J.-K. HUYSMANS
soit, n'importe guères à rhumanité. Elle ne compte pas dans le tas humain. On peut passer près d'elle et se taire, et même ne pas l'apercevoir. Mais quand cette tôle est l'expression de toute une société et fait équation avec elle, alors elle vaut et mérite le cri du moraliste et de l'historien, et nous le poussons !
Jamais renseignement plus formidable ne fut donné sur une société raisonnable et rhythmée autrefois, mais où, en ces dernières années, tant de bons sens ont fait la culbute. Jamais l'extravagance d'un livre n'a plus énergiquement témoigné de l'extravagance universelle. Il y a eu dans l'histoire d'autres décadences que la nôtre. Les sociétés qui finissent, les nations perdues, les races sur le point de mourir, laissent derrière elles des livres précurseurs de leur agonie. Rome et Byzance ont eu les leurs, mais je ne crois pas qu'on ait ramassé dans leurs ruines un livre pareil à celui-ci. Procope et Pétrone ne sont que des historiens, qui racontent, il est vrai, des choses honteuses et lamentables. Mais ils ne touchent pas à a vie, — à l'essence de la vie, — ils ne s'acharnent pas sur elle. Ils n'affirment pas que le monde fait par Dieu esl à refaire. Ils ne sont point des réformateurs contre Dieu. Ils n'ont pas la spléenétique audace d'un simple romancier du xix' siècle, qui croit pouvoir créer une vie à rebours de la vie. Le livre de M. Huysmans n'est pas l'histoire de la décadence d'une société, mais de la décadence de l'humanité
intégrale. Il est, dans son roman, plus Byzantin que Byzance même. La théologastre Byzance croyait à Dieu, puisqu'elle discutait sa Trinité, et elle n'avait pas l'orgueil perverti de vouloir refaire la création de ce Dieu auquel elle croyait. Cette vieille et inepte amoureuse d'histrions et de cochers s'abaissa et s'avilit aux choses petites dans lesquelles meurent les peuples qui furent grands, et qui, quand ils sont vieux, se voûtent jusquà terre, mais elle n'est pas tombée dans des choses aussi petites que les choses inventées par un romancier ennuyé de l'œuvre de Dieu!
Et cela serait réellement insupportable s'il n'y avait pas, au fond de cet ennui et de tous ces impuissants efforts pour le tromper, un peu de douleur qui fait plus pour relever le livre que le talent même. Entrepris par le désespoir, il touche, quand il finit, à un désespoir plus grand que celui par lequel il a commencé. Au bout de toutes les incroyables folies qu'il ose, l'auteur a senti le navrement de la déception. Une mortelle angoisse se dégage de son livre. Le misérable château de cartes — cette petite Babel de
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carton — élevé contre le monde de Dieu, s'est écroulé et lui est retombé sur les mains. Le matérialiste qui demandait tout à la matière n'en a tiré que ce qu'elle peut donner, et c'est insuffisant. Le Révolté a senti son néant. Chose expiatrice des criminels égarements de ce livre, les derniers mots en sont une prière. C'est à une prière qu'aboutit tout ce torrent d'imprécations et de malédictions enragées : « Ah I — dit-il, — le courage me fait défaut et le cœur me lève..- Seigneur! prenez pitié du chrétien qui doute, de l'incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s'embarque dans la nuit sous un firmament que n'éclairent plus les fanaux consolants de l'espoir ! » Est-ce assez humble et assez soumis?... C'est plus que la prière de Baudelaire :
Ah ! Seigneur, donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Baudelaire, le satanique Baudelaire, qui mourut chrétien, doit être une des admirations de M. Huysmans. On sent sa présence, comme une chaleur, derrière les plus belles pages que M. Huysmans ait écrites. Eh bien, un jour, je défiai l'origiaalité de Baudelaire de recommencer les Fleurs du mal et de faire un pas de plus dans le sens épuisé du blasphème. ,1e serais bien capable de porter à l'auteur d'A Rebours le même défi : « Après les fleurs du mal, — dis-je à Bau-
delaire, — il ne vous reste plus, logiquement, que bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix. » Baudelaire choisit les pieds de la croix.
Mais l'auteur d'A Rebours les choisira-t-il?