‹ Le roman contemporainChapitre 7 sur 9 · A Rebours [Constitutionnel, 28 juillet · texte numérisé non relu

A Rebours [Constitutionnel, 28 juillet

réalités les plus basses. C'était ce qu'ils appellent « un naturaliste ». Mot mal choisi, que leur prétention a imposé même à ceux qui n'admettent pas leur prétention. M. Huysmans, l'auteur des Sœurs Valard^ semblait devoir rester parmi les photographes sans âme et sans idées qui font école, à cette heure ; mais il paraît qu'il avait de l'âme pour son compte plus qu'on n'en a dans le groupe d'écrivains dont il fait partie, et c'est par là qu'il se sépare d'eux. Le schisme est menaçant, s'il n'est complet. M. Huysmans n'a pas, lui, le gras optimisme de M. Zola ! Il n'a pas, lui, la joie de vivi^e ! quoiqu'il la veuille aussi comme pas un. Et c'est précisément parce quiil ne Ta pas qu'il veut mettre tout à la renverse.

C'est insensé, — mais c'est désespéré ! C'est donc plus que ne peuvent donner les photographes de la littérature. Le livre de M. Huysmans, pour qui la vie n'est pas le pâturage de M. Zola, est donc, au fond, un livre de désespéré, et son titre n'en dirait pas la portée si l'auteur ne l'avait pas souligné avec une épigraphe qui étonne et peut-être avertit... Le croirait-on ? l'auteur l'a tirée d'un des plus grands mystiques du xiv*' siècle ! Or, les naturalistes de notre âge ne sont pas des mystiques. Ils doivent même, j'imagine, faire aux mystiques le grand honneur de les mépriser. Ces gens-là ne lisent guères Ludolphe et Tauler, et pour que M. Huysmans mette Ruysbroek sur la couverture de son roman, il faut que le natu-

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ralisrae moderne craque furieusement en lui, et qu'il commence d'en avoir assez de cette littérature en vogue et dans laquelle il a morfondu des facultés qui seraient plus hautes qu'elle. .1 Rebours est l'histoire d'une dme en peine qui raconte ses impuissances de vivre, même à rebours ! C'est l'état d'une âme que M. Huysmans a retrouvée, et qu'il a peinte dans un livre d'une originalité presque monstrueuse, — mais qui, certainement, n'est pas un paradoxe, une nouvelle manière de battre les cartes, dans le roman, pour en renouveler le jeu, aujourd'hui si commun et si cruellement ennuyeux.

Évidemment , c'est plus que cela. Le héros de M. Huysmans — et les héros des romans que nous écrivons sont toujours un peu nous-mêmes — est un malade comme tous les héros de roman de cette époque malade. Il est en proie à la névrose du siècle. 11 est de l'hôpital Charcot. Un héros de roman qui se porte bien et qui jouit de toutes ses facultés dans leur parfait équilibre est une chose infiniment rare et presque un phénomène. Autrefois, le phénomène existait. La passion, qui fait les romans, troublait cet équilibre et aliénait la liberté de l'homme, mais elle ne la supprimait pas. A présent, on l'a supprimée. De toutes les libertés auxquelles on fait mine de croire, c'est la liberté de l'dme à laquelle on croit le moins. Maintenant, avant d'être passionné, on est malade... On a même inventé des maladies d'avant la

naissance, — ce qui ne me contrarie point, moi qui suis chrétien et qui crois au péché originel, mais ce qui devrait faire au moins réfléchir ceux qui le nient... Cela s'appelle Tatavisme et fait présentement le tour de la littérature. Le héros de M. Iluysmans a des ancêtres sous Henri III, et c'est l'explication d'un de ses vices. Pour nous qui parlons une autre langue que tout ce patois scientifique, le névropathe de M. Huysmans est une dme malade d'infini dans une société qui ne croit plus qu'aux choses finies. Arrivé à la dernière limite que les sensations puissent atteindre, et toujours affamé de sensations nouvelles, il s'imagine que de prendre la vie à rebours cest le seul parti qui lui reste pour y trouver quelque goût et quelque saveur, et il le prend, ce parti de la vie à rebours, et il décrit tous les vains efforts qu'il fait pour l'y mettre. Seulement, je n'en suis pas bien sûr! mais pourtant je crois qu'il s'en doute... en écrivant l'autobiographie de son héros, il ne fait pas que la confession particulière d'une personnalité dépravée et solitaire, mais, du même coup, il nous écrit la nosographie d'une société putréfiée de matérialisme, et cela uniquement donne à son livre une importance que n'ont pas les autres romans physiologiques de ce temps.

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