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Dans CL- ÙL-sert d'œuvres, où la Critique, qui vit de livres, meurt de faim, il n'en faut pas une bien haute pour paraître quelque chose d'élevé. Le désert allonge les obélisques... Pourtant ce n'est pas là l'histoire d'Alphonse Daudet et de son livre, Ze Nabab. Alphonse Daudet n'a besoin d'aucune comparaison et d'aucun mirage pour faire ressortir le talent de son œuvre. Il n'est point aujourd'hui, comme le dit la vieille expression proverbiale, le borgne du royaume des
aveugles. Littérairement, il a, pardieu! bien ses deux yeux, — deux yeux très purs, très expressifs et quelquefois très touchants, et le roman que voici serait certainement remarqué encore dans un temps plus préoccupé, plus épris de littérature que le nôtre. A quelque moment que ce fût la Critique compterait avec Alphonse Daudet; mais, cette fois, elle a une autre raison pour s'occuper de son Nabab que le mérite prouvé de l'auteur de tant de choses charmantes, et le mérite à prouver du roman qu'il publie. Et c'est la modiflcalion, l'heureuse et profonde modification que je trouve dans ce roman de la manière de l'écrivain ; c'est le retour marqué vers cette manière qu'il eut longtemps, et qu'il semblait avoir dans ses derniers ouvrages, îibandonnée.
J'en avais eu presque du chagrin, et j'écris ce mot tendrement, car le talent d'Alphonse Daudet a la puissance de tant d'émotion qu'on ne peut s'empêcher de l'aimer, même quand on le juge. Et il fait, pour celui qui est obligé de le juger, de l'impartialité une chose cruelle. Lorsqu'il publia son roman de Jack, je dis assez que je déplorais la pente sur laquelle il glissait et qui l'entraînait vers des idées qui sont, hélas! les idées des Jeunes, à ce triste moment de la littérature et des arts, et contre lesquelles protestait la distinction de sa nature. Je ne sache pas, en effet, de nature plus opposée à l'idée du Réalisme, celte Bètc du temps, que la nature de Dau-
det, le poète des Amoureuses, qui, André Chénier volontaire, ne pouvait pas vouloir faire guillotiner sa poésie par le tranchant fangeux de la plus abjecte des théories littéraires. Il s'exposait à cela, cependant! Les camaraderies sont mortelles aux plus forts. Alphonse Daudet avait des liaisons littéraires dangereuses, qui devaient produire la camaraderie des idées... Dans son roman de Jack, il tendait, sans en avoir, je crois, le sentiment bien net, vers cette corruption du Réalisme contemporain, si tentant, non pour lui, mais pour les imaginations sans idéal et les talents sans invention et sans noblesse. Eh bien, je l'avoue, je craignais une perversion possible ! J'avais peur de voir le rampant crustacé prendre dans ses immondes pinces et y étouffer la jolie Sirène, à la flûte enchantée, qui, même dans la prose du poète des Amoureuses, chante encore.
Mais est-ce moi ou lui, dans sa conscience de poète, qu'il a entendu ? Toujours est-il qu'il échappe à ce danger que j'ai signalé, et qu'il est rentré dans la vérité native de son talent, si antipathique aux peintures basses et si délicieux de cette sensibilité que dédaignent, comme le renard les raisins, les Impassibles, ces pierreux de la littérature... Sensibihté, coloris, grâce de l'àme dans le talent, tout est revenu de ce que nous connaissions en lui depuis qu'il a changé de modèles. Avec sa manière de sentir, son horreur du vulgaire, l'élégance de sa plume, Alphonse Daudet
n'est fait que pour peindre la société à une certaine hauteur... et dans son IVabah, c'est à cette hauteur qu'il l'a prise. Daudet n'est pas Zola. Il y a deux mille marches d'escalier entre eux, et ces deux mille marches qui les séparent et que je craignais de lui voir descendre, Alphonse Daudet les a remontées. Il n'appartient plus, et nous espérons qu'il n'y retournera jamais, au Réalisme, dont son nouveau livre n'est ni entiché ni maculé... La Critique, heureuse de ce retour, tuerait le veau gras — si elle en avait un ! — pour fêter cet enfant prodigue... prodigue de talent, et qui, comme celui de l'Évangile, ne gardera pas les pourceaux.
Le Nabab est une étude de mœurs qui relève plus de Balzac que de Flaubert, — de Flaubert que Daudet appela un jour, par trop modestement, «son maître». Certes I j'aimerais mieux qu'elle ne relevât de personne, mais le moyen de ne pas relever de Balzac, quand on fait une étude de mœurs, et de mœurs parisiennes encore ?. . . Balzac a cela de désespérant pour ceux qui viennent après lui, qu'ils ont l'air de l'imiter quand ils le continuent. Les bras de ce géant sont si longs, qu'ils ont embrassé le xix* siècle comme lOcéan embrasse la Terre, et que rien de ce siècle ne reste à personne. Ce ramasse-tout terrible a
tout pris. Le génie de Balzac ressemble au Pantagruel et au Gargantua de ce Rabelais qu'il aimait, et qu'il avait raison d'aimer, comme un fils aime son père. 11 a la grandeur presque monstrueuse et la puissance dévorante de ces êtres qui sont des chimères, tandis que lui, Balzac, est une réalité! Où il a passé, l'herbe ne repousse plus, ou, si elle repousse, c'est de la même herbe qu'il avait fauchée... Depuis Balzac, d'ailleurs, les mœurs parisiennes (et il n'est question dans l'étude de Daudet que de celles-là) n'ont pas assez changé, ne se sont pas assez renouvelées, pour que l'observateur y puisse découvrir de ces choses inattendues qui font à un livre qui les retrace une géniale originalité. Malgré les changements politiques survenus, malgré des malheurs qui auraient dû être des leçons, le Paris actuel est, de mœurs, à peu près celui de l'Empire, et le Paris de l'Empire ne différait pas beaucoup du Paris observé et peint par Balzac. C'est que les mœurs ne sont pas emportées, du coup, par les établissements et les institutions politiques qui croulent. Ces giroflées ont la vie plus dure que les murs sur lesquels elles ont poussé ; et cela, avec le vaste génie de Balzac, de ce chef de Dévorants qui a tout dévoré, même le temps qui a suivi sa mort, est une double raison pour qu'une Étude de mœurs parisiennes, à cette heure, quelque force de rendu qu'elle ait, ne produise pas sur l'imagination l'effet profond d'une œuvre dans la'-
quelle ces mœurs seraient saisies et exprimées pour la première fois.
Mais Daudet, qui a Tentrain et la bravoure d'esprit d'un artiste, et d'un artiste qui se sent de la vie depuis la pointe des cheveux jusqu'au bout des ongles, n'a pas reculé devant la double difficulté d'une Étude de mœurs parisiennes après les Etudes de mœurs parisiennes de Balzac. Il aurait pu très bien nous donner un autre genre de roman, — un roman, par exemple, de sentiment ou de passion, car Balzac, qui se lève et qu'on aperçoit à tous les horizons des mœurs modernes, n'a pas embrassé et ne pouvait pas embrasser toute l'âme humaine comme il a embrassé toute une société. L'âme humaine, en effet, c'est l'infini, et toute société est finie. Le monde parisien a des limites; cette chaudière infernale bouillonne entre des bords qu'on trouve bientôt. Après Balzac, l'auteur du Nabab pouvait nous creuser ou nous dramatiser une passion; — il pouvait nous analyser un sentiment et découvrir dans le cœur humain la mine d'or d'une originalité souveraine. Mais il ne l'a pas voulu. La double difficulté de faire ce qu'il a fait l'a-t-elle séduit par sa difficulté même? Qui n'aurait pas d'audace serait moins artiste... Parisien, trop Parisien peut-être, et trop jeune encore pour ne pas s'éprendre et s'enivrer de choses contemporaines, il a osé son pan de fresque après l'immense fresque du Maître des Maîtres, qui — même inachevée — fait croire à
rimagiuation que Balzac a peint tout, quand, interrompu par la mort, il lui restai t tant à peindre encore ! Car voilà l'incroyable fascination du génie de Balzac, que ce qu'il n'a pas peint nous croyons le voir, et que nous le voyons dans ce qu'il a déjà peint, — comme on voit l'avenir dans le passé, disait Leibnitz. Alphonse Daudet n'a pas été épouvanté par celte immensité, et quoique sa fresque, à lui, porte fatalement les reflets de cet homme, qui est la Lumière, et dont tous ceux qui touchent aux mœurs du temps et du Paris moderne semblent plus ou moins les caméléons, il sera lu, pourtant, après Balzac, comme quelqu'un qui existe par lui-même. Et, de fait, s'il reflète un ensemble de choses déjà peint, et avec quel pinceau, grand Dieu I il a son pinceau cependant qui n'est pas le reflet d'un autre, et qui, après celui de Balzac, a aussi son individualité.
Oui! le pinceau, c'est-à-dire ce qui appartient le plus à l'artiste ; — le pinceau, qui est à lui plus intimement que la composition et l'idée même de son œuvre; le pinceau, qui lui appartient autant que sa main dont il est le prolongement; qui est fait de ses cheveux que des Dalila coupent toujours ; trempé dans la source de ses larmes, — de celles qu'il a versées ou
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de celles qu'il versera, — et coloré de son sang, rose quand il est heureux, et qui devient si noir après les expériences de la vie! C'est par le pinceau qu'Alphonse Daudet se distingue des autres romanciers qui, comme lui, s'efforcent de peindre les choses ambiantes, mais qui n'ont ni la couleur, ni surtout la sensibilité du sien. Il y a une fameuse phrase de Diderot, que de plus secs que moi — et de ce meilleur goût littéraire qui m'a toujours paru une pauvreté — trouvent amphigourique et prétentieuse, et qui est très intelligible et très simple quand il s'agit de Daudet. C'est la phrase sur cette plume a qu'il faut tremper dans toutes les couleurs de l'arc-en-ciel ». Daudet y a trempé souvent la sienne, et il l'a trempée aussi dans l'arc-eu-ciel de ses sensations de poète, aussi brillant que l'autre arc-en-ciel ! C'est un poète que Daudet, et le poète, en lui, domine le romancier comme il domine toujours tout dans ceux qui sont poètes. La poésie, cette /orme divine, empor/e toujours le fond humain dans l'œuvre des hommes, quelle que soit la beauté ou la profondeur de ce fond. 11 y a telles pages dans le Nabab qui emportent avec elles le fond du roman, et où, comme je l'ai signalé plus haut, le poète àQs Amoureuses, qui chantait à l'aurore de sa jeunesse comme le rossignol oriental épris delà rose, se retrouve, avec ces teintes de mélancolie que la vie fait tomber sur le talent, afin qu'on en ait davantage ! Voyez cette page, par exemple, sur une danseuse (un
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des i>ersonnages du roman), une espèce de danseuse composite, faite de deux réverbérations de ces deux êtres évaporés, Fanny Essler et Taglioni, et qui, vieillie, brisée, anéantie, le spectre charmant d'ellemême, se remet un soir à danser sous l'influence d'une impression heureuse, et demandez-vous si ce poète, qui a chancelé un moment du côté du Réalisme, a eu jamais davantage ce que le Réalisme, cette brosse qui se croit un pinceau, a le moins : — la nuance opalisée, la transparence, la grâce, l'immatérialité!
« Cela en vaut la peine, — dit Felicia, — vous allez voir danser la Cremnitz... »
« C'était charmant et féerique. Sur le fond de l'immense pièce noyée d'ombre et ne recevant presque de clarté que par le vitrage arrondi, où la lune montait dans un ciel lavé, bleu de nuit, un vrai ciel d'opéra, la silhouette de la célèbre danseuse se détachait toute blanche, comme une petite ombre falotte, légère, impondérée, volant bien plus qu'elle ne bondissait ; puis debout, sur ses pointes fines, soutenue dans l'air seulement par ses bras étendus, le visage levé dans une attitude fuyante où rien n'était visible que le sourire, elle s'avançait vivement vers la lumière, ou s'éloignait en petites saccades si rapides qu'on s'attendait toujours à entendre un léger bris de vitre et à la voir ainsi monter à reculons la pente du grand rayon de lune jeté en biais dans l'atelier... Ce qui
ajuuuui Lia ( iianxie, une poésie siogulicic a eu ballet fantastique, c'était l'absence de musique, le seul bruit du rhythme, dont la demi-obscurité augmentait la puissance, de ce taqueté vif et léger, pas plus fort sur le parquet que la chute, pétale par pétale, d'un dahlia qui s'effeuille.. Cela dura ainsi quelques minutes, — puis on entendit, à son souflle plus fort, qu'elle se fatiguait. — «Assez, assieds-toi», ditFélicia. Alors la petite ombre blanche s'arrêta au bord d'un fauteuil et resta là, posée, prête à repartir, souriante et haletante, jusqu'à ce que le sommeil la prit, se mît à la bercer, à la balancer doucement sans déranger sa jolie pose, comme une libellule sur une branche de saule, trempant dans leau et remuée par le courant... »
Certes I une telle page vaut presque des vers. C'est de l'Albane pur, vaporisé. Il y a beaucoup de passages de ce détail poétique et de cette exquisilé dans ce roman, qu'un autre eût pu penser peut-être, mais n'eût pas écrit de celte plume-là I
Ce roman — on l'a dit, et il y a une note à la fin du volume qui répond à ce bruit, — a été inspiré par des aventures vraies. Mais ce serait bien mai connaître le mystère et l'essence de la composition que
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de faire de cela une diminution dans le talent de l'auteur. Où veut-on que le moraliste et le romancier prennent leurs modèles, si ce n'est pas dans des êtres réels qui ont passé devant leurs yeux, surtout quand ils peignent les mœurs de leur temps? D'ailleurs, à qui n'a-t-on pas fait ce reproche? N'a-t-on pas mis des noms propres jusque sous les Caractères duhraye La Bruyère? Celui qui, dit-on, a posé pour le duc de Mora dans Le Nabab, n'a-t-on pas prétendu, à une autre époque, qu'il avait aussi posé pour le de Marsay de Balzac?... Déplus, la peinture que fait le romancier de son duc de Mora et de son Nabab les élèverait plutôt d'un cran au-dessus de la réalité qu'ils furent, qu'elle ne les abaisse d'un cran au-dessous. Chez Daudet, le moraliste n'est pas chagrin, et sa touche, qui pourrait être mordante, au besoin, n'est ni satirique ni amère. Le duc de Mora, que tout le monde a nommé, et qui relève, du reste, inévitablement de l'Histoire, est bien moins pris ici par son côté historique que par le .côté intime de sa personne et de ses mœurs. C'est dans sa personnalité de viveur et de dandy que Daudet l'a étreint. Faisant un roman dont le sujet était les mœurs de l'Empire, dans lequel cette personne tenait tant de place, le romancier ne pouvait pas l'oublier. L'étude qu'il en a faite est superbe, même après celle du de Marsay de Balzac... Quant au Nabab, qu'on a aussi nommé, l'auteur le fait, malgré ses ridicules et ses vices, qui sont les vices et
les ridicules de son temps, si bon, si humain, si filial, que, bien loin de se plaindre, le modèle serait peutêtre flatté du portrait, et reconnaissant.
Et, après tout, ce portrait n'est-il pas poussé jusqu'au type? A cette hauteur, ce n'est plus personne. Le Nabab de Daudet est une idée générale. C'est le Turcaret, l'énorme Turcaretdu xix" siècle, à l'importance de qui les révolutions, en brisant les classes et les catégories sociales, lesquelles contenaient autrefois ces ventripotents de vanité qui débordent maintenant, ont donné plus de place et qui leur a permis de démesurément s'étendre. Le Turcaret de Le Sage n'est qu'un gringalet en comparaison de celui-ci, qui, de par l'argent, prétend à tout, et qui en a le droit dans notre charmante société. Le Turcaret du xix" siècle, Balzac, avec sa formidable ironie, l'a peint amoureux dans Nucingen, comme Molière avait peint l'avare amoureux dans Harpagon. Alphonse Daudet n'a pas donné au sien une passion qui fût en désaccord avec son type, qui en accentuât le relief ou qui en agitât convulsivement le jeu. Son Nabab n'est pas le Nabab anglais, cuit et recuit au soleil de l'Inde, jaune comme son or, malade du foie, dévoré de spleen et de l'ennui de cet argent qui ne le fait que riche en Angleterre, où les rangs ne sont pas encore confondus. Non! le Nabab de Daudet est d'une autre espèce. C'est le Nabab de notre pays, et d'une époque qui jouirait de toutes les adorables platitudes de l'é-
galilé, si l'argent n'était pas comme la seule montagne qui fasse ici bomber le sol. C'est le nabab français, sanguin, de belle humeur, insolent de bienveillance, facile, ouvert, répandu, répandant ; d'une duperie aimable et commode, mais pas béte pourtant, car il se sait dupe et il est le bon prince de sa duperie ; sceptique, corrompu, mais pas trop, pas assez pour n'avoir point, de temps en temps, une larme à l'œil et un bon sourire sur ses grosses lèvres ; repu dor, indigéré de billets de banque, et n'ayant plus que l'ambition d'être député, dans cette société où c'est li le seul bâton de maréchal qui reste dans les pauvres gibernes de l'ambition. Assurément, il y avait là l'étoffe d'un fier personnage de comédie : le Falstaff de l'argent; mais Daudet a mieux aimé en faire le héros pathétique d'un drame.
Seulement, le drame qu'il a noué et dénoué autour de son type est un drame que l'on joue depuis trop longtemps pour beaucoup passionner les esprits difficiles qui veulent que le talent leur apporte de nouvelles sensations. Le Nabab de Daudet, ce Turcaret colossal du xix^ siècle, finit par n'être plus qu'un Gogo immense, — le Gogo de tous ceux qui l'entourent, et même du hasard. A l'exception de deux têtes très finement dessinées (le duc de Mora meurt à moitié du roman) : l'artiste Félicia, élevée, comme elle le dit, par « ce papillon de danseuse », ce qui explique bien tous les enrôlements de sa vie, et le docteur Jjen-
kins, un Tartuffe affreusement suave, de cette Philanthropie qui a remplacé les Tartuffes de Religion par les siens, nous connaissons, pour les avoir vus au théâtre, dans les romans, partout, ces Robert Macaire inférieurs qui se meuvent, s'agitent, intriguent et trahissent autour du Nabab, chenilles de sa fortune. Et les choses sur lesquelles ils se détachent ont beaucoup servi. L'atelier, l'Exposition, l'élection, les sociétés d'actionnaires, l'intérieur des bureaux des sociétés industrielles ou des ministères, les premières représentations, les enterrements officiels, tout cet inventaire de la vie extérieure moderne est trop facile, après tant de livres qui l'ont fait, — et surtout après ceux de Balzac, ce confiscateur de génie, qui, comme Napoléon lui-même, ne pourrait pas se recommencer, La Critique ne serait pas la Critique si parfois elle ne risquait un conseil. Alphonse Daudet, cette âme dans le talent, a mieux à faire maintenant qu'à regarder, du bout des yeux, une société qui passe et qui a été décrite jusqu'à épuisement. lia à regarder dans l'âme humaine, qui ne passe point. Quand on a ce don de vie et de couleur dans le talent, il faut l'appliquer aux choses de nature immortelle, pour que l'Imagination humaine en jouisse toujours et ne s'en fatigue jamais.
Ce qui fait le mérite des Rois en exil, c'est moins son exécution que sa pensée. La pensée en est grande et fîère, et jamais peut-être, sous nulle plume, la visée d'un roman n'est montée plus haut. Et dans quel moment!... Ah! le moment est bien choisi ! La belle réponse à Nana que ces Rois en exil! Quand le monde, dépravé par L'Assommoir, qui lui a donné la fringale de l'ordure, retourne au second vomissement de son auteur, espérant y trouver des malpropretés qui n'y sont même pas, car le champ de la malpropreté n'est pas très vaste et Zola l'a tellement épuisé dans son premier roman que, dans celui-ci, on ne trouve plus que quelques redites de porcheries trop connues, déposées entre des vulgarités et des platitudes qui ne le sont pas moins, Alphonse Daudet, lui, remonte la pente où l'on pouvait craindre qu'il ne glissât, et s'éloigne autant que possible de l'observation basse (et honteusement facile) qui est la curiosité de ce temps à tète renversée. Alphonse Daudet, dont l'esprit aurai^ toujours raison s'il n'avait pas d'amis littéraires, a très bien su voir qu'il y avait un magnifique roman qui dormait, enveloppé dans une grande question d'histoire agitée souvent par des penseurs, mais laissée là par des artistes... et il l'a traitée dramatique-
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ment. Seulement, le roman qui gisait là au fond de celte question d'histoire, comme un Dieu dans sa crèche, en est-il sorti?...
Chose heureuse, d'ailleurs, et d'importance, en cette époque où la littérature, vieille et décadente, a la prétention d'être moderne par rage d'être décrépite, cette question d'histoire, qui pouvait porter dans ses entrailles la fortune d'un romancier, est une question moderne, pour le coup! s'il en fut jamais, puisque ces éphémères enfants d'un jour ont la manie innocente d'être modernes, et ne parlent que de modernité ! Eue est moderne pour ce vieux roman perclus et vautré dans le bain de boue qu'on lui fait prendre, et qui ne le guérira pas de ses ankyloses, et c'est pour ses veines épuisées un sang nouveau à lui transfuser ; mais il faudrait une opération de génie. Cette question féconde, en effet, n'est rien moins, comme le titre du livre le dit superbement, que la Royauté en exil. Une question grandiose et terrible, que les siècles ont enfin posée! Car, ne vous y trompez pas ! cette grande et formidable question n'est que d'hier dans la mémoire des hommes. 11 ne faut pas remonter haut pour la trouver. Avant Charles II d'Angleterre, avant Jacques II, ce grand homme méconnu qui eut plus de conscience que de gloire, — ce que les hommes, qui font la gloire, ne comprennent pas et ne peuvent pardonner, — on n'avait point vu de rois en exil, ou si on en avait vu, c'était dans un exil armé, menaçant,
toujours prêt à être le rebondissement de ces Dieux Termes de la Royauté qu'on avait jetés par-dessus la frontière qu'ils avaient si longtemps gardée, et qui s'opiniàtraient à revenir... Mais de rois prenant leur parti de la chose, vivant tranquillement dans l'exil, s'y engraissant, chanoines royaux de cet exil, ou s'y dégraissant de leurs majestés, on n'en avait pas vu. Ceci est moderne, absolument moderne... et cette triste histoire est le livre de Daudet. Les Bois dans Vexil de ce temps ne sont plus les Rois dans Vexil d'un temps où, sur le trône, il y avait des Rois encore. A présent, ils sont tous partis. L'esprit de la royauté est évaporé. A présent, les Stuarts, s'ils revenaient, ne trouveraient pas de Louis XIV. Très moderne par ce côté-là, le roman de Daudet est aussi parisien par un autre. Il l'a même appelé : Roman parisien. Des deux côtés, c'est le succès. Être parisien et moderne ! Paris, dans ce temps, c'est le sujet inépuisable et délicieux des livres qui ne tombent jamais, et c'est aussi le délicieux lieu d'exil des rois qui tombent, eux! et qui viennent demander, le croira-t-on? à une République, le lit de Messaline où ils se consoleront de vivre et n'auront pas honte de mourir.
Voilà l'histoire et voilà le roman. L'iiistoire est cruelle pour ceux qui aiment encore la royauté. Mais le roman peut être beau, que celui qui récrit croie aux Rois ou qu'il n'y croie plus. 11 ne s'agit pas de ses opinions à lui. Il ne s'agit pas de son âme. Il ne s'agit que de son esprit et de l'œuvre de son esprit. Même pour ceux-là qui ne croient plus à elle, la Royauté fut une si grande chose qu'on ne raconte pas ce qu'elle est devenue sans porter involontairement sur sa pensée la réverbération de sa grandeur et de la misère de sa fin; mais quand, au lieu d'être un historien qui raconte, on veut être un artiste qui crée et combine des effets saisissants, des effets d'art, pathétiques ou impitoyables, dans ce navrant sujet d'histoire contemporaine, la tentative ne fait pas le génie, non ! mais ce peut être une révélation de sa puissance. Et, certes! il en faut, une déjà pour oser seulement manier cette réalité historique, et s'efforcer de la monter jusqu'à son idéal le plus sublime ou de la creuser jusqu'à sa dernière profondeur.
Telle l'entreprise de l'auteur des Itois en exil. Sujet énorme d'un roman oublié par Balzac. Balzac, qui a pris toute la société de son temps dans sa ceinture et l'a jetée et enlevée sur son épaule, avec la force d'un
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Hercule, sans en laisser rien à personne, n'a pas pensé à y mettre ce qui devait y peser le plus. Cet immense moraliste, encore plus moraliste que romancier, avait écrit les mœurs de son siècle. Il avait écrit les mœurs de Paris, les mœurs de la province, les mœurs des hautes classes en tant qu'elles étaient restées hautes, les mœurs des bourgeois, les mœurs du peuple, les mœurs des paysans, les mœurs des courtisanes, enfin les mœurs universelles ; mais les mœurs des Rois, il les avait oubliées. Était-ce par royalisme? — par ce respect du royaliste qu'il était et qu'il n'a jamais cessé d'être?... Se les réservait-il pour plus lard?... Et devait- il couronner son œuvre colossale par les couronnes?... Toujours est-il que plus de vingt-cinq ans après lui le romancier que voici a ramassé cette glane, qui vaut une gerbe, dans le riche sillon de Balzac. Moins royaliste certainement que Balzac, il n'a pas arrangé sa gerbe comme Balzac aurait probablement arrangé la sienne. Lui, c'est un jeune encore de ce temps maudit, qui n'a pas plus la religion des rois que la religion d'autre chose. C'est le sceptique moderne en tout, excepté en art peut-être ; incrédule à tout, excepté à ce qui est beau. Les rois en exil, déformés par l'exil, tombant sous le coup de l'exil qui leur coupe aussi bien la tête que la guillotine, tout en la leur laissant sur les épaules, sont un lamentable spectacle, et il nous l'a montré sans lamentation d'aucune sorte, comme Shakespeare, auquel je ne le com-
pare point, nous a montré le roi Lear, chassé de son royaume, vieux et fou, — plus fou que son fou! — mendiant, sans toit, la pluie et les éclairs sillonnant sa tête insensée. Mais le roi Lear n'était qu'un roi, après tout ! Et ici, c'est la royauté.
te sont les rois en exil ! Ce n'est plus un roi ! C'est la royauté tout entière, qui n'a plus la sublime misère du roi Lear, cette dernière poésie ! C'est la royauté qui n'a plus besoin, pour réchauffer ses pieds nus, des fagots que Louis XIV envoyait à Henriette d'Angleterre, réfugiée et mourant de froid à Saint-Germain. C'est la royauté qui n'est plus le Dieu Terme de nulle part, qui abdique aussi lestement qu'une écuyère descend de cheval après sa représentation du Cirque, et qui, riche de tout, excepté de sa couronne, — la seule richesse à laquelle elle devrait tenir, — la sacrifie et l'oublie, avec la facilité des philosophes et des viveurs, pour les délices de cette Capoue qui s'appelle Paris, comme ce prince souverain de Brunswick — un type de roi exilé — qui troqua si facilement sa royauté contre les diamants laissés et emportés aux boutonnières de sa culotte !... Quel haut-le-cœur pour qui a du cœur! L'exil, l'insupportable exil, même pour le gros ventre de Louis XVIII, qui, du moins, intriguait, s'agitait, avait encore des tronçons de royauté qui se remuaient dans son corps impotent, et qui ne se contentait pas des résidences aumônées sordidement par des souverains sans cœur à leur royal frère ; l'exil
est à présent accepté et presque regardé comme une bonne aubaine, — la bonne aubaine de la Royauté en naufrage. Et le rendez-vous général de ces exilés sans' couronne, c'est Paris, qui a remplacé Venise, où Voltaire encaquait dans Candide les rois détrônés. Paris, ce chancre, ce cancer, dont la France doit crever, di sait un jour Bliicher avec la grossièreté de sa haine de Prussien, ils viennent le prendre, le contracter, se l'inoculer, s'en infecter, et avant que la France, qui en mourra, en meure, c'est eux qu'on en verra mourir!
Pour qui a conçu un pareil livre, il doit y avoir des beautés et il y en a, mais ce sont des beautés qui viennent plus du livre que de l'auteur. L'auteur, nous le connaissons bien. Nous avons toujours parlé de chacun de ses livres quand il en a publié. Nous l'avons suivi. Nous le savons par cœur, et par cœur est le mot, Car c'est un talent qui prend le cœur avec un charme plus qu'il ne saisit l'esprit avec une toute-puissance. Le sujet de ce livre est d'une virilité qui lui en donne une, et quoique son exécution ne soit pas au niveau de sa conception, cette conception est d'une telle vigueur qu'elle en communique à ce délicat, ordinairement plus fin que fort et moins robuste que sensible. Dans cette dépravation des « rois en exil » par Paris, on ne sait lequel est le plus coupable, de Paris, qui les
pourrit si vite, ou des rois qui se laissent si rapidement atteindre par la gangrène de sa terrible civilisation. L'auteur des Rois en exil n'aura pas assurément un succès à la Zola, — le succès du premier venu qui nous parlerait abjeclement de quelque filh, l'idolâtrie du temps où le Veau d'Or a été remplacé par des vaches dorées... Mais il aura son succès, néanmoins, pour une triple raison : c'est qu'il est moderne, parisien, et qu'il montre audacieusement et presque cyniquement la Royauté sous la fille encore, la fille partout et toujours! et se mourant là-dessous, comme nous tous, du reste ; car la fille n'a pas besoin d'être Cléopàtre pour asservir ce piètre univers ! Christian II, le « roi dans l'exil » du livre de Daudet, qui tombe avec joie du trône au bal Mabille, est un Louis XV lâché et débarrassé de ces nobles chaînes de roi qui liaient encore Louis XV, et ce n'est plus, lui, qu'un Louis XV du xix^ siècle... Vous imaginezvous ce que c'est?... Un Louis XV qui a laissé là sa défroque de roi parce que, pour lui comme pour son temps, ce n'est plus qu'une défroque! Au moins, Louis XV le corrompu croyait en lui. Christian II ne croit pas plus en lui qu'en personne. Il y a des mots, dans une langue qui s'abaisse chaque jour, qui sont une nécessité : c'est un blagueur qui se blague luimême. C'est enfin un homme de Paris ! Alphonse Daudet me fait l'effet d'avoir trop d'élégance pour être un républicain bien farouche; mais un boucher repu-
blicain n'aurait pas mieux sacrifié un roi, comme un bouc infâme de débauche, sur Tautel de l'Égalité, et n'eût pas fait boire une meilleure tasse de lait à la République. Ce n'est pas le républicain qui est le régicide dans son livre... Nonl le régicide, c'est le Roi! et la République est absoute.
Impossible, en effet, de rouler plus bas la royauté que ne l'a fait l'auteur des Rois en exil. Impossible de lui dire un adieu plus amer. Et, non seulement, si on len croyait, ce ne serait pas seulement l'Institution qui serait en cause, mais la Race... L'institution? je le conçois. Elle était divine, et nous ne croyons plus en Dieu. Mais la Race?... Nous sommes assez physiologistes pour croire à la race, — à la race démontrée, d'ailleurs, par des siècles de grandeur, d'héroïsme, de génie et même de beauté. Mais nous sommes assez matérialistes aussi pour admettre le déclin des races, leur usé ou leur détraqué par le temps, les excès et les maladies, et c'est ainsi que la Race va rejoindre l'Institution dans la même négation et le même mépris. Puis, comme si ce n'était pas assez que cette fin par elles-mêmes de l'Institution et de la Race, le peintre, désespéré et désespérant, d'une Royauté qui meurt, selon lui, de deux ignominies : l'ignominie morale et l'ignominie physique des personnalités royales, n'a placé auprès de cette royauté ni un homme de génie (quoique dans son livre il y en ait un), ni un homme de foi et de dévouement (quoiqu'il y en ait plusieurs),
qui ne soient ou inutiles ou ridicules dans leur effort pour la sauver. Il y a bien là une femme, — une femme héroïque, — la femme de Christian II, qui veut souffler dans le cœur de son mari le feu qui lui manque, qui ramasse comme elle peut, à chaque instant du roman, les morceaux de cette marionnette des vices de Paris pour les faire tenir debout et en reconstituer un homme, mais sans y réussir jamais... Elle est la seule qui ne soit pas ridicule dans le roman. Mais elle est inutile... Et, d'ailleurs, c'est un mauvais symptôme pour les races, quand les femmes y sont les héros.
Elle serait donc condamnée, irrémissiblement condamnée, la Royauté dans l'exil! Ce ne serait plus la Royauté dans l'exil, mais la Royauté dans la mort, et dans la mort venue par l'exil. Forte leçon! Toute Royauté doit mourir à son poste, et son poste n'est jamais l'exil. Voilà ce qu'enseigne le livre d'Alphonse Daudet, ce livre qui veut être un roman taillé dans une question d'histoire, et qui peut être une histoire et une prophétie. Tout serait donc consommé pour ceux qui pensent à la Royauté? Mais les rois en exil ont-ils mérité ces durs portraits, venant d'un homme qui n'a pas d'ordinaire la main dure?... Les choses racontées ou dramatisées dans cette œuvre d'art
sonl-elles vues dans une vérité qui n'est pas uniquement la vérité de Fart ?... Qui sait? Mais il faut bien le dire, il résulte de tout cela une grande impression, plus grande que l'œuvre qui la donne, — et si grande qu'elle domine la littérature, et que pour aujourd'hui elle nous la fait oublier !
Voici une originalité qui pourra coûter cher à son auteur ! C'est un roman sans une seule femme et avec tous jprêtres I Tel est le livre, étonnamment hardi et robuste, publié par Ferdinand Fabre sous le titre singulier, qui accroche la curiosité et qui la pince, de/, \46ie Tigrane, candidat à la papauté. Dès le titre, on se sent ici à soixante lieues du roman moderne et de ses mièvreries corrompues. Un roman sans femmes, en plein Paris, en pleine civilisation du xix« siècle ! lorsque la femme empoisonne tout, les cœurs et les esprits, les lettres et les arts, et où, pour tout drame et pour toute