LES CONTES DE BORD
Jja rancune . — Les soirées à bord. — Conteurs et chanteurs. — Rispal le pêcheur. — Au tour de Ficel. — Le rât Bambouk, — Morse et poisson- volant. — Encore le sous-lieutenant.
Le sous-lieutenant n'avait pas oublié la scèt!e du passage de la Ligné ; sa haine contre Ficel s'en était accrue, et il n'attendait qu'une occasion pour le témoigner.
Le 25 octobre, on put voir les roches Martin- Vaz, îlots situés à peu de distance de la Trinité, et le 20 novembre, on était par le B8° de latitude sud, et le 67*" 30' de longitude ouest»
Depuis la sortie de la Manche, le temps n'avait pas cessé d'être favorable; aussi les matelots en prenaient-ils à leur aise : ceux qui n'étaient pas de quart dormaient le jour, et le soir les deux bordées se réunissaient sur le pont pour respirer l'air frais en fumant et en regardant les étoiles.
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La nuit, le ciel est un livre admirable pour les marins ; les plus grossiers, en apparence , cherchent à déchiffrer les sublimes hiéroglyphes de la voûte constellée; Ficel, moins que tout autre, avait pu échapper à l'attraction des contemplations célestes dans lesquelles il revoyait invariablement, du reste, l'ange de ses rêves, et qu'il recherchait passionnément pour cette raison.
Souvent, avec la permission du capitaine, tout le monde s'asseyait en cercle à l'arrière, les. jambes croisées, le brûlot dans le coin des lèvres, pour écouter quelques-unes de ces histoires qui font pouffer de rire ou frémir de peur.
Les équipages des baleiniers et des navires marchands prennent grand plaisir à ce genre de distraction ; il y a toujours, sur ces bâtiments, des causeurs et des chanteurs; ces derniers sont plus rares, le travail matineux, l'abus des liqueurs fortes. Pair pénétrant de la mer, le tabac, ne conservant pas aux marins des organes de tenorini.
La Bartavelle, en particulier, comptait au nombre de ses matelots un comédien qui inventait à volonté des histoires, quand il n'en savait plus; un musicien doublé d'un soldat, jouant du fifre et racontant ses campagnes; un laquais de grand seigneur parlant des petits soupers de son maître ; un coiffeur citant à tout propos ses aventures galantes ; un commis enchérissant sur le coiffeur; des
Bretons psalmodiant leurs légendes ; d'anciens gabiers de la marine de guerre célébrant leurs combats contre les Anglais; Ficel, un chanteur agréable, et Lussan qui, malgré son grade, ne dédaignait pas de lancer sa glose tout comme un autre et de prouver, par ci parla, qu'il était Gascon.
C'est surtout après le passage de la Ligne que les réunions nocturnes en question étaient devenues fréquentes.
Le vent soufflait si doucement qu'elles ne présentaient aucun inconvénient et que l'équipage s'y était accoutumé comme à une chose faisant partie du service. On y racontait parfois, ainsi qu'on va le voir, des drames caractéristiques.
Un soir, où, selon l'habitude, les matelots se trouvaient à leur place ordinaire, quand le second eut rappelé l'histoire A^'Aignan-le-Comte, le maître tonnelier celle du Brave Taillemer — une épopée du genre du Beau Pécopin deVictor Hugo, — le harponneur celle du Chasse-marée Kermolam, Lussan prit la parole, et fit, au milieu de l'attention générale, le récit suivant.
Rispal le pêcheur
Il était une fois entre Bayonne et Fontarabie, à deux longueurs de bouline de Saint-Jean-de-Luz, un matelot qui, malgré ses dix-neuf ans, passait
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pour avoir pâqué de la toile autant que le plus vieux désemparé de la côte.
Il se nommait Rispal.
Du 1" janvier à la Saint-Sylvestre, il courait des bordées dans le golfe de Gascogne, pour pêcher le thon et la sardine.
Il était orphelin depuis son enfance; mais, grâce à son courage et à ses bonnes vergues (ses bras), il se trouvait au vent de sa bouée.
Une seule chose lui dérangeait la boussole :
son amour pour la fille d'un vieux marsouin ap* pelé le père Tafia, lequel, sous prétéSttQ qu'il possédait quelques sacs de pistoles, prétendait marier sa progéniture à un des gros bonnets de Tendroit.
(Ficel rougit ; Lussan le remarqua du coin de l'œil, sourit et continua.)
De fait, personne ne savait, mieux que le père Tafia, excellent maître calfat, se servir de Tétoupe, du guipon, du brai gras, de la patarasse, du pinceballes; mais personne non plus ne savait jeter un filet avec autant de sûreté que Rispal.
Somme toute, le calfat et le pêcheur pouvaient naviguer de conserve, d'autant que la fille du père Tafia, une brunette qui avait des écubiers (des yeux) longs comme çà et des bossoirs de Vénus, caraos ! nourrissait un faible pour Rispal et aurait volontiers mis le cap, vent en poupe, sur la rade du mariage. Malheureusement son forban de père
donnait de la bande toutes les fois qu'on lui parlait d'épousailles, et renvoyait à ses filets notre matelot dès que celui-ci, envahi bâbord et tribord par ce diable d'amour, voulait forcer de toile auprès de l'auteur des jours de la jeune goolette, que l'on nommait Bellinda.
Un jour qu'il avait été plus rudement brassé que de coutume par le vieux , et comme il s'en allait l'oreille basse, il s'aborda avec la Bellinda, qui sortait de l'église après vêpres, et s'avançait toutes bonnettes dehors, ses frusques de fote déployées.
« Bonjour, dit la belle à Rispal en train de tortiller son suroi comme un bourlingueur qui a manqué la partance et cherche à s'excuser devant le commissaire de l'inscription maritime, tu as vu mon père?
— Oui.
• — Que t'a-t-il dit?
— Il brasse toujours à culer ; quand je lui parle de toi, il me répond bossoir et clinfoc; bref, je crois que je n'ai plus qu'à avaler ma gaffe !
— Toi, mourir! je ne le veux pas, je te le défends.
Et, de ses deux jolies mains, comme ils se trouvaient dans un sentier où personne ne pouvait les apercevoir, elle essuya les écubiers tout rouges de Rispal.
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— Que faire? demanda ce dernier.
Bellinda réfléchit un instant, puis, relevant la tête :
— Ecoute, fit-elle, il y a dans la montagne, à une demi-heure d'ici, une sorcière que j'ai souvent rencontrée et qui m'a promis un secret pour être heureuse, à la condition que j'irais le lui demander dans sa grotte. Si nous allions la trouver?...
— Allons ! dit Rispal.
Quand les jeunes gens arrivèrent devant l'antre de la sorcière, celle-ci remuait une bouillabaisse diabolique en ébuUition dans une marmite de bronze, devant laquelle se tenaient accroupis un hibou et un crapaud,
— Hum ! pensa Rispal, voilà une frégate démâtée avec qui Satan seul peut louvoyer, ou je n'ai jamais enfourché l'empointure d'une vergue.
Bellinda exposa en peu de mots l'objet de sa visite.
— Je n'ai pas le temps aujourd'hui, repartit la sorcière; mais envoie-moi demain ce garçon-là, — et frissonnante, elle désigna le matelot, — et je lui donnerai ce que tu désires.
Bellinda fit une révérence, tendit la main à son promis, et tous deux reprirent la route de Saint- Jean-de-Luz.
La vieille les suivit du regard.
— Le diable m'élingue, murmura Rispal en descendant la montagne, si je ne préférerais me trouver au milieu du golfe par le grain le plus carabiné, que de m'aborder dans la campagne avec cette épave de l'enfer.
— Tu es fou , cette sorcière est une bonne femme, et je veux que tu ailles la trouver demain, dit la jeune fille. Puis, comme elle était arrivée à cent pas de sa demeure, elle tendit furtivement son front au pêcheur, et s'enfuit après avoir pris rendez-vous pour la matinée suivante.
Rispal regagna tout pensif sa cabane, et s'endormit en rêvant qu'il se trouvait au sabbat où accouraient en foule, à cheval sur des manches à balai, les sorciers et les sorcières des quatre parties du monde.
Au point du jour, il gravit le sentier qui conduisait chez la sorcière.
Celle-ci l'attendait.
Dès qu'elle l'aperçut, elle grimaça un sourire et laissa voir deux crocs jaunes.
Rispal ne put retenir un mouvement de dégoût.
Les yeux fauves de la vieille lancèrent des éclairs.
— Je te ferai épouser Bellinda, reprit la sorcière, si tu consens à vivre avec moi pendant quinze jours!
Rispal tressaillit.
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— Je sais ce que tu penses, poursuivit-elle; mais je t'aime, moi aussi, je t'aime plus que ta pécore. Quinze jours de ta vie, et je te mets au comble de tes désirs. Veux-tu?
Et avançant sa face hideuse, elle baisa Rispal aux lèvres.
Le matelot tressaillit comme s'il eût été mordu par une vipère, poussa un cri étranglé, recula de quelques pas, et, en proie à une terreur panique, s'enfuit du côté de la mer.
— Patience, murmura la. sorcière.
Rispal ne s'arrêta qu'au rivage ; la peur lui donnait des ailes. Arrivé devant son bateau, il reprit haleine.
— Santa -Maria! fit-il en se signant, j'ai eu peur tout de même !
Néanmoins, comme il avait un vrai cœur de Gascon, au bout d'un instant il se mit à rire en songeant à la déclaration d'amour de la vieille, se promit d'en parler à Bellinda, et, larguant sa voile, s'éloigna pour pêcher.
Quant à la sorcière, comme on le verra tout à l'heure, elle méditait une vengeance qui devait servir sa passion.
Or, il est bon de dire que cette guimbarde tenait de Belzébuth le don de prendre la forme de tous les animaux. Dans ce cas, elle devenait vulnérable ; aussi usait-elle modérément du pouvoir
de se métamorphoser; mais quand l'amour parle, on n'entend, on n'écoute plus que lui.
On était aux plus beaux jours de l'été; pas
le moindre nuage à l'horizon.
Quelques embarcations entraient ou sortaient du port de Saint- Jean-de-Luz, et Rispal, à une lieue au large, pensant à sa promise, jetait son filet sur un banc de sardines en chantant :
La haou sus la mountagno, u paslou malhuroiis, Sedut au pô d'u haù negat dé plous Souniabe aou cambiamen dé sas amous.
lorsque, l'eau bouillonnant autour de lui, une masse noirâtre se dressa tout à coup du fond du golfe et le lança en l'air avec sa barque.
C'était une baleine d'une grosseur telle que jamais harponneur n'en piqua de semblable.
Rispal, qui avait fait une pirouette dans l'espace, retomba sur le dos huileux du cétacé dans la graisse duquel il planta, par un mouvement nerveux, une gaffe qu'il avait instinctivement serrée dans ses mains tandis qu'il exécutait la voltige.
I^e monstre sentit à peine cette blessure qui n'atteignit pas sa chair, souleva sa queue et partit comme la foudre dans la direction de l'ouest.
Cette baleine, vous l'avez deviné — et Rispal le
comprit au bout d'un instant, — c'était la sorcière, qui avait formé le projet d'emporter le matelot dans une île déserte, espérant obtenir de lui , par crainte, ce qu'elle ne pouvait obleair par amour.
— Ah! vieille désemparée, sacra Rispal en se cramponnant au manche de sa gaffe, tu veux m'avaler comme Jonas. hé bien, nom d'un patarat! tu peux forcer de toile, je reste ancré sur ta carcasse, dusses-tu me conduire aux enfers.
Un ricanement satanique répondit seul à ces paroles, et la baleine continua à filer avec une vitesse vertigineuse.
L'eau poudrait autour d'elle.
En quelques minutes, elle franchit le golfe de Gascogne, entra dans la mer de Biscaye, dépassa les Asturies, tourna comme un éclair la pointe de Galice. Elle obliqua vers le sud dès qu'elle eût gagné l'Atlantique.
Il pouvait être deux heures.
Aucune voile n'apparaissait en pleine mer, et l'onde n'était troublée que par des troupes de marsouins faisant la culbute, ou par des rorquals poursuivant leur proie.
A quatre heures, la baleine se trouvait à la hauteur du détroit de Gibraltar; à six heures, elle doublait au large les Canaries; à sept heures, elle arrivait sous le tropique du Cancer; h neuf heures,
elle côtoyait les îles du cap Vert; à minuit, elle franchissait l'Equateur!
Alors elle ralentit sa course effrénée.
Le temps était admirable ; une légère brise tempérait la pesanteur de l'atmosphère ; des myriades d'étoiles brillaient au ciel comme une poussière de diamant; la mer était extraordinairement phosphorescente.
La baleine traçait, en courant, un sillage enflammé, et chaque fois qu'elle frappait l'eau de sa queue, un jet de feu s'élevait autour d'elle et retombait sur Rispal en une substance gluante exhalant une odeur pénétrante.
Au milieu de ces lueurs diaboliques, les yeux du monstre jetaient un éclat étrange, tandis qu'un sourire sardonique courait sur ses lèvres.
Aux premières clartés du crépuscule, le matelot aperçut, à l'est, une étendue de terre qui, d'après ses calculs, ne pouvait être que l'Amérique du Sud.
En effet, quand le jour parut, la baleine et son cavalier louvoyaient en face de Rio de Janeiro.
En ce temps-là. c'est-à-dire en 1711, la France soutenait une lourde guerre au sujet de la succession d'Espagne ; jamais notre beau pays ne s'était vu plus près de sa ruine; jamais l'Autriche et l'Angleterre ne lui avaient fait plus de mal. Ah! ces gueux d'Anglais!!!...
Par bonheur, au milieu de désastres sans exemple, de braves marins soutenaient l'honneur du pavillon français, entre iautres Duguay-Trouin.
Depuis Tannée J703, ce vaillant Malouin chassait dans TAtlantique les flottes de la Grande-Bretagne et de la Hollande. Ses succès lui suggérèrent ridée d'aller frapper les Portugais dans leur plus riche colonie. De ses propres deniers et de ceux de quelques patriotes de Saint-Malo, il arma une escadre, et vers le milieu de 1711, il arriva avec cette escadre devant Rio, place imprenable, disait-on, qu'il réduisit au bout de onze jours de canonnade.
La baleine passait précisément devant la ville brésilienne pendant le bombardement, et tandis que Duguay-Trouin attaquait un ouvrage avancé le long de la côte.
Soit fatigue, soit trouble, le monstre rasait la terre de si près, que plusieurs fois il remua le sable, et qu'à un moment il nagea h deux cents mètres du lieu du combat.
Ce qui survint alors, Rispal ne put s'en rendre compte : il entendit des sifflements s'entrecroiser au-dessus de sa tête ; il entendit la baleine hurler comme un tonnerre ; il la vit bondir dans la direction du sud, en regagnant la haute mer.
C'est que le monstre, en passant entre le fort de la côte et le navire de Duguay-Trouin, au mo-
ment où Je fort et le bâtiment s'envoyaient simultanément leurs bordées, avait reçu huit boulets,, dont trois lui avaient brisé la mâchoire inférieure et crevé un œil, et quatre ouvert le flanc.
Vous pouvez vous imaginer à quelle noce se trouva tout à coup la sorcière, elle qui, je vous l'ai dit, subissait les accidents de la vie ni plus ni moins qu'un simple gabier, lorsqu'elle usait du pouvoir de se métamorphoser.
Ses évents soufflaient le sang avec une violence capable de faire chasser un trois-ponts sur ses ancres ; ses bonds étaient si furieux, ses hurlements si formidables, elle se tordait avec une rage teSi, que notre matelot, épouvanté, se cramponna convulsivement à sa gaffe.
Il lui sembla, car il n'y voyait plus, que le cétacé commençait une course, si fantastique que la pensée ne peut se la représenter, à travers des paquets de mers et des brises carabinées.
Puis il éprouva un choc violent qui l'arracha de sa gaffe, et il perdit tout à fait connaissance.
Quand il revint à lui, il faisait nuit et la baleine gisait échouée entre des madrépores, ne donnant plus signe de vie.
Il la regarda, assis sur le varech.
Devant lui, la mer s'étendait à perte de vue ; derrière lui, la lune éclairait la lisière d'une foret
vierge, où la brise s'embaumait aux senteurs du phormium, des pins Kauris,des fougères.
Plus loin, s'élevait une chaîne de montagnes aux pointes couvertes de neige ; d'autres pics semblaient des volcans en ignition, à en juger par les lueurs rougeâtres qui s'échappaient de leurs sommets.
Des prairies verdoyante? occupaient la gauche et arrivaient jusqu'à un lac, qui communiquait avec la mer par un canal bordé d'herbes.
— Où suis-je? murmura le matelot.
Il envisagea de nouveau la monture sur laquelle il avait chevauché.
— Par mon patron, quelles heures j'ai passées sur cette vieille carcasse! C'est comme un horrible rêve!... Heureusement j'en suis quitte pour la peur. J'ai cru un instant que j'allais droit chez Belzébuth. A-t-on jamais vu cette bourlingueuse de sorcière qui se change en baleine, et me prend en travers avant que j'aie pu pousser la barre à tribord ou à bâbord pour la parer!... Ah! servante de Satan, te voilà donc dans la cale sèche!... Le diable m'élingue si je sais comment par exemple!... J'ai un tel chaos dans la boussole!... Et Bellinda?...
Pendant un instant, il songea, le menton posé dans ses "mains.
La brise fraîchissait,
— Brrr! fit-il, cherchons s'il n'y aurait rien ici à se mettre sous la dent.
Voilà mon repas trouvé! s'écria-t-il en se levant.
Il tira son couteau de sa poche, courut couper un morceau de chair dans une des blessures de la baleine, ramassa des feuilles, des branches sèches, alluma du feu avec son briquet, choisit deux galets, en fit un foyer, mit cuire dessus son souper, et battit la semelle en attendant.
Des teintes rosées commençaient à se montrer dans le zénith au levant ; la mer venait se briser contre les récifs ; bercé par la plainte du flot, Rispal songeait à Bellinda, lorsqu'il entendit, vers le prairies, des accents dont il lui fut impossible de saisir le sens, lorsqu'il aperçut une troupe de sauvages qui s'avançait de son côté.
Il comprit que la baleine l'avait jeté, dans une île de l'Amérique ou de l'Océanie, et qu'il allait peut-être avoir afl*aire à des anthropophages.
En moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter, il prit son parti, se jeta à la nage, força de toile et remonta à terre, un mille plus loin, sur un point ombragé par de gigantesques sapins.
Là il se dissimula de son mieux, s'aida des lianes comme il l'eût fait des haubans, atteignit les premières branches d'un kauri.
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En posant la main au milieu d'un bouquet de ramures noueuses, il sentit sous ses doigts quelque chose de froid : un sifflement aigu traversa Tair, et la gueule d'un reptile se dressa béante devant lui.
C'était une couleuvre qui guettait un nid.
Il poussa un cri rauque, ouvrit machinalement les bras, se laissa glisser à terre et rentra dans' l'eau pour atteindre une crique au fond de laquelle il espérait se mettre à l'abri et tout voir sans être vu.
Il l'atteignit, après avoir échappé miraculeusement à un requin, qui, en nageant vers lui, s'était brisé la mâchoire contre un écueil.
— Merci de moi ! exclama Rispal , essuyant la sueur qui perlait sur son front blême, si ça continue longtemps de cette façon , je suis un homme mort!
Et, frissonnant, il se blottit dans un creux de la crique et regarda ce qui ce passait du côté de la baleine.
Les sauvages, devant lesquels il avait fui, étaient une vingtaine. Ils dansèrent en rond autour du feu, taillèrent, à l'aide de haches de pierres, sur le dos du cétacé, une lourde tranche de graisse qu'ils s'arrachèrent et dévorèrent avec la voracité du vautour, se passèrent un petit tonneau d'eau-de-vie, épave de quelque navire
naufragé, le vidèrent en une minute, et s'affaissèrent, ivres morts, sur le rivage, où ils s'endormirent d'un sommeil de plomb.
L'air se dépouillait de son manteau brumeux; le soleil apparaissait à l'horizon.
Rispal interrogea l'espace du regard !
Tout à coup ses yeux se fixèrent sur un point de la mer, à cinq ou six milles de la côte : « Une voile I » exclama-t-il en se dressant palpitant.
C'était effectivement un trois-mâts barque qui s'avançait, courant au plus près.
Notre matelot attacha aussitôt sa veste, sa chemise, sa ceinture, son mouchoir à Textrémité d'une branche d'arbre et fit flotter ce signal, hélant le navire à mesure qu'il approchait.
Au bout d'une heure d'angoisses, ses signaux ayant été aperçus, un canot vint à son secours, et peu après il sauta sur le pont du trois-mâts, dont, par un hasard extraordinaire, le capitaine était un marin de Bayonne, qui naviguait comme baleinier.
Plusieurs hommes de l'équipage étaient également de ses connaissances; bref, en un instant, il se trouva en famille.
Il raconta son aventure et demanda quelle était la terre qu'il avait devant les yeux.
— Nous sommes en vue d'Ika-Na-Maoui, aux antipodes du golfe de Gascogne, lui répondit-on.
— Per Bacco ! exclama-t-il stupéfait, il faut que cette servante du diable ait filé de rudes nœuds M
Le vent s'était abattu, le trois-mâts se trouvait à trois milles de la côte, en face de la pointe où pagayait le monstre.
Sur le commandement du capitaine, et après avoir entendu Tavis du matelot , six hommes montèrent dans une pirogue et allèrent remorquer la baleine pendant que les sauvages dormaient.
On mit alors la barre au sud-ouest, et le soir on jeta l'ancre au fond d'une petite baie où Ton se procura du bois pour la fonte, qui commença à terre..
Cette opération ne dura pas moins de dix jours.
Le navire jaugeait quatre cents tonneaux; l'huile et les fanons qu'on tira du monstre ayant dépassé ce poids, une fois la fonte terminée, le capitaine, émerveillé, n'eut plus qu'à mettre à la voile pour retourner en France, et six mois après, il arrriva en vue de Bayonne où il entra en triomphateur, toutes bonnettes dehors.
La cargaison fut vendue à un prix d'autant plus élevé que les corsaires anglais ne laissaient pas de repos à notre marine.
1. Ika-Na-Maoui est une dos deux grandes îles de Tarchipcl de la Nouvelle-Zélande. Les baleines qu'on rencontrait le long de ses côtes échancrées v amenèrent souvent les baleiniers.
Rispal avait droit à la plus forte part des béné- Gces ; tous comptes faits, il resta possesseur de dix mille livres, somme qui équivaut à quarante mille livres d'aujourd'hui, vu les temps et les circonstances.
Dès qu'il eut son magot en poche, il se rendit à Saint-Jean-de-Luz, où le bruit de son retour et de ses aventures s'était répandu.
Bellinda l'attendait rayonnante de bonheur, car elle l'avait cru perdu.
L'accueil qu'elle lui fit, on le devine.
Quant au père Tafia, malgré ses sacs d'ccus, il s'estima trop heureux de donner sa fille à un gaillard qui pouvait marcher de pair avec le bailli, et, un mois après, les cloches du pays carillonnaient pour annoncer les épousailles de Bellinda et du matelot.
Ce qui prouve que la poche de la baleine est un bon métier, quoi qu'en disent les marins d'eau douce.
Le récit de Lussan produisit l'effet désiré ; c'està-dire que tout en donnant l'espérance à chacun sur les résultats de la pêche, il remonta le moral à Ficel.
Rispal n'avait-il pas épousé Bellinda!...
*Si
L'amour espère aussi rapidement qu'il désespère ; c'est un signe de sa faiblesse.
— A ton tour, pitioun, dit Lussati enchanté de son succès ; ici, chacun doit payer, son écot.
— Volontiers, repartit Ficel, qui, ayant vécu avec lé peuple mariai connaissait les légendes de rOcéan ; atteation, c'est la terrible histoire du Mai Bambouk,
— Ho ! ho ! fit l'équipage tout d'une voix.
On se rapprocha, les pipes furent bourrées, les chiques renouvelées et l'on se tint prêt à écouter.
Le vent soufflait à peine ; la Bartavelle filait quatre nœuds à l'heure.
— Range à écouter, matelot, commença joyeusement Ficel, selon le préambule ordinaire : cric, crac, sabot, cueiller à pot, blague à tabac, le tonnerre dans vos lits, une belle fille dans mon hamac !
— Cric, crac! répéta l'équipage en chœur.
Le rat Bambouk.
Vous savez, camarades, que le rat, ce rongeur cosmopolite, cet omnivore qui pullule partout, est le fléau de nos navires : il détériore nos provisions, niunge nos voiles de rechange, fait des trous dans nos carènes, et nous dévorerait, s'il ne dévorait ses seniblabtes.
Un jour^ il y a longtemps de cela, un des corsaires de la côte d'Afrique lançait à Sierra-Leona un chébec ^, destiné à remplacer celui qu'il avait perdu dans un dernier combat.
Sierra-Leona, camarades, est un pays de la côte occidentale d'Afrique , qui tire son nom de la grande quantité de lions qu'il nourrit.
On y vend du coton, des dents d'éléphant, de la poudre d'or, du poivre, du gingembre, du café, des ânes, des vaches, des nègres.
Au commencement du seizième siècle, les Anglais y avaient établi un comptoir et un chantier de construction, où notre corsaire était venu acheter un bâtiment.
Ce chenapan qu'on nonmiait Zaghara, était l'épouvante des caboteurs et des goélettes marchandes, car il ne s'adressait jamais qu'à ceux ijui ne pouvaient lui résister.
En arrivant à Sierra-Leona, il s'était introduit
chez un riche naturel du nom de Bambouk, dont
il avait capté la confiance, et séduit la femme,
mulâtresse aussi misérable que belle. De concert
avec celle-ci, il complota de l'assassiner et de le
voler.
Le jour fixé pour le départ du forban étant ar-
i. Le chébec est un bàtiniLMit étroit à trois màtri ot à voiles dout on »ic servait autrefois dans la Méditerranée.
rivé, Bambouk, pour lui souhaiter un bon voyage, lui donna un repas où rien ne fut épargné. Lu cave et le cellier dérapèrent comme un suroi en levé par une rafale, et Ton porta tant de santés, qu'au dessert, Bambouk avait sa guigne et ronflait comme un bienheureux, les deux coudes sur la table.
Laisser dormir le bonhomme était tout simple ; mais Zaghara aimait le sang ; il avait apprêté le crime, il lui fallait la victime.
Il congédia les esclaves, tira son cimeterre et coupa la tête à son hôte.
Cette opération terminée, il mit le cadavre dans un sac, alla le porter sur une montagne où les lions le dévorèrent, puis accompagné de sa complice et chargé de richesses, il se sauva sur le chébec qui se balançait au fond de la baie.
Quand il monta sur le pont, un rat sauta sur le plat-bord, passa entre les deux meurtriers et descendit dans la cale par les écoutilles.
Le chat du navire s'élança sur ses traces; mais en courant il s'embarrassa dans les jambes du corsaire, et celui-ci, furieux, lui ouvrit le ventre d'un formidable coup de pied.
Or, vous verrez comme quoi le brigand se perdit en agissant aussi brutalement.
Bambouk méprisait les cultes ridicules de ses compatriotes ; il ne croyait ni au suprême Pour-
rahy ni à Zambi et à son grand-prêtre Chitomé, ni aux peaux de serpents, ni aux de:;ts de requin, ni aux crapauds, ni à aucun fétiche; il avait choisi la métempsycose pour sa religion, et exprimé le désir d'être changé en un animal qui pût causer la ruine de ses ennemis, s'il mourait de mort violente. D'ailleurs il estimait que dans un continent où l'on sert tous les dieux et tous les diables, il était bon d'avoir une foi ressemblant à quelque chose.
Dès que Zaghara l'eut envoyé ad patres^ il fut métamorphosé en rat et jeté sur le navire de son assassin.
Le rat est très-lascif, vous le savez ; Bambouk, devenu rongeur, avait son projet qu'il mit de suite à exécution.
Il lia connaissance avec trois ou quatre rates qui trottaient dans la cale, fit avec elles le chevalier de Vétalingure (le galant) et procréa en peu de temps une nuée d'enfants, qui, à leur tour, en engendrèrent d'autres, jusqu'à l'infini.
Alors Bambouk tint conseil.
« Mes amis, dit-il à sa nombreuse famille, vous ne ferez pas la bêtise de vous dévorer entre vous, comme cela se pratique ordinairement, sous prétexte que vous n'avez rien de mieux à vous mettre sous la dent. Vous allez, au contraire, dévorer les forbans qui sont sur ce bâtiment. Voici le plan
qu'il vous faut suivre, je Tai soigneusement élaboré dans le silence de mon trou. »
Les longues nioustaches blanches de T Africain, ses sourcils proéminents, ses regards vifs et pénétrants lui donnaient une physionomie respectable qui imposait.
« Vous, dit-il aux uns, vous grignoterez les grains, la farine, les légumes secs ; vous, dit-il aux autres, vous ferez disparaître les viandes salées : lard, bœuf, poisson sec; vous, poursuivit-il, s^adressant à un troisième groupe , vous percerez les barriques de vin et d'eau douce, pour qu'ils succombent à la soif aussi bien qu'à la faim. Quant à vous, dit-il aux derniers, je vous donne la mission la moins agréable, mais aussi la plus importante : celle de ronger les voiles de rechange.
Ce qui fut dit fut fait : la gent trotte-menu se mit à l'œuvre et la destruction prit immédiatement des proportions colossales.
Bambouk, de son côté, ne resta pas inactif; en dehors de la haute surveillance qu'il exerçait sur son armée, il s'était tracé un rôle important dans son drame.
Chaque nuit, tandis que le corsaire et sa con* cubinc dormaient enlacés, il se glissait dans leur chambre, sautait sur leur lit, se plaçait alternativement sur leur poitrine, leur suscitait des eau-
DE BORD t)9
chemars horribles, et ne les abandonnait qu a Faube quand il les voyait épuisés, quand la sueur de l'effroi perlait sur leurs fronts blêmes.
Ces apparitions nocturnes terrifiaient les misérables.
Un jour que le chébec croisait sur la route du Pérou pour dévaliser quelque galion isolé se rendant en Espagne, une tempête fracassa sa mâture, enleva son gouvernail, déchira ses voiles.
Lorsque Zaghara voulut réparer ses avaries, le bois et la toile embarqués fi cet effet se pulvérisèrent [sous les doigts ; en môme temps ses hommes découvrirent que les vivres avaient à peu près disparu et que Teau douce coulait à fond de cale avec l'eau de mer que faisait le bateau.
Zaghara essaya de gagner un des ports les plus proches de TAmérique du Sud, ou de l'Afrique ; mais il se trouvait sous la ligne, à une distance considérable de l'un et de l'autre continent !
Bientôt en proie au délire, et voyant leur bâtiment en panne à travers l'Océan, les chenapans s'entre-tuèrent, et l'assassin et sa complice restèrent seuls, sur le chébec, au milieu des cadavres en putréfaction des hommes de l'équipage.
Alors Bambouk reprit sur leurs poitrines sa place accoutumée, pendant que la multitude des rats courait sur leurs corps et leur rongeait les pieds et les ongles des mains.
Les repoussantes bêtes laissaient traîner leurs queues écaillées, froides, hideuses, sur la bouche des maudits.
Ce tourment dura tant qu'il resta un souffle de vie dans les cœurs impurs de Zaghara et de sa compagne.
Quand l'armée des rats eut tout dévoré autour d'elle, Bambouk, à l'aide de ses griffes, de ses dents incisives et tranchantes, fît un trou à la carène, et le chébec s'engloutit dans les abîmes de rOcéan.
— Caraos ! voilà une histoire qui m'a donné la chair de poule, dit Lussan; demain, camarades, nous descendrons dans la cale et nous y ferons un massacre des rats.
— Rassurez-vous, capitaine, répliqua un des matelots, voilà Morse et Poisson-volant qui s'acquittent de la besogne.
— C'est vrai ; ils gardent nos provisions avec une vigilance exemplaire, appuya le maître charpentier.
— Grâce à eux, nos voiles n'ont pas reçu le moindre coup de dent, appuya le premier harponneur.
Morse et Poisson-volant étaient deux chats
adoptés par l'équipage. Ils se promenaient dans le cercle en présentant leur échine bombée aux caresses des uns et des autres ; quand ils arrivèrent devant le sous-lieutenant, ils eurent peur et se sauvèrent.
— Sales bêtes, murmura Gognère.
— Le lieutenant n'aime pas les 'chats, fit le second en riant.
— Je crois plutôt que ce sont les chats qui n'aiment pas le lieutenant, repartit de môme Lussan.
— Le chai, hasarda timidement le chirurgien, est un mammifère carnassier, féroce, hypocrite, pour lequel je n'ai aucune sympathie; néanmoins, les services qu'il nous rend en purgeant nos habitations des rongeurs, plaident en sa faveur.
— Morse et Poisson-volant sont des agneaux pour la douceur, dit le maître charpentier, embrassant les deux chats qui lui tendaient leurs tôtes en fermant à demi les yeux et en faisant entendre leur ronron.
— Enfin, je n'aime pas cet animal, déclara Gognère d'un ton sec.
— Personne ne vous force de l'aimer, riposta en riant le second.
— • Qui n'aime pas les bêtes, n'aime pas les gens, grommela le charpentier.
— Hein? fit le sous-lieutenant avec un regard menaçant.
Le maître charpentier s'éloigna en haussant les épaules.
Les chats continuèrent leur tournée ; un coup de tangage jeta Tun d'eux sur le bout du soulier de Gognère.
— Hé ! caraos ! ne faites pas comme le corsaire Zaghara, s'écria vivement Lussan au moment où le sous-lieutenant levait son pied pour envoyer l'animal se promener ailleurs,
— Me comparez-vous h ce forban ?
— Vous en avez l'air aujourd'hui, repartit le capitaine en riant.
— Voilà ce que valent à un marin comme moi les sornettes d'un pêle-tas, dit Gognère en désignant le sculpteur.
— Ho ! ho ! fit Lussan devenant sérieux.
— Ce pôle-tas là est un crâne, répliqua le maître tonnelier ; sans lui, je servirais en ce moment de pâture aux marsouins de la Manche.
Ficel n'avait pas entendu les dernières paroles du soiis-lieutenant ; il était à l'avant, en train de rassurer Mors.e et, par bonheur, la cloche vint mettre trêve à ce dangereux entretien en sonnant l'heure de la bordée que commandaient le second et Gognère.
— Caraos! ne put s'empôcher de murmurer Lus-
San en suivant des yeux le sous-lieutenant qui prenait le quart; ce ratapiat, avec sa face d*Est-quart- Sud-Est , est un méchant homme ; mais qu'il s'oriente à ne pas faire d'embardées , car s'il
tombe jamais sous mon écoute! je ne lui dis
que ça !