I.-K. nUYSMAiNS
Car la physiologie, qui envahit tout, envahit le roman comme le reste. Depuis le glorieux Balzac, — qui croyait à Dieu et même à l'Église, et qui introduisit dans les siens cette physiologie, mais dans la juste mesure de son existence, — elle a grandi immensément, comme le matérialisme dont elle est la fille. Nous n'en sommes plus, il est vrai, à Ylionime plante de La Mettrie ou à la main bête d'Helvétius. Nous ne disons plus avec la grossière brutalité de Cabanis : « La pensée n'est dans l'homme qu'un excrément de son cerveau » Mais nous disons philosophiquement et exactement la même chose, avec des mots différents et un autre style. Nous, c'est avec de la moelle épinière et des nerfs que nous expliquons l'homme tout entier. Des Esseintes (le malheureux dont M. Huysmans a écrit l'histoire] est soumis, dans toute la durée du roman, à cette fatalité terrible des nerfs, plus forts que la volonté et ses maîtres. Des Esseintes n'est plus un être organisé à la manière (.VObermann, de Benéy d'Adolphe, ces héros de romans humains, passionnés et coupables. C'est une mécanique détraquée. Rien de plus. L'intérêt de ce létraquement serait médiocre si cette mécanique n'en souffrait pas, si cette singulière horloge, qui ne
s'est pas faite toute seule et qui essaie de se remonter et de se régler, n'avait pas en elle quelque chose de plus fort qu'elle qui l'en empêche et qui la torture... Et même sans cette torture le roman n'existerait pas. Il ne serait plus qu'un livre affreux, puéril et pervers ; mais cette torture, cette irrémédiable tor- We, nous venge de sa perversité.
Sans elle, on n'irait pas jusqu'au bout. Il tomberait des mains. Les bibelotiers de cette époque de décadence, les soi-disant raffinés, ces artificiels niaisement épris de toutes les chinoiseries des civilisations matérielles, les pervertis de l'ennui à qui la simple beauté des choses ne suffit plus, le liraient seuls- Eux seuls, ces esprits blasés et tombés dans l'enfance des vieilles civilisations, s'intéresseraient aux efforts et aux retorsions de ce misérable Des Esseintes, corrompu par l'ennui, qui engendre toutes les autres corruptions, et qui s'imagine qu'on peut prendre à rebours la vie, — cette difficulté de la vie ! — comme on change ses bibelots d'étagère. Eux seuls, ces dégoûtés, retrouveraient du ragoût peut-être à l'enfantillage destructeur de ce ménage renversé ; car le défaut du livre de M. Huysmans, tout horrible que ce livre soit, n'est pas seulement, comme je l'ai dit, d'être affreux dans sa philosophie, mais, en art, c'est d'être puéril. En art, il y avait mieux à nous offrir et à nous faire admirer. Des Esseintes est riche. Avec l'argent qu'il a, il pouvait se passer toutes ses fan-
J.-K. UUYSMA.NS 277
laisies, et elles pouvaient être grandioses. Eh bien, exceptez du roman deux ou trois places où Des Esseintes se contente d'être tout à fait abominable, — par exemple quand il paye trois mois de lupanar à un tout jeune homme pour se donner plus tard le divertissement d'en faire un assassin, — le reste du temps, les moyens qu'il emploie pour échapper aux vulgarités de la vie font pitié. Quand il n'est pas un scélérat, il est un chétif... Il a des inventions idiotes et ridicules. Rappelez-vous l'histoire de la tortue dont il fait dorer l'écaillé et dans laquelle il incruste des pierres précieuses ! Rappelez-vous les livres de sa bibliothèque, dont les reliures doivent traduire l'esprit ! Rappelez-vous ses fleurs de papier qui doivent tuer les fleurs de la nature ! Rappelez-vous l'alchimie de ses parfums, cherchés follement dans des combinaisons d'odeurs connues I Et dites si des imaginations aussi pauvres valaient la peine d'être si absurdes. Assurément, je conçois très bien que les vulgarités de la vie répugnent à un esprit élevé et fier, mais, pour les fuir et pour les remplacer, il ne faut pas tomber dans l'infîniment petit des choses nabotes... Or, le Des Esseintes de M. Huysmans, qui fait le Titan contre la vie, ne se montre qu'un imbécile Tom Pouce quand il s'agit de la changer !
El voilà la punition d'un tel livre, l'un des plus décadents que nous puissions compter parmi les livres décadents de ce siècle de décadence. Ce n'est point, du reste, par le talent qu'il est décadent; c'est par l'emploi de ce talent. Le talent, en effet, est ici à toute p'^ge. L'abondance des notions sur toutes choses y va jusqu'à la profusion. Le style, savant et technique, y déploie une magnifique richesse de vocables qui ressemble aux pierres précieuses incrustées dans l'écaillé de la tortue et qui la firent mourir. Ce style superbe ne sauvera pas non plus l'œuvre inouïe sur laquelle il brille. Exceptionnellement dépravé, le héros autobiographique de M. Huysmans aime toutes les décadences en littérature. De choix et de réflexion, il préfère, par exemple, le latin barbare du Moyen Age au latin du siècle d'Auguste, et met Lucain au-dessus de Virgile, qu'il déshonorerait de sa critique si un génie comme Virgile pouvait être jamais déshonoré. Certes ! pour qu'un décadent de cette force put se produire et qu'un livre comme celui de M. Huysmans pût germer dans une tôle humaine, il fallait vraiment que nous fussions devenus ce que nous sommes, — une race à sa dernière heure. Une tète humaine, eût-elle du génie et si faussée qu'elle