‹ Le roman d'un baleinierChapitre 10 sur 42 · Maury, Bailing directions · texte numérisé non relu

Maury, Bailing directions

C'était un triste sire que ce Gognère ; il haïssait Ficel, parce que celui-ci en savait assez long pour n'avoir pas besoin de ses leçons, parce qu'il avait l'amitié de Lussan et l'estime de l'équipage, parce qu'il était intelligent, serviable, bon ; et il espérait lui donner bientôt un échantillon de ses sentiments à son égard.

Le père la Ligne descendit de la mâture, affublé d'une sorte de costume moyen âge en toile à voile ; une longue perruque et une haxbB en étoupe garnissaient vénérablemenl sa tête , car à l'instar de Mathusalem, il ne compte plus se» '■■ années.

Le troisième harponneur, paré d'un pseudo- .

costume de Neptune, se laissa glisser au pied du mât de misaine ; il tenait d'une main un harpon en guise de trident.

La déesse Gérés, représentée par le plus grassouillet et le moins barbu des matelots, descendit à son tour du mât d'artimon.

Gérés soutenait d'une main la traîne de sa robe, et portait de l'autre, en éventail, les attributs de son personnage.

A peine ces trois grotesques eurent-ils touché le pont, qu'un beuglement formidable retentit au bout du grand foc et que le maître tonnelier apparut déguisé en Pluton.

Le quatuor se réunit^ fît quatre fois le tour du

navire en jetant des poignées de haricots au nez de ceux qui le regardaient de trop près, s'arrêta au pied du grand mât, et tint conseil.

A trois heures du matin, il commanda les matelots baptisés pour dresser la tente du suprôme aréopage.

Cette tente fut établie à tribord sur le grand panneau.

On y plaça des sièges en gradins, et devant ces sièges les accessoires d'usage : le tonneau h bascule, la peinture, le goudron, la farine, le suif, Thuile, le duvet de poule.

A six heures du matin, on pavoisa le navire.

A sept heures, tout était prêt.

Avant de commencer, on procéda h la bénédiction du mât d'artimon, ainsi que cela se pratique ordinairement.

On commanda tout le monde sur le pont, on pria le capitaine de s'avancer, et quand il se trouva au milieu du cercle, le maître charpentier, la hache levée,, lui signifia qu'il allait couper le mât, s'il ne consehtait à le faire boi^der , autrement dit s'il refusait d'arroser le gosier de l'équipage .

Lussan, qui était à la réplique, versa lui-même un quart de cognac à chaque homme et remit, pour la journée, son autorité aux mains du père la Ligne avec lequel il trinqua ni plus ni moins qu'un habitant des Champs-Elysées.

Les officiers burent aussi à la santé de Gérés, de Pluton et de Neptune.

Ces préliminaires terminés , on enferma les hommes devant être baptisés, on tira bon gré malgré le petit chirurgien de sa barrique, oh le ver*^'> rouilla dans une cabine, malgré ses lamentations; puis ceux qui devaient faire partie du cortège allèrent s'habiller, chacun suivant son persoii* nage.

A neuf heures, tout lé monde étant prêt, le carillon de la cloche du bord annonça le défilé.

Lussan l'attendait à l'arrière avec deux bouteilles de rhum !

Voici l'ordre dans lequel il marchait :

Le suisse et sa hallebarde.

Le prêtre chantant dans son bréviaire une macaronée appropriée à la circonstance.

Un enfant de chœur, c'était un novice breton, le plus petit.

A ses côtés trottait le bedeau, le plus rond de l'équipage.

Le père La Ligne et sa respectable rtoitié, appuyés l'un sur l'autre.

Neptune et son trident.

Pluton et sa famille.

Le barbier et son garçon.

Deux gendarmes traînant, la corde au cou, les malheureux dont le supplice s'apprêtait.

La procession s'arrêta sous la tente.

Le père La Ligne et sa femme prirent place sur les fauteuils de la présidence, les autres dignitaires s'assirent à leurs postes respectifs, et Ton reconduisit les néophytes dans les prisons, à l'exception du chirurgien par lequel on devait commencer.

Le pauvre homme criait grâce avec un accent capable d'émouvoir les cœurs les plus endurcis ; mais le père La Ligne est d'une orthodoxie féroce; il a horreur des anabaptistes ; il les poursuit, les châtie, les baptise, quoi qu'ils fassent, et pour franchir l'Equateur sans encombre à l'avenir, il faut passer sous les fourches de sa religion.

Au fond, la pensée du Dieu est charitable : il veut, en imposant ce sacrifice aux matelots, les soustraire aux flammes éternelles, s'ils meurent pendant la traversée.

Le chirurgien était resté devant l'imposant tribunal; on lui avait lié les pieds et les mains et bandé les yeux.

Sur uh signe du chef, le prêtre entonna un psaume insensé, et le barbier s'approcha pour faire la toilette du patient^ auquel il coupa d'abord les cheveux du côté gauche et la moustache du côté droit. Il lui savonna ensuite la tête et la figure avec un mélange de goudron, de peinture, de coltaar, et le fit mettre à genoux sur le plan-

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cher à bascule, recouvrant la cuve qui servait do fonts baptismaux.

Cette cuve contenait douze barriques d'eau ; elle était pleine jusqu'aux bords.

Le chirurgien voulut crier, on l'en empêcha en lui appliquant sur la bouche un portevoix dans lequel il devait prêter le serment solennel de ne jamais séduire la femme d'un marin.

Le petit homme, il faut l'avouer, était incapable d'une chose semblable ; c'était la chasteté en personne; aussi leva-t-il la main avec indignation ; mais à peine eût-il ouvert la bouche pour répéter les paroles sacramentelles du prêtre que Neptune, le terrible Neptune, introduisit dans le porte-voix un seau d'eau salée, en môme temps que l'enfant de chœur en glissait sournoisement une pinte sur le bras en Fair, entre la peau et la manche de l'habit.

— Je suis mort exclama Tinondé à moitié asphyxié, toussant de façon à rendre Tâme, et cherchant à essuyer Teau qui lui glissait le long des reins.

— Confessez-vous, mon fils, dit le prêtre d'un ton sépulcral, votre dernière heure est arrivée.

— Ma dernière heure?

— Silence! hurla l'enfant de chœur en plaquant sur les lèvres du chirurgien, un pinceau de goudron qui lui servait de goupillon.

— Hélas! prenez pitié de moi, sainte Vierge.

— Il ne s'agit pas de la sainte Vierge, mais du père La Ligne, riposta rudement le prêtre. Allons, pas d'embardées, confessez- vous, si vous ne voulez mourir en état de péché.

Le bedeau lut alors à haute voix une liste de crimes auprès desquels ceux des Gomorrhéens ne sont que simples peccadilles, et, tandis que Tonfant de chœur secouait, en guise d'eau bénite, son pinceau de goudron sur le visage du pénitent, le prêtre apprêta l'hostie de l'absolution.

Cette hostie consistait en un morceau de pomme de terre crue, enduit de coltaar et de sciure de bois.

— Ouvrez le panneau (la bouche) , tonna le suisse.

Le chirurgien obéit comme un automate, le prêtre lui posa délicatement Tamèrc pastille au fond du palais, Neptune fît jouer la bascule, et le néophyte reçut enfin le baptême dans l'eau salée de la cuve.

Quand on le remit sur le pont, il était complètement ahuri ; on le délia, on lui rendit la vue, il reçut, pour finir, la bénédiction du père La Ligne, et, en témoignage de haute satisfaction, l'autorisation d'embrasser l'épouso du dieu.

Cette dernière humiliation subie, on lui présenta le bidon des offrandes et on lui permit d'aller se débarbouiller,

Ficel devait suivre immédiatement le chirurgien ; mais comme il paraissait se prêter de bonne grâce au jeu, le baptême allait être réduit pour lui à sa plus simple expression ; c'eslrà-dire qu'après lui avoir versé deux ou trois seaux d'eau sur le chef et lui avoir fait faire un plongeon dans la cuve, le père La Ligne allait le renvoyer' des fins de la plainte.

Cela ne faisait pas l'affaire du sous-lieutenant.

Dès que ce dernier vit le tribunal disposé en faveur du sculpteur, il insinua, avec son rire méchant, que Ficel se moquait du père Equateur, et qu'il était bon de doubler les épreuves au lieu de les diminuer. En conséquence, il proposa, de bapder les yeux au patient, de l'attacher par une drisse en dehors du navire, et de lui faire prendre un bain dans la mer.

Suivant le calcul intérieur de Gognère, on pouvait laisser le sculpteur plus ou moins longtemps dans l'eau; un requin pouvait le happer; un accident, un contre temps quelconque, l'estropier ou le tuer.

L'idée ne fut que médiocrement goûtée par l'équipage.

Ficel était aimé de tous, et comme il s'offrait volontiers au supplice, le père La Ligne opinait pour qu'il ne reçût que les douches d'usage ; né-

aamoins la motion du sous-lieutenant allait peut être remporter, quand Lussan s'interposa.

— Caraos ! dit-il à Gognère en le regardant en face, c'est un vilain jeu que vous proposez là ; mais puisque vous le trouvez si amusant, nous allons l'essayer sur vous.

— Comment sur moi? répondit Gognère pâlissant; j*ai passé la Ligne.

— Je ne crois pas. Vous avez fait six voyages de pêche, c'est vrai ; mais c'est au Groenland que vous êtes allé chaque fois.

— Ha! ha! ha! brailla l'équipage en battant des mains.

— Vous avez navigué durant trois ans dans la Méditerranée ; mais la Méditerranée n'est pas audessous de l'Equateur,

— Je suis venu dans l'Amérique du Sud.

— C'est vrai; mais vous n'avez pas dépassé Cayenne, car c'est dans ce port que nous ftmes connaissance. S'il vous en souvient, j'étais matelot sur un trois-mâts bordelais chargeant de l'indigo.

Gognère passa par toutes les couleurs, tandis que le capitaine parlait ; ses petits yeux lancèrent des éclairs et son poing se crispa.

Les matelots poussèrent des hourras frénétiques et s'avancèrent vers lui.

— N'approches pas, sacra-t-il.

— Les rangs sont confondus, reprit joyeuse-

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ment Lussan, la résistance serait inutile et ne servirait qu'à aggraver votre position. Comment, tonnerre! vous voulez faire trinquer Ficel, quand vous-même n'avez jamais passé et trépassé ce vieux de la cale, le père Equateur? Comment, je vous demande où vous -avez bourlingué et vous me répondez bossoir et clinfoc. Allons! allons! continua-t-il en s'adressant à Féquipage, attrape à sauter, branle-bras, mes enfants, et baptisez-moi ce gaillard-là qui veut tricher le père La Ligne.

Un brouhaha formidable retentit autour de la tente; les matelots se ruèrent sur Gognère, et malgré la force athlétique de ce dernier ils Teurent garrotté en un instant.

La proposition que le sous-lieutenant avait émise précédemment était trop dangereuse pour que Lussan la permît sur son auteur, quoique plusieurs cheniqueurs insinuassent qu'il fallait lui faire tîlter de son invention.

On se contenta de le soumettre aux mômes épreuves que le chirurgien, en allongeant le supplice toutes les fois qu'il voulait se rebeller. * — Ha! ha! Patine-toi, mon vieux, répétait le second en riant aux éclats.

— Déhale-toi de là, reprenait Lussan sur le même ton; mais non, amure à bloc,

— Tourne au taquet, gogueriardait le lieutenant.

— Hél ne lève pas ainsi la quille en l'air, tu vois bien que tu portes à cul, disait un quatrième.

Et l'équipage de recommencer ses rires et ses clameurs.

Quand le paragraphe de l'immersion fut terminé, on dépouilla Gognère de ses vêtements et l'enfant de chœur, s'avançant muni de son pot de goudron et de son pinceau, se mit à galipoter (badigeonner) le sous-lieutenant avec un tel entrain qu'au bout d'une minute ce dernier était méconnaissable. On roula aussitôt le malheureux dans un sac rempli de duvet, et quand on le crut suffisamment métamorphosé, on le lâcha en lui conseillant d'aller se donner un coup de faubcrt (se nettoyer).

« Patience, murmura Gognère entre ses dents, tandis que l'équipage dansait autour de lui en poussant des éclats de rire bruyants, j'aurai mon tour! »

Et il descendit dans sa cabine, où il resta jusqu'au soir sans pouvoir parvenir, malgré la |)iorro ponce et la brosse, à retrouver son enveloppe primordiale.

Deux heures après le baptême était terminé.

Cependant, comme plusieurs novices demandaient h voir la Ligne, Lussan apporta sa longuevue, sur le verre de laquelle il avait collé un cheveu qui simulait assez bien une ligne au soleil.

— Un instant, fit le chirurgien en s'avançant, j'ai été baptisé le premier, je veux être le premier à voir la Ligne ; il m'en a coûté assez pour passer dessous.

— Soit, dit avec un grand sérieux le bonhomme Equateur ; regardez.

— Je regarde, répartit le chirurgien posant son œil sur l'optique.

— Voyez-vous?

— Oui, oui, oui, je vois, dit-il émerveillé.

— Hisse! fit alors le père Equateur à Neptune, qui versa un baquet d'eau sur la tête du naïf chirurgien.

— Ah I se gendarma celui-ci en se sauvant ; c'est une indignité, je n'en joue plus ; le baptême est fini.

— Oui, repartit Cérès;mais on ne prend pas gratis la hauteur du soleil.

Et la déesse, en sa qualité de femme, administra sur le ventre du petit bonhomme une tape qui le fit ployer en deux.

— J'en appellerai au gouvernement, déclara le chirurgien indigné, en allant changer de vêtements pour la seconde fois.

— Le gouvernement, c'est moi, dit le père La Ligne en se renversant.

— Hourra ! hourra I crièrent en chœur les matelots, tandis que Neptune braillait sur un ton semblable à celui de l'astronome du Pont-Neuf :

— Qui veut voir La ligne?

Bientôt le père Equateur, son épouse et toute sa famille furent assaillis par une grêle de projectiles; l'eau, la farine, le noir de fumée, les haricots jaillirent d'un bout à l'autre du trois-mâts, au milieu de la gaieté générale. Lussan même ne put se soustraire à l'avalanche : Gérés, perchée dans la mâture, lui versa sur la tête une seille d'eau qu'elle avait halée à cet effet.

La cloche du dîner mit fin à la mêlée.

Pour cette solennité, le menu se composa de ce qu'il y avait de mieux dans les provisions ; chaque bordée eut quatre poulets rôtis, des conserves de viande arrangées avec des petits pois, des omelettes au lard, au rhum, du pain frais, du fromage de Hollande, et un nombre respectable de bouteilles de bordeaux, accompagnées de café, de liqueurs, de tabac.

Le repas se prolongea fort avant dans la nuit.

Le vin, le cognac circulèrent à plein verre; capitaine, officiers, matelots, novices, rirent ensemble ; à minuit, le père La Ligne et son épouse dansèrent une gigue échevelée en face de Pluton et de Gérés, et Neptune en fit autant avec le suisse et le bedeau. Le Bourguignon, ancien fifre de la Grande Armée, formait Torchestre.

Quant au navire, il marchait à la garde do Dieu.

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