui est un phénomène de bêtise! Par places aussi, il est dégoûtant et odieux. Exemple, la scène où, dans la cave, Pécuchet attrape une maladie honteuse ; car la haine du bourgeois, dans Flaubert, va jusqu'à cette fange qu'il remue, et qu'il remue en naturaliste, sans indignation, sans dégoût, sans nausée, avec l'impassibilité d'un homme qui a perdu la délicatesse de l'artiste. C'est qu'en eflet l'artiste ne se voit plus du tout ici, c'est qu'il a disparu entièrement dans l'ineffable platitude dun roman aussi plat que les bourgeois qu'il a inventés. Tout ce qu'on pourrait dire ne saurait donner une idée de cette platitude. Certes! comme force morale de haine et de mépris contre le bourgeois, il y a peut-être là un mérite pour Flaubert l'implacable, mais le mérite intellectuel d'un livre n'y est pas. Par quels procédés dégradants l'auteur de Madame Bovarij^ qui savait peindre ressemblants les
bourgeois, est-il arrivé presque à les calomnier et à faire prendre parti pour eux? Y en a-til vraiment, des bourgeois, de cette absurdité complète, violente, et continue?... Y en a-t-il de cette perfection impossible dans la bêtise humaine et dans l'ennui que produit ce roman sans gaîté, sans talent, sans observation neuve, sur des types usés, sucés, épuisés, — ce livre, enfin, illisible et insupportable, que l'auteur n'a pas fini et, qui sait? peut-être arrêté et étranglé par l'ennui qu'il se causait à lui-même, et que le lecteur ne finira pas, à coup sûr, plus que lui, mais finira certainement bien avant d'être arrivé, comme lui, au chifFre affreux de quatre cents pages !...
Voilà donc le dernier roman de Gustave Flaubert ! Le dernier chant du cygne qui est devenu un cri d'oie et dont les éditeurs après décès vont faire maintenant un cri de canard ! Malheureux Flaubert ! A-t-il travaillé et souffert pour pousser hors de sa tête ces laborieuses quatre cents pages? Si elles ont épuisé sa vie, on ne le sait pas, mais, assurément, on peut dire qu'elles ont épuisé son talent... Cette forte et copieuse purgation qu'il a prise et rendue, dans son livre de Bouvard et Pécuchet, contre les bourgeois qui étaient ses éternelles humeurs peccantes, l'a vidé cruellement
du talent qu'il avait, mais ne l'avait pas cependant entièrement débarrassé de ses humeurs et de ses haines contre les bourgeois, et, partout et toujours, il en mugissait comme un buffle irrité. Pendant qu'il écrivait, à coup de ratures enragées, ce roman, ce dernier roman qui le soulageait, comme une soupape ouverte à sa vapeur, cette locomotive de haine ! cela ne le calmait pas, ce fort haïsseur ; il n'en criait pas moins contre eux, et sa bouche grandement ouverte était une seconde soupape. Je l'ai vu et entendu mugir contre eux en suivant un cercueil, et il n'a dû se taire contre eux que quand il a été dans le sien. Ses amis pourtant le disaient bon, d'une nature inoffensive, quoique bruyante ; mais la haine du bourgeois était chez lui une espèce de folie, clabaudante et sonore. Seulement, il y a des folies qui donnent au talent d'un homme une outrance d'intensité qui peut monter jusqu'au génie, mais ce ne fut point l'histoire de la sienne. Au lieu de grandir et de fortifier son talent, elle le débilita et le réduisit à ce radotage innocent de Bouvard et Pécuchet, sur lequel il comptait pour nettoyer la terre du bourgeoisisme et des bourgeois. Déception que la mort lui a épargnée ! C'est précisément ce terrible Bouvard et Pécuchet, qui devait tuer la bourgeoisie, qui, par le fait, l'aura vengée. Cet implacable et indomptable Flaubert, ce maniaque qui avait toujours sur le nez à califourchon un bourgeois, comme Michelet y avait un jésuite, cet homme de
tempérament sanguin et romantique, qui respirait la guerre contre le bourgeois depuis 1830, est mort de ce bourgeois descendu de son nez dans son ventre, et qui était en lui comme un choléra perpétuel... Et c'est ce choléra du bourgeois qui a fini par l'emporter.
Hélas I il n'a pas, malheureusement, emporté avec lui son livre de Bouvard et Pécuchet^ qui nous reste, et qu'on peut mettre sur sa tombe comme une croix.
Car c'en sera une pour sa mémoire !•
J'ai souvent déjà parlé du poète des Amoureuses^ qui rappelle Thomas Moore par le talent, la beauté du visage et Texiguité de la stature, ce Thomas Moore qui se nommait lui-même Litlle Moore {le petit Moore). Le poète des Amoureuses a été aussi un conteur charmant dans son roman du Petit Chose, sous le nom duquel on a lu le vrai nom du Litlle Moore français. Toujours prosateur, mais pour cela n'éteignant pas en lui la poésie, Alphonse Daudet a publié en volume les Lettres de mon Moulin, qui nous donnèrent une sensation si neuve quand nous les lûmes dans le Figaro. Le titre de ce volume en dit plus la forme générale que le fond. Le fond, c'est bien moins des let-
1. Lettres de mon Moulin ; Jack ; Le Nabab ; Les Rois en exil {Constitutionnel, 10 janvier 1870; 28 mars 1876; 17 décembre 1877; 27 octobre 1879,.
très et des impressions personnelles comme celles que Ton trouve dans des lettres, qu'une suite de contes, enlevés avec une légèreté de main et une vivacité de coloris dans cette manière sensible et profonde qui est celle de Daudet; car Daudet a sa manière à lui, qu'on ne peut confondre avec celle de personne.
Il n'y a personne assurément dans la littérature actuelle qui ait le genre de plume (arrachée d'où?...) avec laquelle furent, un jour, écrits Les Amoureuses et Le Petit Chose. On a autre chose, mais on n'a pas cela. On a peut-être le grand chose, mais on n'a pas ce petit. On peut aimer davantage autre chose, et même critiquer cela, mais il n'y a pas moyen de nier Yaccent de nature ([m. est là! Il n'y a pas moyen de ne point entendre cette vibration , ce coup de gorge de l'oiseau bleu, à la poitrine sanglante, qui, en passant, jette là son cri, et auquel personne parmi ceux qui ont le talent plus large que Daudet, plus étoffé, plus robuste, plus tout ce que vous voudrez, n'est capable, en l'imitant, de faire écho.
Et c'est là l'originalité ! Et c'est ce qui vaut mieux que tout ! L'originalité, d'où qu'elle vienne et quelle qu'elle soit ! On ne la conteste pas à Alphonse Daudet, maison la lui dose. Des jugeurs, que j'ai quelquefois entendus chiffonner ce talent délicat, ne niaient pas son originalité, mais disaient qu'il n'en avait qu'une goutte, comme si une goutte ne suffisait pas!... Une
goutte d'originalité, c'est la goutte de vie pour nos œuvres, et c'est aussi la goutte d'acide prussique pour nos ennemis, qui tue tout net leurs raisonnements. C'est d'abord sur cette goutte d'originalité qu'on doit mettre la main quand il s'agit d'Alphonse Daudet. C'est elle que la Critique, qui est une alchimiste aussi, doit, comme l'alchimiste de Rembrandt, montrer d'abord dans son œuvre, à travers ce flacon rose et noir taillé et orné par sa main d'artiste ; plus précieuse qu'elle est à elle seule, l'originalité, que tous les détails charmants du flacon, puisqu'elle en est la vie et l'âme ! C'est là d'abord qu'il faut aller, comme nous y allons, à cette goutte d'originalité consentie, et, cela fait, on s'occupe du reste. On s'occupe alors de toutes les autres facultés qu'on refuse à Daudet, quand l'originalité est accordée, — qu'on lui refuse et qu'il a pourtant, et que je prouverai qu'il a en invoquant ce livre même, et qu'il faut, avant tout, caractériser.
C'est un livre de contes, — mais de contes rapides, dits brièvement en quelques mots, de ces contes qui tiendraient « sur une carte de visite », disait Jean- Paul, qui les aimait comme cela. C'est une série de petits sujets d'histoù'es qu'il a vus et qu'il a sentis, presque tous provençaux; car Daudet est provençal.
C'est un poète et un peintre de terroir comme tous les peintres et les poètes pénétrants, la loi étant de ne bien peindre que les choses qu'on a vues, qui se sont enfoncées en nous dès l'enfance, et dans lesquelles nous avons fait boire nos premiers regards. Ses contes, c'est donc la Provence, montrée non plus dans son ensemble, mais par parcelles lumineuses. Elle y tient toute, en ces parcelles! L'auteur du Petit Chose fait des choses petites en sa qualité de Petit Chose; mais Meissonier fait aussi des choses petites, et ce ne serait pas une gloire petite que d'être le Meissonier du conte provençal! Mais Benvenuto Cellini lui-même, ce fort, ce violent, ce cyclope enragé, faisait également des choses petites, quand il gravait ses onyx et taillait la facette d'une bague comme il eût ciselé un bouclier ! Les contes de Daudet, qui sont grands comme rien, j'en conviens, peuvent être comparés à des intailles pour la précision et le délié des détails. Seulement, dans ces contes à la Meissonier pour la peinture, dans ces intailles bonnes, à ce qu'il semble, pour faire l'agrafe d'un bracelet ou la tête d'une épingle tte, y a-t-il trace d'émotion? Y a-t-il trace de force? trace de profondeur? Y a-t-il et pouvait-on y mettre la marque des facultés que je viens réclamer pour le compte de Daudet?...
L'émotion ! on ne la lui chicane pas, on en fait bon marché encore ; c'est comme sa gouttelette d'originalité. On a la bonté d'admettre qu'il peut émouvoir et
qu'il peut être ému, dans la mesure, il est vrai, de son organisation de Petit Chose. Mais la profondeur et la force, on les lui refuse, d'aplomb et obstinément. Quand on fait si petit, il est impossible de faire fort et profond! On effleure, on ne peut pas creuser ! Est-ce que, parmi les oiseaux-mouches de la poésie, ces imperceptibles rubis qui volent et qui sont les vers-luisants de l'air, il y a des aigles mouches?... Est-ce que le gentil poète des Amoureuses, qui, aux épines de la vie, n'a guères laissé qu'une gouttelette de son sang vermeil, juste autant que sa gouttelette d'originalité, peut être, quoi qu'il fasse, autre chose qu'un gentil écrivain, ayant à perpétuité les grâces joliettes et fluettes de la jeunesse? Est-ce qu'il peut, ce page de génie, capable de tourner la tête de toutes les demoiselles des Trois Cousines de la terre, devenir jamais fort et profond?... Non ! il n'aura jamais ni la profondeur ni la force. C'est bien assez que ce qu'il a! Il est jeune, et (on ajoute cela!) il est plus jeune peut-être encore dans ses livres que dans la vie, et il ne vieillira pas ; car vieillir, c'est prendre, malgré soi, de la profondeur et de la force.
Il restera, le malheureux I éternellement printemps, éternellement grappe de lilas, éternellement violette des bois dans la rosée, éternellement enfant délicieux, mais enfant. Telle déjà l'opinion qui commence. Ah ! les préjugés poussent en une minute et durent des siècles, et voilà pourquoi il faut vite les étrangler.
Ainsi, — voilà qui est réglé, — ni force ni profondeur. Pauvre Alphonse Daudet ! Pauvre Petit Chose ! Et pourquoi? Parce qu'il fait petit, cet artiste spécial, il qui Pascal a très bien pu souffler tout bas que l'infini est dans l'atome aussi bien que dans un monde. Comme si la force et la profondeur avaient rigoureusement besoin d'espace! comme si on n'était pas fort et profond sur un point intangible ! comme s'il fallait seulement un pouce de chair à la flèche pour pénétrer et tuer son homme, et comme si nous ne pouvions pas être atteints profondément par une épingle ! Il ne s'agit que de l'enfoncer. Mais laissons là les raisonnements. Les faits valent mieux, et je les trouve dans les œuvres de notre poète et de notre conteur. Il y a, si vous vous les rappelez, en ses Amoureuses, bien des poésies amertumées dans leur rhythme léger, bien des roses avec la cantharide mortelle nichée au fond de leurs cœurs de roses ; il y a, dans ces soupirs si vite jetés, la modulation de plus d'une angoisse. Dans son Petit Chose, il y a bien des pages navrantes, de l'observation fouillée, dure et cruelle, et acharnée, qui fait pleurer des larmes pesantes : il n'y a pas que des fraîcheurs de coloris et de douces et jeunes mélancolies. Tout n'y est pas de cette jolie triste couleur
de robe de femme qu'on appelle cendre de rose! Il y a de la cendre vraie, de celle-là sur laquelle on meurt vivant... Mais quand nous n'aurions ni Les Amoureuses ni Le Petit Chose, quand nous n'aurions que les Lettres de mon Moulin, nous aurions assez pour trouver que la main qui a écrit cela, toute petite qu'elle est, peut mieux que caresser voluptueusement les surfaces de la vie, et peser sur le cœur d'un sujet comme la main d'un homme, et le pénétrer — en y pesant.
C"est la profondeur, en effet, — non pas dans les détails, entendons-nous bien ! mais dans Yaccent, — c'est la profondeur d'impression qui me frappe surtout dans ces lettres écrites d'un moulin, ces lettres d'une fantaisie qui tourne, tourne comme ses ailes ; c'est cette profondeur d'impression qui me frappe plus que tout. Ce ne sont pas les paysages éclatants, ce ne sont pas les sensations joyeuses et poétiques de toute cette nature de Provence, peinte dans sa lumière avec de la lumière; ce ne sont même pas les deux ou trois contes gais qui rient dans cet azur, comme Le Curé de Cucugnan et L'Élixir du Père Gaucher. Non! ce n'est pas toutes ces gaîtés de l'œil, de l'oreille, de l'esprit et du style, mais c'est l'impression profonde qui sort de tous ces autres contes, si tristes au fond : La Cervelle d'or, qu'on dirait de Heine ; Les deux Auberges, qu'on ne dirait de personne que d'un homme qui sait l'horreur de l'abandon ; La Sémillante, ce récit poignant et sombre, La Sémillante, — qui ne sémille
plus, engloutie avec son vieux berger, « encapuchonné et lépreux », qui lève avec sa main sa lèvre, tombant sur sa bouche muette, pour raconter l'affreux naufrage ; — L'Ile des Sanguinaires, enfin, le plus original de tous ces contes, non pas le plus terrible, — car ce gracieux Daudet se permet le terrible, comme vous venez de le voir; — L'Jle des Sanguinaires, où se trouve exprimée, loute seule, la mélancolie physique de la solitude. La solitude dans une île, c'est déjà quelque chose, mais avoir mis un phare dans cette île, et la solitude dedans... Certes! c'est là, s'il en fut jamais, de la profondeur.
Tels sont les contes en majorité qui donnent à l'ouvrage sa physionomie, et cette physionomie n'est pas celle, allez ! que les superficiels, qu'il faut accabler par les détails pour qu'ils sentent quelque chose, voient dans Alphonse Daudet. Eux voient en lui le joli garçon, et même le joli garçonnet littéraire. Ils vont jusque-là, les impertinents! Et, au contraire, voici l'homme fait qui connaît la vie, et qui vous écrit, avec une plume implacablement, inexorablement amère, et comme jamais moraliste n'en eut de plus amère, 1 histoire — terrible encore, celle-là! — qu'il a intitulée Le Porte feuille de Bixiou. Ici, c'est Balzac qui a donné le la de cette histoire, et il faut de la voix pour chanter sur le la donné par un pareil homme. Le Bixiou de Balzac, tout le monde l'a dans la mémoire, ce chat-tigre de la caricature, ce tortionnaire
ALI'UONSE DAUDET 145
de la plaisanterie féroce, dont les mots étaient des tenailles rougies au feu de la verve la plus bouffonnement enragée. Eh bien, c'est ce Bixiou que l'auteur des Lettres de mon Moulin a peint vieux, décrépit, aveugle, méprisé de sa femme, idiot de sa fille... et cherchez le pastel du doux Chérubin littéraire dans cette peinture! Je ne cite presque jamais, mais, ici, il faut citer :
« ... Unmatin... je vis arriver chez moi, pendant que je déjeunais, un vieil homme en habit râpé, cagneux, crotté, l'échiné basse, grelottant sur ses longues jambes comme un échassier déplumé. C'était Bixiou. Oui ! Parisiens, voire Bixiou, le féroce charmant et Bixiou, ce railleur enragé qui vous a tant réjouis avec ses pamphlets et ses caricatures... Ah! le malheureux ! quelle détresse! La tête inclinée sur l'épaule, sa canne aux dents comme une clarinette, l'illustre et lugubre farceur s'avança jusqu'au milieu de la chambre et vint se jeter contre ma table en disant d'une voix dolente : « Ayez pitié d'un pauvre aveugle ! » C'était si bien imité que je ris !.. . Mais lui : « Vous croyez que je plaisante ? Regardez mes yeux. » — Et il tourna vers moi deux grandes prunelles blanches sans regard. — « Je suis aveugle, mon cher, aveugle pour la vie ! Voilà ce que c'est que d'écrire avec du vitriol. Je me suis brûlé les yeux à ce joli métier; mais, là, brûlé à fond... jusqu'aux bobèches! » Jusqu'aux bobèches l est de la plus épouvantable beauté. Le conte qui com-
mence ainsi est tout psychologique. C'est la confession de la misère de cœur, d'esprit et de vie, de cet homme fulgurant autrefois de l'esprit qui Fa consumé, de ce caricaturiste qui fait contre lui-même sa dernière caricature 1 Comme tous les vicieux, Bixiou aime le vice qui le tue. Journaliste, fou des journaux qui l'ont perdu, en ne le rendant propre à rien qu'à faire des journaux, il les ramasse partout sans y voir, les sent, trouve qu'ils sentent bon, lèche leur encre et maudit sa femn^e qui ne veut pas les lui lire, — une catin bégueule, — parce qu'elle y trouve des inconvenances. Quand il parle de sa fille, qui est laide, il dit ce mot d'une si effroyable goguenarderie : Je n'ai jamais fait que des charges. Et tout le conte est d'une telle verve d'ironie cruelle qu'en voyant ce Bixiou de Daudet, car on dira aussi le Bixiou de Daudet, parce que peindre ainsi c'est une prise de possession, on songe à un Neveu de Rameau plus abject que l'autre, et certainement plus mordant, dans l'emporte-pièce de ces quelques pages...
Ces quelques pages, énergiques à étonner même sous une autre plume que celle de Daudet, il faut, pour bien en juger, les lire où elles sont. Mais, certainement, là, elles donneront de lui une idée contraire à celle que certains esprits voudraient faire prévaloir sur ce jeune et intéressant écrivain. Les muscles finissent par saillir dans les êtres les plus ronds et les plus féminins, sous Faction de la vie. Le
ALPUONSE DAUDET 1 ^7
muscle inlellectuel est venu à l'éphèbe de» . i ;/(u»/ - t(ôe.> , et c'est des Lettres de monMoulin que datera sa virilité. Je n'ai voulu que dire cela. Peintre et poète, il Tétait déjà, on le savait, on en convenait. Mais on ne voyait que Textérieur, que le dessus du panier d'une manière à laquelle il a ajouté par-dessous.
Et Alphonse Daudet, en écrivant les Lettres de mon Moulin^ n'a pas seulement prouvé qu'il avait ce qu'on lui déniait : une force égale à sa grâce, une profondeur égale à sa légèreté. Il a résolu le problème d'art qui posait qu'il faut de certaines proportions pour produire des efi'ets, thèse plus grossière que grandiose. Il a montré que le talent est toujours plus fort que sou cadre, et que la peinture, qu'elle soit miniature ou fresque, peut remuer l'àme au même degré et nous passionner la pensée !
Alphonse Daudet a maintenant, littérairement, pignon sur rue, quoique ce soit là un mot bien pesant pour dire le succès de ce talent aérien, charmant et charmeur, et qui est en train, pour l'heure, de prouver qu'il a aussi la fécondité. Son Jack est un livre d'haleine, dans lequel celui que j'ai appelé un Meissonier littéraire a renoncé à ses délicieuses
Ii8 LE ROMAN CONTEMI'ORAIX
petites toiles pour nous prouver qu'il pouvait faire. ijrand... Cette preuve, du reste, il l'avait donnée dans une œuvre précédente, couronnée, je crois, par l'Académie. Même l'Académie, — cette vieille dame [old ladif:. comme disent les Anglais en parlant de la Compagnie des Indes, ù qui je trouve beaucoup plus d'attraits ; — même l'Académie, Daudet l'a enlevée à la pointe de sa plume. C'est un enleveur de cœurs en littérature, et je suis persuadé qu'avec son livre de Jack il va les enlever encore, mais ce ne sera pas sans leur faire mal.
Et, en effet, ce livre de/acA;est un livre cruel. L'auteur, dans sa dédicace à Flaubert, son maître et son ami, dit-il, l'appelle « un livre de colère et de pitié », et il a raison, c'est bien cela... Seulement, la colère et la pitié n'y sont pas comme elles y pourraient être. Elles n'y sont guères que par l'accent, par un mot échappé de temps en temps et dont la vibration soulève ou attendrit, ou encore par l'intention de vous déchirer avec la cruauté de sa peinture. Mais est-ce assez? Est-ce assez pour affirmer tant de pitié et de colère? L'auteur, d'une sensibilité que j'adore, l'auteur qui est encore plus une âme qu'un esprit, s'est trop fait objectif, comme disent les Allemands, lui, de nature, le plus subjectif des hommes ! Il dit Flaubert son maître, et, malheureusement, il est trop son maître. Or, Flaubert vient de Gautier, qui vient luimême de Gœthe. Triste généalogie ! Gœthe et Gautier,
ALI'HONSE DAUDET IW
puissants par lu langue, je le veux bien, n'avaient pas d'dme à perdre. Mais Alphonse Daudet en a une, et dans la prison descriptive oii il l'enferme, elle frémit et palpite encore... Je voudrais qu'elle brisât cette limite et qu'elle débordât. Je voudrais que le moi de Daudet, son moi sensible et réfléchi, tînt plus de place dans son œuvre actuelle. Lui qui (je m'en souviens) s'est moqué autrefois si joliment des Impassibles, ne peut pas, sans inconséquence et perversion de sa nature, en devenir un. Il ne peut pas l'être comme cette forte mécanique de Flaubert, qui, en roman, fait ce que Taine fait en histoire, c'est-à-dire montre l'objet et puis s'en va. De système, Alphonse Daudet ne peut être impassible que comme le peut l'âme la plus naturellement tendre et la plus facilement émue, comme Joubert et Platon pourraient l'être, si Joubert et Platon, ce qui me paraît bien difficile, eussent pris pour maître Flaubert.
Alphonse Daudet — il faut l'en croire — se vante de l'avoir pris pour le sien, mais sa nature proteste contre son choix et sa préférence intellectuelle. Si Flaubert avait eu à écrire le Jack de Daudet, il n'y aurait pas mis Taccent de sensibilité qui y perce encore et que je voudrais y voir éclater, ce cri du cœur, jeté trop en passant, mais enfin jeté, arraché à une âme ! Il se serait contenté de la description sèche, rigoureuse, à l'emporte-pièce, de toutes ces pauvretés, de tous ces vices, de toutes ces misères qui sont le
fond de co livre de Jack. Il aurait été le photographe qui applique froidement un procédé, comme s'il était lui-même un procédé. Certes ! Flaubert n'aurait jamais écrit : « Ceci est un livre de colère et de pitié. » Les descripteurs, qui ne se soucient que du contour, du relief et de la couleur des choses, ne connaissent ni pitié, ni colère, et c'est par là que Daudet se différencie d'eux, tout en les admirant et en les choisissant pour modèles. De tempérament vivace et qu'il n'a point détruit encore, il n'est qu'à moitié de leur groupe, à ces desséchants! mais, il faut bien le reconnaître, il s'en retrouve par la vulgarité du sujet qu'il traite. Le distingué qui est dans l'auteur du Jack au même degré que le sensible, l'artiste fait pour nous donner les plus nobles spectacles, les choses les plus aristocratiques et les plus idéales, s'est détourné de toute cette poésie pour nous peindre les réalités les plus basses. La petite flamme bleue des génies capricieux et charmants qu'il a dans l'esprit, cet homme de délicate fantaisie la promène et la fait ramper sur des sujets abjects et répugnants, sous prétexte de mœurs contemporaines à reproduire, — car son roman de Jack porte le sous-titre de Mœurs contemporaines ; et la Critique, en voyant cette application à contresens de facultés destinées à des sphères d'observatix)» plus hautes, la Critique, qui n'est pas impassible comme Daudet voudrait l'être, a toute la tristesse du regret.
ALPHONSE DAUDET loi
Et j'ai dit le mot dur, car il doit être dit. Le sujet du roman de Jack est prosaïque, commun, oui ! et même abject, et tout le talent de l'écrivain, brillant dans une foule de détails, n'en sauve ni l'abaissement douloureux, ni la vulgarité pire encore. Daudet n'a n'a pas été le chercher loin, ce sujet. Il n'a pas percé bien avant dans nos mœurs pour y trouver cette fange. Elle y est à fleur de peau, et nous en avons été tous plus ou moins éclaboussés. Le sujet de son roman, il l'a pris à ses pieds, à son coude, sous sa main, partout, puisque, de partout, nous sommes entourés et pressés de cette vie affreuse de bohèmes, d'impuis sants, de déclassés, de filles entretenues, qu'il nous a décrite jusqu'au mal de cœur. Gela avait déjà été mis bien des fois dans des romans et au théâtre. Daudet a voulu encore une fois sucer l'orange empoisonnée pour en exprimer les dernières gouttes. Son livre est donc l'histoire tragique des bohèmes impuissants, vaniteux, envieux, dont ce malheureux monde moderne et révolutionné fourmille. Pour intailler mieux dans leur ignominie, il a employé un mot beaucoup dit dans ce monde-là, il les a appelés : les Ratés... et l'emploi hardi de ce mot, qui se montre, je crois pour la première fois dans un livre de style, en fera peut-être la fortune.
1,j2 le roman contemporain
Dans le livre de Jack, en effet, il s'agit bien moins de Jack que des ratés. Et d'ailleurs Jack, dont l'auteur a fini par faire un mauvais ouvrier, est lui-même un raté, et qui rate depuis sa naissance, attendu qu'il est le bâtard d'une fille entretenue. Or, c'est ce malheur de naissance qui s'appesantit sur lui et l'enfonce dans toutes les misères de sa vie. Daudet aurait pu en faire un héros ; car il y a des bâtards qui sont des héros, qui remontent, à force de cœur, de volonté et d'énergie, ce torrent de la bâtardise qui entraîne Jack aux derniers malheurs et aux plus lamentables catastrophes. Mais Jack importe bien moins au romancier que le milieu dans lequel il vit et succombe. Jack, pour lui, est une occasion de peindre les Ratés. C'est le bouc émissaire des Ratés ; et je dis trop, c'en est le baudet : Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal... et qui tondit du pré la largeur de sa langue, — et sa langue n'est pas large, allez ! Le mal de tout cela, c'est qu'il est impossible à l'imagination dégoûtée de s'intéresser à ce Jack imbécile, sentimental et raté... comme les autres, — pas plus intéressant, quoique plus à plaindre que les autres. Tel est le défaut de la cuirasse de ce roman : le sans intérêt ! Stendhal dit quelque part que la beauté d'une œuvre d'art se mesure au bonheur qu'elle nous donne. Eli bien, quel genre de bonheur le Jack de Daudet peut-il nous donner?...
Assurément, je ne suis pas, comme Stendhal, un
ALPUONSE DAUDET 153
épicurien littéraire. Je ne prends point si strictement le bonheur que donne une œuvre d'art pour la mesure de sa beauté ; car le bonheur est relatif, et la valeur d'une œuvre d'art est absolue. Mais je demande pourtant que dans un livre qui a deux volumes l'impression s'interrompe un instant, si elle est douloureuse. Et elle ne s'interrompt point dans celui-ci, elle ne s'arrête pas une minute. C'est un entassement de bassesses, d'infamies, de ridicules, de platitudes, de misères de toute sorte, et jamais Macbeth n'a été rassasié (Thorreurs comme Daudet, cet esprit si peu fait pour l'horreur, nous en rassasie. Seulement, les horreurs de Macbeth étaient terribles, et celles du livre de Jack sont dégoûtantes. Vols, escroqueries, concubinage, prostitution du sentiment maternel, avilissement des caractères, vanités bêtes ou méchantes, c'est à lasser le dégoût lui-même, si on veut l'inspirer, et à impatienter l'âme la plus ferme et la plus tranquille. Évidemment, une pareille faute de composition ne peut venir, dans un homme de la valeur de Daudet, que de l'étroite notion du roman tel que le conçoit le groupe littéraire auquel il se rallie. M. de Goncourt, qui est de ce groupe, et qui, comme Alphonse Daudet, a trop d'àme aussi pour en être, dit dans la préface de sa Germinie Lacerteux que le roman est maintenant une enquête sociale. C'est possible. Les enquêtes se font partout. Mais, certes ! il est autre chose encore, et que ne voient pas assez ces statisti-
ciens et ces nosographes du roman, allant, de réflexion et de préférence, à tout ce qui est laid, odieux, ignoble, comme à des curiosités bonnes à peindre, — infatigablement et sans les tacher jamais de la umière du moindre idéal!
Voilà, à mes yeux, la grande faute de ce roman. Faute volontaire, je le crois. Elle est bien moins de lui que d'une école dont on peut regarder Flaubert comme le chef, de fait sans théorie et sans enseignement. Seulement, voici qui va nous venger de cette faute. Si, littérairement, la valeur et l'intérêt esthétique du roman de Daudet défaillent, ce roman exact, qui a au moins le mérite recherché par Edmond de Concourt d'être une enquête, est, pour les moralistes qui savent conclure, un renseignement effrayant. Je ne sache pas de livre plus terrible contre la société actuelle et Paris, Paris surtout, qui a la prétention de mouler le reste du monde à son image. Je ne connais pas de livre plus capable de faire mépriser le monde moderne et ses mœurs. Cette histoire de Ratés, de cette tribu d'impuissants, envieuse et dévorante, qui doit dévorer un jour tout le grain social ; cette histoire racontée sous des formes désintéressées, quand elles ne sont pas émues, est l'accusation la plus nette et la
ALPUONSE DAUDET lo5
mieux formulée contre toutes les idées qui régnent en ce temps d'exécrable démocratie. L'auteur ne s'occupe que de ses peintures : c'est l'artiste qui ne voit que sonart ; mais le penseur, qui voit plus loin, a-t-il jamais trouvé quelque chose déplus formidable contre l'instruction obligatoire, par exemple, — cette sottise de l'orgueil moderne, — que cette affreuse histoire des Ratés? Y a-t-il contre le concubinage, — que l'on ne veut pas encore obligatoire comme linstruction, c'est-à-dire qui n'est pas encore légal, mais qui semble préparer sa légalité future en prenant les proportions qu'il prend tous les jours dans nos mœurs, — y a-t-il contre le concubinage un argument plus fort que cette éducation et ce destin de fils de fille entretenue, tué littéralement par sa bâtardise? Jack est écrasé par le fait seul de sa naissance, dont les conséquences sont effroyables, et l'auteur, qu'il veuille ou non être chrétien, croit, comme nous autres chrétiens, à ce dont rient les libres-penseurs, c'est-à-dire au péché originel. Puisque les réalistes exigent maintenant que le roman soit une enquête, quelle plus épouvantable que le livi-e de Daudet, qui nous crève les yeux de sa vérité et de sa boue, et qui ne les ouvrira pas. Il n'y a que Dieu, dit Bossuet, qui fasse de la lumière pour les aveugles, avec de la boue et du crachat I
Ces cirels d'ensemble constatés, il reste les détails du livre à juger, et c'est ici que la Critique n'a plus à se montrer sévère. Ces détails sont dignes, en effet, de l'écrivain qui nous a donné tant de pages d'une originalité si primesautière et si ravissante. Alphonse Daudet est du très petit nombre d'écrivains qui ont à eux une manière qui ne ressemble à celle de personne, et c*est même la raison pour laquelle il échappe souvent à l'esprit de système et à des admirations dangereuses. C'est pour cela que ce talent charmant tremble si joliment dans le manche grossier du réalisme. C'est un conteur d'une grâce émue et légère, qu'aucun romancier contemporain n'a au même degré que lui. A l'accent, une page de Daudet se reconnaîtra toujours entre toutes, et il sera impossible de l'imiter. 11 a cet avantage des esprits infiniment poétiques^ que la poésie suit, comme une lueur, où qu'ils aillent, et qui font tomber des ciels d'or sur la teigne des pouilleux, comme le faisait Murillo... Où d'autres seraient bas, comme le sujet de leur peinture, il reste poétique et quelquefois poète. Il y a dans ce roman que je lui reproche, mais avec tant de tendresse pour un talent qui pourrait m'enchanter toujours, des scènes amenées par le choix du sujet auquel il s'est livré et qui rap-
pelleruient Dickens et Paul de Kock, s'il n'était pas Alphonse Daudet, le conteur inexprimablement personnel. L'éducation du petit Jack, par exemple, dans l'horrible gymnase de la rue Montaigne, la plus féroce et la plus saignante des études d'un livre où il y en a tant, est du pur Dickens, mais avec d,es touches que Dickens n'a pas ; et le mariage de la fille de l'ouvrier Roudic est du Paul de Kock, mais du Paul de Kock transfiguré et rayonnant. La gaîté, la bonne foi dans l'impression, l'enfance du cœur, y éteignent l'ironie. Alphonse Daudet dit encore, dans sa dédicace à son maître Flaubert, qu'il a fait un livre ironique. Je pense qu'il s'abuse un peu sur ce point. Le cadre accepté, la tète prise là-dedans, il a fait un livre sincère. Daudet est un esprit trop facilement ému et trop transparent pour être ironique et amer bien longtemps. Et qu'il ne le regrette pas ! Il est candide comme il est lumineux. L'ironie, qui est une ride, au moins, et quelquefois une grimace, n'est pas faite pour ce jeune, aimable et franc visage, dans lequel la larme qui tombe des yeux est aussi vraie que le sourire qu'elle vient mouiller.
Je veux le quitter sur cette larme et sur ce sourire. En résumé, son livre n'aura de succès que par l'attendrissement qu'il causera à ceux qui le liront ; car la maîtresse faculté de Daudet, c'est la faculté de l'attendrissement, et, je l'ai dit en commençant, elle perce encore (heureusement!) dans ce livre, dédié à l'im-
passible Flaubert. Sans cette faculté d'attendrissement, il resterait, je n'en doute pas, par son fond, mortellement antipathique aux esprits élevés et délicats, le vrai, le seul public pour un écrivain de la race de Daudet. Avant qu'il ne fût publié, ce livre de Jack (même par un k) avait exhalé une odeur d'ouvrier inquiétante pour ceux qui veulent que le talent ne déroge pas... Daudet ne semblait pas littérairement conformé pour mettre son pied, qui est fin et cambré, dans les vieilles savates d Eugène Sue. Aussi s'est-il bien gardé de l'y mettre. Je viens de dire où il l'a mis, et, malgré tout ce qui m'a déplu dans cette hideuse histoire des Ratés où tout est raté, la grâce de celui qui a écrit toute cette raterie y est si forte, qu'elle ne ratera pas !