LE PASSAGE DE LA LIGNE
A l'approche de l'Equateur. —Une pluie de haricots. — Le père la Ligue. — Neptune, Cérès, Pluton. — Préparatif du baptême. — Le défilé. — Le chirurgien. — La cérémonie. — Une idée méchante. — Goghère. — Un baptême forcé. — La Ligne. — Le repas du passage.
Tout le monde sait que les matelots ont la coutume, quand ils passent TElquateur, de baptiser ceux de leurs camarades qui n'ont pas encore franchi l'hémisphère boréal; c'est une fête pour l'équipage. A bord de la Bartavelle^ cette fête promettait d'être brillante, car sur trente- trois hommes, treize n'avaient jamais navigué.
Déjà ceux qui ne faisaient pas partie de la bordée de quart, quand on signala l'Equateur, s'étaient blottis dans les endroits les plus ignorés du navire, croyant échapper ainsi aux terribles épreuves; mais peine perdue, les vieux loups étaient
aux aguets, et bon gré mal gré, il fallut passer par leurs mains.
Lussan qui connaissait le baptême par expérience, recommanda à Ficel de se prêter de bonne grâce aux exigences baroques des matelots , sachant que les plus rétifs étaient les plus étrillés, lui fit couper les cheveux, afin qu'on ne pût lui mettre ni goudron, ni peinture, ni mélasse à la tête, n'oublia aucune instruction capable d'adoucir à son ami cette scène souvent très-désagréable.
Le 11 octobre, à midi, la chaleur était si forte, le bois du pont si brûlant, qu'on fût obligé d'arroser toutes les demi-heures.
Sous le tropique, il règne un beau temps éternel, le ciel est pur, l'horizon net et limpide, la mer toujours belle, et le bleu foncé de ses flots fait ressortir la blancheur éclatante de la crête des lames.
Tout sourit, tout vient en aide aux navigateurs ; vers le soir seulement quelques vapeurs légères s'élèvent à l'ouest et ne semblent flotter dans un ciel sans nuage que pour conserver les splendides reflets du soleil. Quand on traverse ces régions fortunées de l'Océan, en avançant sur l'Equateur, on arrive sans transition dans une zone de nuages et de pluies presque continuelles. La brise vivifiante des journées précédentes manque subitement; l'air devient lourd, l'atmosphère étouffante.
On entre ainsi dans les calmes équatoriaux qui s'étendent autour de la terre comme une infranchissable ligne dé démarcation entre les alizés du nord et ceux du sud ^
Le 12, au moment où l'on approchait de la Ligne, la cérémonie commença.
C'était le soir à minuit ; l'équipage respirait le frais sur le pont et chacun savourait avec délice une faible brise, lorsqu'une grêle de haricots tomba de' la mâture.
— Garaos! s'écria le capitaine, qui fumait tranquillement sa pipe à côté du sculpteur, j'en ai reçu un sur le guibre (le nez) ; qu'es-à-quo ?
— C'est le baptême qui commence, répliqua des haubans une voix de rogomme ; gare làdessous : le père la Ligne s'avance.
C'était le père la Ligne en effet qui, sous la figure du deuxième harponneur, descendait du grand mât.
Ceux qui n'avaient pas encore payé leur tribut à l'Equateur, se sauvèrent aussitôt, qui dans les chambres, qui dans la cale ; le chirurgien épouvanté se cacha dans une barrique.
Seul Ficel resta sur le pont, quoiqu'il sût ce qui l'attendait.
Le sous-lieutenant Gognère avait apprêté à son intention une farce particulière.